LIVRE XV. — CHAPITRE IV. i
apprendre à se connaître, car ils ne font tous qu'une même famille sur une petite planète. Il est déjà assez triste que, dans le commencemQut, ils ne se soient connus que comme ennemis, au point de se regarde? les uns les autres avec méfiance et étonnement, comme autant de bêtes féroce§. Tel était, au reste. Tordre de la nature. Le faible trembla devant le fort, la dupe devant le trompeur, l'opprimé devant l'oppresseur, l'enfant devant l'étranger; mais cette crainte de l'enfance, ces abus si nombreux ne purent enrayer la marche de la nature. L'imion entre les nations se formait peu à peu, bien que par des moyens aussi grossiers que rhimianité d'alors. Le réveil de la raison put briser quelques nœuds, mais non détruire le lien qui les formait, encore' moins considérer comme non avenues les découvertes qui avaient été faites. Prenez la géographie de Moïse et d'Orphée, d'Homère et d'Hérodote, de Strabon et de Pline, qu'est-elle en comparaison de la géographie de nos jours ? Qu'estr-ce que le commerce des Phéniciens, des Grecs et des Romains en présence du commerce de notre Europe? Ainsi ce qui fut nous sert de guide dans le labyrinthe du présent et dans celui de l'avenir. L'homme, aussi longtemps qu'il restera homme, ne se lassera pas de parcourir sa planète, jusqu'à ce qu'il la connaisse enfin dans tous les sens : ni les tempêtes de l'Océan, ni les naufrages, ni les montagnes de glace, ni les dangers que présentent les deux pôles, ne pourront arrêter ses pas, alors qu'ils n'ont pu le faire à une époque où la navigation était encore si imparfaite. Le feu secret qui lui fait braver les dangers couve dans son cœur, vivifie toute la nature humaine. La curiosité, une soif insatiable de richesses, d'honneurs, de découvertes, le désir- d'accroître ses forces, de ùouveaux besoins et de nouvelles peines, résultant de l'état actuel des choses, suffiraient amplement à soutenir son courage, si le souvenir de ceux qui
Il» PmLOSOPBIE DE L'ffiSTOmE.
Tont précédé dans cette voie périlleuse, leur succès et leur gloire ne Tenflanmiaient déjà. Il entre donc dans les desseins de la ProTid^icô de faire servir à son œuvre les bons et les mauvais pochants jusqu'à ce que Thomme apprenne enfin à connaître son espèce et à agir en conséquence. La terre lui a été livrée et il ne la quittera pas rpi'il ne se la soit appropriée tout entière, dans la mesure, bien entendu, de son intelligence et de ses besoins. N'estce pas pour nous aujourd'hui un sujet de honte, que k moitié de notre planète nous soit restée pendant tant de siècles aussi inconnue que la face obscure de la lune?
Troisièmement. L'activité de la pensée humaine^ en vertu des lois mêmes de sa natme^ n^a été jusqu'ici employée qu'à donner plus de développement et à fonder sur des bases plus profondes T humanité et la culture de notre espèce.
Quel progrès merveilleux depuis le premier canot qui s'aventura sur la mer jusqu'au vaisseau européen I Celui qui le premier sut créer une embarcation, aussi bien que ces nombreux inventeurs qui apportèrent leur contingent de découvertes à' l'art de la navigation, étaient loin de penser aux résultats qui devaient im jour se produire de la combinaison de leurs découvertes. Poussé par le besoin ou par la nécessité, chacun d'eux agit isolément; mais c'est une loi de l'intelligence humaine, de la combinaison de toutes choses, que jamais un essai, une découverte ne seront faits en vain. La première fois qu'un vaisseau européen aborda aux Indes occidentales, les insulaires restèrent frappés' d'étonnement à l'aspect du monstre, de ce prodige d'un autre monde, et leur étonnement se changea en effroi lorsqu'ils virent des hommes semblables à eux le diriger à travers les flots de la mer irritée. Si leur stupéfaction, se transformant en réflexion, leur eût permis de comprendre le rapport des parties au tout, le plan général, lès détails les plus infimes de ce monde flottant,