LIVRE XVII. - CHAPITRE I
d'eux une liqueur commune à tous. Les plus grands obstacles à cette union consistaient dans les préjugés des religions nationales; alors que, sous le souffle tolérant des Romains, se développait dans Tempire entier la philosophie éclectique, mélange bizarre de toutes les écoles et de toutes les sectes, du sein de la nation la plus opiniâtre et qui se regardait comme la première et la seule entre toutes les autres, sortit une croyance populaire qui fit de tous les peuples un seul peuple. Progrès immense et redoutable à la fois dans l'histoire de l'humanité, selon la manière dont il devait s'accomplir ; il fit tous les peuples frères, en leur apprenant à connaître un seul Dieu, un seul sauveur; il pouvait les rendre esclaves, si la religion leur était imposée comme un joug. Qu'adviendrait^il si les clefs du royaume céleste, tant de ce nionde que de l'autre, devenaient entre les mains des autres peuples un pharisaïsme aussi dangereux qu'elles l'avaient jamais été entre les mains des Juifs.
Ce qui aida le plus au développement prompt et sûr du christianisme, ce fut cette croyance établie par son fondateur lui-même, croyance qui reposait sur la foi msonprochain retour^ en la manifestation de son règne sur la terre, Jésus avait confessé cette croyance devant son juge, et il l'avait plus d'une fois proclamée dans les derniers jours de sa vie; et ses disciples, qui la tenaient de lui, attendaient l'arrivée de son règne. De là les chrétiens spirituels se formèrent un royaume spirituel, les chrétiens charnels un royaume charnel ; et les imaginations exaltées de ces temps et de ces contrées, tout en restant dans leurs conceptions idéales, dans les bornes de la nature sensible, produisirent des apocalypses demi-judaïques, demi-chrétiennes, émaillées de prophéties, de signes et de rêves. D'abord, l'antéchrist devait être détruit ; il fallait qu'avant le retour du Christ, il se manifestât et poussât ses abomi-
nations jusqu'à Textrème, jusqu'au moment où le Sauveur voudrait le renverser et rendre la vie à son peuple. On doit reconnaître que de semblables espérances devaient attirer de sanglantes persécutions sur la tète des premiers chrétiens. Rome, souveraine de Tunivers, ne pouvait laisser avec indifférence circuler des doctrines qui annonçaient sa ruine prochaine et la représentaient comme un. objet anti-chrétien d'horreur ou de mépris? Aussi [de tels prophètes furent-ils bientôt regardés comme des ennemis de leur pays et du monde, comme des scélérats qu'une haine implacable animait contre le g^ire humain ; il y en eut même qui, ne ]^ouvant attendre plus longtemps celui qui devait revenir, volèrent eux-mêmes au. martyre. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette espérance d'un règne prochain du Christ dans le ciel ou sur la terre unit fortement les âmes entre elles et les détacha du monde, Us le regardèrent avec mépris comme un vain fantôme, et ne virent plus autour d'eux que la cité qu'ils croyaient si proche. C^est là ce qui les fortifia et leur donna le courage de supporter d'incroyables souffrances, de résister à l'esprit du temps, à la puissance de leurs* persécuteurs, aux railleries des incrédules. Ils parcouraient la terre en étrangers et vivaient dans l'attente de la manifestation prochaine de leur chef.
Outre ces faits capitaux que nous venons d'indiquer, nous' croyons devoir nous arrêter à quelques points de détail qui n'ont pas laissé que d'exercer également une grande influence sxir tout le développement du christianisme.
