‹ Philosophie. De la connaissance de DieuChapitre 7 sur 28 · XXII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XXII AVANT-PROPOS

velopper l'admirable doctrine de saint Thomas d'Aquin sur ce sujet, et il nous semble que rien de plus original, de plus nécessaire et de plus fécond, ne saurait survenir aujourd'hui dans le domaine philosophique. Ce point critique de toute rhisioire delà lumière dans l'homme, notre grand philosophe, TÂnge de TËcole, Texpliquait il y a six cents ans; Platon déjà en avait soupçonné quelque chose; saint Augustin en parle de science certaine ; mais la philosophie contemporaine Ta oublié.

Nous avons, à dessein, dans cette première partie de la Philosophie, qui traite de la connaissance de Dieu, évité la question du panthéisme et de la création. La doctrine de la création doit être traitée dans la Philosophie de la Nature, et la question du panthéisme se rattache, selon nous, à la Logique. Le panthéisme contemporain, celui de Hegel, le plus savant et le plus complet qui existe, n'étant que la conséquence nécessaire de la logique telle que Ta faite le système Aeïidmtité^ c'est en Logique que que nous avons dû suivre cette vieille erreur, pour en mettre à nu les racines, et les détruire en les amenant à la lumière.

Le lecteur trouvera, à la fin du second volume, comme appendi4*.e à notre dissertation sur les nq)ports de la raison et de la foi, un résumé de la foi catholique, composé des propositions textuelles définies par FÉglise. Â ces propositions nous avons jolut les principaux passages de rËvaugile qui en sont le fondement. Le penseur, chré-

DE LA PREMIÈRE ÉDITION. xxiii

tien ou non, qui aime et cherche la vérité, et auquel on présente ce peu de pages, en lui disant : a Ceci est la foi chrétienne dans son texte authentique, » aimera, nous Tespérons, à méditer avec respect ces simples énoncés. Puisse-t-il y fixer son regard, jusqu'à ce qu'il découvre réclatant foyer de lumière <[ue cachent ces humbles et divines formules!

A. Gratry,

Prèlre de l'Oratoire de Plmmaculée Conc«ptioB.

Taris, ce 8 septembre 1853.

La raison humaine est en péril, disait-on il y a peu d'années. Nous le disons aussi, mais dans un sens bien différent. Oui, la raison humaine est en péril; et ce péril, trop peu connu et trop peu signalé, est Tune des plus redoutables menaces du temps présent.

On se plaignait, il y a vingt-cinq ans, de Tindifféreuceen matière religieuse ; depuis, nous avons fait un pas de plus dans la décadence intellectuelle, et Ton peut se plaindre aujourd'hui de l'indifférence en matière raisonnable.

« Nous manquons encore plus sur la terre de a raison que de religion, » disait Fénelon au xvii* siècle. Le mot de Fénelon est plus vrai aujourd'hui.

Malgré tout notre orgueil philosophique, il semble que nous ayons perdu confiance dans le pouvoir de la raison. Nous nous défions de ses formes et.de ses instruments, du raisonnement et de la logique. « Le raisonnement a trompé tout le « monde, dit un profond penseur; on s'en soute vient, et Ton s'en défie. »

C'est fort bien fait, et la défiance est légitime. Mais comment s'applique -t-elle? Est-ce parla critique, l'attention, le jugement et le discernement? Plût à Dieu que nous en fussions venus à celte défiance vigilante et armée! Mais nous n'avons, tout au contraire, que la pusillanimité paresseuse qui laisse passer tous les sophismes, et que le doute découragé qui supporte toutes les erreurs, parce qu'il ne croit plus à l'arme qui les repousse, ni à la force qui peut les vaincre.

La raison aujourd'hui, disaient d'autres frayeurs, menace de renverser la foi. Qu'on se détrompe. Voici ce qui nous menace; Bossuet semble l'avoir prophétisé ; « Plus de raison^ dit-il; plus de raison tf ni de partie haute; tout est corps, tout est sens;

tf tout est abruti et entièrement à terre ! » Plus de raison ! voilà ce que nous avons à craindre pour notre siècle, et l'énergique anathème de Bossuet semble bien près de nous atteindre.

Quel est, en ce moment déjà, letat réel de la raison publique au milieu des torrents de doctrines qui entraînent les esprits? Que fait-on dans ce tourbillon ?

D'abord on écoute peu ; puis, on juge peu. L'audace de tout dire a fait naître la patience de tout écouter. On laisse passer; on ne regarde rien en face. On ne pense pas ce qu'on entend. On se laisse bercer aux images, aux mouvements, aux impressions diverses qu'on reçoit passivement comme un miroir; mais, agir par soi-même sur ces données, suivre les raisonnements, en vérifier les bases, reprendre pour comparer, relever les contradictions, exclure l'absurde, discuter le pour et le contre, peser, juger, discerner et conclure, c'est une peine que l'esprit ne prend plus. Ces choses même paraissent surannées, comme les mots qui les nomment.

Combien y a-t-il parmi nous d'esprits à l'épreuve du sophisme? Qui est-ce qui sait trouver le vice d'un raisonnement, et distinguer d'un argument solide le sophisme grossier et justiciable de la logique

élémentaire? Une raison médiocrein(»nt exercée sent un sophisme comme on sent une fausse note en musique, ou un vers faux en poésie. Mais où sont aujourd'hui les esprits médiocrement raisonnables? Combien d'hommes, qui se croient éclairés et savants, restent sous le coup de tout raisonnement faux, et en emportent dans la tête la conclusion, comme une flèche qu'aucune armure n'a repoussée, et que la main inhabile ou timide ne sait pas arracher! Combien d'intelligences sont aveuglées, étouffées sous la masse des erreurs quelles n'ont ni acceptées, ni repoussées, mais qu'elles ont tolérées ! Chaque esprit est l'image du dehors, où règne la licence de tout dire. On laisse surgir en soi tout sophisme sans le juger, et le sophisme, un instant toléré, usurpe bientôt en nous le droit de cité, au même titre que la raison. L'esprit, dans son for intérieur, n'a plus d'autorité privée, et il n'est plus maître chez lui. La raison, pouvoir central, n'est plus une force libre et un pouvoir indépendant; victime de l'anarchie des mots, des arguments et des images, des illusions et des mensonges, dos emportements des passions, des crimes de la pensée, elle succombe sous le flot turbulent et sous l'effort de« invisibles multitudes qui luttent dans chaque esprit. Plus de répression intellectuelle, plus

IKTRODUCTION. &

de tribunal intérieur, plus de justice contre l'absurde; mais, au contraire, tolérance absolue du faux, liberté de penser Terreur, égalité de l'absurde et du vrai devant l'esprit. Arrivée là, la pensée, saisie de vertige, tourne de toute affirmation à son contraire : tout chancelle, tout est doute et question. Qu'est-ce que la vérité? La vérité peutelle être connue? La science est-elle possible? Le raisonnement prouve-t-il quelque chose, et la parole a-t-elle un sens? Les mots répondent-ils aux objets, ou ne sont-ils que de vains signes? Ou l'ignore, et on ne tient pas à le savoir.

Dans cet état de démission intellectuelle et d'incrédulité radicale, où sont tombés un très-grand nombre d'hommes, l'esprit, comme un cadavre, souffre tout sans en être ému, et reçoit toute blessure sans douleur. Il a perdu cette fermentation de la vie qui, en toules choses, opère incessamment le départ du bien et du mal, du vivifiant et du nuisible; il n'aphis ni ressort, ni croissance, ni résistance, ni mouvement.

Le nombre de ces esprits abattus, parmi nous, est immense, et les autres s'agitent dans la violence et dans la fièvre qui précède et produit l'abatlemeiit.

Quant aux esprits calmes et saius, fermes rt

droits, sages et régulièrement développés, le nombre en est, parmi nous, beaucoup moindre qu'en aucun temps depuis sept siècles.

Il est bon de regarder en face ce que quelques personnes appellent les progrès de la raison, et de sonder Fillusion qui fit donner à notre siècle ces noms flatteurs devenus ridicides aujourd'hui.

