LIVRE XVIL — CHAPITRE 1. !Ô
De cette lettre vieillie jaillit naturellement et par degrés xm sens pins raffiné, auquel les Juifs s'habituèrent dan? leur vie errante parmi d'autres nations. Dans le canon de leurs saintes écritures nous trouvons des chants, des maximes morales, des discours inspirés, écrits à des époques et dans des circonstances différentes et rassemblés dans un recudl qui fut bientôt considéré comme un seul système, auquel on voulut prêter un sens général. Gardiens vigilants de la loi nationale, les prophètes, chacun suivant son caractère, l'un qui avertit, l'autre qui encourage, l'un qui menace, l'autre qui console, mais qui tous entretiennent et raniment l'espérance nationale, montraient au peuple ce qu'il devrait être et ce qu'il n'était pas ; bientôt ces fruits de leurs cœurs et de leurs pensées déposèrent dans la postérité les germes de nouvelles idées que chacun pût cultiver comme il l'entendit. Ainsi se forma peu à peu cette foi systématique et absolue en un roi qui, plus puissant que les plus grands des anciens rois, devait arrêter sur le bord de l'abîme son peuple déchu, ramener pour lui l'âge d'or et commencer une ère nouvelle. Dans la langue des prophètes, ces idiotismes étaient purement théocratiques; concentrés dans la pensée universelle d'un messie, ils prirent un caractère idéal et devinrent la prérogative ou le sceau de la nation. La misère toujours croissante du peuple dans la Judée l'attachait phis fermement encore à ces images ; dans d'autres contrées, en Egypte, par exemple, où beaucoup de Juifs s'étaient établis depuis la chute de la monarchie d'Alexandre, ces idées se développèrent davantage dans le sens grec ; des livres apocryphes renouvelèrent d'antiques prophéties, et le temps était là où ces rêveries, arrivées à leur terme, devaient tomber d'elles-mêmes. Alors parut un homme du peuple, dont la pensée, élevée au-dessus des hauteurs où planent les chimères terrestres, unit toutes
les espérances, ioiis les vœux, tous les pressentiments des prophètes dans le symbole d'un règne idéal, qui. ne devait être rien moins qu'un royaume Israélite des cieux. Dans ce plan si élevé il prédit la ruine prochaine de son peuple; il prédit à son temple superbe, à son culte imbu de superstitions, une chute triste et prompte. Le royaume de Dieu devait s'établir dans toutes les nations, et le peuple qui croyait le posséder lui seul ne fut plus -à ses yeux qu'un cadavre en décomposition.
Le mauvais accueil que ces doctrines reçurent des sages et des grands peuples, prouve suffisamment qu'il fallut une bien grande puissance d'âme pour discerner et annoncer quelque chose de ce genre en Judée. On les regarda comme un acte de révolte contre Dieu et Moïse, comme un crime de lèse-patriotisme envers la nation, dont elles renversaient les espérances séculaires. A\issi, une des parties les plus difficiles de la tâche des ap6tres fut-elle d'extirper du christianisme les germes sans cesse renaissants du judaïsme ; et pour le faire comprendre aux Hébreux convertis, même hors de la Judée, le plus savant des apôtres,. Paul, fut obligé d'avoir recours à toutes les ressources de la dialectique juive. Heureusement que la Providence donna elle-même la première secousse, et que, par la ruine de la Judée, elle renversa les murs qui mettaient une étemelle barrière entre le peuple élu de Dieu et tous les peuples de l'univers. Les temps d'un culte national, imbu d'orgueil et de superstition, étaient passés, quelque nécessaire qu'il pût avoir été dans les premiers âges, alors que chaque nation, restreinte pour ainsi dire dans le cercle de la famille, mûrissait lentement comme ime grappe de raisin sur sou vert rameau, depuis des siècles tous les efforts humains dans cette contrée avaient tendu à nouer des relations entre les peuples par la guerre, le commerce, les arts, les sciences, et à exprimer des fruits de chacun