‹ Philosophie de l'inconscientChapitre 72 sur 122 · DANS LA VIE HUMAINE · texte numérisé non relu

DANS LA VIE HUMAINE

J'ai suffisamment fait ressortir jusqu'ici le rôle important de l'Inconscient : on pourrait m'accuser de le juger avec plus de faveur que celui de la conscience. Je veux, pour écarter ce reproche, rappeler tout le prix de la pensée consciente, comparer le prix de la conscience et de l'Inconscient, et leur rôle différent dans la vie : tel est l'objet de ce chapitre.

Considérons d'abord le prix de la conscience, par suite celui de la réflexion, et les services que la science rend à l'homme.

La principale question qu'il s'agit de résoudre est la suivante: La réflexion et la science exercent-elles quelque influence sur les déterminations de la volonté, sur la formation du caractère; et quelle est la nature de cette influence? Le sens commun n'hésite pas à répondre sur le premier point par l'aftirmative : mais on peut lui objecter, premièrement, que les déterminations de la volonté, qui précèdent l'action, dérivent d'une réaction du caractère contre le motif, et que c'est là un processus éternellement soustrait au regard de la conscience ; en second lieu, que la volonté et la connaissance sont des choses incommensurables, des manifestations toutes différentes de l'activité spirituelle. Mais l'opposition , et la difiérence de nature des deux facultés ne doit pas faire oublier que l'objet de la volonté est une idée; et que le motif ou l'impulsion à l'action vient aussi d'une idée. On ne pourrait, en outre, se

onder sur l'éternelle inconscience du processus générateur de la volonté, pour déclarer impénétrable le rapport du motif et du désir. Il faudrait pour cela que le caractère fût un principe essentiellement et rapidement variable, ou que le processus de la détermination échappât à toute loi, et dépendit uniquement du libre arbitre au sens des indifférentistes. Mais aucune de ses suppositions n'est vraie. Chacun peut, à l'exemple du médecin qui emploie des remèdes dont il ne comprend pas Faction physiologique, apprécier, par le moyen de Texpérience, la nature et la force des désirs, qui répondent aux différents motifs. Et, puisque les caractères humains se ressemblent par des traits généraux, on est en droit de tirer de l'expérience les principes généraux d'une psychologie empirique. Comme d'ailleurs les caractères ne présentent pas moins de différences que d'analogies, l'observation de soi-même et celle des autres hommes seront nécessaires à la connaissance spéciale des caractères individuels. Si on joint à cette double connaissance celle des lois psychologiques qui modifient, suivant les circonstances, l'excitabilité des différentes espèces de désirs, telles que les lois des inclinations, de la passion, de l'habitude, etc.; si on sait se tenir en garde, à l'aide de moyens que nous indiquerons bientôt, contre les erreurs auxquelles le jugement est exposé par la passion; si on suppose, en un mot, toutes Cr3s conditions réunies dans une mesure idéale, la nature et la force du désir, correspondant à l'action de chaque motif, pourront être prédites à tout moment. Les erreurs dont il a été question aux chapitres m et iv, et qui trompent sur l'issue du processus inconscient, auquel est due la détermination volontaire, seront par là même écartées.

Puisque tout motif doit se présenter sous la forme d'une idée, et que le cours des idées est soumis à l'influence de la volonté consciente, concluons, d'après ce qui a été dit, que l'on peut, en produisant volontairement une idée que l'on connaît propre à déteiminer un certain désir, éveiller indirectement ce désir. Mais la volonté n'est que la résultante

ut L'INCONSCIENT DANS L*ESPRIT HUMAIN.

