‹ Philosophie de l'histoire de l'humanitéChapitre 30 sur 208 · LIVRE XIY. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE XIY. — CHAPITRE V

semble beaucoup moins regrettable que celle des compositions grecques, dont le plus souvent elles reproduisaient les sujets et le caractère. Le peuple romain raffolait beaucoup trop des pantomimes, des bouffons, des jeux du cirque, des combats sanglants des gladiateurs, pour sentir et aimer Tart dramatique comme le sentaient et Taimaient les Grecs. Introduite dans Rome comme une esclave, la muse du théâtre y resta toujours esclave. Je n'en déplore pas moins la perte de cent trente pièces de Plaute, d« cent huit drames de Térence, des poèmes d'Ennius, cet homme à l'âme magnanime, surtout de son JScipion et de ses poèmes didactiques; car dans Térence nous n'avons, selon l'expression de César, tout au plus qu'un demi-Ménandre. Grâces soient donc rendues à Cicéron pour nous avoir conservé un Lucrèce, poète d'ime âme toute romaine; à Auguste, pour avoir sauvé avec VÉnéide un demi-Homère; à Gomutus, de ne pas nous avoir privé des exercices de Perse, son noble élève. Grâce à vous aussi, moines du moyen âge, qui nous avez donné le moyen d'apprendre le latin en nous conservant Horace et Boèce, quelques pièces de Térence et surtout ce Virgile, que vous considériez comme un poète orthodoxe. Le seul laurier de la couronne d'Auguste qui ne soit pas souillé, c'est d'avoir aimé les muses et donné aux sciences un libre essor.

C'est avec joie que je passe des poètes romains aux philosophes. Plusieurs d'entre eux furent souvent l'un et l'autre, et véritablement ils étaient philosophes de cœur et d'âme. Rome n'inventa aucun système, mais elle s'assimila tous ceux qu'elle apprit à connaître, et elle sut les faire passer dans l'esprit de ses lois, de ses institutions et dans la vie active. Jamais un poète didactique a-t-il écrit avec plus d'énergie et de feu que Lucrèce, car il avait foi en ses préceptes ; jamais, depuis les temps de Platon, l'académie avait-elle jeté plus d'éclat que dans les dialogues de

Gcéron. Non-seulement la philosophie des stoïciens eut une grande influence sur la jurisprudence romaine et régla d'une manière sévère les rapports entre les hommes ; mais dans les écrits de Sénèque, les admirables méditations de Marc-Àarèle et les maximes d'Épictète, elle revêtit un caractère pratique de beauté et de réalité, auquel contribua évidemment le mélange des doctrines de diverses écoles. Dans les rudes épreuves que traversa Rome, la nécessité et Teqiercice éprouvaient les cœurs et fortifiaient les courages. On cherchait un appui et Ton prenait les doctrines des Grecs, non pas comme un vain ornement, mais comme une arme et un refuge. La philosophie stoïque a fait faire de grandes choses au génie romain : elle lui a inspiré, non pas le désir des conquêtes, mais l'idée de la justice, de la droiture; elle a apporté des consolations aux hommes injustement opprimés, car les Romaine aussi étaient hommes, et comme une innocente postérité souffrait pour les crimes de ses pères, ils cherchèrent comme ils purent à fortifier leurs âmes, en s'appropriant intimement ce qu'ils n'avaient pas inventé.

L'histoire de la littérature romaine est pour nous une ruine au milieu des ruines ; la plupart de ses monuments sont perdus pour nous, aussi bien que les sources dont ils ont été tirés. Combien nos recherches n'auraient-elles pas été simplifiées, quelle vive lumière n'eût pas éclairé l'antiquité si les écrits de Varron, si les deux mille Hvres que Pline a consultés, fussent arrivés jusqu'à nous! Il est certain qu'Aristote, disposant des mêmes éléments, tels que les offrait le monde romain, aurait composé un ouvrage très-différent de celui de Pline. Le Uvre de ce dernier n'eij est pas moins un trésor, car, à part l'ignorance et la crédulité de l'écrivain romain dans certaines parties, il montre toutefois quels étaient son génie tout national et sa pénétration dans la plupart des sciences contemporaines. Il en

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