‹ Philosophie. De la connaissance de DieuChapitre 23 sur 28 · MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

MALEBRANCHE

déjà la vue directe, immédiate de Dieu lui-même. Comme Pascal, il va de suite au terme; mais pendant que Pascal, dans la vue du terme suprême, néglige, méprise l'intermédiaire, Malebranche fait l'inverse, et croit que l'intermédiaire est le terme. Il confond , répétons-le, les deux degrés de l'intelligible divin.

Que si maintenant, sous ce prétexte, on intente à ce grand esprit je ne sais quelle accusation de panthéisme, je réponds qu'au xvii^ siècle, je ne connais de panthéiste que Spinosa, Spinosa que Malebranche appelle, « méchant esprit et misé- « rable Spinosa. j> Spinosa était panthéiste , le savait, le voulait. Spinosa veut l'erreur : Malebranche la déteste. Spinosa établit le faux et le développe ; Malebranche voit et soutient la vérité, mais en quelques détails, il l'exprime mal. Cela est arrivé, sur tel point ou tel autre, aux meilleurs et aux plus grands esprits. Le philosophe qui tend au vrai et qui se trompe par accident, est radicalement différent du sophiste qui ne tend qu'à l'erreur, et qui dit vrai par accident.

Malebranche a vu clairement , et a mis dans un jour éclatant cette vérité : qu'en toute idée, en toute vision, en toute opération intellectuelle, il y a la lumière de Dieu ; et que rien n'est visible que dans

la lumière du soleil divin. N'avons-nous pas vu cette doctrine dans saint Augustin et dans saint Thomas d'Aquin ? C'esl une capitale vérité. Seulement Malebranche ne saisit pas bien la relation de la lumière à Tâme et aux objets, quoiqu'il distingue parfaitement ces trois termes?—

Quant à la preuve de l'existence de Dieu , Malebranche la présente, entière. Il en donne toutes les conditions, i* Il prend son point d'appui dans l'expérience, dans la vue de l'âme et du monde; 2® il voit et décrit admirablement le ressort divin, ce s^is de l'infini, ce sens de Dieu, de Dieu qui nous donne son idée en nous touchant ; 3** il voit Tobstacle au développement de cette puissance prochaine « dans les hommes charnels et grossiers qui c( ne la comprennent pas; » il connaît donc la condition morale de la démonstration ; dans son traité de Morale « il la développe sous toutes les formes , notamment au chapitre xi% qu*il intitule ainsi ; De quelle sorte il faut mourir pour -voir Dieu et s'unir à la raison ; ce qui rappelle la profonde parole de Socrate : « Philosopher c'est ap- « prendre à mourir. » V Quant au procédé même, pour s*élever à Dieu, on le trouve dans ces mots : « Il n\ a rien de visible dans le monde que Dieu « a créé , d'où on ne puisse s'élever à la con-

« naissance du Créateur, pourvu qu'on raisonne j « juste,... puisqu'il renferme tout ce qu'il y a de

j <f réalité véritable dans tous les êtres créés et pos-

j « sibles, même dans la matière, mais sans son im-

0 « perfection, sa limitation, son néant. »

Répétons, en terminant, que Malebranche, avec

1 ce style classique qui fait entrer les vérités dans l'esprit humain, a rendu à la philosophie l'immortel service de montrer, mieux qu'aucun autre homme

i avant lui, la présence de Dieu dans la raison. Il

fallait qu'au xvii* siècle, cette fondamentale vérité fût soutenue tout aussi haut que l'impuissance de la pensée humaine, isolée de sa source en Dieu. Or, ces deux vérilés dont Pascal et Malebranche soutenaient l'une, chacun de son côté, parfois jusqu'à l'excès et à la dissonance, Fénelon fut chargé de les soutenir ensemble , et de ramener la disso-* nance à un puissant accord.

Nous l'avons déjà dit, les plus exacts des philosophes sont les théologiens. Saint Augustin est plus

exact et plus profond^ en philosophie, que Descartes, parce qu'il est plus théologien. Fénelon et Bossuet sont plus exacts que Malebninche et Pascal , en philosophie, parce que ces deux derniers sont peu théologiens. Pour ce qui est de Fénelon, qu'on ne s'y trompe point, c'est un théologien admirable. Par sa dispute avec Bossuet sur l'amour divin et les rapports de l'âme à Dieu, Fénelon apprend à Bossuet plus de choses que Bossuet ne lui en apprend, quoique vainqueur ^ Comme philosophe, Fénelon est le plus exact des philosophes du xvii* siècle. La grande idée philosophique de ce siècle, c'était l'idée de l'infini. Sur ce point, Fénelon est le plus complet, le plus explicite, le plus sûr. Chose étrange , il en sait plus sur la métaphysique de l'infini que Leibniz même, l'inventeur du calcul infinitésimal. Il évite, d'ailleurs, tous les excès, et celui de Pascal , et celui de Malebranche , et les excentricités de Leibniz, et bien d'autres encore. En tout, il reste ce génie proportionné, composé d'autant de cœur que d'esprit , de raison que de religion, d'élan que de bon sens : en tout, il conserve cet inappréciable milieu du vrai, et comme

