Philosophie. De la Connaissance de l'Âme
Nous sentons le besoin d'avouer que , dans le volume qui précède, nous avons encore sacrifié à la pâle philosophie abstraite. Mais, dans ce second volume, nous essaierons un plus grand effort pour
mieux sortir de l'abstraction , et entrer davantage dans la substance des choses. Nous nous souvencyis de ces paroles, écrites en aunoilçant ce livre : a Qu'il me.soit permis de laisser le côté abstrait de « la science , et de dire avec Malebranche : Je ne ce veux plus m'occuper que de morale et de reli- « gion. Je neveux plus méditer que l'âme et son « avenir, l'humanité, et sa destinée en la terre a comme au ciel. Dllds cfe désir, j'aborderai le li- « vre de la connaissance de l'âme : travail que « m'impose, je le crois, la volonté de Dieu. J'es- (c salerai donc de bien connaître l'âme en face de « Dieu, et de méditer en effet sa vie, sa mort, son a immortalité. Si quelque chose de beau, de conte solant, par la bonté de Dieil, se montre à moi, « je l'écrirai plus simplement et plus côrdiale- « ment. »
Je voudrais donc que du moins ce volume thit quelque chose de ces promesses, ou plutôt de ces bons désirs , et que quelque âme souffrante ou quelque esprit découragé pût l'appeler consolation.
Mais la véritable consolation ne vient qu'après la connaissance et le vif sentiment du mal. Il faudrait donc d'abord bien dénoncet* ce mal qui nous fait tant souffrir, et bien montrer où est la cause de nos doideurs. Cette cause, c'est que les âmes ne
se développent point. Les âmes sont mortes ou endormies. Et tout gémit, tout souffre, parce que les âmes sont mortes, et tie se forment pas à la vivante et]vivifiante image de Dieu. La source de notre âme, et sa sève, sont données. La source de la raison et de la liberté, la sève de la lumière et de l'amour sont en nous tous. Mais la raison, la liberté, ne paraissent point; la lumière et Tamour n'éclatent point ; ou bien, si des lueurs paraissent, elles s'évanouissent en orgueil; si quelque ardeur s'allume, elle se consume en sensualité. Ces lueurs disparaissent en épuisant la source que ces ardeurs dévorent en s'éteignant. Le principe de notre âme, toujours dévoré , ne vit pas ; les lueurs vaines , et le feu sombre qui Tépuisent , ne vivent pas mieiix. Ce sont trois forces mortes ou mourantes qui se détruisent par la séparation. Le courage, l'intelligence et là sagesse, l'amour et la bonté sont des trésors perdus. L'homme n'est plus que faiblesse, misère , laideur. L'humanité a perdu sa beauté ; elle ne peut plus aimer, et elle n'est plus aimable. Son premier bien et sa dernière ressource, l'amour, n'est plus au milieu d'elle pour consoler la terre.
Et d'où vient à son tour cette mort des âmes, et cette ruine des vertus vivificâtrices, et cette impossibilité, pour l'âme, de maintenir son unité et de dé-
velopper, dans leur distinction nécessaire, ses forces et ses rayons? Tout cela vient d'une très -imperceptible et habituelle prévarication au centre, au fond du cœur, et d'un secret amour de soi, par lequel, se séparant quelque peu de Dieu , l'âme en détache doucement sa racine , voulant bien vivre des dons de Dieu en elle , mais refusant de vivre de Dieu en Dieu. L'âme ne veut point sortir d'ellemême, comme le demandent Fénelon et Bossuet et tous les vrais observateurs de l'âme. Alors se montre la vérité de cette admirable parole : « Les « vertus saintes ne sont pas des états de l'âme po- « sée en soi, mais des élans de l'âme hors d'ellecc même et en Dieu * . »
UKCeci veut dire , dans le langage chrétien , que l'âme repousse la grâce de Dieu pour s'enfermer dans sa propre nature. Mais cette nature, et sa vie propre, n'est pas la fin la plus élevée pour laquelle Dieu ait créé l'homme; et il est inutile de nier ou de paraître ne pas voir que, par le fait, cette nature en elle-même est aujourd'hui malade. De sorte que, réduite à soi, l'âme n'a plus les grandes forces qui viennent directement de Dieu : elle n'a
* Virlutes non intra se acquiescentis, sed extra se prosilientis animas eruptiones sunt. (Thomassin.)
plus la divine auréole de lumière et de feu. Elle se voit nue et dépouillée, et, de îplus, elle sent quelque chose du mal mortel qui la dévore. Elle sent en elle le principe de la mort. C'est la cause de ses larmes. L'âme ne voit plus de bonheur sur la terre, parce que le bonheur est trop court, et parce qu'il est empoisonné. L'âme ne porte point en elle la racine d'immortalité, mais un vide infini, au sanctuaire où devrait vivre le principe de la vie éternelle.
