CONCLUSION
Comment l'Europe parvint-elle à la civilisation, et comment a-t-elle conquis le rang q\:^elle occupe dans Tunivers civil? Le lieu, le temps, la nécessité, les circonstances, le flot des révolutions l'y portèrent tous ensemble; mais avant tout elle doit cette prospérité à un système d'efforts combinés et à la supériorité de son industrie dans les arts.
Si l'Europe, aussi riche que l'Inde; avait été, comme la Tartarie privée de divisions, brûlante comme l'Afrique, isolée comme l'Amérique, toutes ces merveilles ne s'y seraient pas produites. Au milieu de la plus profonde barbarie , sa situation la ramenait toujours vers la lumière , et ses fleuves et ses mers lui en apportèrent toujours quelques rayons. Faites disparaître le Dnieper, le Don et la Pwina, la mer Noire, la Méditerranée et l'Adriatique, l'océan Atlantique, la Baltique et la mer du Nord, avec leurs rivages, leurs îles et leurs affluents, et la grande activité commerciale qui donna une nouvelle vie à l'Europe cesse d'exister. Au contraire, les deux parties du monde les plus riches et les plus grandes, l'Asie et l'Afrique, soutiennent dans sa marche leur sœur plus petite et plus pauvre ; elles lui envoient leurs trésors et leurs découvertes des deriiières limites de la terre, des contrées depuis longtemps civilisées ; elles stimulent ainsi son activité et
son génie d'invention. Le climat de l'Europe, les débris de l'antiquité grecque et romaine, lui viennent en aide ; et sa splendeur se fonde sur l'activité et l'invention, sur les sciences et sur un concours de forces rivales.
2<* Le despotisme de la hiérarchie romaine fut peut-être un joug nécessaire, un frein indispensable pour les peuples grossiers du moyen âge ; sans elle , l'Europe serait sans doute devenue la proie des tyrans, le théâtre d'étemelles discordes, ou un vaste désert mongol. Elle fut donc utile comme contrepoids, mais, comme ressort premier et continu, elle aurait métamorphosé l'Europe en une théocratie thibétaine. L'actioîi et la réaction produisirent xm effet auquel ni l'un ni l'autre des deux partis ne s'était attendu. Le besoin, la nécessité, le danger, ûrent naître en eux un troisième système qui devait répandre l'esprit de vie. dans ce grand corps, ou sinon le laisser tomber en dissolution. Ce fut le règne des sciences ^ d'une rdUe activité^ d'une émulation rivale^ qui renversa peu à peu la puissance de la chevalerie et celle des prêtres.
30 Par ce qui précède, on peut rendre compte de ce que pouvait être la civilisation de l'Europe. Ce ne pouvait être qu'une c olture des hommes tels qu'ils étaient et voulaient être, une culture produite par l'activité, les sciences et les arts. Quiconque n'en sentit pas le besoin, qui le méprisa ou en abusa, resta ce qu'il était; à cette époque, on ne pouvait encore songer à une culture générale par l'éducation, les lois et la constitution des pays; et quand viendra ce temps ? Cependant la raison et l'activité combinées de l'homme poursuivent toujours leur marche incessante, et l'on peut déjà considérer comme im heureux présage quand les meilleurs fruits ne mûrissent pas avant l'époque qui leur est assignée.