LIVRE XV. — CHAPITRE IV. . i
sans rintervention miraculeuse de la divinité, à faire un meilleur usage de nos facultés.
Rien ne nous porte donc à douter que tout emploi bien entendu de l'intelligence humaine puisse et doive nécessairement servir un jour à étendre Tempire de Thumanité. Depuis qu'on a connu l'agriculture, le gland ne nourrit plus l'homme et les anthropophages disparurent. L'homme a trouvé qu'il vivrait mieux et plus dignement des riches présents de Cérès que de la chair de ses frères ou des fruits des forêts. Des lois, formulées par des hommes plus sages que lui, lui imposèrent donc xm nouveau genre de vie. Lorsqu'il eut appris à bâtir des maisons et des villes, il abandonna les sombres cavernes qui lui servaient de retraite. Placé sous la protection d'une communauté générale, le pauvre étranger ne fut plus menacé de mort. Le commerce établit des relations entre les peuples, et plus on comprit les avantages qu'il présentait, plus on vit diminuer le meurtre, l'oppression, la trahison, qui dénotent toujours uûe véritable incapacité. Chaque conquête des arts utiles assura la propriété de l'homme, diminua ses fatigues, élargit le cercle de son activité et prépara ainsi de plus larges bases à l'édifice de la culture et de l'humanité. Combien de pei^s, par exemple, n'a pas épargnées la découverte de l'imprimerie I Quel 'mouvement elle a provoqué dans les idées, les arts, les sciences ! Croyez-vous qu'il serait possible à un Européen Kang-Ti d'essayer même de détruire notre littérature! Si les Phéniciens, les Carthaginois, les Grecs et les Romains eussent possédé cet art, leurs vainqueurs n'eussent pas pu aussi facilement effacer tant de traces de leur génie. Laissez des peuples sauvages se précipiter sur l'Europe, ils ne pourront triompher de notre tactique. Plus jamais on ne verra un Attila étendre ses ravages depuis les bords du Pont- Euxin et de la mer Caspienne jusqu'aux plaines catalan-
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niques. Laissez les prêtres, les ^bariies, les fanatiques, les tyrans, rêver tant qu'ils voudront le rétablissement du passé, jamais ils ne ramèneront la nuit du moyen âge. Or, comme aucun art, soit humain, soit divin, ne peut avoir de résultat plus utile et plus grand que de répandre en nous la lumière et lliarmonie, et de nous en assurer la possession la plus durable et la plus étendue, remercions le créateur d'avoir donné au genre humain ThUMigenu et avec elle Tari qui lui est inhérent : nous avons en eux et par eux le secret et le moyen de conserver l'ordre dans l'univers.
Ne nous inquiétons pas, à ce sujet, si tant de nobles principes, même en morale, sont restés si longtemps à rétat de théorie dans Thistoire de notre espèce. L'enfant n'apprend-il pas beaucoup de choses que l'homme seul pourra appliquer? Néanmoins ce n'est pas en vain qu'il les a apprises. Ce que le jeune homme oublie dans le premier âge, il devra se le rappeler dans Fâge mûr, ou l'apprendre une seconde fois. Dans l'espèbe humaine, aux formes toujours nouvelles, il n'est pas de découv^ie, pas de vérité qui périsse entièrement. Les temps futurs rendront nécessaire ce que le présent dédaigne; et dans le cours indéfini des choses,tf)n verra se produire tous les cas qui pourront, d'une façon ou de l'autre, exercer la pensée humaine. Dans la création, nous nous représentons d'abord ime force qui produit le chaos, puis la sagesse qui y introduit l'ordre, puis la bonté qui y fait régner l'harmonie; de même, dans le premier état du genre humain, on ne voit apparaître que des forées aveugles. Le désordre lui-même devait ouvrir à l'homme les voies de l'intelligence; et plus celle-ci développe sou œuvre, plus elle reconnaît la vérité de cet axiome que la bonté seule peut assurer sa durée, sa perfection et sa beauté.