Mais, afin de ne pas abonder dans notre sens, et de nous tenir en garde contre notre propre jugement, appuyons-nous de l'opinion de juges manifestement désintéressés.

Voici ce que pensait, il y a trente ans, de l'intelligence et de la raison de ce siècle, un esprit aussi calme que clairvoyant.

« Ce siècle, disait Joubert ^, est un siècle qui a 2ipeu d'idées ; où les idées superflues abondent, « et qui n'a pas les idées nécessaires ; un siècle où « les esprits sont vides, désoccupés de sentiments « sérieux et de solides pensées; un siècle qui a « cette affreuse habitude de faire de son humeur

' Pensées de Joubert, t. i, p. 3î}(>.

(( la règle de ses jugements ; un siècle où Ton ne « rencontre que l'incrédulité aux devoirs, et la c( conGance aux nouveautés ; des esprits décidés .c( et des opinions flottantes ; l'assertion au milieu a du doute ; la confiance en soi-même et la décc fiance d'autrui; la science des folles doctrines et a l'ignorance de l'opinion des sages. ».

« Tels sont, ajoutait-il, les maux du siècle. » Et il jugeait ainsi, avant la rapide décadence des vingt dernières années. Alors déjà il voyait « l'ignorance « qui s'approche. » Alors déjà il nommait ce « recc tour à la barbarie » qui nous menace, s'il est vrai qu'il y a « civilisation par la religion, la pudeur, <c la bienveillance, la justice, et retour à la barba^ « rie par l'esprit de contestation, l'irréligion, l'im- « pudence, l'audace, l'ambition de tous, l'amour « constant de son. bien-être, l'ardeur du gain, et « tout ce qui désunit les hommes, et ne nous atta- M che qu'à nous-mêmes. »

Tel était, en 1820, le jugement de ce penseur délicat et profond. Qui dira que, depuis ce temps, * l'ignorance et la barbarie ont reculé ?

En quoi consistent donc, parmi nous, ces progrès de la raison humaine dont on parlait ? Où sont les traces de ces progrès dans les lettres et la philosophie ?

Qu'est-ce que notre littérature ?

Sauf les justes et inévitables réserves, c'est une littérature de décadence, fausse et forcée : un style d'où la logique est exilée, où toute suite est coupée, toute ligne brisée, sous prétexte d'entraînement lyrique; l'unité, la continuité, la déduction, renvoyées aux classiques; partout la fantaisie, l'image, le caprice, le vague sans vérité, l'obscurité sans profondeur, la couleur éclatante et fausse, des lambeaux sur du vide, et le hasard jouant un aussi grand rôle dans le style que dans les opinions. Joignez à cela le mépris de toute conviction, la volonté de tout dire sans pudeur, et l'audace de tout affirmer, y compris la contradiction dans les termes, et le mensonge sciemment pratiqué. Voyez enfin les lettres exploitées, plus qu'à aucune époque du passé, par je ne sais quelles races d'esprits perdus qui ont juré de vivre par la plume, à travers le juste et l'injuste, le mensonge et la vérité. Est-ce là un siècle de grandeur littéraire ?

Que dire de la philosophie, qui est la raison développée, et sans laquelle il n'y a pas de siècle "^ lumineux ?

« Le temps n'est pas opportun pour la philoso- « phie, dit un critique fort judicieux... La litté- « rature philosophique est riche sans doute en

« travaux, mais non la philosophie. Les livres « abondent, mais que nous donnent-ils ?. . . Les c( hommes les plus capables songent moins à la « philosophie qu'à son histoire... Les esprits, dé- « courages par Tinsuccès ou détournés par d'au- « très objets, se refusent à la spéculation. La solu^ a tion scientifique des problèmes religieux, moraux « et métaphysiques est comme perdue de vue. La « philosophie, au lieu d'être un principe actif et vi- « vant, n'est plus qu'une branche morte de la lit- « térature générale. On étudie les Systèmes pour a les connaître et pour en parler, mais on ne les « adopte ni ne les rejette ; on les rassemble ; on les « restaure comme des ouvrages plus ou moins sa- « vants et curieux de l'intelligence humaine, mais « sans y attacher d'autre prix. C'est ainsi que dans « nos musées nous contemplons et admirons le c( travail de la statue du dieu, sans songer au dieu « lui-même »

Quelle est, en attendant, la philosophie pratique du grand nombre, soit qu'on le sache, soit qu'on l'ignore ? « Le vieux matérialisme de d'Hol- « bacli, de I^mettrie, de Cabanis ; quelques sen* « tences usées de la logique baconienne et de « la phraséologie de Condillac, beaucoup de res- « j)ect pour tout ce qui se touche, se pèse et se

10 IKTRODUCTlOxN.

« compte, et une grande peur des esprits : tel « est, même pour beaucoup de savants, le fond de « croyance philosophique le plus général... Le ce sensualisme qui, malgré l'infériorité philosoc< phique de ses doctrines et de ses maîtres de tous « les temps, malgré ses tristes conséquences, a une « sorte de clarté superficielle, une grossière ap- <c parence scientifique et je ne sais quel air d'in- « dépendance qui flattent merveilleusement les « âmes et les esprits médiocres, c'est-à-dire le plus « grand nombre ; le sensualisme est et sera longce temps la philosophie de tout le monde dans un €< pays qui a eu, pendant cinquante ans. Voltaire « pour précepteur ^ . »

Mais si l'état de la philosophie et des lettres ne nous £gdt pas honneur, restent les sciences dont les progrès véritablement merveilleux sont le triomphe de la raison humaine. Et cependant regardons-y de près, avant d'en faire honneur à notre siècle.

Dans le domaine des sciences, que savons-nous? L'astronomie d'abord : voilà une science digne de ce nom. Mais, qui donc nous l'a enseignée ? C'est

* Fragments de Philosophie, par Louis Peissc. Préface, p. iv,

\lll, XV.

le xvii* siècle, Fauteur de tout le mouvement scientifique moderne, le créateur de tout ce que nous appliquons et perfectionnons aujourd'hui. C'est Kepler et Newton qui ont fondé l'astronomie, et c'est en tenant scrupuleusement pour vraie toute leur doctrine, que nous faisons encore nos plus belles découvertes.

Nous savons les mathématiques. Mais qui nous les a enseignées ? C'est encore le xvn* siècle, Descartes et Leibniz, auteurs de ces deux immenses découvertes qui ont fait des mathématiques un levier tout-puissant, savoir : l'application de l'algèbre à la géométrie, et le calcul infinitésimal.

Voilà des fruits de la vigoureuse raison de nos pères, et de l'immense lumière du grand siècle. Mais que serait-ce s'il était démontré que, sous le rapport principal, nous ne savons pas même nous servir de ce magnifique héritage 1 Assurément nous en perfectionnons certaines parties, et nous en déduisons de merveilleuses applications industrielles, et ces sciences, si bien commencées, continuent ; mais il est manifeste que nous ne savons pas nous servir de nos sciences pour le développement et le perfectionnement de la raison publique. C'est le point en question.

Est-ce l'étude des mathématiques, si générale-

12 LMRODLCnOX.

ineiii répauclue aujourd'hui, qui développe et fortifie la raison parmi nous ? Des mathématiques, on en a mis partout ! et^ dans la constitution actuelle de renseignement public^ la moitié des carrières libérales y sont exclusivement vouées. Or, qui ne sait que Tétiide des mathématiques ne développe qu'une des facultés de Tesprit, et ne la développe quVn un sens ! Celte étude qui, dit Pascal, est bonne pour faire Tessai et non Temploi de notre force; qui, selon d'Alembert, ne redresse que les esprits droits; qui laisse l'esprit où elle le trouve, selon Voltaire ; qui, vaine pâture des esprits curieux et faibles, ne mène à rien qui existe, disait Bossuet d'après Descartes ; qui, selon Goethe, ne donne qu'une culture exclusive et l'eslreinle ; dont Francklin redoutait au plus haut degré l'influence ; <lontFénelon dénonçait les ensorcellements; qui, <lit Sénèque, est toute superficielle, ou, comme l'a fort bien dit M"« de Staël, toute linéaire ; qui, dit Platon, n'a que le rêve, non la vue éveillée de l'être ; qui, selon Descartes et Kant, n'exerce que le plus bas degré de l'imagination ; qui n'est même difficile que parce qu'elle est trop facile, comme Ta très-bien remarqué Ilamilton ; et qui enfin, seU)ii Descartes, rend ses adeptes « moins doci- « 1rs a la raison que les autres, nuil plus qu'elle

« ne sert à Tétude de la philosophie ' , et nous désaccc coutume, en quelque sorte, de l'usage de notre « raison ^ : » est-ce là Tétude qui, partout répandue, fortifiera la raison publique ?

