‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 2 sur 208 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

Nous approchons maintenant de ces rivages d'où le génie de la destruction est parti si souvent pour porter la ruine et la mort chez la plupart des peuples que nous avons considérés jusqu'à présent; car c'est de Rome qu'on vit s'élancer, toujours grossissant, le flot qui engloutit les Etats de la Grande-Grèce, la Grèce elle-même, et tous les royaunaes formés des débris du trône d'Alexandre. Rome a détruit Carthage, Corinthe, Jérusalem, plusieurs autres cités florissantes de la Grèce et de l'Asie; partout où son épée put atteindre, on vit se dessécher la fleur de la civilisation méridionale de l'Europe, s'éteindre les Etrusques, ses voisins, et la brave Numance. Sans repos qu'elle n'ait fait reconnaître sa domination depuis l'Euphrate jusqu'à l'océan Atlantique, depuis le mont Atlas jusqu'au Rhin, dès qu'elle eut dépassé les limites que la nature lui avait tracées, elle sentit le sol trembler sous ses pas et sa puissance prête à s'abîmer, bien moins par l'effet de l'héroïque résistance des peuples du Nord et des habitants des mon-

tagnes, que par celui de son luxe, de ses discordes intestines, de Forgueil indomptable de ses chefs, du despotisme farouche- de ses soldats, de la rage furieuse des barbares qui se ruèrent contre elle conune les vagues de la mer en courroux. Jamais on ne vit la destinée des peuples liée si intimement au sort d'ime seule cité que pendant la domination de Rome; jamais non plus on ne vit déployer plus de courage et d'intrépidité, de génie militaire et de science pohtique, alors qu'à côté du spectacle de ces grandeurs, s'étalait honteusement le spectacle le plus odieux des vices et des égarements qui doive soulever l'indignation de la conscience humaine tant qu'elle conservera le moindre sentiment de ses droits. Par un étonnant concours de circonstances, cette môme Rome a servi de passage à toute la civilisation européenne, et, pendant que dans ses ruines étaient conservés les tristes débris des arts et des sciences, sa langue, chose étrange, devenait l'instrument universel qui devait nous donner la clef de tous les trésors du monde antique. Encore aujourd'hui, c'est dans la langue latine que, dès l'enfance, nous puisons les éléments de notre instruction ; et, quelque peu Romains que nous soyions par l'esprit et par le sentiment, nous apprenons à connaître ces ravageurs du monde, avant d'avoir la plus faible idée des mœurs plus douces de quelques nations plus poUcées ni des bases sur lesquelles reposent la propérité et le bonheur des pays dans lesquels nous vivons. Nous sommes déjà familiers avec les noms de Mariiis et de Sylla, de César et d'Octave avant que nous sachions rien de l'enseignement de Socrate, ni des institutions de nos pères. D'un autre côté, la civilisation européenne tenantà la langue de Rome, l'histoire romaine a été beaucoup plus mise en lumière par l'érudition et la pohtique que l'histoire de n'importe quelle contrée; ainsi les plus grands esprits qui firent de l'histoire le sujet de

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