DE RAISON
L'orang-outang, intérieurement et extérieurement, ressemble à l'homme; son cerveau a la forme du nôtre; sa poitrine est large, ses épaules plates, son visage et son crâne, se rapprochent du nôtre et il en est de même de son cœur , de ses poumons, du foie, de la rate, de l'estomac et des intestins. Tyson. (i) a distingué 48 parties dans lesquelles il est plus semblable à notre espèce qu'à celle du singe. Par les traits qu'on raconte de lui, par ses folies et par ses vices, et sans doute aussi par sa menstruation, il présente de nombreux points de ressemblance avec l'homme.
De cela il résulte incontestablement que, dans ses opérations internes comme dans celles de sa pensée, il doit également avoir quelque similitude avec l'homme et les philosophes qui voudraient le ravaler à un rang inférieur, manqueraient certes de termes de comparaison. Le castor se bâtit une habitation,
(1) Tysons, Anatomy of a Pygmy compared with that ofaMonkeyy an ape md a man. London, 1751, p. 92-94.
mais en cela il est l'esclave de son instinct et tout son mécanisme est organisé dans ce but. En dehors de cela, il ne peut rien de plus, ni s'associer aux travaux de l'homme, ni participer à ses idées et à ses passions. Le singe, au contraire, n'a pas d'instinct déterminé ; sa force de pensée touche d'une part aux limites de la raison, et de l'autre à celles de l'esprit d'imitation. Il imite tout, et ainsi des milliers de combinaisons sensibles doivent pouvoir s'opérer dans son cerveau, ce dont aucun autre animal n'est capable; car ni le sage éléphant, ni le chien le mieux appris, ne peuvent faire ce que fait le singe. On dirait qu'il veut se perfectionner, mais cela lui est impossible car un obstacle invincible repousse ses tentatives. Ses idées à lui ne peuvent se combiner dans son cerveau avec les idées d'autrui, et il ne peut faire ce qu'il imite comme une chose qui lui serait propre. La femelle dont Bontius a donné la description, témoignait d'une certaine pudeur, et se voilait de la main quand un étranger entrait : elle soupirail, pleurait et paraissait accomplir des actes humains. Les singes dont parle Battel, sortant en sociétés, s'arment de gourdins et chassent les éléphants de leur voisinage ; ils s'attaquent aux nègres et s'assoient autour des feux qu'ils trouvent allumés sans avoir cependant l'intelligence de l'entretenir. Le singe de De la Brosse se mettait à table, se servait d'un couteau et d'une fourchette, et semblait ressentir la tristesse, la confiance et toutes les affections humaines. L'amour que les mères témoignent à leurs petits, leur éducation, la façon dont elles leur inculquent les arts et les ruses de la vie des singes, l'ordre qui règne dans leur république et dans leurs marches, les châtiments réservés à leurs malfaiteurs, jusqu'à leurs tours plaisants et à leur imalice méchante, tout chez eux prouve surabondamment qu'ils ressemblent intérieurement à l'homme autant que l'indique leur extérieur. C'est en vain que Buffon déploie son éloquence