ÉCRITE PAR L'AUTEUR POUR L'ÉDITION FRANÇAISE
C'est en hésitant que je livre au public français celte traduction de la Philosophie de l' Inconscient. Chaque homme est non-seulemenl le fils de son temps, mais encore celui de son pays. L'esprit de l'individu tient par toutes ses racines au fonds de culture que le développement du génie national lui a préparé. Il a beau élargir son horizon et chercher à se faire un jugement cosmopolite : ses qualités comme ses défauts sont étroitement liés aux conceptions qui ont déterminé dans sa jeunesse le développement de son intelligence, et pénétrés du génie de la langue nationale dont les formes règlent le mouvement de son esprit. S'il pense, il obéit au besoin impérieux de se sentir en communauté d'idées avec les hommes de sa race ; et, s'il écrit, il cherche à s'accommoder à l'intelligence des lecteurs instruits parmi ses
HARTMANN. l, — G
n PRÉFACE DE L'AUTEUR.
compatriotes, à prévenir leurs préjugés, à éviter de revenir sur les notions qui leur sont familières. Les sciences historiques et naturelles ont aujourd'hui un caractère international bien plus prononcé que la philosophie; et la philosophie allemande particulièrement occupe dans ce siècle une position en quelque sorte isolée. Aussi les réflexions précédentes s'appliquent-elles surtout à un ouvrage de philosophie allemande. Si un tel livre trouve des lecteurs chez une nation étrangère, il supposera inévitablement comme connues bien des choses qui sont ignorées de ces lecteurs nouveaux, ou se fatiguera inutilement à discuter des conceptions qui n'ont pas chez eux de représentants. Si j'entreprenais aujourd'hui d'exposer mes idées philosophiques aux lecteurs français, je m'attacherais surtout à la critique du spiritualisme et du positivisme français ; et je laisserais entièrement de côté, ou du moins, je réduirais singulièrement l'examen des doctrines de Hegel, de Schopenhauer et de Schelling. Et pourtant l'exposition, telle qu'on la trouvera ici, de mes idées est peut-être celle qui convient le mieux aux intérêts du public français, lequel est sans doute moins désireux de connaître ma philosophie personnelle, que de trouver dans mes idées un reflet fidèle des doctrines qui dominent la philosophie allemande. En tout cas, ces circonstances défavorables à l'auteur gardent toute leur force pour ceux qui ne se borneront pas à prendre connaissance de mon œuvre, mais qui voudront aussi la juger.
A toutes ces difficultés vient s'ajouter, pour les