« C'est ce que démontre le bel ouvrage du savant M. Gosselin, intitulé : HUtoire littéraire de Fénelon,

cette voix humaine complète, centrale, dont on a si bien dit : <f La voix de Fénelon n'est ni voix d'homme, ni voix de femme, mais, comme la voix de la sagesse, elle n'a pas de sexe * . »

Fénelon, dans son Traité de l'Existence de Dieu, donne, avec étendi^e, suite et méthode, toutes les preuves de l'existence de Dieu. Il développe par ordre : i** la preuve par la vue du monde (preuve cosmologique) ; 2* la preuve par la vue de l'âme (preuve psychologique) ; 3* la preuve appelée métaphysique fondée sur la nature de l'idée de Dieu. Il démontre, en peu de pages, l'existence de Dieu par le spectacle de la nature ; puis, il expose, avec la plus grande abondance, comment la raison et la liberté, qui sont en nous par la présence de Dieu, démontrent Dieu; et comment l'idée seule que nous avons de l'infini donne immédiatement, par voie de conséquence directe, l'idée d*existence nécessaire.

C'est dans ce traité que Fénelon corrige, précise,

^ Pensées de Joubert, t. n, p. 108.

^^2 THÉODl

exact et plus px cartes, parce qn Bossuetsontpl en philosophi peu théologie ne s y trom We. Par s^ et les rap?

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<x * \». ^-s ùèibiesses de notre ^**^ ^-^^ V iuliiii, et il s'écrie :

<ir^ de rhomme est grand ! Il

{^ '^z ^onner et de quoi se sijir-

; "^^ • ses idées sont unir

"^i ^ ^^ ''xy^ ' ivent jam^tô m

^ "^fc, "^^ . ./ ^, ni être altérées ;

^^^/' son'.

aomnie, faible, incertain,

.urs. Qui est-ce qui a mis l'idée

^t-à-dire du parfait, dans un sujet

ji rempli d'imperfections? » Qui a mis

tte idée de l'infini qui est « le vrai infini

.L nous avons la pensée ^? »

Cette idée est en moi, mais elle i;i'est pas moi.

Ces idées finies et immuables, qui sont le fond de

ma raison, ne sont pas moi.

« Cette règle fixe et immuable est si intérieure et « si intijne que je suis tenté de la prendre pour moice même; mais elle est au-dessus de moi puisqu'elle « me corrige, me redresse, me met en défiance « contre moi-même, et m'avertit de mon inapiiis- « sance. C'est quelque chose qui m'inspire à toute « heure pourvu que je l'écoute ; et je ne me trompe « jamais qu'en ne l'écoutant pas ^.

* Première partie, chap. ii, n« 62. — * Ibid. — ^ Ibid., n" 53. - * Ibid., n» U.

fc Cette règle intérieure est ce que je nomme ma (c raison, mais je parle de ma raison sans pénétrer « la force de ce terme * .

ce A la vérité, ma raison est en moi, car il faut « que je rentre sans cesse en moi-même pour la « trouver ; mais la raison supérieure qui me corce rige dans le besoin, et que je consulte, n'est point « à moi, et elle ne fait point partie de moi-même. « Cette règle est parfaite et immuable; je suis chance géant et imparfait. Quand je me trompe elle ne ce perd point sa droiture : quand je me détrompe, ce ce n'est pas elle qui revient au but : c'est elle qui, « sans s'en être jamais écartée, a l'autorité sur moi « de m'y rappeler et de m'y faire revenir. C'est un c< maître intérieur qui me fait taire, qui me fait parce 1er, qui me fait croire, qui me fait douter, qui ce me fait avouer mes erreurs ou confirmer mes juce gements : ce maître est partout, et sa voix se fait ce entendre, d'un bout de l'univers à l'autre, à tous ce les hommes comme à moi ^.

ce Ainsi, ce qui paraît le plus à nous et être le « fond de nous-mêmes, je veux dire notre raison, ce est ce qui nous est le moins propre, et qu'on doit « croire le plus emprunté. Nous recevons sans

* Première partie, chap. ii, a« S4. — * Ibid., n« 55.

FÉMELON. 437

a cesse et à tous moments une raison supérieure à V nous, comme nous respirons sans cesse l'air, qui « est un corps étranger, ou comme nous voyons <c sans cesse tous les objets voisins de nous, à la «lumière du soleil, dont les rayons sont des corps « étrangers à nos yeux * .

(c En toutes choses, nous trouvons comme deux (c principes au dedans de nous : l'un donne, l'autre « reçoit; l'un manque, l'autre supplée; l'un se « trompe, l'autre corrige ; l'un va de travers par

ce sa pente, l'autre le redresse Chacun sent en

« soi une raison bornée et subalterne^ qui s'égare « dès qu'elle échappe à une entière subordination, « et qui ne se corrige qu'en rentrant sous le joug « d'une autre raison supérieure, universelle et imi< muable. Ainsi, tout porte en nous la marque « d'une raison subalterne, bornée, participée, em- « pruntée, qui a besoin qu'une autre la redresse « à chaque moment ^

« Or, sans doute, l'homme qui craint d'être corce rigé par cette raison incorruptible et qui s'égare rc toujours en ne la suivant pas, n'est pas cette <c raison parfaite, universelle et immuable qui le « corrige malgré lui ^...