des désirs simultanés ; et l'addition de tous les facteurs qui doivent concourir à un résultat commun peut se ramener à la forme simple d'un calcul algébrique : car tous les facteurs, qui produisent l'action ou l'abstention dans une direction donnée, sont toujours ou positifs ou négatifs. On peut donc influencer le résultat, en retenant à dessein sous le regard de l'esprit les motifs propres à faire naître en nous un ou plusieurs désirs nouveaux, ou à fortifier ceux qui existent déjà. Le même moyen peut servir à comprimer des désirs, dont la résistance des causes extérieures réussirait sans doute bien à différer longtemps la réalisation, mais qui, en égarant le jugement, en causant des souffrances inutiles, etc., exerceraient une influence fâcheuse. Jamais tontefois la réflexion ne peut agir directement sur le désir : elle ne peut que provoquer indirectement l'action contraire d'un autre désir. — Telle est la seule voie suivant laquelle l'entendement influe sur la volonté ; c'est celle que l'on suit toujours dans la pratique. Gela ne saurait être un instant contesté par tous ceux qui ont arrêté leur pensée sur ce problème psychologique. Cette question est d'ailleurs étrangère à l'objet de mon travail ; je m'abstiens donc de la traiter avec plus d'étendue. Je me borne à ajouter que la transformation du caractère par la réflexion ne s'explique pas autrement. Nous avons vu, en efiet, que, dans chaque cas particulier, la résultante des désirs peut être rendue difilérente de ce qu'elle aurait été, si l'on avait laissé les motifs se présenter d'eux-mêmes et exercer librement leur action. On peut aussi, de la même manière, combattre victorieusement, dans chaque cas particulier, les désirs qui, une fois le caractère formé, sont les plus aisément irritables et par suite les plus fréquemment agissants. Si l'on oppose régulièrement, en toute occasion et pendant un certain temps, la même résistance aux désirs, on verra, en vertu des lois de l'habitude, s'affaiblir ceux qui auront été condamnés à une longue inaction et laissés sans satisfaction, tandis que se développeront ceux auxquels des exdtations fréquentes et énergiques auront été communiquées ; en un

mot, le caractère se modifiera. C'est ainsi que nous avons déjà expliqué la possibilité d'une transformation du caractère par la science, avec l'aide sans doute de l'habitude et du temps. (Voir Monntshefty vol. IV, 5* cahier : Sur la charaktérologie de Bahnsen.)

La question précédemment posée est donc résolue par l'aflirmative dans ses deux parties. Etudions rapidement maintenant l'action de la réflexion et de la connaissance

sur la conduite pratique de l'homme. \

1» Elle prévient les erreurs que la passion engendre.

Nous savons déjà que le cours de nos idées dépend essentiellement de l'intérêt du moment. Lorsqu^un intérêt nous domine exclusivement, lorsque la passion, par exemple, nous entraine, les idées qui se présentent à la conscience lui apportent surtout des arguments favorables aux intérêts de notre passion, et très-peu de raisons contraires. Les raisons apparentes, qui servent notre désir, sont trop volontiers accueillies, pour que l'erreur en puisse être reconnue. Et si, par hasard, on a recours à de fausses raisons pour triompher de notre penchant, nous ne tardons pas à en démasquer la faiblesse ; et même les solides arguments qui nous combattent succombent sous le dédain ou l'opposition toujours victorieuse de nos sophismes. C'est ainsi que naît Tendeur. Quoi d'étonnant après cela que TeiTroi, l'emportement, les désirs sensuels nous enlèvent la faculté de réfléchir, au point que nous ne savons plus ce que nous disons ni ce que nous faisons ; que la haine nous montre partout des défauts chez notre ennemi, l'amour, des qualités dans l'objet aimé; que la crainte nous fasse tout voir en noir, l'espérance tout en rose; que la première nous empêche souvent de voir la chance de salut qui s'offre d'elle-même à nous, que l'autre rende vraisemblable ce qui Test le moins, du moment où nos désirs le souhaitent ; que nous nous trompions si souvent dans notre intérêt,

AU riNGONSCIENT DANS L*ESPRIT HUMAIN.

rarement à notre désavantage; et que nous considérions enfin d'ordinaire comme juste et légitime ce qui nous est seulement avantageux?

Dans la science pure elle-même la passion se glisse également : une hypothèse favorite fait juger avec une partialité aveugle tout ce qui la confirme, et rend inattentif aux observations les plus évidentes qui la contredisent, et qui n'entrent par une oreille que pour sortir par l'autre.

Il y a deux remèdes au mal. Le premier )BSt qu'on se forme, une fois pour toutes, un coefficient empirique de réduction, que l'on modifiera selon le degré de la passion ou de l'intérêt; et qu'on multiplie, dans chaque cas particulier, par ce coefficient le coefficient de vraisemblance qu'on croit avoir obtenu. Le second, qu'on ne laisse aucune passion s'accroître jusqu'au point où elle commence i troubler le jugement d'une façon sensible. Le dernier remède est le plus sûr, mais c'est aussi celui auquel on aime le moins à recourir, parce qu'il est d'une application difficile, et qu'il demande une longue et constante habitude de se dominer. Dans les affections, les passions violentes, le premier remède est absolument impraticable, parce que toutes les énergies de l'esprit y sont concentrées sur un point unique. II est d'ailleurs difficile de déterminer le coefficient de réduction, et, plus encore, de mesurer chaque fois la vivacité de la passion. — Les combats de paroles sont trèspropres à montrer combien il importe de garder la lucidité de son jugement {(rwfpfxrvwi). On voit l'un se laisser égarer par la passion, là où l'autre garde son sang-froid. Entre femmes, les discussions les plus sérieuses dégénèrent presque toujours en personnalités, qu'elles s'expriment sous les formes de la plus fine ironie, ou se traduisent par des grossièretés de poissardes. Mais c'est surtout dans le danger que le prix du sang-froid et de l'empire exercé sur la sensibilité éclate dans tout son jour.