Cette étude, très-féconde dans les esprits longtemps soumis à une culture profonde et générale^ éteint ou fausse les autres. Seule, elle ne fortifie qu'un côté de l'esprit, et le cultive incomplètement. Elle laisse sans exercice les facultés les plus élevées. Or, qui ne sait que la raison théorique et pratique, droite et saine, ne règne que dans les intelligences proportionnellement développées en tout sens? Tout esprit développé avec disproportion est, comme le dit Bacon, un esprit faux, comparable à ces miroirs sans symétrie qui ne peuvent rendre que des images difformes des objets. C'est à quoi pousse^ en ce siècle, l'étude véritablement abusive des mathématiques, qui ne se propage parmi nous qu'au très-grand détriment de l'étendue de la pensée et de la force générale de la raison. Ne voit-on pas déjà que l'utopie, c'est-à-dire le faux en prati-

^ Ejusmodi iiomines cum putent se poUere ingenio, saepe sunt mintts quam alii rationiohsequentes ; ea enim ingenii pars. .. quaî diàmnihesimmaxime juydit,plusnocet qiiamjuvat ad metapinjsi'cm speculadones. Cartesii Epist.^ pars ii^ Epist. xxxtii.

'^ Descartes, Liber de directione ingenii^ régula 4.

14 IXTRODUCTIOX.

que, n'a pas de meilleur sol pour y prendre racine, que les esprit habitués, par les études mathématiques, à ne pas sonder les principes, et à pousser aveuglément les conséquences ?

Nous avons donc droit de conclure que Tétude des mathématiques, appliquée comme elle l'est aujourd'hui d'une manière exclusive et inintelligente, loin de relever et de développer la raison, ne peut que précipiter la décadence.

Passons à la physique, en appelant ainsi l'ensemble des sciences concrètes qui traitent du monde des corps, à l'exception de l'astronomie et de la physique mathématique. Est-ce l'étude de la physique qui peut développer et fortifier la raison parmi nous? Mais en physique nous en sommes à l'application bien plutôt qu'à la science; et, pour la science, sauf certaines théories terminées, elle traverse une de ces époques de surcharge où les données abondent, mais où leur emploi fait défaut; où, comme aujourd'hui même en histoire, la masse des faits est presque impénétrable à la lumière, où la pensée n'a que trop d'aliments, mais pas assez de mouvement; où l'esprit porte tout et ne pénètre rien ; où Tintelligence encombrée languit, s'affaisse dans un embonpoint sans vigueur et dans une plénitude sans liberté, comme quand,

INTRODUCTION. lô

dans notre corps, la vie manque d'air et étouffe dans le sang. Dans ces époques de défrichement, les sciences, comme toutes les colonies nouvelles, sont longtemps pour un peuple une charge plutôt qu'une force. Qui ne sait qu'il y a une manière de Hre les livres qui fatigue et qui n'éclaire pas? C'est celle où l'esprit parcourt tout sans se fixer à rien. La même manière de lire le livre de la nature, et cette manière est maintenant la nôtre, fatigue, énerve la pensée. On lit beaucoup et mal; on accumule, je le sais, des matériaux que le génie pénétrera un jour : en attendant, le nombre et la diversité des faits dispersent l'esprit, et la poussière des détails l'aveugle. Ce n'est pas là saisir la vérité, agrandir son intelligence, fortifier sa raison.

<c La physique, aujourd'hui, dit Joubert, a une a telle étendue et occupe une telle place dans l'es- « prit qui veut l'étudier, qu'elle en remplit toutes a les capacités et en absorbe toutes les pensées ^ » Or, quel malheur pour un esprit, « d'avoir toutes « ses capacités occupées par quelque savoir qui 'c les bouche! » Aussi, « que de savants forgent a les sciences, cyclopes laborieux, ardents, infati- « gables, mais qui n'ont qu'un œil ^! »

* Penfées de Joubçrty 1. 1, p. 173. — ^ ibid., t. i, p. 4i8.

a Ajoutons que, par suite do la direction de jour « en jour plus spéciale et plus divisée des éludes ce scientifiques, les professions savantes manquent « presque tout à fait aujourd'hui de cette haute ce culture intellectuelle que donne la connaissance « des langues classiques, de la littérature et de la « philosophie générales. Sous ce rapport, la classe « savante de notre siècle est fort inférieure à celle a du XVII* et même du xviu' siècle, dont Téduca- <c tion était plus littéraire, plus large, plus encycloa pédique, et de tout point plus libérale. La philoce Sophie, qui était autrefois, par la logique, la prea mière nourrice de Tintelligence dans toutes les « carrières libérales, n^est aujourd'hui, aux yeux a de l'immense majorité de nos savants, qu'une a spécialité tout à fait analogue à la leur propre , « quoique fort inférieure^ bien entendu. De là le « dédain, ou du moins l'indifférence qu'ils affecc( tent en général pour les spéculations métaphya siques; de là surtout l'ignorance et l'incompéc( tence véritablement remarquables dont ils font c< preuve lorsqu'il leur arrive de s'en mêler K »

Tel est l'état des esprits parmi nous!

Or, quand la plus haute tendance de la raison,

• Louis Peisse, [». xiv.

la tendance religieuse est entièrement exclue de tout ce qui veut paraître philosophique et scientifique; quand, à son tour, la philosophie demeure purement spéculative et ne prétend à nulle portée pratique, pas même à la pratique de l'art logique ; quand, dans sa spéculation, elle ne médite plus • guère que son histoire et son passé ; quand elle vit séparée des sciences aussi bien que de la religion ;* quand les sciences, à leur tour, renient absolument tout élément philosophique, et n'appellent de ce nom que les déductions immédiates des données empiriques; quand elles sont isolées, sans lien, sans pénétration mutuelle, ayant chacune sa langue et son cantonnement; quand, en un mot, l'esprit humain, loin de former faisceau, comme dans tous les grands siècles, est dispersé comme dans les décadences, je le demande, est-ce une glorieuse époque pour la raison ?

^ous avons, en ce temps, toutes les faiblesses communes et naturelles de la raison, et nous y ajoutons les maladies intellectuelles particulières aux siècles irréligieux, sensuels, orgueilleux, querelleurs.

Quel est l'état commun et naturel de la raison parmi les hommes ? Nous le voyons autour de nous .

Dieu est encore inconnu de la plupart des hommes, et presque tous ignorent profondément leur destinée, leur nature, leur devoir, La plupart . rejettent encore les évidentes lumières que donne, sur les questions humaines, la raison générale, aidée de Dieu, et ils ne savent point traverser ce premier et naturel degré d'initiation, loin d'arriver à l'initiation supérieure que Dieu prépare à tous. Très-peu d'hommes arrivent même au gouvernement régulier de leur corps; presque tous vivent d'une vie fortuite et turbulente qiii vieillit vite, et va prématurément vers la mort.

Combien peu d'êtres raisonnables cultivent en eux le don sacré de la raison ! La grande majorité cultive la terre ; les autres ne cultivent rien . Dans l'humanité presque entière,. la raison, ce talent sacré, confié par Dieu à tout homme venant en ce monde, reste stérile et enfouie.

