LIVRE XV. — CHAPITRE IV
ments déchaînés ont accumulé sur leurs rvdnes la poussière de Toubli, et bientôt de nouvelles générations ont grandi sur la place qu'elles occupaienL Le Tout-Puissant lui-même ne peut faire en sorte que des effets ne soient des effets ; il ne peut rendre la terre ce qu^elle était il y a des milliers d'années, comme si ces milliers d^'années et toutes leurs conséquences n'eussent jamais existé.
D'où il résulte donc que dans la suite même des âges repose im progrès pour l'espèce humaine, en ce sens au moins qu'elle est fille du temps et appartient à la sphère terrestre. Si le premier homme, notre père à tous, reparaissait aujourd'hui au milieu de ses descendants, quel serait son étonnementl Son corps étiedt formé pour ime terre encore jeune; sa constitution, ses idées, sa vie .entière devaieni nécessairement être en raison de l'état de la nature extérieure. Plus nécessairementencore, il est à croire qu'après six mille ans au moins cet ordre a subi plus d'un changement. L'Amérique, dans plusieurs de ses parties, n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était lors de sa découverte : deux mille ans encore et son histoire tiendra du roman. C'est ainsi que nous hsons l'histoire du siège de Troie et que c'est en vain que nous cherchons ses ruines, et le tomheau d'Achille et l'ombre du tombeau du héros demi-dieu. Un travail utile à l'histoire du genre humain consisterait à recueilUr avec un sage discernement, et en tenant compte des différences de temps et de lieu, toutes les données qui nous restent sur l'organisation physique des anciens, sur leur régime alimentaire, sur leurs occupations journahères «t sur le genre de leurs plaisirs, sur' leurs idées quant à l'amour el au mariage, aux vertus, aux passions, à la destinée de l'homme et à la vie future. Il est positif que dans les courtes périodes de son existence passée, on remarquerait déjà un progrès qui suffirait pour prouver en même temps la jeunesse étemelle de la nature et ses
altérations successives. La terre, la mère nourricière de rhomme, ne le nourrit pas seul. Elle presse tous ses enfants sur son sein dans une même étreinte maternelle, et quand l'un change, ils doivent tous changer en môme temps.
Que le progrès des siècles ait eu de Tinfluence sur le caractère et- le génie de l'espèce humaine, c'est ce dont on ne peut douter. De nos jours, il ne serait pas possible d'imaginer, de chanter ime Iliade, d'écrire comme Eschyle, Sophocle et Platon. Cette simplicité de l'enfance, cette manière naï^e de voir toutes choses, en un mot, l'époque de la jeunesse grecque est passée. Il en est de même des Hébreux et des Romains ; d'un autre côté, nous connaissons ime foule de choses dont les Hébreux ni les Romains n'eurent jamais la moindre idée. Un jour instruit im autre jour, ime année instruit une autre année. La tradition s'est enrichie, la muse de l'histoire parle par cent bouches différentes, chante sur cent tons divers. Cette immense boule de neige que le temps roule sans cesse a beau se grossir de mille objets étrangers, cette confusion ellemême est un enfant des siècles qui n'a pu se produire que du mouvement continu d'un seul et même corps. Tout retour vers le temps passé, fût-ce même l'année si célèbre de Platon, est donc impossible, en raison des idées même de l'espace et de la durée. Nous suivons le cours du torrent, mais le torrent ne peut plus remonter vers sa source.
Deuxièmement. L'aspect des habitations que Vhonme s'est construites rend ce progrès de notre espèce encore plus évident.
Où sont ces temps où les peuples habitaient, comme les Troglodytes, le fond des cavernes, où, retranchés derrière leurs murailles, ils prenaient chaque étranger pour un ennemi? Bientôt, le temps aidant, les cavernes et les murailles ne furent plus des obstacles, et les honunes durent