Î9 Elle empêche rirréflexion et rirrésolution.

On ne se repent presque jamais dans la vie que pour avoir agi inconsidérément. On n*a pas prévu toutes les conséquences possibles de l'action; et l'on est péniblement surpris par leur apparition. Si les suites fâcheuses retombent sur celui même qui a commis l'action, l'imprévoyance devient de l'étourderie. Les regrets seraient évités, si la réflexion accompagnait toujours l'action. L'irrésolation, à son tour, vient en partie du manque de courage, en partie du défaut de confiance dans ses propres lumières. Or la raison consciente peut tenir lieu du courage. Cette disposition du caractère, le courage, consiste à risquer un mal pour en éviter un second ou pour atteindre un bien. Mais cela suppose que la tentative a des chances de réussite : et, pour en juger, il faut soit comparer l'étendue des maux, soit mesurer la probabilité relative de leur apparition ; et, dans les deux cas, l'intelligence peut prononcer, et décider à l'action. La réflexion encore corrige notre défiance dans nos propres lumières ; elle nous dit que personne ne peut donner plus que ses forces ne comportent; que nous devons, après avoir fait tout notre possible, attendre patiemment l'issue de l'entreprise ; que d'ordinaire une réflexion prolongée n'est bonne qu'à nous faire perdre par l'hésitation beaucoup plus que nous n'avons à gagner par une amélioration quelconque du résultat.

3<* Elle choisit les moyens les mieux appropriés au but poursuivi.

Si un but particulier est déraisonnable, il n'est pas un moyen approprié à la fin souveraine de tout être, la félicité la plus grande possible de la vie. Bien que tout le monde n'ait pas une claire conscience de cette fin suprême, elle n'en est pas moins dans la vie humaine comme le point d'orgue qui résonne sourdement à travers tous les accords.

Là même ou les fins poursuivies sont raisonnables, là où l'individu n'a pas à déterminer, à juger le but auquel il doit tendre, mais où il n'a qu'à choisir en partie ou en totalité les moyens convenables^ un choix déraisonnable des moyens peut produire un mal indescriptible et même irréparable. Cela parait suffisamment dans les décisions importantes. Mais le défaut de jugement a bien plus d'influence encore sur les mille petits soucis, contrariétés^ avantages et incommodités» agréments et ennuis de chaque jour, qui accompagnent les affaires, le senice, les professions, les relations de société et de famille, la condition de maître comme celle de valet. C'est là surtout que le but est souvent manqué par le choix maladroit des moyens, ou ne peut être atteint qu'au prix de sacrifices disproportionnés. De là vient que les hommes, par les besoins, les tourments, les vexations, les contrariétés, les ennuis de toutes sortes qu'ils se créent, rendent la vie, pour eux-mêmes et pour les autres, plus difficile et plus insupportable qu'elle n'est en réalité. Et tous ces maux viennent bien moins de la mauvaise volonté, que de la faiblesse de jugement chez le commun des hommes, et du ^choix maladroit des moyens employés pour le but poursuivi. On serait parfois tenté de s'écrier : « Plut à Dieu que les hommes fussent plus méchants, si seulement ils étaient moins bêtes! >

4» Elle détermine la volonté, non d'après la passion du moment, mais en vue de la plus ^ande félicité possible pour la vie tout entière de rindivida.

La bête, à l'exception de quelques animaux supérieurs que l'homme a dressés, est déterminée essentiellement dans ses résolutions par les impulsions momentanées des sens et de l'instinct. Quand l'instinct ne l'éclairé pas sur l'avenir, la bête n'est pas assez intelligente pour se conduire ; elle est condamnée souvent à souffrir des conséquences de son absolue irréflexion. La conscience de l'homme, plus développée, lui assure l'avantage de pouvoir opposer volontai-