Bossuet, parlant de la raison enfouie dans la chair, a dit : a Quels efforts ne faut-il point faire « pour que nous distinguions notre âme d'avec « notre corps ! Combien y en a-t-il parmi nous qui « ne peuvent jamais venir à connaître ou à sentir « un peu cette distinction ! » Combien « qui sor-

INTRODUCTION. Hi

» teiit un peu de cette masse de chair et en sépa-* » rent leur âme '? »

Oui, ce n'est qu'en très-peu d'hommes que la raison se distingue de la masse des instincts, des sensations et des besoins, et constitue une force libre et un pouvoir indépendant. Chez presque tous c'est une force opprimée, et un pouvoir subordonné, non-seulement à la fantaisie, aux sens, aux intérêts et aux désirs, mais encore au mouvement du sang et des humeurs, à l'influence de la matière qui nourrit notre corps, et des forces de la nature physique. La raison, vernis logique d'une vie tout animale, lien trivial et aveugle de nos passions, de nos désirs, de nos humeurs et de nos sensations, la raison, mêlée à l'ensemble et entraînée au mou* vement total, obéit en esclave, au lieu de régner.

Il y a, parmi les créatures de Dieu, des animaux qui s'agitent aux degrés inférieurs de la vie. Leur corps n'offre qu'une masse uniforme sans distinc* tion d'organes. Chaque point représente aussi bien que tout autre les foyers essentiels de la vie, et en exerce vaguement et indifféremment toutes les fonc^ tions. Point de cœur, point de cerveau distinct : tout est délayé dans la masse. £h bien ! telle est

^ Bossuet; Traité de la concuphcence^ chap. vu.

encore aujourd'hui, dans le monde, l'organisation intellectuelle des multitudes. La raison est en germe, mais non développée; elle est répandue dans la masse, mais sans organe central distinct ; elle ne constitue pas, répétons-le, une force libre et un pouvoir indépendant; et les esprits sont comparables à ces organisations inférieures dans Técbelle animale, qui n'ont pas de cerveau distinct.

Et parmi ceux qui développent un peu le germe de la raison, comment se fait le développement? « On ne rencontre presque partout que des esprits « faux, » disait Arnaud au xvii* siècle. Qu'eût-il dit aujourd'hui 1

Qu'est-ce qu'un esprit faux? Bacon le montre fort heureusement : « C'est un miroir sans symétrie, « inégal aux rayons du soleil. » Joubert emploie la même comparaison, à propos d'un de nos plus excessifs penseurs : « Thomas a la tête concave : « tout vient s'y peindre grossi et exagéré. » Or, de même que les miroirs sans symétrie rendent difformes toutes les images, de même l'esprit faussé dénature les données qui pourraient l'élever au vrai. Cette intelligence inégale fausse la vérité qui la frappe : on lui dit vrai, elle entend faux ; on lui présente le beau et le sublime, elle ne voit que difformité. Cela s'explique. De même que des sur-

faces non symétriques sont des miroirs fantastiques et difformes que rendent faux leurs dimensions inégalement développées, de même un esprit faux est un esprit développé sans proportion. Or, notre faible entendement n'est-il pas d'ordinaire déployé dans le sens exclusif d'une passion dominante; d'une pensée fixe, ou d'un préjugé capital? Quel est celui dont le miroir intellectuel est une surface régulière en tout sens, sphérique comme la voûte du ciel, ou plane comme le miroir des eaux ?

Certainement la plupart des esprits sont des miroirs fantastiques et difformes.

Ainsi faits, ils ne savent retirer que l'erreur du spectacle des choses visibles, et des faits intérieurs de l'âme, et de celui des événements humains. Ils regardent et croient tout voir, et ils voient tout, sauf l'ensemble et les proportions. C'est ainsi qu'on observe le monde, et qu'on écrit l'histoire, et que l'on décrit l'homme. C'est ainsi qu'on retrace jour par jour des faits présents, visibles à tous les yeux, et le récit est faux. On ne ment pas, mais on donne à chaque chose des dimensions factices, conformes à l'effet désiré. On grossit ce qui plaît, on rend imperceptible ce qui blesse. On est faux, et l'on voit les choses comme on est.

Autre infirmilé naturelle de la raison, aujour-^

2J IINTRODUCTION.

d'iiui surtout bien sensible. Ceux mêmes qui pensent un peu régulièrement, pensent peu, et à peu près inutilement, parce qu'ils sont isolés, parce que chaque esprit ne voit que soi, et que l'union et l'association des forces intellectuelles est encore à venir. La confusion des langues^ les antagonismes de secte, le cantonnement intellectuel, et surtout la question secrète du fond des cœurs, « Dieu ou non, » question qui sépare en deux camps tous les hommes, en faut-il plus pour tenir isolés ceux qui pensent ? La sphère du monde intellectuel est encore habitée par le dehors, point par le centre où tous les rayons coïncident, mais seulement parla surface, où tous sont séparés : de sorte qu'il y a, dans le monde de la science et de la pensée, des régions séparées par l'espace, soumises à des cieux différents, parlant des langues diverses, et beaucoup plus inconnues Tune à l'autre que ne le sont entre eux les peuples de la terre. Chaque science a comme sa grande muraille, et aussi chaque esprit. L'unité de l'esprit humain est moindre que celle du globe. Mais ce ne sont là que les maladies naturelles et comme les vices innés de l'entendement humain, en tous lieux et dans tous les temps. Nous, nous y ajoutons les maladies particulières aux siècles irréligieux, sensuels, orgueilleux, querelleurs.

L'irréligion nous livre tout entiers aux sens, et nous ôte les vertus de l'esprit. Les sens nous livrent à cette « sottise coupable » dont parle saint Thomas d'Âquin, qui est péché, dit-il, parce qu'elle est fille de la luxure ^ . L'orgueil, exploitant la sottise, y greffe tous les monstres d'erreur : et Tesprit de querelle, triomphant au milieu de Torgueil et de l'aveuglement^ étouffe sous la contradiction, la subtilité, le sophisme, le mensonge et la mauvaise foi, ce qui reste des vacillantes lumières de la raison .

C'est alors que devient possible l'étrange histoire que nous allons dire, qui est de tous les faits contemporains le plus redoutable, et forme le danger propre du temps présent.

Et d'abord ne semble-t-il pas qu'il y a dans le monde une force adverse, un parti de l'opposition absolue, qui veut ruiner l'humanité, et dans l'humanité elle-même, à certaines époques de vertige, unespritdesuicideqni «fait alliance avec la mort, » comme le dit la sainte Écriture? Or, que ceprincipe de destruction attaque, dans l'ordre intellectuel, la foi au nom de la raison, nous y sommes habitués; qu'en politique il attaque le pouvoir au nom de la liberté, c'est coutume; qu'en politique encore,

* 2% 2«. q. XLVi.

après avoir renversé le pouvoir, il s'en prenne à la liberté, nous savons que c'est sa pratique. Tacite déjà Ta remarqué : « Ils attaquent le pouvoir, sous « prétexte de liberté ; une fois le pouvoir renversé, « ils s'en prennent à la liberté ^ » Mais ce à quoi on ne s'attendait pas, c'est que cet esprit destructeur, qui travaille à la ruine sociale par la ruine successive du pouvoir et de la liberté, en vînt à travailler aussi à la ruine intellectuelle et morale du monde moderne, en attaquant, par la négation absolue, la raison même, après avoir attaqué la foi. Or, il se trouve qu'en ce moment, et sous nos yeux, la raison humaine est attaquée en face par une secte des plus redoutables, et que l'absurde proprement dit, l'absurde avoué, déclaré, se présente, je ne dis pas avec chance de succès, mais enfin se présente pour succéder à la raison, au sein de la société européenne. L'assertion peut paraître étrange ; en voici l'explication et la preuve.

