LIVRE XIX. — CHAPITRE III
chrétienté les véritables patrons de toutes les conditions, de tous les métiers, de toutes les corporations d'artisans, * des églises, des abbayes, des châteaux et des chaumières. Les bannières, les étendards et les bouchers étaient décorés de leurs images : leur nom servait de cri de guerre, de signal de Tattaque. A la lecture de l'Evangile, les hommes tiraient l'épée et marchaient au combat, en chantant le Kyrie, eleison. Des coutumes de l'espèce accoutumèrent si bien les esprits à l'idée d'ime guerre contre les hérétiques, les païens et les mécréants, qu'il ne fallut, dans des circonstances favorables, qu'une voix retentissante, quelques signes, de saintes promesses pour entraîner l'Europe à l'attaque des Sarrasins, des Albigeois, des Slaves, des Prussiens et des Polonais. Le chevalier et le moine pouvaient d'ailleurs s'unir et se confondre sous la bannière d'un ordre spirituel de chevalerie ; et l'on vit plus d'une fois les évoques, les abbés, même les papes, changer la crosse contre l'épée.
Nous trouveror^im exemple de ces mœurs dans Ihistoire de la fondation du royaume de Hongrie par les mains du pape. Longtemps les empereurs et les peuples avaient inutilement cherché le moyen de réduire, au repos les turbulents Hongrois si souvent vaincus. Ce moyen, on le trouva dans le baptême ; ^t lorsqu'un roi élevé dans le christianisme, saint Etienne, eut poursuivi lui-même et non sans peine, l'œuvre de la conversion de son peuple, on lui envoya une couronne apostolique, détournée probablement du butin des Avares, la sainte lance, espèce de massue hongroise, l'épée de saint Etienne, pour protéger et étendre la puissance de l'Église dans toutes les parties du monde, le globe impérial, les gants épiscopaux et la croix. Décoré du titre de légat du pape, il ne se borne pas à fonder ime prébende à Rome, un couvent à Constantinople, des hôpitaux, des hôtelleries, des maisons reli-
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gieuses à Rayenne et à Jérusalem, il ouvre aux pèlerms le chemin de son pays, appelle près de lui les prêtres, les évèques et les moines de la Grèce, de la Bohème, de la Bavière, de la Saxe, de rAutriche et de Venise; il institue Tarchevèché de Grau et de nombreux sièges épiscopaux ; il fait des corps des évèques, qui, d'ailleurs, devaient servir en temps de guerre un des ordres de TÉtat. Il donna des lois dont la partie spirituelle fut empruntée aux capitulaires de TOccident, surtout à ceux des Francs et aux décrets ecclésiastiques de Metz ; cette loi devint la loi fondamentale du nouveau royaume chrétien. Tel était le génie des temps : ce fut lui qui inspira la constitution des Hongrois et la suite entière de la destinée sociale et des rapports de ces peuples ; à part de légères différences, suivant Tépoque et le lieu, il en fut de même en Pologne, à Naples, en Sicile, en Danemark et en Suède. Tout flottait sur la mer de TÉglise; im des côtés du navire était occupé par la féodalité, l'autre par la puissance épiscopale; le roi ou Fempereur hissait la voile, le j^pe traiait le gouvernail.
2"^ Dans tous les royaumes, la justice était avant tout catholique. Les coutumes et les statuts nationaux devaient céder devant les décrets du pape et des conciles ; même lorsque le droit romain reparut, on vit le droit canonique s'élever en face de lui. On ne peut nier que la rudesse des mœurs fût ainsi adoucie; car la religion, tout en tendant à consacrer le combat judiciaire ou à le remplacer par le jugement de Dieu, cherchait à l'entraver et du moins à soumettre la superstition à des formes qui la rendaient innocente (1). Les ecclésiastiques et les évoques étaient
(4) Personne, à ma connaissance, n*a établi d'une manière plus claire et plus exacte que Jean de Muller, dans son Histoire des Suisses, Vinfluence heureuse de la puissance spirituelle sur la pacification du inonde
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les arbitres de paix, envoyés de Dieu sur la terre, presque toujours secrétaires des cours de justice, auteurs des lois, des ordonnances et des capitulaires ; fort souvent aussi ils étaient chargés de missions politiques dans les circonstances importantes. L'autorité judiciaire qui leur était dévolue chez les païens du Nord, ils la conservèrent chez les chrétiens jusqu'à l'épo.jue où les jurisconsultes les dépossédèrent de leurs sièges. Les moines et les confesseurs furent souvent les. conseillers des princes, et, au temps des malheureux troubles des croisades, . saint Bernard fut Toracle de l'Europe.