rement aux affections présentes de la sensibilité les désirs que provoque la pensée de Tavenir. Le moi de l'avenir plaide ainsi sa cause devant la pensée sur le pied de Tégalité contre le moi du présent. Mais les pensées que la volonté appelle dans la conscience n*ont pas une grande vivacité ; aussi les désirs qu'elles éveillent sont-ils trop faibles pour résister avec succès à la passion violente, que provoquent sur le moment les impressions puissantes du dehors. L'bompie tombe alors dans un état analogue à celui de la bête; s'il en sort sans avoir trop à se plaindre ni à se repentir, il doit remercier son heureuse fortune. Pour détendre les droits du moi de l'avenir et assurer la plus haute félicité possible de l'individu, il ne reste donc qu'à prévenir cette exagération des désirs, qui ne permet plus de les maîtriser; c'est-à-dire qu'il faut, à l'avance, savoir les contenir : et c'est surtout au début que cela est le plus sûr et le plus facile. Tel est le second moyen de comprimer les penchants. — La réflexion a encore un autre effet trèsimportant. Parmi les fms nombreuses et souvent opposées qu'un homme poursuit en même temps, elle choisit celle à laquelle il convient le mieux de travailler en chaque circonstance. Aucun moment n'est ainsi perdu pour l'œuvre du bonheur total. D'ailleurs les circonstances, qui changent sans cesse, exigent que l'on modifie les fms auxquelles on tend; et que tantôt on les abandonne complètement, tantôt on en ajourne la poursuite à un temps plus favorable.

5« La raison consciente est d*un grand prix pour la moralité.

La plupart des actions contraires à la morale sont complètement condamnées au nom de Tégoïsme bien entendu, surtout dans un Etat où la justice est vigilante, et où l'opinion publique frappe de son mépris les crimes que la loi n'atteint pas. 11 reste peu de cas où les règles de la morale ne soient pas d'accord avec celles de l'intérêt. II suffit pour le prouver de faire remarquer que presque toutes les doc-

trines morales se fondent, d'une manière ouverte ou dissimulée, surTégoïsme et le principe du bonheur individuel : ainsi les philosophies des épicuriens, des stoïciens et de Spinoza. Dans la plupart des cas, on voit donc que la rectitude du jugement suffit à la moralité. En fait, après la contrainte qui développe les bonnes habitudes, Tappel à l'intérêt bien entendu est le seul moyen efficace d'enseigner la morale et de la perfectionner. Les volontés, qu'on ne réussit pas à diriger par ce moyen, seront difQcilement persuadées parles enseignements de la morale individuelle.

Laissons de côté le rôle pratique de la science morale; et considérons, au point de vue théorique, les divers systèmes de morale. 11 est évident que, quels que soientles principes théoriques admis par une doctrine morale, ils doivent être empruntés aux principes fournis par la raison consciente; autrement ils n'auraient aucune valeur scientifique, et ne constitueraient pas un système. Je ne veux pas insister davantage, de peur de m'écarter de mon sujet.

6° La réflexion seule peut nous guider dans le choix d'une profession, de nos plaisirs, de nos i*elations et de nos amis.

« Quand on est né avec un talent, vivre en l'exerçant est la plus belle des existences. » (Goethe.) 11 est donc trèsimportant de reconnaître le talent qu'on possède, et qui peut être très-réel, sans qu'on le soupçonne en soi. Mais il ne faut pas, d'un autre côté, s'imaginer, dans un bel élan d'enthousiasme juvénile, qu'on est doué d'un talent qu'on n'a pas. Cela se voit fréquemment. Autrement tant d'hommes ne manqueraient pas leur vocation ; et pourtant, malgré les obstacles de tout genre, l'individu est toujours maître, dans une assez large mesure, du choix de sa profession. Il est encore plus difficile de démêler entre plusieurs dispositions celle qui est la plus prononcée. On est moins embarrassé lorsqu'il s'agit du choix, non moins important, des distractions intelligentes, auxquelles on doit consacrer ses

loisirs : c'est qu'on peut les changer sans grand inconvénient, et que Ton a ainsi le temps de faire des essais. Si le choix d'une profession demande qu'on se connaisse bien soi-même, il faut, pour choisir ses relations et ses amitiés, une grande connaissance du monde et des hommes. Comme ce sont là par excellence des besoins humains, on n'a pas à se demander si l'on doit fréquenter les autres hommes, mais seulement quels sont ceux avec lesquels on doit se lier. On peut mesurer le prix de l'amitié en considérant combien la possession d'un ami unique, mais sincère et en harmonie avec nous, suffit à consoler des plus "grands maux; combien sont amères les déceptions que causent les choix mal formés. On voit pourtant des amitiés se nouer et durer longtemps, bien que les personnes ne soient pas faites l'une pour l'autre : il semble que les gens soient aveugles. En fait, cola ne se passe ainsi que parce que les hommes se jugent au fond aussi déraisonnables qu'ils le sont en réalité. On ne s'expliquerait pas autrement que l'amitié résiste à l'expérience d'actes, qui, attribués aux vices du caractère, seraient impardonnables : mais on les met sur le compte de la sottise. Les hommes, d'ailleurs, aiment à présenter comme des erreurs leurs fautes les plus graves. — Le choix inintelligent d'un ami s'expie chèrement dans le mariage, parce que le lien, une fois formé, ne se dénoue plus aisément; et pourtant les personnes qui se marient font bien plus attention à la beauté» à la fortune, à la famille qu'à l'harmonie des caractères. Heureusement les gens se soucient peu de se comenir et ne souffrent guère de s'être trompés; autrement on verrait plus de ménages malheureux dans le monde qu'il n'y en a en effet.

