LIVRE XVIÏ. — CHAPITRE IV
gile la loi barbate des nations païennes. Arrivé non sans peine à ce point, le pasteur de Rome, par sa situation et souvent contre sa volonté, dut intervenir plus qu'aucun de ses frères dans les affaires de TOccident; et si la propagation du christianisme fut elle-même un bienfait, c'est à lui qu'on en est redevable pour la plus grande part. Les missionnaires et ses avertissements convertirent l'Angleterre, la plus grande partie de l'Allemagne, les royaumes du Nord, la Pologne et la Hongrie. C'est à son concours également que l'Europe doit de ne pas avoir succombé sous les coups des Huns, des Sarrasins, des Tartares, des Turcs et des Mongols. Si toutes les dynasties chrétiennes d'empereurs , de rois , de princes , de comtes , de chevaliers, faisaient connaître les moyens par lesquels elles ont assis jadis leur autorité sur les peuples, le grand Lama à la triple couronne, porté sur les épaules de ses prêtres pacifiques, pourrait les bénir de sa crosse sacrée et dire : « Sans moi, vous ne seriez jamais devenus ce que vous êtes. » Les chefs-d'œuvre de l'antiquité qui sont parvenus jusqu'à nous, c'est lui qui nous les a conservés, et Rome est digne d'être le temple calme et paisible où ces trésors sont rassemblés.
L'Église a donc subi autant de modifications locales à T Occident qu'à V Orient, Il y avait une Egypte latine, l'Afrique chrétienne, où prirent naissance plusieurs doctrines africaines. Les expressions hardies que Tertullien appliqua à la réparation des péchés, Cyprien à la pénitence, Augustin à Ja grâce et au libre arbitre, s'introduisirent dans le système canonique ; et bien que l'évoque de Rome eût toujours recours aux termes moyens, tantôt il ne fut pas assez savant, tantôt il n'eut pas assez d'autorité pour diriger le vaisseau de TÉglise à travers ce vaste océan de doctrines. Ainsi, par exemple, le savant et religieux Pelage se vit traité avec beaucoup trop de rigueur
par saint Augustin et saint Jérôme. Le premier n'employa, pour combattre les Manichéens, qu'un manichéisme plus raffiné, et ce qui dans cet homme extraordinaire ne fut souvent que le résultat de son imagination exaltée ou de la chaleur de la controverse devint un feu dévorant dans le système de l'Eghse. Mais ne troublons pas votre repos, ô vous, grands défenseurs de ce que vous nommiez l'imité de la foi, votre tâche laborieuse est remplie; peut-être même votre influence sur la série entière des temps chrétiens n'a-t-elle été que trop durable et trop profonde. Nous devons maintenant parler du premier ordre qui fut introduit dans l'Occident, les Bénédictins. Tous les efforts pour naturaliser dans nos contrées la vie monastique de l'Orient avaient échoué, fort heureusement pour l'Europe, lorsque, sous la protection de Rome, cet ordre modéré parvint à s'établir sur le mont Cassin. Il adopta. un régime moins sévère que celui qu'il aurait pu embrasser sous le ciel de l'Orient, d'autant plus que ses règles, établies par un laïque pour d'autres laïques, lui faisaient une loi du travail. Ainsi, il fut d'une certaine utilité en Europe, dans plusieurs contrées sauvages et arides. Combien de pays qui doivent aux Bénédictins leur fertilité actuelle? Dans tous les genres de littérature, leur zèle monacal fit tout ce qu'on pouvait attendre de lui. Quelques-uns d'entre eux ont écrit des bibliothèques entières, et l'ordre entier s'est imposé le devoir de s'avancer en éclaireurs dans les vastes déserts du monde littéraire, en publiant ou commentant un nombre presque incroyable de monuments précieux, surtout du moyen âge. Sans les moines de Saint-Benoit, il est probable que la plus grande partie des écrits de l'antiquité seraient perdus pour nous; et le dénombrement des saints abbés, des évèques, des cardinaux et des papes qui sont sortis de leurs rangs, joint à l'énumération seule de leurs travaux, fournirait déjà une bibliothèque. Grégoire le