' Première partie; chap. ii, n'^îte.—* Ibid., n° 57.-3 ibid.^n» 57.

V Voilà donc deux raisons que je trouve en moi : « Tune est moh>inéme, Tautre est au-dessus de moi. « Celle qui est moi est très-imparfaite, fautive, in- « certaine, prévenue, précipitée, sujette à s'égarer, ff changeante, opiniâtre, ignorante et bornée ; enc< fin, elle ne possède jamais rien que d'emprunt. <c L'autre est commune à tous les hommes et supé- «c rieure à eiUL ; elle est parfaite, étemelle, immua- « ble, toujours prête à se communiquer en tous « lieux, et à redresser tous les esprits qui se trom- « pent; enfin^ incapable d'être jamais ni épuisée, <f ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous ceux « qui la veulent. Où est-elle cette raison par£aûte « qui est si près de moi, et si différente de moi ? « Où est-elle? Il £aiut qu'elle soit quelque chose de « réel; car le néant oe peut être parCaiit, ni perfec- « tionner ks natures impar£aiites. Où est-elle cette (t raisop suprême? iTest-elle pas le Dieu que je * cherche ' ? »

Telle est cette magnifique analyse de la raison, la meilleure qui ait été fiiite^ ef qui est en même temps la plus certaine^ la plus immédiate ef la plus belle dêiiKHistration de lexisteiKe de Dieu.

Fêoelon ct^mplèie ce poînl de vue en analysant

FEWELON. U9

la volonté comme il vient d'analyser l'intelligence : de même qu'il trouve en nous une raison subalterne et une rs^son suprême, double lumière que saint Augustin appelait a lumière illuminante et lumière illuminée, » et qu'au reste Malebranche lui-même distingue en plus d'un lieu ; de même, il voit dans notre volonté deux faces : « D'un coté ff je suis libre, de l'autre je suis dépendant ^ Je « suis dépendant ^ d'un premier être dans mon ce vouloir même, et néanmoins je suis libre. Quelle « est donc cette liberté dépendante, cette liberté « empruntée? » La dépendance montre le néant dont je viens, c'est-à-dire que je suis cause seconde, et être fini : ma liberté, dont je ne puis douter, est une grandeur qui vient de l'infini ^.

Voilà donc tout bien distingué dans l'homme.

Et voilà la raison subalterne, flagellée, lorsqu'elle s'isole, comme Pascal même la flagellait; voilà la raison infaillible et suprême divinisée, comme Malebranche la divinise : les deux points de vue sont également vrais; mais Fénelon les réunit sans rien confondre, sans excéder en rien.

* Première partie, chap. ii, ii« 63. — 2 jbi^,^ ^0 5g. » ibjd.^ n" 69.

440 TBÉODICËE DU XVlî* SIÈCLE.

Fénelon a compris ce que l'on ne comprend pas encore assez^ savoir : que cette merveilleuse chose que nous nommons en gros notre raison, a sans a pénétrer la force de ce terme, » c'est Dieu et nous : ou plus exactement c'est un rapport de Dieu à nous, dans lequel, de notre côté, nous pouvons faillir, en nous détournant et en nous isolant. Fénelon sait que nos idées sont en Dieu et en nous, tiennent de Dieu et de nous. Il sait la vraie théorie de la vision intellectuelle que Malebranche n'aperçoit qu'incomplètement. C'est celle de Platon, de saint Augustin, de saint Thomas d'Aquin, lesquels (je le dirai, quelle que soit la défiance des métaphysiciens pour les images] se sont tenus dans le vrai par une image, en s'appuyant sur la poésie de Dieu, et comparant la vision intellectuelle à la vision physique : comparaison dont Kant, sur un point capital, a su tirer un excellent parti, et qu'un jour la philosophie exploitera plus amplement^ quand elle aura le vrai principe et la pratique de la science comparée.

FÊNËLON. 441

Voici cette comparaison comme l'emploie Félielon :

« U y a un soleil des esprits... Comme le soleil ce sensible éclaire tous les corps, de même ce soleil <c d'intelligence éclaire tous les esprits. La substance ce de l'œil de l'homme n'est point la lumière ; au c< contraire, l'œil emprunte à chaque moment la « lumière des rayons du soleil. Tout de même que (c mon esprit n'est point la raison primitive, la vé* ce rite universelle et immuable : il est seulement « l'organe par où passe cette lumière originale et « qui en est éclairé. . . . Cette lumière universelle décf couvre et représente à nos yeux tous les objets; « et nous ne pouvons rien juger que par elle , « comme nous ne pouvons discerner aucun corps « qu'aux rayons du soleil. »