Oh ! qui lui donnera de bien sentir ce vide ! Si elle croit encore au bonheur tel que les hommes l'entendent. Dieu veuille la détromper , et imprimer en sa substance la désolation salutaire, qui est le commencement de la consolation et de la renaissance.
Oui la renaissance ! la renaissance évangélique ! Il n'y a pas d'autre consolation , pas d'autre ressource pour l'âme. Oui, c'est bien l'Évangile, l'Évangile et la croix, que nous voulons annoncer aux âmes, dans cette seconde partie du livre de la Connaissance de l'âme. Je ne veux plus m'occuper ici que de morale et de religion.
Que dire de ceux qui nomment leur science psychologie, et qui prétendent connaître l'âme, sans voidoir convenir, avec le Christianisme, et même
6 LES dî;ux foyers.
avec platon, que cette âme est malade, qu'elle est iporte en un sens, qu'elle doit renaître, et qu'elle peut trouver, dès ce monde, une vie nouvelle en Dieu? Que dire de ce naïf aveuglement? Il faut dire que ces savants abstraits n'ont pas même encore çiperçu le commencement ni le but de leur science.
Si Ton veut éclairer et consoler les âmes, voici la suite des vérités qu'il faut connaître, et qu'il faudrait pouvoir développera la fois avec science, avec simplicité, en formes visibles et saisissantes.
L'âme est un mot vivant que Dieu prononce actuellement. L'âme est un germe que Dieu veut développer à son image. L'âme est un vivant principe, excité par l'attrait du désirs^ble ^t de l'intelligible, et qui cherche à produire et l'inteUigençe et l'amour.
L'âme est malade, l'âme est dans l'égoïsme, l'âoie se préfère à Dieu ; l'âme ne laisse pas \^nir en elle les dons de Dieu, parce qu'elle refuse de s'écouler en Dieu par le sacrifice et l'amour.
Dieu parle aux âmes, et au dedans et au dehors ; mais un grand nombre résistent pendant une vie entière.
Sous la fermentation intérieure de la vie, l'âine malade produit un développepaent bien différent de celui que Dieu veut. Ell|e ne se développe point
LES m\}\ FOYERS. i
à Timâge 4e I4 'Jrinité incréée. La Trinité créée n'est dans Tàme qu'en puissance. L'âme n'a point un principe fécond, un centre puissant et fort d'où jaillissent une lumière et un amour vivant. Les trois forces sont divisées ^ et en se divisant elles se dissipent.
Livrée à cette affreuse décomposition, à ces deux foyers dévorants, l'âme se consume, diminue, se réduit, ^Xy comme s'exprime encore l'Écriture sainte, descend vers le néant. Le néant est le terme vers lequel elle converge, dopt elle s'approche toujours, dont elle s'approchera sans cesse, peut-être, sans l'atteindre jamais.
Quittez donc cette forme infernale , ô âme , et cette vie pervertie qui vous dévore. Anéantissez en vous ces foyers. Arrêtez cette épouvantable décomposition de votre être et de toute votre vie. Vous voici divisée pu deux vies séparées. Pourquoi ? Parce que vous avez voulu prendrp une vie à part de Dieu. Rentrez dans votre loi. Vos forces, en se divisant, se dévorent et s'anéantissent. Qu'elles recommencent à vivre et à se développer en s'unissant. Cherchez Tunioq à Dieu. Dieu rentrera en vous, Dieu vous rendra votre unité, et l'unité refleu* rira en Dieu et produira le triple rayon de la vie. Alors, au lieu de descendre vers le néant, vous re-
montez vci's Tétre, et vous élevez vers la gloire. Et peut-être monlerez-vous, grandirez-vous toujours dans le sein du Dieu infini, qui peut toujours donner, toujours, sans fin, une vie plus abondante.
