LIVRE XVII. -- CHAPITRE IV
qu'en raison de sa faiblesse toujours croissante. Les belles provinces de Tempire^romain, l'Italie et ses lies, l'Afrique, TEspagne, la Gaule, une partie de TAllemagne, où le christianisme avait pénétré depuisiongtemps, s'étendaient autour d'eux comme des terres fertiles qui n'attendaient que la culture. Plus loin venaient les barbares, dont les contrées grossières et arideç devaient être rapidement mises en état de recevoir les semences du christianisme. Là s'ouvrait donc pour les papes un champ plus vaste et moins disputé que dans les provinces orientales, occupées depuis longtemps par d'anciens sièges épiscopaux, et presque entièrement épuisées par tant de débats, d'oisives spéculations, d'irritantes controverses, par l'aveugle despotisme des empereurs, par les irruptions des Arabes mahométans et d'autres peuples sauvages. La loyauté des barbares de l'Europe se prêtait du reste mieux aux principes de la religion nouvelle que la perfidie raffinée des Grecs ou que le fanatisme des Asiatiques, L'évéque d'Occident sut également prendre des précautions et de sages mesures pour tempérer, dans des climats plus doux, le christianisme qui, souvent, dans les régions que' nous venons de citer, se transformait en un aveugle délire et frappait Tintelligence humaine comme d'ime espèce de fièvre chaude. Sans cela, il est probable que nous le verrions aujourd'hui dans l'état d'épuisement où des efforts insensés l'ont plongé en Orient.
Sans doute l'évéque de Rome a beaucoup fait pour le monde chrétien. Fidèle au nom qu'il portait, non-seulement il a conquis un monde par la foi ; mais par les institutions, les mœurs et les coutumes qu'il a fait naître, il a assis son empire sur des bases beaucoup plus profondes, plus solides et plus durables que celles de l'antique Rome elle-même. Jamais le siège romain n'a voulu être un centre de sciences; il laissa ce soin à d'autres, par exemple, aux
cours épiscopales d'Alexandrie , de Milan , d'Hippone même, et à tous ceux qui voulurent le prendre. Pour lui, son rôle était et devait être de faire plier sous sa domination les plus savants évêques, et de gouverner le monde, non par la philosophie, mais par la politique, les traditions, les lois et les pratiques ecclésiastiques; d'autant plus qu'il tirait lui-m.ême son pouvoir des usages et de la tradition. C'est de Rome que sortirent ces cérémonies sans nombre de l'Église d'Occident, relatives à la célébration des fêtes , à la hiérarchie sacerdotale , l'institution des sacrements, les prières et les offrandes pour les morts, les autels, les calices, les luminaires, les jours de jeûne, le célibat des prêtres et des moines, l'invocation des saints, le culte des images, les processions, les messes pour les trépassés, les bulles, les canonisations, la transsubstantiation, Tadoration de l'hostie et de la mère de Dieu, etc. Ces. usages, qui prenaient leur origine dans un concours d'objets combinés par l'enthousiasme oriental, modifiés selon les coutumes locales de l'Occident et surtout de Rome, s'introduirent peu à peu dans le grand rituel de l'EgUse {1 ) . De pareilles armes suffirent pour conquérir l'imivers ; ce furent les clefs du royaume du ciel et de la terre : devant elles se courbèrent des nations qui n'avaient jamais reculé devant la force du glaive. Les cérémonies romaines agirent avec pliis de puissance sur eux que toutes les spéculations de l'Orient. Au reste, ces lois ecclésiastiques forment un étonnant contraste avec l^ancienne politique romaine ; elles transformèrent peu à peu le spectre de fer en bâton pastoral, et finirent par faire entrer dans l'esprit de l'Évan-
(1) 11 me paraît bien difficile d'écrire une histoire vraiment fidèle de ces usages et de ces établissements, sans avoir une exacte connaissance de Rome, de sa situation et du caractère de son peuple. Souvent on cherche en vain ce qui dans Rome apparaît à la première vue.