C'est là la vérité précise que Malebranche décrit imparfaitement et inexactement. L'âme, dans l'état actuel , ne voit pas Dieu directement ; elle se voit elle-même, et elle voit ses idées dans la lumière de Dieu, comme l'œil voit les objets dans la lumière du jour : mais voir le jour ce n'est pas la même chose que de voir le soleil lui-même directement, quoique le jour vienne du soleil; voir les couleurs, les formes des objets, ce n'est pas non plus voir le soleil, quoique les formes ne soient

U2 TULODICiX DU XVll* SitCLE.

visibles que sous le soleil, et que les couleurs iie soient que la lumière même du soleil, brisée, lé- (rangée, et partiellement reoroyée par les objets. De même, il est impossible de dire que toute idée, toute Tue, toute connaissance soit immédiatement, directement la Tue de Dieu, quoiqu'on n'ait pas d'idée sans Dieu, et que toute connaissance implique Dieu, comme toute vue par les yeux implique le jour, et la source du jour et sa présence.

C'est ce que Malebrancbe ne distingue point. Malebrancbe est une intdligence sublime éblouie par la [Jus admirable des Yérilés, savoir « que si « nous ne voyions Dieu en quelque manière, nous c ne verrions aucune chose * : ^ que nous voyons toute chose , sans exception , dans la lumière de Dieu, et qu'en un certain sens, nous voyons Dieu en toute vision, spirituelle ou corporelle. Mais Malebrancbe croit que cette vue nécessaire de Dieu, qu'implique toute vue et toute pensée, « est la vue a directe et immédiate de Dieu ' : » que nous ne voyons aucune chose, même les corps, qu'en voyant leurs idées qui sont en Dieu et qui sont Dieu *. De sorte qu'il ne lui est plus possible de

* Rech. de la f ér., liv. m, 2* pari., cliap. vi. — - Ibid., chap. VII. — ^ Ibid., chap. vi.

distinguer les deux degrés de Tintelligible divin. Cette distinction est la capitale vérité qui lui manque. Il l'entrevoit, quand on lui présente l'objection; mais s'il abandonne un instant son erreur, c'est pour y revenir bientôt. « Non, dit-il, on ne « peut conclure que les esprits voient l'essence de « Dieu , de ce qu'ils voient toutes choses en Dieu a de cette manière... Car on ne voit pas tant les tf idées des choses que les choses mêmes que les a idées représentent ; lorsqu'on voit un carré, par « exemple , on ne dit pas que l'on voie Tidée de « ce carré qui est unie à l'esprit, mais seulement

ce le carré qui est au dehors Nous ne disons pas

« que nous voyons Dieu en voyant les vérités, « mais en voyant les idées de ces vérités :.... selon (( notre sentiment nous voyons Dieu lorsque nous « voyons les vérités éternelles , non que ces vérités A soient Dieu, mais parce que les idées dont ces « vérités dépendent sont en Dieu * . » Malebranche renonce donc ici à son erreur, et n'enseigne plus autre chose que la théorie de Platon, de saint Augustin, de saint Thomas d'Aquin ^, qui est la vérité.

* Rech. de la Vér.y cliap. vi.

^ Omnis cognoscens, cognoscit implicite Deuiii in quolibet cogiiito. FerH.y q. X3UI, 2, 1"»-.

Mais il D y reste point : son éblouissement remporte, et dans les mêmes pages il soutient — c'est son idée dominante — que a Dieu fait voir aux es- <c prits toutes choses, en voulant simplement qu ils a voient ce qui est au milieu d'eux-mêmes, c'est* « à-dire ce qu'il y a en lui-même qui a rapport à a ces choses et les représente ^... Il n'y a, dit-il, « que Dieu que nous voyions d'une vue immédiate « et directe. Il n'y a que lui qui puisse éclairer « l'esprit par sa propre substance.... L'on connaît « les choses par leurs idées, c'est-à-dire en Dieu — « C'est en Dieu et par leurs idées que nous voyons « les corps et leurs propriétés, et c'est pourquoi <c la connaissance que nous en avons en est trèstf parfaite.... car, lorsqu'on voit les choses comme c< elles sont en Dieu, on les voit toujours d'une a manière très-parfaite'. » Saint Thomas d'Aquin ne dit rien de plus de la vision béatifique de l'essence de Dieu. Voir les choses d'une manière trèsparfaite, comme elles sont en Dieu, dans leurs idées mêmes, qui sont Dieu, c'est la vision de l'essence de Dieu. L'erreur de Malebranche consiste donc bien, en effet, ainsi que Balmès l'a remarqué, à ne pas distinguer de la vision béatifique , cette

* Rech. de la Vér,, chap. ▼!. — * Ibid., chap. vu.