Qu'est-ce que l'absurde? Évidemment le caractère essentiel de l'absurde, sa forme visible, c'est ce qu'on appelle la contradiction dans les termes, comme quand on dit : Le oui cest le non^ le pour cest le contre, le bien cest le mal, F Être c'est le

^ Utimperium evertant, libertatem praBferunt; si perverterint, libertatem ipsam aggrcdioiiliir. Jnnal. xyi, 22.

néant. Voilà la formule générale de Tabsurde. ' Or, qui ne sait qu'en ce moment la société, la civilisation^ la religion et la raison sont en présence d'une secte ou plutôt d'un esprit, déjà répandu dans TEurope, dont le principe philosophique fondamental, principe écrit et proclamé, est précisément la formule générale de Tabsurde : VÉtre cest le néant?

Il s'est trouvé un homme célèbre et influent, mort en i83i, qui a occupé vingt ans la première chaire philosophique de l'Allemagne, et qui écrit ceci : « L'Être et le néant sont même chose ' ; » et qui prend cette formule pour principe de la philosophie. Cet homme était savant et logicien ; et il se prenait au sérieux, et se croyait le fondateur définitif de la philosophie, ce qu'il a su faire croire à la moitié de l'Allemagne, qui le croit encore. Il laisse une grande École dont l'influence est considérable. Ce chef d'École a donc positivement entrepris d'établir que le principe fondamental de la véritable philosophie, c'est l'identité des contradictoires. 11 appelle son système, système de F identité de Viden* tique et du non-identique^ ou, pour abréger, systerne de t identité,

* (gtfitt uub $Kid;tÔ ifî baffeï6e. Hegel, Loij. % 88.

26 IJSTRODUCTiO.N.

Et ce système est construit avec une science tellement extraordinaire et une Ic^quesi vigoureuse, que toute l'Ecole se croit en possession de la philosophie définitive, radicale et irréfutable.

Et ce n*est pas là un simple délire. C'est un des faits les plus considérables, les plus nécessaires, les plus redoutables, les plus décisifs, les plus féconds de l'histoire de Tesprit humain, comme nous le montrerons.

Quoi qu'il en soit, tout le système a pour but d'établir l'identité absolue de tout, notamment celle de l'Être et du néant, qui est l'identité fondamen* taie, principe de tout : ce qui renferme l'identité du pour et du contre, du vrai et du faux, du bien et du mal.

D'où résultent^ en métaphysique, l'athéisme; en logique, l'abolition de toutes les lois du raisonnement et de la pensée; en morale, l'abolition de la conscience et de la distinction du bien et du mal.

11 est clair que, le point de départ du système étant l'abolition de la raison par son principe fondamental, qui est la formule générale de l'absurde, la première conséquence pratique devait être en effet l'abolition de la conscience, ou de la raison morale pratique, comme la première conséquence théorique ne pouvait être que l'athéisme; et celle

conséquence n'est du reste que le principe lui-même énoncé en d'autres termes ; car cette proposition cr Dieu n'est pas^ » pour quiconque sait la Taleur des mots^ n'est autre chose que celle-ci : « L'Etre c'est le néant. »

Et cette École se regarde comme dépositaire de l'idée nouvelle qui doit régénérer l'esprit humain et la société, et cela, en vertu de son principe qui est la formule générale de l'absurde, et par la force de la méthode qui n'est que le principe continué et appliqué, et qu'ils nomment « la métliode néga-* cr tive et les principes purement et radicalement « négatifs de la science moderne, n

Qu'on se rappelle ce malheureux qui, ces dernières années, attirait la foule en criant : « La propriété c'est le vol, la religion c'est l'athéisme, et le gouvernement c'est l'anarchie. » C'était un disciple de cette École, fort admiré pour sa logique et sa métaphysique. Et, ce qui importe, c'est que cet homme parlait ainsi par principe et méthode :

a Notre principe à nous^ disait-il, c est la négation « de tout dogme. C'est en vertu de cette méthode a négative que nous avons été conduits à poser en <f principe, en métaphysique l'athéisme, en poli- » tiquel'anarchie, en économie la non-propriété. » La méthode négative, c'est la méthode qui nie tout,

tout ce qui est, et qui dit : L'Etre c'est le néant.

Mais, dira-t-on, c'est là une pure folie, une maladie intellectuelle. Assurément. Mais c'est une maladie qui existe, et qui va jusqu'où vous voyez : une maladie que les siècles passés n'ont pas connue, que le nôtre voit naître, et dont il faut précisément constater l'existence, comme il est nécessaire de constater la récente maladie de la vigne, et d'y pourvoir.

Ne s'est-il pas rencontré, en France, un penseur laborieux, zélé pour la métaphysique, estimé de plusieurs comme philosophe, qui, récemment, a écrit ceci :

« Le monde a un commencement quant au « temps, et il est limité quant à l'espace. Le monde or est infini quant au temps et à l'espace. »

w II n'y a pas ici deux thèses contradictoires en « présence, comme l'a pensé Kant, mais seule- « ment deux vérités incontestables chacune dans « sa sphère. »

Le livre est très-connu. On y peut vérifier ce texte.

C'est-à-dire qu'étant donné un même sujet, le monde ^ et un même attribut limité^ on soutient que, sous le même rapport, sous le rapport de Yesr pace et du temps, ce même altribut limité appar-

INTRODUCTION. 2i>

tient et n'appartient pas au sujet de la double proposition , le monde.

C'est-à-dire que ce principe, qui est le dernier degré de 1 évidence, à savoir : Qu'on ne peut affirmer en même temps le pour et le contre sur un même point et sous le même rapport , ce principe, qui n'est que la naturelle distinction àwouiel du 720/2;qui est manifestement la condition première et nécessaire de la pensée, de la proposition, du jugement et du raisonnement; ce principe se trouve systématiquement attaqué aujourd'hui, en Europe, par une puissante et grande École.

Or cette doctrine fermente et gagne, non-seulement parmi les lettrés, mais encore, par ses plus grossières conséquences, parmi le peuple. Cette École a eu ses journaux en France, et les a encore en Suisse et en Allemagne, où l'athéisme est explicitement enseigné; où l'absurde est ouvertement professé, sous sa forme propre, la contradiction dans les termes ; où la raison du peuple est quotidiennement foulée aux pieds par des propositions contradictoires, qui impliquent la propre négation de ce qu'elles affinnent, ou l'affirmation même de ce qu'elles nient. Enfin, ce qui est plus grave, cette doctrine a sa poésie. C'est elle qui montre Bélial transfiguré devenant aussi beau que

30 lATKODUCTION.

Jésus. Elle a ses cliansous populaii^es; on a entendu chanter dans les rues de quelques villes allemandes, ceci : « Malédiction à Dieu, Taveugle et le a sourd, à qui nous avons jusqu'ici accordé notre a foi; en qui nous avons espéré en vain. Il nous a « trompés, il s'est ri de nous, il s'est moqué de « nos peines. »

Enfin ce qui est beaucoup plus grave encore^ et ce qui constitue, dans l'histoire moderne, un fait unique et inattendu, cette doctrine, c'est-à-dire l'athéisme, s'enseigne au peuple dans la plus grande partie de l'Allemagne protestante. L'athéisme s'enseigne, avec suite et organisation, dans les Écoles primaires, et souvent dans les Temples. Il est la science et la religion de ce qu'on a nommé les Communes libres * .

Ainsi, cela est bien certain, il y a en Europe, depuis vingt-cinq ans, une École de l'absurde proprement dit, ce qui, depuis lere nouvelle, ne s'était pas vu dans le monde.

Voici donc l'absurde ostensible, l'absurde s'avouant lui-même, se proclamant, avec sou propre caractère, la contradiction dans les termes, et de-

• Voir rimportant ouvrage de M. E. Rendu sur Y Éducation populaire dans i" Allemagne du Nord et ses rapports avec les doctrines philosophiques et religieiues.

mandant comme tel à être admis. Et que fait-on? Plusieurs Taccueillent, et beaucoup en ont peur. Les uns se rendent à la première attaque, et les autres chancellent. Ces derniers, eu face de Tabsurde, craignent qu'il n'ait raison. On voit des êtres raisonnables craindre que la contradiction dans les termes ne soit la vérité, et un grand nombre d'intelligences en sont venues à cet état désespéré de ne pas voir et de ne pas savoir pourquoi l'absurde ne peut pas être la vérité.