Voilà ce qu'il faudrait savoir , et ce qu'il faudrait enseigner. Nous avons commencé déjà. Mais qui nous donnera de poursuivre et d'achever dans une plus saisissante évidence? Comment donner un corps à ces formules, qui semblent usées et dénuées de sens , de lumière et de consolation , à ceux du moins qui n'en ont pas quelque expérience, et qui n'en soupçonnent pas toute la vivante réalité ?
Montrons-leur donc d'abord, de notre mieux, le mal, la maladie, la mort de l'âme, cet égoïsme qui la sépare de Dieu, qui la divise, qui la coupe en deux vies qui s'annuUent.
Mais cet égoïsme en lui-même ne peut se voir. Il n'est visible que par ses effets, par ses deux formes et ses deux foyers. Là il éclate dans son effroyable énergie. L'un des deux est l'abus de la lumière, l'autre l'abus du feu. L'un dévore la lumière, l'autre le feu. Les deux ensemble épuisent la source de l'âme en la décomposant sans cesse en lueurs qui s'évanouissent et en ardeurs qui se dévorent. Essayons de le bien montrer.
Nous sommes dans l'égoïsmc. Qui peut feindre de l'ignorer?
Pour nier Tégoïsme, il faut nier le mal. C'est, il est vrai, ce que l'on tente. Les sophistes contemporains ont écrit : « que le bien et le mal ne sont pas a aussi opposés qu'on le pense. »
Ainsi, pour nier Tégoïsme, comme vice, il faut nier le mal. Mais, réciproquement, pour nier le mal, il faut nier l'égoïsme comme fait. Car si Tégoisme.ne peut être autrement défini que comme l'amour du moi poussé jusqu'au mépris d'autrui, de l'ordre et de la justice, et si, de fait, l'homme s'aime avec désordre, il s'ensuit que l'égoïsme du moins est un mal, ce qu'implique sa définition.
Or, quant au fait de l'égoïsme, il n'est pas à prouver. Un fait se montre et se décrit. Décrivons-le.
Puis-je ne pas voir que je me préfère à autrui, à l'ordre, à la justice et à la vérité ; par conséquent à Dieu; que non-seulement je me préfère à mes semblables , mais que j'accepte , pour un peu de bonheur, une grande souffrance d'autrui ?Bien plus, puis^je récuser l'histoire, quand elle me montre que certaines âmes aimaient à relever leur propre joie
10 UES mV^ FOYERS.
par la douleur des autres; quand elle constate ce fait si général du sang humain mêlé aux grandes orgies, et qu'elle me montre non-seulement desprocon&(uls fs^i^ant massacrer des esclaves, dans leurs festins, pour leur plaisir et celui de leurs courtisanes, mais ei^core des peuples entiers ivres de joie et de plaisir au spectacle des gladiateurs qui s'égorgent? N'est-ce point là de l'égoïsme? Et n'y a-t-il pas là de mal ?
Que chacun descende en son cœur. Qui n'a pas eu, dans ^a vie, quelque heure de féroce passion où l'on eût accepté la destruction du genre hur main, pour vivre dans sa concupiscence satisfaite à ce prix ? De sorte que tous les hommes ont pu se sentir, quelque jour, frères de Néron, qui hrùlait Rome pour son plaisir, ou de Caligula, qui souhair tait q^e le genre humain n'eût qu'une tête, afin de la couper. Dans presque tous les cœurs il y a un Néron, sinon développé, du moins en germe.
Notre égoïsme est si aveugle et si contraire à l'ordre en tout, que non-seulement l'homme se préfère à Dieu et à l'humanité, mais que de plus, il se préfère lui-même à lui, lui-même dans sa joie présente, partielle, passagère et honteuse, à lui-même dans sa joie durable. Non-seulement les hommes qui croient très-fermement à la vie à venir et à ses
LES DELl^ FOYERS. 11
conditions, la sacrifient mille fois et presque constamment au bonheur de la vie présente ; ipais ceux qui voient, par expérience, au bout de la passion et d'une joie d'un moment, la ^ufifrance, le regret permanent, la maladie, la mort peut-être ; qui savent que la victoire sur la passion serait la joie durable, le bonheur, la santé, l'honneur, la régénération morale et intellectuelle, ceux-là même s'aiment avec tant de désordre , d'aveuglement et de folie, qu'on les voit trè§-souvent risquer la vie pour un moment de joie ; et l'on peut dire que dans tout homme , il y a ^e germe de ces fureurs qui forçaient les am^ts de Cléopâtre, à dire : « Je veux « mourir demaip ! »
Ces faits sont-ils douteux ? N'y a-t-il point là de désordre, point d'égoïsme, pas de mal ?