FÉNET.ON. 445

vue de Dieu, naturelle et indirecte, sans laquelle nous ne pouvons rien voir. Comme théologien , il ne peut éluder l'objection qu'en se contredisant, et en abandonnant un instant son système. Il accorde, au chapitre sixième, que, dans la connaissance naturelle, ce que les esprits « voient en Dieu a est très-imparfait y et Dieu est très-parfait. » Cela dit contre l'objection, il affirme, au chapitre septième, a que c'est en Dieu et par leurs idées que « nous voyons les corps » et que « nous en avons « une connaissance très-parfaite. » Voilà ce qu'on peut appeler Téblouissementde Malebranche. Mais Fénelon nous semble ici voir toute la vérité, sans confondre ni excéder. Il affirme partout que « c'est « la lumière de Dieu qui nous découvre les objets, « et que nous ne pouvons rien juger que par elle. « Cette connaissance même des individus, où Dieu « n'est pas l'objet immédiat de ma pensée, ne peut « se faire qu'autant que Dieu donne à cette créa- « ture l'intelligibilité, et à moi l'intelligence ac- « tuelle. C'est donc à la lumière de Dieu que je « vois tout ce qui peut être vu '. » Fénelon ne dit pas, comme Malebranche, qu'en tout on voit Dieu directement et immédiatement, mais seulement

* Traité de VExist. de Dieu, ir part., chap. it, n" 58.

4Ui THÉODICÉE DV XVII* SIÉXXE

qiie FoD voit toof k la lumîérp de Dieu. Il oe parie pas de ^fue directe^ et c'^est là le gnod point; s^il parie de vue iaunédiatip^ il distingue : « L^objet îb- « médiat de toutes mes connaissances nmigrsclles, « est Dieu même; et Têtre singulier oo rindhridu « ciéé... est Tobjet immédiat de mes csonnaissan- <r ces singulières ^. » Mais comment Dieu même est-il Tobjet immédiat de mes connaissances générales, par exemple^ de Fidée de Finfini ?... « Qu^est- « ce qui a mis lldée de Tinfini dans un sujet si

• borné? Supposons que Tesprît de lliomme

« est coBune un miroir Quel être a pu mettre

* en nous Vùntig^ de Tinfini^ si Tinfini ne fiit ja* « mais?... Cette image de Tinfini» c^est le rrai inft fini dont nous arotis la pensée... S*il n^êtait pas, « poiirrait41 se grainer au (ood de notre esprit^ ? » Ainsi donc Fidt^ même de Dieu n*est pas la Tue directe de Dieu, mais c'est «Ji^ônK^rir de Dieu, c*està-dlre une Tue réfi^êcfaîe dans le miroir de Tâme. i>n retroinne ici la doctrine de saint Thomas d*Acpiin : la vue naturelle de la venté c'est» dans Time, le reflet 'refuUe/Uùt'^ de la vérité incréée. Que si FéneloQ va jusqu'à dire que, lorsque no«B voyons

* TraèCe de CEJcisi. et iMten^ ii« part. . cfa^p. rr, n" fO. - Pre«wre part.. iHkaç. n^ n» 33».

la vérité, «c'est Dieu même, infiiue vérité, qui se « montre immédiatement à nous, avec les bornes « auxquelles il peut communiquer son être *, » il Tenrend ainsi qu'il vient de l'expliquer : Dieu grave dans notre âme son image, et il se réfléchit dans le miroir de l'âme. C'est aussi la doctrine de Descartes.

De sorte que, pour résumer le tout, par la comparaison que Fénelon emploie, l'idée de Dieu c'est l'image du soleil dans le miroir : toutes les connais* sances générales sont des rayons entiers de cette image : la lumière de Dieu, réfléchie dans l'âme, est alors l'objet immédiat de la vue intellectuelle. Quant aux connaissances particulières, elles sont comme la vue des corps sous le soleil : je vois les corps par leurs couleurs, rayons partiels, décomposés, de la lumière universelle qui rend les corps visibles. Mais, dans ce cas même, l'œil voit quelque chose du soleil. « Ainsi, dit Fénelon, nos idées sont « un mélange perpétuel de l'Être infini de Dieu qui « est notre objet, et des bornes qu'il donne toute jours essentiellement à chacune des créatures^. »

* ne partie, chap. îv, n» 53. — ^ Ibid., n*» îk.

Le lecteur comprendra mieux maintenant l'admirable démonstration de l'existence de Dieu tirée de la théorie de la raison. Fénelon, par le spectacle de l'esprit humain, démontre Dieu, comme on démontre le soleil par la lumière. Il voit, dans notre esprit, le contraste « d'une faiblesse qui s'égare et « d'une infaillibilité qui corrige, d'une petitesse « qui ignore ses propres pensées, et d'un fond d'i- « dées sans bornes, que rien n'efface, que rien « n'altère. » Par la vue de cette faiblesse il voit que l'infaillible n'est pas nous; par la vue de cette pe titesse il voit que l'infini, que les idées sans bornes ne sont pas nous ; mais que tout cela est Dieu, ou un effet de la présence de Dieu. Il en conclut que Dieu existe. C'est ainsi que la vue de la nuit nous renseigne sur la lumière, nous apprend qu'elle subsiste, en elle-même, indépendamment des objets, puisqu'ils ne sont visibles que par elle, et qu'ils s'effacent dès qu'elle ne se prête plus.

