‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 17 sur 208 · LIVRE XIV. - CHAPITRE lU · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. - CHAPITRE lU

Carthàge, et cela avec une injustice teUement criante que ses admirateurs, môme les plus passionnés, ne peuvent s'empêcher d'en rougir. Considérez la manière avec laquelle elle prend pied en Sicile, sous prétexte de secourir les Mamertins, avec laquelle elle s'empare de la Corse et de la Sardaigne, pendant que Carihage a sur les bras la révolte de ses mercenaires; voyez son grave sénat délibérer ^i Vexistence de Carthàge sur la terre doit èifQ tolérée, comme s'il n'eût été question que d'arracher une plante qu'on aurait plantée soi-même. Cent et cent exemples de l'espèce font de l'histoire romaine, malgré la valeur et le génie de ses héros, une véritable histoire de l'enfer. Scipion lui-môme, lorsque nous le voyons devant Carthàge, qui ne peut plus porter ombrage à Rome, à qui elle offre un énorme tribut en échange de son appui, devant Carihage qui, confiante dans sa parole, lui livre ses armes, ses vaisseaux, ses arsenaux, trois cents de ses principaux habitants en otage; Scipion est-il un dieu quand, dans une situation pareille, il lui présente comme un sénatusconsulte l'odieux, l'insolent avertissemei;^ de sa destruction? Mission abominable, mission infernale, dont le noble messager dut sans doute ôtre le premier à rougir 1 « Carthàge est prise, » écrit-il à Rome, comme s'il eût voulu cacher sous la pompe de ces mots la honte de son action ; car cette Carthàge qu'ils venaient de détruire, jamais les Romains n'ont pu la remplacer dans le monde. L'ennemi môme le plus impitoyable de cette cité africaine, celui qui a le plus conscience de ses vices et de ses défauts, celui-là, dis-je, ne peut assister sans une amère émotion au spectacle de sa destruction, et il se sent au moins pris d'im profond sentiment de respect lorsqu'il voit ces républicains carthaginois désarmés, trahis, s'arrêter sur leurs tombeaux et combattre jusqu'à la mort pour leur conservation.

32 PHILOSOPHIE DE L'HISTOmE.

toi, grand et incomparable Ânnibal, pourquoi ne t*at-il pas été donné de prévenir la ruiné de ta patrie et de voler, après la bataille de Cannes, vers l'antre de la louve, ton ennemie héréditaire? Une postérité sans force, qui jamais ne traversa les Alpes ni les Pyrénées, ose te condamner, oubliant quels étaient ces peuples qui combattaient sous tes ordres, oubliant Tétat dans lequel ils devaient *se trouver après cette terrible campagne d'hiver qui avait eu pour théâtre l'Italie supérieure et le Latium. Elle ose t'accuser, par la bouche de tes ennemis, de n'avoir pas su maintenir la discipline militaire, alors qu'on a peine à concevoir comment tu as pu conserver si longtemps, serrées autour de tes étendards, tes hordes mercenaires, et, après tant de marches et d'actions, ne t'arrèter un seul instant que tu n'aies atteint les plaines de la Campanie. Une éclatante auréole de gloire entourera toujours le nom du plus terrible ennemi de cette Rome qui, plus d'une fois, demanda qu'il lui fût livré comme le plus puissant palladium de sa patrie. Ce ne fut pas la fortune, mais bien l'avariée factieuse de ses compatriotes qui l'empêcha seule d'achever sans Carthage la ruine de Rome, qu'il n'aurait due qu'à lui. En somme, il. ne fut qu'im instrument pour perfectionner les Romains dans la science militaire, de même que ses compatriotes n'avaient réussi qu'à les instruire dans l'art de la navigation. Leçon effrayante du destin, qui nous dit de ne point nous arrêter au milieu d'un projet commencé, si nous ne voulons hâter infailliblement l'effet que nous cherchions à retarder. Avec Carthage tomba un empire que Rome était hors d'état de remplacer jamais. Le commerce déserta ses côtes et les pirates prirent pour toujours la place qu'il venait d'abandonner. Sous les colonies romaines, l'Afrique ne fut plus, comme sous Carthage, une véritable corne d'abondance. Ce fut un grenier pour la populace de Rome, une mena-

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