« Nous naissons injustes, dit Pascal, car chacun a tend à spi. Cela est contre tout ordre : il fout ten- « dre au général : et la pente vers spi est le corn- « mencement de tout désordre, en guerre, en poli- « tique, en économie. »
« Quiconque ne hait point en soi çet^mour pro- « pre et cet instinct qui le porte à ^ mettre au- « dessus de tout est bien ayeugle * ! »
■ Tome n, p. 366. Edit. de la Haye.
Pascal, coiimie Platon, comiue Malebranche, et comme tous les vrais philosophes, a vu que nous naissons et sommes dans un état d'égoïsme absurde et monstrueux, qui consiste à vouloir,- en toutes choses, nous faire centre, principe et tout.
« Dieu , dit Pascal , a voulu faire des êtres qui « composassent un corps de membres pensants. « Tous les hommes sont membres de ce corps ; et a pour être heureux, il faut qu'ils conforment leur « volonté particulière à la volonté universelle qui (c gouverne le corps entier. Cependant il arrive souci vent que Ton croit être un tout , et que ne se « voyant pas de corps dont on dépende, l'on croit a ne dépendre que de soi, et l'on veut se faire cen- « tre et corps soi-même. Mais on se trouve en cet « état comme un membre séparé de son corps, qui, « n'ayant point en soi de principe de vie, ne fait <c que s'égarer et s'étonner dans l'incertitude de (c son être. Enfin, quand on commence à se con- « naître, l'on est comme revenu chez soi. On sent « que l'on n'est pas corps ; on comprend que l'on « n'est qu'un membre du corps universel ; qu'être a membre c'est n'avoir de vie, d'être, de mouve- (c ment que par l'esprit du corps et pour le corps; « qu'un être séparé du corps auquel il appartient, ce n'a plus qu'un être périssant et mourant ; qu'ainsi
« l'on ne doit s'aimer que pour le corps, ou plu- « tôt qu'on ne doit aimer que lui , parce qu'en tf l'aimant, on s'aime soi-même, puisqu'on n'a « d'être qu'en lui, par lui et pour lui. »
On veut se faire centre, se faire tout, se faire principe. On s'isole de l'universel et de l'ensemble. On se sépare de Dieu aussi bien que du genre humain.
Malebranche voit les mêmes choses : « Comte ment, dit-il, donnera-t-on à chaque chose le rang « qui lui convient, si l'on n'estime rien que par « rapporta soi? Certainement, si l'on se regarde « comme centre de l'univers, tout l'ordre se rente verse, toutes les vérités changent de nature. Un a flambeau devient plus grand quune étoile , un « fruit plus estimable que le salut de l'État. I^ a terre, que les. astronomes regardent comme lui « point par rapport à l'univers, est l'univers même. « Mais cet univers n'est encore qu'un point par « rapport à notre être même. Dans certains moa ments , que le corps parle et que les passions « sont émues, on est prêt, si cela se pouvait, à le a sacrifier à sa gloire et à ses plaisirs * . »
Mais , regardons de plus près encore le monstre de l'égoïsme.
* Morale, chap. v.
N'est- il pas vrai qtie celui qui contemple un horizon physique, le voit toujours, et très-exactetnént, sous la forme d'une sphère, dont sôti œil est le centre et sa puissance visuelle le rayon ? C'est précisément pOUr cela que la voûte céleste est une sphère. C'est qu'en effet tous les objets visibles se projettent nécessairement et toujours sur une sphère dont nôtre œil est le centre; et l'œil rapporte tellement tout à lui-même, qu'en se rapprochant de nous tout grossit ; tout diminue, pâlit, s'efface éil s'éloignatit de nôUs ; de sorte que le plus petit de nos doigts, près dé nos yeux, nous cache une ville ou une ttiontagne dans le lointain, oiî, comme le dit Malebranche, iqii'un flambeau est plus grand qti'une étoile.
