LIVRE XIV. — CHAPITRE V
eurent déjà été formés par leurs rapports avec les Latins, les Etrusques et par leur propre culture, de même il se passa un temps fort long avant que Tart grec fût parvenu à adoucir leur éloquence native. Aussi, sans nous occuper de leurs premiers essais dramatiques et poétiques, qui eurent cependant une grande influence sur le développement de leur langue, nous parlerons de ce qui jeta chez eux les racines les plus profondes : de la législation, de l'éloquence et de l'histoire, fleurs de Tintelligence que leurs occupations firent naître et où le génie romain apparaît de la manière la plus éclatante.
Ici aussi nous avons à regretter que le sort nous ait été si peu favorable; ceux dont le génie conquérant avait détruit tant de monuments des nations étrangères, furent obligés à leur tour d'abandonner les œuvres de leurs propres pensées à l'action destructive des siècles. Sans parler des anciennes annales de leurs prêtres, des histoires héroïques d'Ennius et de Naevius, ou des essais de Fabius Pictor, où sont les histoires d'un Cincius, d'un Caton, d'un Libon, de Posthumius, Pison, Cassius-Hemina, Servilien, Fannius, Sempronius, Cœlius Antipater, Asellion, Gellius, Lucinius, etc.? Que sont devenus les mémoires d'Emilius Seaurus, Rutilius Rufus, Lutatius-Catolus, Sylla, Auguste, Agrippa et Tibère, ceux d'Agrippine- Germanicus, de Claudius, de Tràjan et de tant d'autres? Où sont les nombreux travaux historiques des hommes les plus éminents de l'État dans les temps les plus importants de Rome? Ceux d'Hortensius, Atticus, Sisenna, Lùtatius, Tubéron,.Luccéius, Balbus, Brutus et Tiron, Valérius Messala, Crémutius Cordus, Domitius, Corbulon, Cluvius Rufus et tant d'ouvrages perdus de Cornélius Népos, de Salluste, de Tite-Live, de Trogue-Pompée, de Pline, etc.? Je ne cite tous ces noms qu'en réponse à quelques modernes qui veulent placer leur gloire de beaucoup
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au-dessus de celle des Romains : quelle nation moderne peut compter parmi ses princes, ses généraux, ses magistrats, tant et de si grands historiens que ces Romains, qu'on affecte de traiter de barbares, dans des temps si agités et si rapides, et au milieu d'événements importants dans lesquels ils jouaient les principaux rôles? A en juger par les quelques fragments qui nous restent de Cornélius, de César, de Tite-Live,' on doit reconnaître que Thistoire romaine n'a pas le charme et la beauté de l'histoire grecque; mais, en revanche, elle a la majesté romaine et une profondeur philosophique et politique qu'il nous est donné d'admirer dans Salluste, Tacite et quelques autres. Là où l'on sait bien faire de grandes choses, là on sait dire, là on sait bien écrire; l'esclavage rend muet, comme le prouvent les derniers temps de l'histoire romaine ellemême. Il est surtout malheureux que la plupart des historiens romains qui ont fleuri pendant les belles époques de la liberté romaine, ou quand cette liberté subsistait encore en partie, ne soient pas arrivés jusqu'à nous. Perte irréparable, car on ne voit qu'une fois apparaître de tels hommes sur la terre ; ils n'écrivent qu'une fois leur propre histoire.
L'histoire romaine marche ayant à ses côtés l'éloquence, sa sœur, et l'art de la guerre et de la politique, leur mère commune. Aussi les plus grands hommes de Rome ont-ils non-seulement étudié ces sciences, mais encore écrit sur tous les sujets qui s'y rattachent. C'est à tort qu'on a blâmé les historiens grecs et romains d'avoir si souvent mêlé à leurs récits des harangues militaires ou politiques; puisque, dans la république, tout avait sa source dans les discours publics, l'historien n'avait pas de moyen plus naturel de lier les faits entre eux ou de projeter sur eux la lumière du raisonnement. Il était ainsi possible à l'écrivain d'exposer sa méthode philosophique dans l'histoire,