RELATIVE A LA PAGE
Qu'on nous permette de reproduire ici une lettre écrite en souvenir d*un homme qui nous fut cher^ et dont la vie iatellectuelle entière est comme le témoignage de l'histoire en faveur de la vérité catholique*
Lettre à Mgr t Archevêque de Paris sur les derniers instants de M. Augustin Thierry.
Monseigneur^
Je dois à votre sollicitude pastorale, sur les derniers moments- de M. Augustin Thierry, quelques détails, qui compléteront ceux qu'a déjà donnés M. le curé de Saint- Sulpice dans sa touchante allocution.
Vous connaissiez, Monseigneur, les dispositions de M. Augustin Thierry, et j'avais eu Thonneur de vous rap-
porter cette parole : a Je suis un rationaliste fatigué ' : je « veux entrer dans le sein de TÉglise^ à Tautorité de laa quelle je me soumets, d Peu de jours après^ en présence de M. le curé de Saiut-Sulpice et de deux autres personnes^ M. Augustin Thierry^ me prenant la main^ nous dit d'un ton à la fois ému^et souriant : a Monsieur le curé^ je vous tt prends à témoin qu aujourd'hui j'institue et installe moua sieur Tabbé comme mon directeur de conscience. C'est tt lui maintenant qui répondra de moi. »
Profondément touché de cette parole^ j'eus avec M. Augustin Thierry de fréquents entretiens^ qui m'ont révélé la beauté de cette âme. Dans les derniers temps surtout^ je voyais croître son zèle pour la vérité^ son entière soumission à l'Église ^, et son d&sir continuel et empressé de terminer la correction de ses ouvrages. Malheureusement il finit par y apporter une sorte de précipitation violente^ qui parait avoir été, en grande partie^ cause de sa mort.
* Le mot est cité littéralement, mais il n'avait^ en aucune sorte^ le sens étroit qu'on pourrait vouloir lui donner. Augustin Thierry n'a jamais abdiqué sa raison pour entrer dans le sein de l' Église^ maiâ ce qui est fort différent, il a repoussé le rationalisme, et cela par science et raison.
■ Par exemple^ pendant les quelques mois 'de discuSdions publiques qui précédèrent la proclamation du dogme de l'immaculée Conception^ M. Thierry me manifestait^ sur ce point, la plus grande inquiétude et la plus vive opposition. Après la proclamation, il me dit ces paroles : « Maintenant l'Ëgiise a prononcé ; je me soumets à son autorité . » Quant au mode de définition que d'abord il trouvait inconstitutionnel, il m'avoua, après râflezion, qu'il y en avait, dans l'histoire de I'%li8e, d'autree eiempies.
^ Voici du reste^ Monseigûeur, le résumé du dernier eortretien que j'ai eu avec M. Augustin Thierry. C'était huit jours avant sa mort. Il n'y avait chez lui que madame la princesse B. et moi. Il parla presque seul pendant environ une demi-heure^ avec une fermeté^ une précision et une aoimation extraordinaires. « Quelques personnes^ disait-il^ « ne comprennent pas ce qui se passe^ ni d'où viennent ces a nombreux retours i l'Église catholique^ malgré tant d'ob* a jections et de difficultés. Cela est très-simple : c'est que le « Catholicisme est la vérité. C'est la vraie religion du genre a humain. Les objections prétendues philosophiques ne sont a point philosophiques : au contraire, toute la vraie philo- « Sophie de tous les temps et de tous les lieux se trouve 0 dans la doctrine catholique. Toute la vérité s'y concentre^ a et l'on est dans le faux à mesure que Ton s'en éloigne. « C'est pourquoi le luthéranisme vaut moins que l'anglica- « nisme, le calvinisme moins que le luthéranisme^ Tunitaa risme moins que le calvinisme^ et ainsi de suite. Quant à a la difficulté que l'on tire aujourd'hui de l'état actuel du « journalisme religieux, je ne vois pas pourquoi l'on s'y a arrête. Un homme raisonnable peut-il rendre TÉglise res^ 0 pensable de toutes les polémiques qui s'élèvent dans son « sein entre particuliers ? — D'autres s'effraient beaucoup a de ce mouvement de centralisation qui s*opère dans l'Éa glise^ et de cette continuelle et plus intime relation de a tous les membres avec le chef. Mais cette tendance me a parait être le mouvement providentiel de Thlstoire^ et ce c'est, d'ailleurs^ une conséquence naturelle de l'unité a croissante du globe. L'unité de liturgie^ par exemple^ est a un détail de ce grand mouvement. D'ailleurs^ Tunion