7^ Elle supprime les regrets stériles.

Le plaisir et la peine résultent des satisfactions et des contrariétés que nos désirs éprouvent sous l'action des choses extérieures : or, l'homme ne peut gouverner les

HARTMANN. I. — 2t)

choses qu'en agissant sur elles, à son tour, d'une manière appropriée, et c'est à cela que tend toute action. Mais notre puissance n'est pas toujours assez grande pour assurer la satisfaction de nos désirs. L'homme est alors condamné à souffrir, s'il ne sait amoindrir ou corriger ses maux, en affaiblissant ou en étouffant ses désirs, et échapper ainsi à la peine de ne pouvoir se satisfaire. Si on agit de la sorte dans chaque déplaisir, on émousse par l'effet de l'habitude la vivacité des désirs. Sans doute on enlève ainsi à l'énergie des plaisirs autant qu'à celle des déplaisirs de l'avenir. Celui qui croit, comme moi, que dans la vie humaine la somme des peines l'emporte de beaucoup en moyenne sur celle des plaisirs, sera logiquement conduit à ériger en règle générale de conduite le devoir d'affaiblir les désirs. Mais il en est qui ne partagent pas ma manière de voir ou qui font du moins des réserves. Je prie ceux-là de porter leur attention sur toutes les peines, nombreuses assurément, qui ne sont les négations d'aucun plaisir, puisque la satisfaction du désir d'où elles résultent est absolument impossible : par exemple sur la peine qu'on ressent d'événements passés qu'on ne peut empêcher de s'être produits; sur les peines qui naissent des contrariété^, de l'impatience, de l'envie, de la malveillance, du remordç inutile à l'amélioration morale, ou encore de la sensibilité excessive, de la jalousie sans fondement, des préoccupations et des inquiétudes exagérées au sujet de l'avenir, de l'ambition démesurée, etc. Combien la vie de l'homme gagnerait si l'on pouvait écarter tous ces fléaux qui troublent la paix de l'âme! et pourtant chacun peut, en faisant appel ^ la réflexion, soustraire sa vie à tous ces tourments : il suffit de ne pas se décourager par l'insuccès des premiers efforts. Nous avons ainsi un troisième moven de dominer les émotions de la sensibilité.

80 Elle nous assure, dans la recherche de la vérité, la félicité la plus haute et la plus durable que l'homme puisse goûter.

Plus une jouissance est vive et exclusive, plus aussi elle est courte, et plus la réaction est prompte à se produire, et plus longtemps on doit attendre le retour d'une jouissance semblable. Qu'on songe aux plaisirs de la table ou de l'amour. Plus, au contraire, une jouissance est calme, pure et intellectuelle, el plus elle est capable de durer, plus sont courts les intervalles de repos dont l'âme a besoin. Qu'on compare sous ce rapport aux plaisirs des sens ceux de la musique, de la poésie et de la science. Les jouissances les plus vives sont trop fugitives et nécessairement trop rares pour procurer en somme une grande félicité. Les joies de l'intelligence, surtout celles de la science, nous assurent, grâce à leur durée plus longue, une félicité plus grande dans le même temps. Je n'ai pas d'ailleurs besoin de rappeler au lecteur que les plaisirs attachés à la recherche de la vérité sont les plus élevés. Chacun sait combien ils l'emportent par là sur tous les autres. Personne n'ignore davantage que, dans l'œuvre de la science, le rôle le plus considérable, celui de l'expérience et du raisonnement, relève de la raison consciente.

'Jo La production artistique est soutcnac par le ti'avail de la réflexion et

de la critique.

Je renvoie ici à ce qui a été dit au chapitre v, 2" partie. Sans doute l'invention du beau est l'œuvre de l'Inconscient. Mais il faut du goût pour éviter les fautes, ne pas gâter les belles inspirations par les extravagances de la ftmtaisie : et le goût est l'œuvre de la réflexion. Le travail de la réflexion doit encore se substituer aux inspirations de Tlnconscient , lorsqu'elles ne se produisent plus. Enfin, sans la concen* tratiou énergique de la réflexion sur le but poursuivi,

l'œuvre ne pourrait êlre menée à bonne fin; et Tenthousiasmc de Tartiste ferait bientôt place à l'ennui, à moitié de la tâche.

