LIVRE XIY. — CHAPITRE II
alors que brillaient les vertus civiques, les- soldats ne recevaient pas de solde ; mais après les premières conquêtes et l'accroissement de la force démocratique par la eréation des tribuns, on réclama une solde, des récompenses et du butin. Souvent les territoires conquis furent partagés entre les soldats et l'on sait que c'est au sujet de la distribution des terres que naquirent les plus grandes difficultés de la république. Plus tard le soldat entra dans le partage des dépouilles des pays étrangers : associé au triomphe de son général, on le vit partager sa gloire et ses richesses. Il y avait des couronnes civiques, murales, rostrales, etLucius Dentatus pouvait se vanter « d'avoir assisté à cent vingt « batailles, d'avoir été huit fois victorieux en combats sin- « guliers, quarante-cinq fois blessé par devant, jamais car « derrière; d'avoir désarmé trente-cinq fois son ennemi; « d'avoir reçu en récompense dix-huit hastœ purœ, vingt- « cinq harnais de chevaux, quatre-vingt-trois chaînes, a cent soixante bracelets, vingt-six couronnes, quatorze « civiques, huit d'or, trois murales, une obsidionale, enfin, « de l'argent monnayé, dix prisonniers et vingt bœufs. » De plus, comme dans l'État romain on ne retrouvait pas ce point d'honneur qui domine dans nos armées permanentes et qui fait qu'un soldat se trouverait déshonoré s'il servait dans un grade inférieur à celui qu'il occupait d'abord; comme la hiérarchie militaire n'avait rien à voir avec l'ancienneté de service; comme en entrant en campagne, les généraux choisissaient leurs tribuns, les tribuns leurs officiers inférieurs, il en résultait que les places d'honneur étaient disputées avec une grande émulation et que des rapports fort intimes s'établissaient entre les généraux, les officiers et les soldats. L'armée entière ne formait qu'un seul corps qui recevait le mouvement et la vie, de sa tête, du général en chef. Lorsque, avec le temps, au commencement de la république, on vit tomber les bar-
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rières qui s'élevaieiit entre les plébéiens et les patriciens^ la valeur et les succès militaires ouvrirent à tous les ordres de rÉtat, sans di8tincti<Hi, la route des honneurs, de la richesse, de la puissance; à tel point qu'en dernier lieu, on vit les postes les plus élevés, les dignités les plus hautes, occupés par des hommes sortis du peuple, tels que Marius et Sylla, par des hommes de Torigine la plus infime. C'est incontestablement ce qui perdit la république, de même que, dans le principe, la fierté et Tinsolence des patriciens Tavait soutenue. Le but suprême de la constitution romaine était de maintenir l'équilibre entre le sénat et le peuple : mais la balance, penchant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, finit par entrahier dans sa chute la liberté et l'État. 5<^ La plus grande partie de ces vertus romaines tout céli' brées, sont inexplicaUes pour nous sans le caractère étroit et austère de leur constitution; elles tombèrent avec eUe. Les consuls prirent la place des rois, et forcés de suivre les exemples de leurs pères, ils durent montrer non-seulement l'âme d'im rôi, mais l'âme d'un Romain. Tous les magistrats, surtout les censeurs, se pénétrèrent de cet esprit. N'est-il pas admirable de voir cette inflexible justice, cette magnanimité, ce désintéressement, cette infatigable activité des anciens Romains, dès le lever du soleil jusqu'au dernier instant du jour? Aucim État du monde n'a fait preuve d'une vie sociale plus active, d'une plus égale répartition du fardeau des devoirs civils, de rapports plus intimes entre les pouvoirs politiques. Qu'est-ce qui porta maintenant le peuple romain à se croire le peuple supérieur par excellence, le premier de la terre? La noblesse de tant de familles qui tiraient leur orgueil de leurs noms patronymiques; des dangers toujours renaissants au dehors; au dedans, la lutte constante entre le peuple et les patriciens; les relations de patron à dknt; tous les rangs ccmfondus sur les places de marché, dans l'intérieur des maisons.