Les sentiments de charité et d'kumanUé du Christ avaient établi entre ses disciples un lien commun de concorde, d'indulgence, de commisération active pour le pauvre et le malade, le lien de tous les devoirs de l'humanité, en sorte que le christianisme n'est rien autre en lui-même qu'une
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véritable association d'amitié et d'amour fraternel. Il est hors de doute que ce noble instinct d'humanité a puis« samment contribué, dans Torigine surtout, au développement du christianisme : le pauvre et le malade, le faible et Topprimé, Tesclave et le serf, le pubUcain et le pécheur Tembrassaient avec ardeur : ce qui fit que les païens appelèrent les premières assemblées chrjétiennes des assemblées de mendiants. D'un autre côté, comme la nouvelle religion ne pouvait ou ne voulait renverser la distinction des rangs étabhspar la loi contemporaine, il ne lui resta que les âmes douces, les cœurs bons et tendres, et l'ivraie qui poussait d'elle-même sur cette terre de sainteté. De riches veuves firent tant de bien et attirèrent par leurs dons un si grand nombre de mendiants que, dans certains cas, le repos des assemblées en fut troublé. Il en résulta nécessairement ceci que d'un côté l'aumône était regardée comme le vrai trésor du royaume céleste, de l'autre elle était recherchée avec ardeur, et que^ dans les deux cas, non-seulement ce noble orgueil, fils d'un mérite indépendant et d'une utile industrie, mais môme la vérité et l'impartialité firent place aux flatteries les plus viles. Les martyrs entrèrent en possession des dons recueillis par les assemblées; les libéralités faites à la nouvelle Église furent vantées à l'égal du pur esprit du christianisme, et la doctrine elle-même subit des altérations sous l'influence de ces louanges exagérées. Quoiqu'on puisse trouver une excuse dans le caractère et les besoins du temps, toujours est-il que, si l'on considère la société humaine comme im immense hôpital, et le christianisme comme son tronc d'aumône, il ne peut en résulter que les plus fâcheuses conséquences en morale comme en politique.
2<> Lt christianisme devait être uns société gomemée par des chefs et des nuiîtns sans nulle atUorité temporelle. Semblables aux pasteurs qui dirigent leurs brebis, ils devaient
les conduire, juger leurs querelles, corriger leurs fautes avec autant de sévérité que d'amour et les conduire au ciel par leurs conseils, leurs préceptes et leurs exemples. Noble mission, quand elle est bien remplie et que son action peut s'exercer sur un vaste champ; elle adoucit les rigueurs de la loi, aplanit les difficultés et confond en un seul être le médecin de Tâme, le juge et le père. Mais en dira-t-on autant si, dans la suite des âges, les bergers traitèrent leurs troupeaux humains comme ^de véritables brebis, s'ils les conduisireiit au milieu des ronces et des épines comme de viles bêtes de somme, ou si, à la place du berger, le loup vint, au nom du ciel, se mettre à la tête du troupeau? Une obéissance puérile devint alors une vertu chrétienne ; renoncer à l'usage de sa raison fut également considéré comme un mérite, comme a\issi d'écouter, au lieu de la voix.de sa conscience, l'opinion d'un étranger; d'autant plus que l'évèque, loin d'être resté im apôtre, était devenu un ambassadeur, un témoin, un maître, un juge, un arbitre. Rien ne fut plus prisé que la foi absolue, aveugle; toute opinion individuelle fat considérée comme une abominable hérésie qui retranchait celui qui l'embrassait du royaume de Dieu et de l'Église. Agissant à rencontre des préceptes et de la doctrine du Christ, les évêques et leurs subordonnés s'immiscèrent dans les querelles de famille, dans les affaires civiles; bientôt ils se disputèrent entre eux la suprématie. De là ces luttes constantes «pour la possession des sièges épiscopauxet l'extension indéfinie de leurs droits ; de là cette guerre sans fin entre la croix et le sceptre, entre la main droite et la main gauche, entre la couronne et la mitre. Autant il est vrai que dans les temps de tyraimie rien n'est plus nécessaire que des juges honnêtes et religieux à des hommes qui ont le malheur de vivre sans institutions politiques, autant il est certain qu'il n'y a pas de plus ^and scandale que cet