LIVRE XV. — CHAPITRE V
l'ordre du désordre. Dans sa lutte avec les passions, èUe seioriifie et s'éclaire. On l'opprime ici, elle fuit plus loin, étendant ainsi sur la terre entière le cercle de sa puissance. Ce n'est pa*s* une vaine espérance de croire que dans les temps à venir, partout où habiteront des homn^es, là il y aura des hommes raisonnables , justes et heureux ; heureux, non de leur raison individueUe, mais du bonheur et de la raison de*tous.
Ici je dois* admirer ce tableau des desseins de la sage nature sur mon espèce en général, car j'y vois apparaître la place de l'univers entier. La loi qui conserve le système du inonde, qui forme chaque cristal, chaque ver de la terre, chaque flocon de neige, a formé et conservé mes semblables ; tant qu'il y aura des hommes, elle apparaîtra d'elle-même comme fondement de leurs progrès et de leur durée. Toutes les œuvres de Dieu portent en elles leur consistance et leur magnifique enchaînement ; car toutes elles reposent, dans des limites déterminées, sur tm système de forces opposées, tenues en équihbre et concourant à Tordre par l'effet d'une énergie intérieure. Guidé par ce fil, je parcours sans crainte le labyrinthe de l'histoire, et partout je reconnais une harmonie divine : ce qui peut arriver quelque part arrive; ce qui peut agir agit. La raison et la justice seules sont durables ; mais l'égarement et la folie ravagent la terre et se détruisent eux-mêmes.
Aussi, lorsque, d'après la fable, je vois Brutus, l'épée à la main, s'écrier à la face du ciel, après la bataille de Philippes : « Vertu, toi que je croyais quelque chose, maintenant je le vois bien, tu n'es qu'un nom I » je ne puis reconnaître dans cette plainte le calme et la tranquillité du sage. S'il eût possédé la vraie vertu, il eût trouvé en* elle sa récompense, et une récompense immédiate. Si, au contraire, la vertu n'était que le patriotisme d'un Romain, quoi d'étonnant à ce que le plus faible ait suc*
combé devant le plus fort, le plus lent devant le plus actif ? Il en est de môme du triomphe d'Antoine : il appartenait, avec toutes ses conséquences, à Tordre du monde et à la destinée naturelle de Rome.
En est-il autrement de tous ces hommes vertueux qui se plaignent du mauvais accueil que reçoivent leurs œuvres, et qui souffrent de voir la force brutale, la haine et Tesclavage régner sur la terre, et le genre humain livré en proie à ses passions et à ses égarements ? Que le génie de leur intelligence se montre à eux et leur demande avec bonté : si leurs vertus sont, comme elles doivent Tétre, imies à cette raison et à cette activité qui, seules, méritent le nom de vertus. A la vérité, chaque e£E6rt n'atteint pas toujours sont but : toutefois, fais en sorte qu'il réussisse et prépare, autant que possible, son temps, son lieu, et surtout cette stabilité intérieure, d'où naît le seul bien. Des forces aveugles ne peuvent être réglées que par la raison, mais il faut un contre-poids actif, c'est-à-dire la prudence, le zèle et toute la puissance du bien pour les amener et les maintenir sous le joug de Tordre.
Le plus beau rêve de la vie future est de se figurer qu'un jour nous vivrons dans une communion fraternelle avec les sages et les justes qui ont travaillé pour le bonheur du genre humain, et qui, ayant bien mérité de lui, sont arrivés dans ces hautes régions où nous aspirons. Déjà l'histoire nous ouvre, dans une certaine mesure, ces champs célestes où se rencontrent les justes et les sages de tous les temps. Ici, j'aperçois Platon! là j'entends Socrate poser ses bienveillantes questions, et je partage sa 4emière heure. Lorsque Marc-Antonin converse en secret •avec son cœur, il parle aussi au mien, et le pauvre Epictète me donne des ordres plus impérieux que ceux des rois. Tullius et Boèce, aux grandes infortunes, me confient le secret de leurs vies, leurs malheurs, leurs consor