c croissante n^étouffera pas la liberté. — D'aucun côté je ne a vois aucune bonne raison contre la religion catholique, a S'il s'agit des préceptes de l'Église, tout y est bon, rait sonnable, salutaire, tout, jusqu'aux moindres pratiques : 0 l'on ne peut en omettre aucune sans avoir à le regretter. « On a tort d'hésiter. Il faut arriver là. La véritable philot Sophie, la vraie sagesse pratique, y conduiront de plus en 0 plus. 0 II ajouta sur les personnes et les choses plusieurs détails que je supprime. Je signalerai cependant ce qu'il nous disait sur Channing, à propos de l'unitarisme. Tout en rendant justice, assez faiblement selon moi, au mérite personnel de Channing, il repoussait, avec une grande sévérité et une sorte d'indignation, sa tentative de religion sans dogme et sans Église, n'y voyant qu*un pas rétrograde, une mauvaise entreprise, mais, par bonheur, absolument impuissante.
Trois jours après cet entretien, M. Augustin Thierry fut pris de ce subit engourdissement dans lequel il s'est endormi. C'est dans cet état que je le trouvai. H n'avait plus qu'une vague connaissance de ce qui se passait autour de lui. Pendant une grande partie de la journée, je restai près du malade, et de son bien digne frère, M. Amédée Thierry. J*attendais un moment lucide pour parler à notre cher mourant. Mais, ce moment ne venant pas, j'eus la pensée d'amener près du malade le P. Pététot, qui a tant d'expérience du lit de mort. Le P. Pététot resta seul avec M. Thierry, et, pendant que nous étions en prières dans la chambre voisine, il lui suggéra les actes de foi, de contrition, d'espérance et d'amour de Dieu, puis lui donna l'absolution. Ensuite M. le curé de Saint-Snlpice vint lui administrer l'Extrême-
Oaction. Très-agité avant la venue du curé^ le malade parut très-calme pendant toute la cérémonie, fl n'est mort que le surlendemain, 2% mai.
Grâce à Dieu y l'homme excellent que nous regrettons est mort visiblement dans le sein de FÉglise catholique.
Parti de l'incrédulité , ainsi qu'il me Ta dit lui-même, rétude sincère des hommes et de Tbistoire lui avait, depuis fort longtemps, appris que Tincrédulité n'explique pas le monde, et que la force vive qui mène le genre humain, c'est la religion. La religion — Thistoire le lui montrait encore -« ne pouvait être que le Christianisme. Mais son esprit, s'élevant par degrés de Terreur à la vérité, crut voir d'abord dans le protestantisme la pure doctrine de l'Évangile. C'est alors qu'il chercha la lumière à Genève, a En ce a temps, ce sont ses propres expressions, je ne me doutais « pas de l'histoire de l'Église. 1-orsque j'y eus jeté les yeux, » je vis clairem.ent que le protestantisme ne pouvait être la « religion fondée par Jésus-Christ. Le protestantisme et This- « loire sont entièrement incompatibles. Le système protes- « tant a été forcé de construire à son usage une histoire fie- « tive. Je m*étonne qu'on se maintienne encore sur un pareil a terrain. Comment ne voit-on pas que le catholicisme se « retrouve tout entier dans les quatre premiers siècles?» Un autre jour, et tout récemment, il disait à l'un des Pères de l'Oratoire, M. Perraud : a On soutient parfois, et c'est un « préjugé que j'ai longtemps partagé, que la doctrine de « TÉglise s'est formée de pièces et de morceaux. Comme « cela est faux ! Quelle admirable unité î Comme l'examen <c des textes renverse cette erreur. » C'est ainsi que cette intelligence droite et forte déchirait, peu à peu, la ceinture , 30