Nul ne sait mieux et ne développe mieux que Fénelon les conditions de la vraie preuve de l'eristencede Dieu. Le point d'appui, dans la réalité,

FENELON 449

remplit toute la première partie de son Traité. Il ne s'en sépare point, dans la seconde partie, quand il passe à la preuve métaphysique par l'idée de l'Être infini et nécessaire, prise en elle-même. Quant à ce sens de l'infini et au ressort divin qui nous élève à Dieu et nous appelle à la lumière, il est décrit par ces mots charmants : tf Où est-elle a cette pure et douce lumière , qui non-seulement « éclaire les yeux ouverts, mais qui ouvre les yeux a fermés; qui guérit les yeux malades; qui donne a des yeux à ceux qui n'en ont pas pour la voir; a enfin, qui inspire le désir d'être éclairé par elle , « et qui se fait aimer par ceux mêmes qui craignent « de la voir * . » Pénelon aperçoit l'obstacle dans ces nuages de nos passions sur le soleil divin ; il voit les yeux malades fermés à la lumière, il connaît donc la condition morale et la preuve de l'existence de Dieu.

Pour ce qui est du procédé par lequel notre esprit s'élève de la vue du fini à la connaissance de l'infini , Fénelon le décrit complètement : « Dieu, a dit-il, est véritablement en lui-même tout ce qu'il (f y a de réel et de positif dans les esprits, tout ce « qu'il y a de réel et de positif dans les corps ,

* Traité de l'Exist. de Dieu, tï« part., chap. tv, n» 88. I. 29

c tout ce qu'il y a de réd et de positif dans ks c essences de toutes les créatures possibles, dont « je n'ai point d'idée distincte. H a tout Fétre du « corps, sans être borné an corps; tout Tétre de « l'esprit, sans être borné à Tesprit; et de même « des autres essences possibles. U est tellement tout « être, qu'il a tout Fétre de chacune de ces créac tures, mais en retranchant la borne qui la rês- « treint. Otez toute borne; ôtez toute différence < qui resserre l'être dans les espèces; vous de- « meurez dans l'universalité de l'être, et, par concr séquent, dans la perfection infinie de l'Être par « lui-même ^

« Et quand je le conçois ainsi dans ce genre « que l'École appelle transcendantal^ que nulle « différence ne peut jamais faire déchoir de sa sima plicité universelle, je conçois qu'il peut paiement « tirer de son être simple et infini, les esprits, les if, corps et toutes les autres essences possibles qui ce correspondent à ces degrés infinis d'êtres '. s

Enfin, en ce qui concerne proprement le résultat du procédé, et l'idée de l'infini qu'il doit donner, je ne la trouve précise, entière que dans Fé-

i Traité de l'ExUt, de Dieu» n*» part., chap. v, n« 66. — * Ibid., n° 67.

nelon seul. Voici le texte où lui-même la résume : « Je ne saurais concevoir qaun seul infini^ c'esttt à-dire que l'Etre infiniment parfait, ou infini en « tout genre. Tout infini qui ne serait infini qu'eu « un genre ne serait point un infini véritable Qui- (c conque dit un genre ou une espèce dit manifesa tement une borne, et l'exclusion de toute réalité a ultérieure; ce qui établit un être fini et borné. a C'est n'avoir point assez simplement consulté « l'idée de l'infini, que de l'avoir renfermé dans « les bornes d'un genre. Il est visible qu'il ne peut a se trouver que dans l'universalité de l'être, qui ce est l'être infiniment parfait en tout genre , et inc( finiment simple ^ » Rien de plus important que ces paroles : on le verra plus tard.

En résumé, Fénelon corrige Pascal et Malebranche : il précise et complète Descartes.

Puisqu'il s'agit de Fénelon, qu'on nous permette de parler encore.

On pourrait citer des erreurs dans tous les

^ LeUffu 9W la Métaph.y lettre iy, 3.

hommes duxvif siècle. Je demande si Ton en peut citer dans Fénelon ?

Ce n'est pas qu'en posant cette question j'oublie l'affaire du quiétisme, et la juste condamnation qui la termine. J'y pense. Mais Fénelon a-t-il souscrit à cette condamnation? A-t-il brûlé son livre? Oui. Par conséquent, il s'est soumis à la vérité. S'il s'est soumis à la vérité, il ne s'est pas trompé. C'est ce qu'il faut avouer, à moins qu'on ne prétende lui imputer les ratures de ses manuscrits, -et lui reprocher les pages qu'il jette au feu. Sachons enfin comprendre la grandeur d'un esprit capable de sacrifier les premières formes de sa pensée. Un tel esprit est grand, parce qu'il est plus grand que lui-même. Le sacrificateur du faux, qui l'immole dans son propre esprit, n'est point une victime de Terreur, mais un martyr de la vérité : et il monte, par la vertu du sacrifice, au-dessus de lui-même, dans la vérité qui est Dieu. « Sortir de soi, pour entrer « dans l'infini de Dieu ! » s'écriait Fénelon. Or, ce ce qu*il a dit, il l'a fait.

