LIVRE Vy. — CHAPITRE I. JU
ne durèrent pas plus que lui. Rome qui pendant trente années avait vu la victoire suivre les pas de son premier chef et qui s'était habituée à l'idée du pillage, crut ne pouvoir mieux honorer son Jupiter qu'en lui offrant les dépouilles des combats. L'esprit de la guerre se ranime, dès que ce sage législateur a quitté son peuple, et Tullus Hostilius n'hésite pas à déclarer la guerre à Albe la Longue, la mère de sa patrie. Il la détruit et entraine ses habitants à Rome. Les successeurs en firent autant et assujettirent les Fidénates, les Sabins, toutes les villes latines, puis ils attaquèrent les Étrus :^es. Les choses se seraient passées tout autrement si Rome se fût élevée dans un autre lieu et eût été dominée par un voisin puissant. Mais, cité latine, ainsi constituée, elle se met à la tète de la Confédération et brûle de subjuguer les Latins; alliée aux Sabins, elle les soumet à leur tour; élève des Sabins, elle asservit ses maîtres et prend ainsi possession de sa triple frontière.
Pour ces premières entreprises il fallait, il est vrai, des rois tels que ceux qui régnèrent à Rome, surtout le premier. Romulus fut certes nourri du lait d'une louve : il fiit un aventurier adroit, rusé, intrépide, ainsi que le montrent ses lois et ses institutions. Numa vint après lui qui en adoucit déjà la rudesse, preuve évidente qu'elles étaient, non pas l'œuvre des temps, mais bien de celui qui les établit. Par les histoires d'Horatius Coclès, de Junius Brutus, de Mutins Scœvola, par les actions de TuUia, de Tarquin, on peut juger de l'esprit à ia fois héroïque et barbare des premiers Romains. Fort heureusement que dans cette longue suite d'entreprises de leurs rois, à la valeur aveugle et grossière, se soit jointe une profonde science politique, que vint encore renforcer une véritable magnanimité qui ne tarda pas à devenir une vertu nationale ! Fort heureusement qu'à un Romulus ait succédé un Numa, à un Numa un TuUius, un Ancus, à ceux-ci un Tarquin, puis un
Servius que son mérite personnel fit seul sortir de la condition d'esclave pour l'élever au rang des roisi Fort heureusement enfin que ces rois, tous de caractères différents, ont régné assez longtemps pour imprimer à l'État la marque particulière de son génie et pour l'asseoir, sur des bases assez solides qu'il ne fut pas ébranlé lorsque l'insolence d'un Tarquin le Superbe l'amena à changer de forme. Alors on voit se dérouler une succession brillante et non interrompue de guerriers, de rudes citoyens, jaloux d'ajouter toujours à leurs triomphes passés des triomphes nouveaux et de retremper leur patriotisme de miUe manières
différentes.
Si on voulait composer un roman politique sur l'origine d'une Rome quelconque, on imaginerait difficilement des circonstances autres que celles que l'histoire et la fable nous présentent ici(1 ). Rhea Sylvia, le destin de ses enfants, l'enlèvement des Sabines, l'apothéose de Quirinus, toutes ces aventures au miheu de la guerre et des conquêtes, un Tarquin, ime Lucrèce, un Junius Brutus, un Publicola, un Mutins Scœvola, etc., voilà ce qui marque les débuts de l'histoire de Rome. Il n'est pas d'histoire qui se prête mieux aux études de la philosophie, d'autant plus que le génie politique de ses écrivains a su nous montrer, dans le cours des circonstances et des événements, le rapport des causes et des effets.
(i) Déjà Montesquieu, dans son célèbre ouvrage sur la grandeur et la décadence des Romains, a fait une sorte de roman politique. Avant lui, Machiavel, Paruta et nombre d'autres Italiens distingués ont suivi la même voie.