Ces considérations sur le rôle de ia raison consciente et de la science ne pouvaient, par rapport au but essentiel que nous poursuivons, se produire ici autrement que sous foiTne de rapides indications. On y aura trouvé sans doute bien des choses connues. Ce n'est pas que l'occasion ne se présentât souvent de faire des remarques psychologiques intéressantes; mais je devais me les interdire, et laisser au leeteur le soin d'animer par les souvenirs de son expérience personnelle les sèches abstractions ou mon exposition a dû se renfermer. Je ne pouvais toutefois me dispenser de les rassembler ici; il fallait une contre-partie aux chapitres précédents, que remplissait tout entiers l'analyse du rôle de l'Inconscient.

Qu'il me soit permis de résumer encore une fois les résultats de cette analyse.

c/- i° L'Inconscient forme et conserve l'organisme, en répare les désordres externes ou internes, en règle les mouvements, l'accommode enfin aux besoins de la volonté consciente.

J ^'^ L'Inconscient assure par l'instinct dans chaque être les actes nécessaires à la conservation, que la réflexion ne pourrait accomplir : tels sont chez l'homme les instincts qui président à Tinterprélation des perceptions sensibles, au développement des langues et des États, et beaucoup d'autres.

3" L'Inconscient veille à la conservation des espèces par l'instinct sexuel et l'amour maternel, à leur amélioration par le choix qui préside à l'union des sexes; et il conduit le genre humain par un progrès ininterrompu vers la plus haute perfection possible.

4° L'Inconscient dirige les hommes par ses inspirations, ses pressentiments, dans les actes où ils n'auraient su se conduire par les lumières de la réflexion.

5° L'Inconscient inspire les processus de la pensée con-

sciente dans le détail comme dans Tensemble de son œuvre spéculative, et porte les hommes, par l'élan du mysticisme, à concevoir des unités vivantes supérieures à celles que les sens nous découvrent.

& Il contribue au bonheur des hommes par le sentiment du beau et le goût de la production artistique.

Comparons entre eux le conscient et Tlnconscient. Nous voyons aisément qu'il y a une sphère tout entière réservée à l'action de l'Inconscient, dont l'accès est éternellement interdit à la conscience. Mais il y a une autre sphère où l'Inconscient règne exclusivement chez certains êtres, et où, chez certains autres, la conscience fait aussi sentir son action. La hiérarchie des organismes, comme la marche de l'histoire, nous apprennent que le progrès consiste à développer en étendue et en profondeur la sphère éclairée par la conscience. Cette dernière est donc dans un certam sens la plus noble des deux sphères. Considérons encore dans l'homme la sphère où les deux principes exercent également leur empire. Il est certain que tout ce que le principe conscient peut exécuter serait également fait par l'Inconscient, disons plus, serait mieux et plus rapidement accompli et plus commodément pour l'individu. Les œuvres de la réflexion exigent des efforts, tandis que l'action spontanée de l'Inconscient ne lui coûte aucune peine. Le commun des hommes sait très-bien qu'il est plus facile de se laisser aller aux sentiments, aux impulsions de l'Inconscient: aussi les têtes paresseuses décrient-elles toujours les œuvres patientes de la réflexion. C'est que l'Inconscient dépasse dans ses œuvres tout ce que peut produire le raisonnement. Cela ne se conclut pas seulement à priori de la science infaillible de l'Inconscient, mais se prouve à posteriori par l'exemple de ces natures heureuses, qui possèdent instinctivement tontes les qualités que les autres doivent péniblement acquérir ; qui ne connaissent pas les luttes de la conscience parce qu'elles n'ont qu'à suivre leur sentiment spontané pour agir avec sagesse et moralité, et ne peuvent se conduire en tout qu'avec tact. Elles apprennent en se

jouant et achèvent en un tour de main tout ce qu'elles entreprennent. Toujours en harmonie avec elles-mêmes, elles n'ont pas besoin de réfléchir sur ce qu'elles font, et ne connaissent de la vie ni les difficultés ni les pénibles efforts. C'est dans les actes et la conduite des femmes qu'il faut

- chercher le plus bel exemple de ces natures instinctives; les séductions de la femme dépassent alors tout ce qui se peut imaginer.