3® A l'exception des Arabes et des juifs, l'art de la médecine était au moyen âge entre les mains du clergé seul ; art qui, de même que chez les païens du Nord, fut bientôt mêlé de superstition. Le diable et la croix, les os des saints et les paroles magiques y jouèrent le plus grand rôle ; car, la véritable science de la nature, à part quelques traditions, avait entièrement disparu de l'Europe. De là, tant de maladies qui, sous le nom de lèpre, de peste, de mort noire, de danse de saint Guy, ravagèrent toutes les contrées du monde. Personne n'y échappait, parce que personne ne connaissait ni le mal, ni le remède. Du reste, les habitations étroites et resserrées, le défaut de propreté, le manque d'étoffes de lin, le travail des imaginations frappées de terreur expliquent suffisamment ces fléaux. Si l'empereur, le pape et l'Église se fussent unis pour combattre dans ces fléaux les œuvres du démon et extirper de son sein la petite vérole, la • peste et la lèpre, cette alliance eût constitué une véritable protection. Mais qu'arriva-t-il, au contraire? On les laissa ravager et de-
alers bouleversé et sur le développement de Tagriculture. Cette manière de voir est parfaitement juste, quoique ce ne soit là qu'une face des choses.
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Yorer les peuples, jusqu'à ce que le poison se fût épuisé lui-môme I Le feu qui fut fait pour les détruire, c*est à rÉglise qu'on le doit ; la piété fut le promoteur de ce que l'art ne pouvait inspirer (1).
4<^ Les sciences étaient plutôt dans l'Église que dans l'État. On n'écrivait, on n'enseignait que ce que voulait l'Église : tout sortait des écoles du cloître; et les quelques productions littéraires de ces temps sont toutes empreintes de l'esprit monacal. L'histoire môme était écrite, non pour l'État, mais pour TÉglise; car, en dehors du clergé, peu de personnes s'adonnaient à la lecture ; de là les meilleurs écrivains du moyen âge laissent voir partout les traces de la puissance ecclésiastique. Les légendes et les romans, seul champ exploré par le génie littéraire d'alors, se mouvaient dans une étroite sphère. Peu des écrits des anciens étaient alors connus; il y avait donc fort peu d'idées qu'on pût comparer ; et les créations du christianisme contemporain s'épuisaient promptement. La mythologie, d'ailleurs, telle qu'on la concevait, ne fournissait à l'inspiration qu'une carrière très-restreinte : quelques traits de l'histoire ancienne, des souvenirs fabuleux de Troie et de Rome, mêlés aux événements des temps les plus récents, tel était le grossier canevas sur lequel brodait la poésie du moyen âge. Dès que les éléments eurent pénétré dans la langue populaire, on vit confondre de la manière la plus étrange les sujets ecclésiastiques avec les fables héroïques et les traditions chevaleresques. Au reste, ni le pape, ni les empereurs ne s'occupèrent jamais des lettres comme
(1) De nombreux médecins ont étudié la petite vérole, la peste, la lèpre, etc., et ont proposé de nombreux moyens pour les combattre. L'Histoire des Sciences dans le Brandebourg, par Mochsen, renferme d'importants documents et d'intéressantes observations sur la médecine et les établissements de salubrité publique au moyen âge.