de ténèbres que son siècle loi avait faite. Mais Dieu lui réservait d*autres épreuves^ qui devaient développer encore la force et la beauté de son âme. Dieu a voulu envelopper, pendant trente ans, cette lumineuse intelligence dans les ténèbres matérielles et cette énergique volonté dans un corps sans mouvement. Et l'âme y dans cette prison et sous cette chdne, a continué son travail et sa persévérante recherche de Dieu et de sa vérité. Quel exemple pour tous les esprits et toutes les âmes à qui leur corps est un obstacle ! Absolument aveugle^ entièrement paralysé, au lieu de s'abandonner et de s'engourdir^ il veillait^ méditait^ écoutait et dictait, et avec quel éclat et quelle verve 1 II réglait et disciplinait sa vie sous Tinflezible exactitude d*une règle presque religieuse. Ainsi, entre autres détails, tous les dimanches^ à heure fixe, Tun des Pères de l'Oratoire venait lui lire l'office du jour, ce à quoi il tenait singulièrement.
Par tant d'efforts, et par la grâce de Dieu, cette âme profonde, énergique et sensible^ avançait toujours, et parvenait enfin, non plus seulement à l'affirmation théorique de la vérité générale de nos dogmes, mais à la volonté formelle de se soumettre à l'autorité de TÉglise, mais à la ferme résolution de vivre de sa vie et de ses sacrements, et d'efiacer, dans ses écrits , tout ce qui pouvait être contraire à la foi de TËglise et au respect qui lui est dû. Ceci, du reste, Monseigneur, est conforme â ce qu'il vous en a écrit iui-^ même, comme vous avez bien voulu me l'apprendre, a Je « veux, me disait*'il, corriger tout ce que j'ai pu, quoique de Kf bien bonne foi, écrire contre la vérité, dans tous les se^s. (( Je demande à Dieu tous les jours, toutes les nuits, de me il donner le temps d'achever ce travail, car il me semble
« qu^en ceci je travaille pour Dieu. >Oui, je me soutiens et « m'encourage parfois^ dans ma fatigue et mes insomnies^ « par cette pensée : Je mis un ouvrier de Dieu. Ne répétez c( pourtant pas ce mot^ ajouta-t-il dans sa délicate modestie, « ce serait prétentieux. Je ne dis cela qu'à vous. » Ce généreux esprit, si humble et en même temps si fort, poursuivait ainsi sa marche et sa lutte, sans abattement comme sans orgueil^ croyant et voulant travailler en présence de Dieu, et par obéissance à Dieu.
Si je ne me trompe, cet exemple sera historique. 11 sera salutaire. Il relèvera plus d'un désespoir. 11 guérira plus d'un aveuglement.
Mais Dieu^ sans doute, a voulu abréger les soufirances de son héroïque ouvrier, et^ après tant d'épreuves, Pa recueilli, je l'espère, dans son sein, au moment même où il s'est trouvé mûr pour la vie éternelle.
Tel est, Monseigneur, le témoignage que, pour ma part, j'avais à rendre à cette noble mémoire. Je le confie à votre cœur de père, et vous demande, pour cette âme qui vous aimait si respectueusement, toutes vos bénédictions et toute la force de vos prières.
Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur,
De Votre Grandeur,
Le fils très-humble et très-obéissant,
A. Gratrt,
Prêtre de VOratoire de l'Immaculée Conception.
P, S, Se viens d*apprendre, avec une vive émotion de
reconnaissance^ que M. Augnstin Thierry a légué sa bibliothèque aux prêtres de l'Oratoire. Il veut qu'une somme de mille francs soit jointe à ce legs pour compléter les ouvrages dépareillés. Cette nouvelle m'est donnée^ dans les termes les plus gracieux, par M. Amédée Thierry.