Avons-nous tort de dire qu'aujourd'hui, parmi nous, la raison humaine est en péril?

Non, ce n'est point une vaine déclamation que fit entendre récemment un éminent esprit, au sein de l'assemblée conservatrice de la règle, de la mesure, du bon sens et de la raison , lorsqu'il osa terminer par ces mots une brillante et solennelle séance : « L'esprit lui-même court aujourd'hui » parmi nous bien des risques d'abaissement, et, » comme la société, il a besoin d'être relevé et » sauvée »

Oui, l'esprit humain, de notre temps plus que jamais, a besoin d'être relevé et sauvé. Ouï, la

* Discours de M. iîuizot en réponse au discours de réception de M. le comte de Montalembcrt.

32 LNTRODUCriOX.

raison humaine est eo péril, et là, sans doute, est le plus grand de nos dangers sociaux et religieux.

Les conséquences sociales de cette décadence de la raison sont sous nos yeux. Uabsurde s*enipare des principes sacrés de liberté, de progrès social, de fraternité, de salut du peuple, pour les détruire en s'y mêlant. Il ruine ce qui était acquis, et détruit dans son germe ce que Ton pouvait espérer. Il brise les bases naturelles, nécessaires de Torganisation sociale, et rend pour longtemps impossibles ff les admirables reconstructions » évarigéliques de la société à venir, dont parlaient MM. de Maistre et de Chateaubriand. Voilà les conséquences sociales. Disons un mot des conséquences religieuses.

Cet abaissement de la raison est le plus grand danger du Christianisme. Violer les lois de la raison, et fausser les esprits en les délivrant du joug de ces lois, est, à Tégard de la vraie religion, la plus dangereuse des attaques. De même que dans l'ordre moral, comme le dit très-bien saint Thomas, les crimes contre nature sont plus graves que le sacrilège; de même, dans Tordre intellectuel, le crime contre nature qui attaque la raison, est plus grave que le sacrilège qui s'attaque à la foi.

Ruiner la raison, c'est défoncer le sol pour empêcher l'édifice religieux d'y tenir.

Qu'on y prenne garde : en ce siècle, — au milieu du xix« siècle, — telle est la principale attaque dirigée contre le Christianisme.

Autrefois on menaçait le Christianisme de la raison et de la liberté. Aujourd'hui nous osons affirmer ceci : On ne peut plus combattre le Christianisme qu'en détruisant la raison et la liberté. Laissez à l'Église catholique sa liberté d'action, ne détruisez pas la raison parmi les peuples, et rien ne peut plus empêcher le triomphe de la vraie religion. Mais comme il y a, au sein de la société européenne, un esprit adverse déterminé à étouffer la vérité, et qui ne cesse d'y travailler avec suite, intelligence et ruse, en accumulant sur le monde les ténèbres et le mensonge, cet ennemi attaque maintenant, puisqu'il le faut, la raison et la liberté.

Il y a cinquante ans, au moment où l'on croyait encore que la science et la liberté allaient détruire le Christianisme, M. de Maistre portait à cet esprit

adverse le sublime défi que voici :

« La génération présente est témoin de l'un des

<c plus grands spectacles qui aient jamais occupé

a l'œil humain : c'est le combat à outrance du

34 IISTRODUCTION.

a Christianisme et du Philosophisme. La lice est a ouverte, les deux ennemis sont aux prises, et « l'univers r^arde.

« Pour rhomme prévenu, et dont le cœur sur- « tout a convaincu la tête, les événements ne proua vent rien : le parti étant pris irrévocablement en a oui ou en non, l'observation et le raisonnement '< sont également inutiles. Mais vous tous, hommes a de bonne foi, qui niez ou qui doutez, peut-être « que cette grande époque du Christianisme fixera a VOS irrésolutions. Soyez donc bien attentifs, vous « tous que l'histoire n'a point assez instruits.

« Vous disiez que le sceptre soutenait la tiare ; a eh bien ! il n'y a plus de sceptre dans la grande a arène : il est brisé, et les morceaux sont jetés a dans la boue. Vous ne saviez pas jusqu'à quel « point l'influence d'un sacerdoce riche et puisa sant pouvait soutenir les dogmes qu'il prêchait. a Je ne crois pas trop qu'il y ait une puissance de »c faire croire; mais passons. Il n'y a plus de prê- «c très : on les a chassés, égorgés, avilis ; on les a a dépouillés : et ceux qui ont échappé à la guillo- « tine, aux bûchers, aux poignards, aux fusilla- « des, aux noyades, à la déportation, reçoivent (( aujourd'hui l'aumône qu'ils donnaient jadis. — c( Vous craigniez la force de la coutume, l'ascen-

i< dant de Tautorité, les illusions de T imagination : « il n'y a plus rien de tout cela : il n'y a plus de « coutume; il n'y a plus de maître; l'esprit de (r chaque homme est à lui. La philosophie ayant « rongé le ciment qui unissait les hommes, il n'y a a plus d'agrégations marales. L'autorité civile « favorisant de toutes ses forces le renversemicnt du « système ancien, donne aux ennemis du Christiart nisme tout l'appui qu'elle lui accordait jadis ; « l'esprit hiunain pr<end toutes les formes imagina- « blés pour combattre l'ancienne religion nalio- « nale. Ces efforts sont applaudis et payés, let les '( efforts contraires sont des crimes. Vous n'avez a plus rien à craindre de l'enchantement des yeux, « qui sont toujours les premiers trompés ; un ap- « pareil pompeux, de vaines cérémonies, n'en imcc posent plus à des hommes devant lesquels on se « joue de tout depuis sept ans. Les temples sont a fermés, ou ne s'ouvrent qu'aux délibérations « bruyantes ou aux bacchanales d'un peuple ef- « fréné. Les autels sont renversés; on a promené *i dans les rues des animaux immondes sous les vé- « temênts des pontifes; les coupes sacrées ont servi c( à d'abominables orgies; et sur ces autels que la (c foi antique environne de chérubins éblouis, on « a fait monter des prostituées nues. Le Philoso-

« phisme n*a donc plus de plaintes à faire; toutes ic les chances humaines sont en sa faveur : on fait i< tout pour lui et tout contre sa rivale. S'il est « vainqueur, il ne dira pas comme César : Je suis « venUy fai vu, fai vaincu ; mais enfin il aura « vaincu. Il peut battre des mains et s'asseoir fiè- « rement sur une croix renversée.

a Mais si le Christianisme sort de cette épreuve a terrible plus pur et plus vigoureux ; si Hercule « chrétien, fort de sa seule force, soulève le fils de « la terre, et l'étouffé dans ses bras, il est Dieu : « patuitDeus. »

Qu'est-il arrivé? Nous le dirons avec mesure et précision. Il est arrivé que le Christianisme est sorti de cette terrible épreuve plus vigoureux. Jugé, condamné, bafoué par le xvni'' siècle, il est debout, pendant que le xvin® siècle ne nous parait plus qu'un prodige d'ignorance et d'aveuglement : sondé par la critique et la persécution, par la science et la liberté, il s'affermit : et pour ceux qui connaissent la question tout entière (le nombre, il est vrai, n'en est pas grand), il devient visible que l'apologie du Christianisme est plus forte que sa critique ; que les objections tirées des sciences modernes et qui paraissaient écrasantes^ ont été renversées, et que la science, sur des points capitaux, a déposé en sens

inverse de ce qu'attendait rincrédulité ' ; que les plus lumineux esprits du xix* siècle, dans toute l'Europe, ont été lumineux pour avoir puisé, ne serait-ce qu'un instant, à la sève catholique, et sont déchus quand ils ont cessé d'y puiser; qu'au sein de l'Europe protestante, le réveil de la vie religieuse est manifeste dans les intelligences élevées et sincères, et qu'éveillées à la vie chrétienne, elles marchent au Catholicisme. Il est arrivé enfin que les Chrétiens, surtout les Catholiques, dont un grand nombre, au siècle précédent, tremblaient d'être confondus par la science ou écrasés par la liberté, ont aujourd'hui la conviction qu'étant données la raison et la liberté, — j'entends la raison éclairée et la liberté vraie, — le triomphe du Christianisme complet, c'est-à-dire du Catholicisme, est certain.