Contemplez , au milieu des grands génies du xvu'' siècle, cet admirable caractère intellectuel, ses parfaites proportions, sa solide attitude dans le vrai. Plus abondant, plus lumineux que Descartes sur la théorie des idées et de la raison; pins

FÉNELOW. 463

h exact, sans comparaison, que Leibniz, sur celle

de l'infini ; évitant les amères tristesses de Pascal ,r. qui semble maudire la nature, ainsi que le brillant

c excès de Malebranche qui croit que notre raison na-

turelle est la vue même de Dieu; plus absolu, plus clairvoyant que la plupart, contre le Panthéisme et K ' les Sophistes; plus ferme, plus décidé, contre Ter-

^ reur du Jansénisme, que Bossuet même, qui quel-

^ quefois semble hésiter ; plus vrai que Bossuet encore

sur la théorie du pouvoir et de la liberté, et sur la grande question des rapports de l'Église à l'État; saintement animé d'un pieux et généreux espoir dans l'avenir et le progrès du monde, espoir si rare alors, et- peut-être si rare aujourd'hui; admirable par sa science mystique, qu'il enseigne à Bossuet jour par jour, jusqu'à faire un maître accompli de ce sublime élève ^ ; plus aimable, plus attrayant que tous par l'heureuse proportion de son courage , de son intelligence et de sa bonté ; ,le seul enfin dont l'auréole , après celle de saint Vincent de Paul, soit demeurée, à travers deux siècles, visible à tous les yeux : contemplez tous ces traits de la parfaite beauté humaine , et voyez si ces glorieuses prééminences ne semblent pas réa-

* Voyez l'Histoire littéraire de Fénelofif par M. Tabbé Gosselin.

liser dans Fénelon le mot de l'Évangile : « Celui « qui s'humilie sera élevé. »

Quand saurons-nous ce qu^est le sacrifice dans les choses de l'esprit , et ce qu'il peut ! « Notre a volonté est finie, dit Bossuet; tant qu'elle se res-? « serre en elle-même, elle se donne des bornes, « Voulez-vous être libre, dégagez-vous. Coupez, « retranchez. N'ayez plus d'autre volonté que celle a de Dieu. » Voilà le sacrifice moral. Or on peut, en calquant ces paroles, dire aussi : a Notre intel- « ligence est finie : tant qu'elle se resserre en elle- « même, elle se donne des bornes. Voulez- vous « être libre, dégagez-vous. Coupe/, retranchez. « N'ayez plus d'autres pensées que celles de « Dieu. » Voilà le sacrifice intellectuel.

Fénelon a su couper et retrancher. Si votre c< main droite vous scandalise, dit FÉvangile, cou-» « pez-la, et rejetez-la loin de vous. » Fénelon a re-? jeté loin de lui des pensées pleines d'erreur et de péril; mais le fond de vérité qui était dans son. âme, et que rétrécissaient et altéraient ces imparfaites et fautives formules , s'est dégagé sous l'acr tion de l'Église, pour se répandre dans l'esprit des hommes. Le vrai mysticisme orthodoxe, théologiquement précisé, date de ce jour. C'est-à-dire qu'avant Teffort de Fénelon pour systématiser la

FËNELON. 4^

science mystique, les*écrits des plus saints auteurs renfermaient sur ce point des inexactitudes , non d'intention, mais d'expression ; de sorte que le point principal de la Théologie mystique, dernier mot de la vraie sagesse, fut alors, et alors seulement, défiai et fixé. On sait comment l'effort de Fénelon attira l'attention de Bossuet^ qui s'émut à très-juste titre ; la vigoureuse et lumineuse défense de Fénelon enseigna la science à Bossuet ; Bossuet, bien armé par son adversaire, poussa la lutte; la lutte fut jugée par l'Église : le côté faux de la pensée, ou tout au moins de la parole de Fénelon, fîit corrigé dans la plus juste et la plus délicate mesure : rien de ce qu'il avait vu, senti, écrit de vrai ne fut atteint; enfin, la soumission de Fénelon termine le tout dans la paix , dans l'unité et dans la vérité.

La paix 1 la paix dans l'unité et dans la vérité I quand donc ces biens nous seront-ilsdonnés? Quand avancerons^nous vers ce terme ? « Race querelleuse a des hommes I » s'écrie saint Ghrysostome. Race querelleuse, en effet 1 Oui, nous naissons dans la querelle, la division, la contention. Non-seulement l'humanité forme deux camps et deux cités , pour Dieu et contre Dieu, pour et contre la vérité; mais, sans parler ici des sophistes et des méchants, voyez l'histoire des bons et de ceux qui ont poursuivi

466 TUÉODICÉE DU XV[l« SIËCLE.

la vérité avec droiture d'esprit. Les voici tous eu présence du soleil ; chacuu est inondé de ses rayons ; mais chacun regarde son âme et sa pensée dans cette lumière, au lieu de regarder la lumière même dans l'âme et la pensée; chacun limite, modifie et diversifie la lumière, en choisit les rayons selon sa couleur propre, et, au lieu de comprendre que toutes les teintes ne sont qu'une même lumière , ils croient que les couleurs se contredisent ; comme si la pourpre vive du matin se croyait contredite par l'éclatante blancheur du jour, ou par le violet sombre des nuages du soir. Je sais Inen que Platon soupçonne l'unanimité nécessaire des sages, et dit : «r Tous les sages sont d'accord. » En attendant, Platon et Aristote se divisent. Saint Augustin et saint Jérôme ne s'entendent pas toujours. Saint Thomas et saint Bonaventure donnent lieu à deux écoles qui luttent pendant des siècles. Voyez Pascal contre Descartes et contre les Jésuites ^ Descartes contre Aristote ; Fénelon contre Malebranche ; Newton contre Leibniz, et Bossuet contre Fénelon; voyez tous ces couples glorieux en lutte, souvent jusqu'à l'indignation 1 Mais au fond, comme l'affirme saint Augustin d'Aristole et de Platon , ils différent par des accidents qu'efface celui qui voit le rapport vrai de ces belles teintes dans l'unité de