Quel danger peut-on donc avoir à redouter en se confiant à l'Inconscient? Celui de ne jamais savoir où on en est et ce que l'on fait; de marcher dans les ténèbres, tandis que l'on porte sans en faire usage le flambeau de la conscience. On s'en rapporte au hasard, car on ne sait si l'inspiraliou de l'Inconscient se produira au moment utile. Le succès seul permet de décider si l'on a obéi aux suggestions de rinconscient ou aux fantaisies bizarres de l'imagination; de reconnaître les sentiments qu'il est permis de suivre, et ceux auxquels jl faut résister. Enfin le jugement, la réflexion, dont on ne peut jamais entièrement se passer, demeurent inactifs; et, lorsqu'il faut les appliquer, on n'a plus à son service que de misérables analogies, au lieu des raisonnements rigoureux et du savoir étendu dont on aurait besoin. — D'ailleurs, on ne reconnaît sûrement que ce que l'on fait

y ^avec conscience; rinconscient nous est incompréhensible, étranger, et nous tient à sa merci. — La pensée consciente est comme un serviteur toujours prêt, que nous pouvons toujours contraindre à nous servir. La protection de l'Inconscient est comme celle des fées : elle a quelque chose d'in-

^ quiétant et de démoniaque. — Les œuvres que j'accomplis avec conscience m'enorgueillissent avec raison, car elles sont mes œuvres propres et je les ai produites à la sueur de mon front. Les actes que l'Inconscient me fait accomplir sonl comme des faveurs divines, qui ne font de moi que le protégé des dieux, et qui ne peuvent m'inspirer que de Thumilité. — Les résolutions de l'Inconscient sont immuables, définitives; elles ne se laissent pas juger et doivent être acceptées comme elles se présentent. La volonté consciente

se juge et se corrige avec la mesure qu'elle porte en ellemême; elle peut changer ses résolutions à chaque moment, selon que l'exigent les chan$?ements survenus dans ses idées ou dans les circonstances. Je reconnais les perfections et aussi les. défauts des œuvres que j'ai produites avec conscience : aussi suis-je tranquille parce que je sais ce qu'elles valent, et en même temps modeste parce que je sais ce qui leur manque. — L'Inconscient laisse l'homme tel qu'il l'a fait et ne lui donne aucun moyen de se perfectionner ; les premières comme les dernières inspirations qu'il nous envoie sont indépendantes de notre volonté. La pensée consciente, au contraire, permet à l'individu et à l'espèce de se perfectionner indéfiniment; elle communique à l'homme un désir infini de perfection qui contribue à sa félicité. — Les actes de l'Inconscient sont à chaque moment indépendants de la volonté consciente, mais ils doivent se conformer aux afï'ections, aux passions et aux intérêts essentiels de la volonté inconsciente. L'activité consciente dépend sans cesse de la volonté consciente, et peut se soustraire entièrement aux intérêts, aux émotions, aux passions. — Los actes de l'Inconscient dépendent donc exclusivement du caractère inné , étranger à l'éducation , et en reproduisent les qualités ou les défauts. La volonté consciente agit suivant les règles que dicte la niison.

On n'hésitera pas, après ce parallèle, à considérer la conscience comme la forme la plus haute de l'existence humaine, et à reconnaître la justesse de la conclusion à laquelle nous avons été précédemment conduit par l'étude du développement organique dans la nature et du progrès dans Thistoire. Partout où la conscience peut se substituera l'Inconscient, il est de son devoir de le faire. La conscience est en efiTet le plus grand bien de l'individu ; et on l'accuse à tort, lorsqu'on prétend que l'application constante de la réflexion rend l'esprit pédant, qu'elle coûte trop de temps, etc. La pédanterie naît d'un faux usage du raisonnement, qui consiste à ne pas tenir compte des différences des cas particu^ liers dans l'application d'une règle générale. On ne perd