Et, chose admirable! l'ennemi même s'en aperçoit. La secte, la seule secte qui combatte aujourd'hui le Christianisme en face, reconnaît et déclare que Voltaire, qui attaqua la foi au nom de la raison, maintient pourtant dans ses écrits des principes suffisants pour revenir au Catholicisme, a Voltaire , disent-ils, était des leurs : ses prin- « cipes sont les mêmes; c'est toujours le Déisme,

* Voir la note à la fin du volume.

38 lîSTRODUCTION.

a qui ramène au Catholicisme. » Ainsi Voltaire, qui croit à la raison, et qui admet le principal et immédiat résultat de l'exercice de la raison, le Déisme, Voltaire, attentif et conséquent, selon eux, reviendrait au Catholicisme. « Ceux-là, dr^ a sent-ils, font cause commune avec le Christia- « nisme, qui admettent l'article fondamental, qui u est la distinction du bien et du mal, et la notion c< de la conscience morale. Les seuls opposants « véritables à l'imposture religieuse, c'est nous et « nos doctrines purement et radicalement néga- « tives. » Ainsi, on l'affirme hautement, quiconque reçoit la raison spéculative et sa donnée immédiate, l'existence de Dieu ; quiconque reçoit la raison morale et sa donnée immédiate, la distinction du bien et du mal, est certain de voir sur ces bases se relever le Catholicisme.

Nous ne le nions pas.

Nous croyons, avec ces adversaires absolus, que quiconque ne nie pas tout, même l'Être, et ne prend pas pour principe la formule générale de l'absurde : L'Être c'est le néant; quiconque maintient la raison et ses lois, expose le monde au triomphe du Catholicisme.

C'est précisément pour cela qu'on attaque aujourd'hui la raison.

l>irR0DUCT10N, 33

Il suit de tout ce qui précède, que si Ton veut sauver la religion, la société, la civilisation, l'œuvre première à entreprendre, c'est le rétablissement de la raison publique.

Il faut rétablir dans les esprits la connaissance et le respect de la raison et de ses lois ; la pratique de ces lois, la logique. Il faut qu'on sache, car on l'oublie, qu'il y a dans le monde erreur et vérité, et que l'on peut distinguer l'une de l'autre; qu'il y a pour la pensée humaine une méthode vraie, c'est-à-dire des principes certains et des procédés légitimes; que ces principes, ces procédés ont été pratiqués de tout temps, instinctivement par beaucoup d'hommes, et ont pu l'être, dans im certain sens, partons les hommes; qu'ils ont été pratiqués avec quelque conscience et d'admirables résultats par les esprits philosophiques de tous les siècles r mais qu'ils ont été méconnus et violés par la critique aveugle, et par la pratique déréglée des sophistes de tous les temps ; que la vraie méthode philosophique, sans être encore bien complètement décrite, s'est pourtant, dans la suite des siècles,

précisée et développée par le bonheur de ses applications, et la conscience toujours plus claire des grands esprits qui la mettaient en œuvre : mais qu'il existe une fausse méthode, et un procédé sophistique, qui n'a jamais cessé d'entraver la marche de la philosophie par son agitation perturbatrice, et que cette puissance de contradiction, toujours croissante, semble emprunter ses forces aux progrès mêmes de la vérité.

Oîci bien vu, il faut procéder à la séparation de ces ténèbres et de cette lumière, c'est-à-dire qu'il faut parvenir enfin à distinguer scientifiquement la sophistique de la philosophie. Il faut nommer par leur nom, dans l'histoire, les philosophes et les sophistes. Il faut que, marchant en sens inverse de l'éclectisme contemporain, la philosophie procède enfin à l'excommunication nécessaire de ses ennemis domestiques, au lieu de les saluer et de les embrasser; il faut décrire précisément la méthode de l'erreur et celle qui mène au vrai; il faut voir, ce qui est assez manifeste, que le procédé sophistique n'est que la méthode philosophique retournée.

La séparation faite, les sophistes étant mis à part, il faut, par l'étude des philosophes proprement dits, par la pratique et par la connaissance de leur méthode, par l'étude aussi des sophistes,

considérée comme contre-épreuve et démonstration par l'absurde, il faut rétablir parmi nous la légitime autorité de la philosophie et de la raison.

Il faut que la philosophie, science générale, sorte de son isolement, et qu'elle regarde en face les sciences spéciales qui la méprisent. 11 faut, comme l'a dit un auteur judicieux, que la philosophie passe la frontière, qu'elle entre dans le domaine des sciences et s'en empare. Il est juste que toutes ces sciences qu'elle a créées lui soient soumises ; ou plutôt il est juste que l'esprit humain ne soit pas plus longtemps partagé en régions inconnues l'une à l'autre, et que les sciences diverses reprennent leurs naturels rapports dans l'unité de la philosophie.

Il faut plus, si l'on entend rétablir parmi nous l'éducation sérieuse de la raison*

Il ne suffit pas que la science soit faite, il faut qu'elle entre dans les intelligences, et que la raison se développe en effet dans chaque homme, ou du moins dans le plus grand nombre de ceux qui veulent et croient penser.

Or, tant qu'on se refuse aveuglément à reconnaître que le développement solide et sain de la pensée procède du développement de Tâme totale

et de la volonté, rien ne sera changé dans les esprits. Nul progrès intellectuel n'aura lieu. Il n'y a pas de progrès de la raison, sans un progrès correspondant de force morale et de liberté. L'intelligence et la volonté, la raison et la liberté, sont les deux ailes de l'âme pour s'élever à son unique objet, qui est le Bien et en même temps la Vérité.

Il y a plus encore, et ceci est la souveraine question dans la vie de l'esprit humain et de son histoire, question de vie ou de mort pour les intelligences, savoir : Notre raison s'unira-t-elle à la raison de Dieu, ou s'en séparera-t-elle ? I^ raison deviendra-t-elle sainte, ou sera-t-elle prostituée? A quelle extrémité s'arrétera-t-elle ? car elle ne reste pas dans ce milieu stérile et versatile qui n'est la fin de rien : elle tombe, ou monte.

La raison est une force qui cherche son principe et sa fin. Or, la vérité est que le principe et la fin de la raison c'est Dieu. Le cœur de l'homme ne cherche pas Dieu plus incessamment que ne le cherche la raison. Seulement, dans cette poursuite, l'esprit, aussi bien que le cœur, peut prendre le change. Le cœur humain prenant le change, c'est perversion morale. L'esprit humain prenant le change, c'est perversion intellectuelle, vice des sophistes. « La vérité, dit saint Augustin, consiste à

« placer en Dieu ces trois choses : la cause du « monde, le souverain Bien, le point d'appui de la « raison. L'erreur consiste à placer ces trois choses « dans le monde des corps, ou dans l'esprit hu- « main. » On ne saurait rien dire de plus profond. Très-certainement l'histoire entière de la philosophie et de la sophistique esl dans ce mot. Seulement, saint Augustin ne parle pas ici de l'abîme final où s'enfonce le sophiste quand, isolant de Dieu la raison, il la creuse jusqu'au -dessous d'ellemême pour trouver son principe.

Mais qu'arrive t-il, quand, loin de s'isoler de Dieu, la raison s'y attache, et suit jusqu'au bout sa recherche ? « «La raison, dit saint Augustin, la « raison parvenant à sa fin, devient vertu ^ ! » Mais quelle vertu ? Nous allons le voir.

Il y a une hauteur, selon saint Augustin, où la raison s'arrête. C'est là sa fin.