FÉJNKLON. 467

la lumière. D'ailleurs, la séparation entre Platon et Aristote est incomparablement plus profonde que ne le sont les nuances de la doctrine philosophique des Pères chrétiens ; à bien peser les choses, ces nuances mêmes sont, de beaucoup, moins ))rononcées au moyen âge qu'au siècle des Pères ; et au XVII* siècle, les sophistes toujours mis à part, les divisions sont encore moins profondes. C'est sans doute parce que les deux Cités, parmi les hommes, doivent aller en se resserrant, et en s'affermissant chacune dans son unité propre.

Mais sous quelle influence, et par quelle cause voyons-nous ainsi croître l'unité des cœurs droits et des esprits dociles, sinon parce que, depuis Platon et Aristote, celui qui a été nommé la Paix est survenu, et que l'Ange de la Paix a jeté sur la terre le fondement de l'unité? La partie de l'humanité vraiment unie à Dieu, a pris un centre visible, comme les astronomes disent qu'au ciel ils aperçoivent, dans la formation des mondes, une époque où le vague nuage, matière des astres, prend un centre et travaille à conquérir sa régularité, sa rondeur et son unité. Dieu pose alors, comme le dit la Genèse, « un fondement au milieu des eaux ^ . »

< Dixit quoque Deus : Fiat firmamentum in medio aquarum. Gen., I, 6.

4ét THÉODIGÉE DU XVU* SIÈCLE.

De même!) un temps est venu dans Thistoire, ou Dieu pose, au sein de la masse mobile et dispersée du genre humain, le centre d^attraction qui travaille à l'union croissante des hommes en Dieu.

Ne voit-on pas, dans cette souveraine question des rapports de Tâme à Dieu dans l'amour, com* ment Bossuet etFénelon,qui, par eux-mêmes, demeuraient pour toujours divisés, n'ont été réunis que par la force et l'autorité de ce centre, et ont ramené en lui leurs différences, iniques de part et d'autre, Bossuet sacrifiant peu à peu ses ignorances, sous l'ascendant de la Théologie catholique et de la tradition des Saints que lui opposait Fénelon, et Fénelon se soumettant tout entier d'un seul coup, sous le premier avertissement de l'Unité, à la voix du représentant de Celni dont lui-même avait dit : « C'est en ce centre que se touchent tous les ce hommes d'une extrémité à l'autre du monde. »

Ainsi^ il y a dans le monde une force qui unit, et un fondement visible de l'unité. Vienne donc la paix dans l'unité et dans la vérité I

Mon Dieu, veuillez nous attirer toujours, de plus en plus, et par votre secrète vertu, et par l'autorité douce et forte du centre visible de votre éternelle unité. Faites que, nous regardant moins nous-mêmes, nous puissions vous voir davantage ;

perdre de vue nos diversités, et contempler votre unité. Qu'il nous soit donc enfin donné de moins diviser la lumière; que la teinte partielle de nos âmes altère moins la blancheur du rayon; que notre esprit, malgré sa petitesse, et par le désintéressement qui vient de vous, aime et recherche l'universalité, l'immensité du vrai, et que jamais du moins nos défauts et nos bornes ne se tournent en négations et en aveuglements. Donneznous, avec la charité du cœur, celle de l'esprit. Faites que, comme le dit saint Ignace, un chrétien soit toujours plus prêt à accepter la parole de son frère qu'à la repousser. Faites qu'à travers la difficulté du langage, et la forme imparfaite de la pensée des hommes, nous sachions remonter, dans la parole d 'autrui, jusqu'à la pure origine du rayon qui a produit et cette parole et cette pensée. Faites que, par cette charité de l'esprit, nous apprenions à sortir de nous-mêmes pour nous étendre aux lumières des autres, et saisir, dans les luttes intellectuelles, la face du vrai qu'on nous oppose et qui nous manque. Faites surtout que nous soyons dociles à l'unanimité intellectuelle de nos Pères, et à l'autorité souveraine de l'inspiration sainte qui dirige votre Église; afin que, par la docilité, l'humilité, la charité, les hommes arrivent

à quelque communion des esprits sur la terre, et s'unissant, se comprenant en Dieu de plus en plus, approchent de ce but étemel dont saint Augustin dit : <c Nous verrons tous alors les pensées de tous ; a nous verrons Dieu dans notice propre intellice gence ; nous le verrons dans celle d'autrui * . »

1 De CMtate DH, lib. xjiï, cap. xxix, 6^.

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