son temps, d'un autre côté, que parce qu'on raisonne sur des matériaux insuffisants et sans être suffisamment préparé à la pratique par la théorie, ou parce qu'on ne sait pas prendre une résolution ; et le seul remède à une telle hésitation doit être cherché dans l'usage de la raison. On doit travailler à étendre le plus possible l'usage de la raison consciente ; le progrès de l'humanité, le progrès de l'avenir sont à ce prix. Il n'y a pas de danger qu'on franchisse jamais les limites dans lesquelles est renfermée la sphèi'e de la conscience, parce que cela est impossible. Mais les efforts qu'on fait pour l'étendre nous exposent à un autre danger qu'il ' convient de signaler maintenant. La réflexion ne sait que nier, critiquer, contrôler, corriger, mesurer, comparer, combiner, coordonner et subordonner, induire le général du particulier, conclure du général au particulier; elle n'a ni la faculté créatrice, ni l'invention. L'homme relève ici de \ l'Inconscient, nous l'avons déjà vu. S'il perd la faculté de I recevoir les communications de l'Inconscient, il voit se tarir pour lui les sources de la vie, et traîne son existence monotone dans les sèches abstractions d'une science qui n'est propre qu'à combiner le général et le particulier. L'appui de l'Inconscient nous est donc indispensable, et malheur au siècle qui étouffe violemment sa voix inspiratrice, et qui, dans sa prédilection exclusive pour l'œuvre de la réflexion et du raisonnement, ne veut pas entendre parler d'aulre chose. 11 devient pour toujours l'esclave d'un insipide el sec rationalisme qui s'enorgueillit puérilement de sa sénile prudence, et ne peut pas plus que le vieillard être efficacement utile à ses propres enfants. Tel a été le siècle des lumières, qui a jeté tant de ridicule sur les noms de Wollf, de Mendélssohn et de Nicolaï. On ne doit pas brutalement saisir les tendres germes où reposent le:» inspirations de l'Inconscient, si l'on veut qu'elles se reproduisent. Il faut recueillir ces germes avec une foi naïve, les conserver et les nourrir tendrement dans son imagination. Autrement on tombe dans le danger auquel s'expose celui qui ne reconnaît dans sa vie que l'autorité de la réflexion,

et veut l'appliquer à Part, au sentiment, à tout enfin; qui cherche à se soustraire autant qu'il est en lui à l'empire de rincoDScient. 11 faut à l'éducation trop rationaliste de notre temps opposer, comme un contre-poids nécessaire, la cul-: ture des arts, qui sont la manifestation la plus directe dej l'Inconscient. Je ne parle pas assurément de ces exercices mécaniques que la vanité a mis aujourd'hui à la mode, mais d'une initiation au sentiment du beau, à l'intelligence et au véritable espiHt de l'art. 11 n'est pas moins important de familiariser la jeunesse avec la vie des animaux : la pure nature se manifeste en eux avec son véritable caractère et ses limites. Les enfants apprendront ainsi à reconnaître leur être véritable dans sa simplicité première ; à démêler les traits factices et contrefaits que l'homme doit à l'état social, et à réveiller, à ranimer leurs énergies naturelles. On devrait aussi se bien garder de vouloir rendre les femmes trop raisonnables ; c^r si l'on réussit à les soustraire aux impulsions de l'Inconscient, elles ne seront plus que les caricatures repoussantes d'elles-mêmes; et, là où les inspirations de l'Inconscient s'accorderont chez elles avec les exigences de la réflexion, on n'aura entrepris qu'une œuvre inutile et en général nuisible. La femme est n à l'homme ce qu'est l'instinct ou l'Inconscient à la réflexion et à la conscience. La vraie femme est un produit de la pure // nature. Sur son sein, l'homme qui est devenu étranger à l'Inconscient peut trouver une vigueur nouvelle, et apprend à contempler avec respect la source profonde et pure de la vie universelle. Pour conserver ce trésor de l'étemel féminin, il faut que l'homme tienne la femme à l'écart du rude combat de la vie, qui demande surtout qu'on déploie toutes les énergies de l'activité consciente, et qu'il ne lui laisse connaître que la douceur des aflections naturelles de la famille. Sans doute le commerce de la femme n'a tant de prix pour l'homme que dans cette période de transition où la rupture de l Inconscient et de la conscience s'est déjà réalisée, sans que leur réconciliation se soit encore accom plie. C'est la période où se trouvent aujourd'hui tous les

peuples civilisés ; mais loul individu dans l'avenir en devra traverser les déchirements avant d'alteindre à son entier développement : aussi Téternel féminin sera-l-il toujours, dans la jeunesse de chaque homme, un complément nécessaire, une condition indispensable de développement. Ce n'est pas trop dire que d'alïirmer que, pour tout jeune homme, le commerce d'une honnête femme est bien plus avantageux que celui d'un autre homme ; et cela crautant plus que rhomme est plus philosophe par nature. La société des femmes est à celle des hommes ce que In fréquentation de la nature est à la fréquentation des livres. Le commerce des livres peut remplacer celui des hommes, jamais celui de !a femme. — Disons en terminant qu'on doit avoir sans cesse présent k la pensée et rappeler aux autres les services que nous devons à l'Inconscient, et savoir les opposer comme un contre-poids aux avantages de la réflexion. On empêchera ainsi la source à moitié tarie de la vérité et de la beauté de se dessécher tout à fait, et l'humanito d'entrer prématurément dans la vieillesse. C'est surtout pour signaler ce besoin que j'ai entrepris l'exposition des idées contenues dans ce livre.

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