Ceci est évident pour tout vrai philosophe. « La « science de l'esprit humain, disait Royer-CoUard, a aura été portée au plus haut degré de perfection « qu'elle puisse atteindre, quand elle saura dériver « l'ignorance de sa source la plus élevée ^. »

* Ralio perveniens ad fmeinsuuin virlus vocatur, Soliloq. I, l3. - OEuvres de Reid, t. m, p. 450.

Il y a donc, disons-nous avec saint Augustin, une hauteur où la raison s'arrête : c'est sa fin. Mais, là, elle se continue en quelque autre chose qui n'est plus elle, comme un fleuve qui se jette clans un autre, ou qui entre dans l'Océan. C'est le point où l'esprit humain se continue dans l'esprit même de Dieu, et s'y soumet. Cette soumission, ou plutôt ce haut degré d'élévation de la raison humaine, soumise à l'esprit même de Dieu, c'est la foi. La foi, telle est la vertu à laquelle s'élève la raison quand elle est parvenue à sa fin. « La foi « est en effet, dit Pascal, la dernière démarche de t< la raison. »

Seulement il faut bien s'entendre sur cette capitale vérité dont l'admission ou le rejet décide des destinées du monde et de l'esprit humain.

Voici ce que nous affirmons :

Cette soumission de l'esprit humain à l'esprit de Dieu, n'est pas la destruction de la raison, mais c'est la perfection dernière de la raison.

La raison, dit saint Thomas d'Aquin, le plus exact des philosophes comme le plus grand des théologiens, la raison est capable d'une double perfection, savoir : sa perfection propre et naturelle résultant de ses propres principes et de ses propres forces, et la perfection qu'elle emprunte

de son union et de sa soumission à l'esprit de Dieu même, principe plus haut et plus grand quelle. C'est là sa perfection dernière, surnaturelle : c'est l'esprit humain greffé de l'esprit de Dieu, si l'on peut s'exprimer ainsi. La raison porte alors des fruits qu'elle ne pouvait porter, et, comme le dit la poésie, répétant ce que dit la nature :

« Elle admire ces fruits qui ne sont pas les siens. » « Miraturque novas frondes et non sua poma. »

Ces fruits sont ceux de l'esprit de Dieu, devenu principe directement fécondateur de la raison humaine, qui n'en conserve pas moins ses principes propres.

Loin de diminuer la raison, l'introduction du principe supérieur l'élève à une incomparable grandeur, en vivifie les forces propres, et augmente la fécondité de son naturel principe.

Cette alliance, en un sens, est comparable à la divine alliance dont parle saint Thomas d'Aquin, lorsqu'il dit ; « La science divine, dans l'âme du « Christ, n'éteignait pas la science humaine, mais ce la rendait plus lumineuse ^ »

* Et hoc modo lumen scientite non ofTuscatur^ sed magis clarescit in anima Christi per lumen scientiœ divinae. 3". q. ix, art. i.

40 IMRODUCTION.

C'est cette alliance dont un esprit saintement clairvoyant parlait ainsi au commencement du xvii* siècle : «c II y a trois espèces de sciences ; la ce science purement divine, la science purement a humaine, et la science à la fois dwine et hua moine y qui est proprement la vraie science des a chrétiens^, »

Cest cette alliance qu'a cherchée en effet le génie duxvii* siècle, père des sciences. Commencée par ces grands homm/es, qui étaient tous, et à la fois, théologiens, philosophes et savants, depuis Kepler jusqu'à Leibniz, en passant par Pascal, Dfôcartes, Malebranche, Bossuet et Fénelon, cette alliance sacrée de toutes les directions de Tesprit entre elles et de l'esprit humain avec l'esprit de Dieu, a produit la grandeur et la fécondité créatrice de cette époque, la plus lumineuse de l'histoire. Mais cette lumière incomparable, depuis la rupture du lien, nous n'avons su que la diminuer, et la plupart d'entre nous ne savent même plus l'apercevoir.

De sorte que, quand la raison humaine se rattache à Dieu par la foi , — l'histoire le montre, — outre les nouvelles et subtimes données qui surviennent, ses forces naturelles grandissent, ses

' Olier.

principes propres donitent leurs fruits naturels les plus rares, mêlés aux fruits divins. <JxaaTni au contraire la raison rompt l'alliance toujours offerte à tout esprit, dans tous les temps, ce refus, ce retour sur elle seule, cet isolement et cette négation sacrilège exténuent même ses forces naturelles et la conduisent, de uégBMon en négation, à se nier elle-même, suicide intellectuel qui se nomme Sophistique.

Considérez le grand et merveilleux symbole, trop peu compris et trop peu médité, que nous présente le xviii® siècle, dans cette dernière scène, où l'homme voulut repousser Dieu pour ne plus adorer que lui-même et sa propre raison !

Qu'a-t-on donc fait quand on a prétendu placer la raison humaine sur l'autel, afin de l'adorer toute seule?

L'histoire parle. On a mis sur l'autel une prostituée nue.

C'est-à-dire qu'on a mis sur l'autd la raison unie à la fange, la raison étouffée dans la chair et le sang.

Et qu'avait-on chassé de cet autel 'pou«r y placer l'infâme déesse?

Écoutez bien !

On en avait chassé la raison humaine, mais la raison humaine unie à Dieu»

On ne savait pas, on ne sait pas encore que la raison humaine se trouve sur l'autel catholique.

Qu'y a-t-il donc sur l'autel catholique si ce n'est Jésus-Christ? Et qu'est-ce que Jésus-Christ, si ce n'est Dieu uni à l'homme? « LfC Verbe divin, dit « notre dogme, a pris, en s'incarnant, une âme « humaine, une âme humaine douée de raison. »

Je répète la formule authentique dans la langue de l'Église : « Verbumdivinum auimam humanam, « eamque rat ionis participent^ assumpsit. »

Donc, selon notre dogme, la raison humaine, en présence réelle, était déjà sur l'autel catholique; elle y était unie à Dieu. On l'en chasse, pour y mettre la raison humaine prostituée et traînée dans la boue. On chasse du saint autel la raison la plus haute, la raison de Jésus, la raison humaine de l'Homme-Dieu, et l'on y met la raison éteinte d'une impudique. On avait le choix de l'alliance : la raison unie à la fange ou la raison unie à Dieu. On a choisi.

Nous ne nous en tiendrons pas à ce choix. Nous rejetterons ce que nous avons pris, et reprendrons ce que nous avons rejeté.

Bientôt, j'espère, la plupart d'entre nous corn-

prendront ce qui a été dit avec tant de bonheur et de fermeté dans une allocution devenue célèbre : « La grande question, la question suprême qui a préoccupe aujourd'hui les esprits, c'est la quesa tion posée entre ceux qui reconnaissent et ceux « qui ne reconnaissent pas un ordre surnaturel^ « certain et souverain.,. Il faut, pour notre salut « présent et futur, que la foi dans Tordre surna- « turel, la soumission à Tordre surnaturel, rence trent dans le monde et dans Tàme humaine, dans « les grands esprits comme dans les esprits simc( pies, dans les régions les plus élevées comme « dans les plus humbles, w

Oui, il faut pour notre salut, présent et futur, la foi dans Tordre surnaturel.

A ce prix, la raison peut reprendre ses droits parmi nous ; Tesprit peut être relevé et sauvé. A ce prix, nous pouvons encore voir s'accomplir quelque chose du grand mot de Leibniz : « Espèce rons qu'un temps viendra où les hommes se ce mettront plus à la raison qu'ils n'ont fait jusce qu'ici ! » Soutenus de Dieu , et vivant de foi , bien plus d'hommes parviendraient à dégager un peu leur âme et leur raison de cette masse de chair, et à vivre, pendant toute une carrière, de Tunique amour de la justice et de la vérité; pins I. 4

d'hommes s'empareraient, avec conscience et avec puissance, des lettres, des sciences, de la philosophie, comme d'instruments sacrés, pour le bien de l'humanité, pour l'accroissement de la lumière, de la sagesse et de la dignité parmi les hommes, pour .le progrès du monde vers Dieu.

Page 1