Et que serait-ce si l'illusion allait être la même pour les grandeurs intelligibles, pour la comparaison des faits moraux et des autres esprits à moi ? Malheureusement il en est ainsi, avec cette différcnce pourtant que, dans le monde des corps, l'expérience nous a bientôt appris à redresser les illusions d'optique, mais que, dans le monde des esprits , un très-grand nombre d'hommes , et des
LES bÉtJX fOYERS. 15
niéilleurs, surtout des plus savants, prennent pour la vérité les illusions les plus énormes.
Oui , suMout parmi les hommes qui péhseht , tout ce qui tient à la mesure et aux rapports du Moi à ce qui n'est pas Moi, dans Tordre moral et intjeliectuel, est vu par Tœil de Tàme, comme un horizon physique par hôs yeux. Un très-gratid nombre d'hommes, sans bien s'en rendre compte, croient ceci : que le motide des esprits eSt Urife sphère dont leur œil est le centre j et leur puissance visuelle le rayon ; et, par suite, qu'une de leurs pensées est plus grande en réalité tjue la pensée des siècles, des générations et des peuples
qu'ori aperçoit dans le lointain du monde et de l'histoire.
Cette assertion qui semble à peine sérieuse n'est cependant qu'une vérité rigoureuse et précise. Nous allons le montrer.
On sait qu'il y a, dans la vie, une heure de puberté intellectuelle où les mots prennent un senfe nouveau , où la vue de* l'esprit se formie , où les idées sont poUr nous tout à coup cotnitie des objets vivants ; c'est l'heure de la pensée virile. A vrai dire, cette heure n'est pas donnée à tous, et l'époque de ce développement intérieur varie beaucoup.
Quoi qu'il en soit, n*a-l-on jamais remarqué ce qui arrive , à peu près inévitablement , au jeune homme, en ce moment où il parvient à la puberté de Fesprit? Un immense oi^ieil se déclare, un égoîsme spirituel vraiment étrange se développe , comparable à Tégoisme sensuel, qui se développe à répoque de la puberté corporelle. L'horizon s'illumine pour cet esprit naissant, mais prend autour de lui , comme centre , la redoutable forme sphérique : il voit l'apparence décevante d'une sphère précisém«it égale à la portée de son regard. Ce point de vue et cette portée de vue deviennent pour cet esprit le mètre universel et le point de rapport de chacpie chose. Dans le premier moment, cette illusion est à peu près inrésistible. Pourquoi ? C*est «pie malgré reTiréme |Hiérilité de riUusion et son extrême énoruiitê« il se passe cependant une gramle chose dans cet homme qui parvient à la virilité et à rori^inaittê de la peiise«\ En ce moments pour lui. le s^^Leil intérieur se levé : le soleil de rintell:i?rtKe se k*\e sur cet esprit : en un instante les objets intéri^^irs cW'' la |vnsièe« qui étaient ploi^es <ilait$ la nuit« et d<->irt re>prit ne Tovait rieu« s^illeiminent et tle^iemnettt ^tscî-jes. Comme ce spectacle est vraiment ^rjunul « t^t stetaihbI:Je au spectacle île la nahire $tHt$^ k* sii'4>i'd k^
LES DEUX AyERS. 17
vant, est- il possible qu'une très-grande joie et un très-grand orgueil n'assaillent l'àme , quand elle se dit : Cette belle lumière, c'est moi 1
Voyez maintenant la conséquence pour la comparaison des autres à nous-mêmes , quand nôtre âme est dans cet état. Il nous est impossible de voir la pensée d'autrui aussi lumineuse que la nôtre : la nôtre, nous la voyons elle-même. Elle est cette magnifique lumière, en qui nous vivons et nous sommes; mais celle d'autrui arrive à nous sous l'infidèle et terne enveloppe des mots. Que sont les mots en face de cette lumière ? Il nous est donc comme impossible de ne pas croire — du moins nulle illusion d'optiqne ne peut être plus forte — que cette tête, dont l'auréole interne vient d'éclater, est le point le plus lumineux du monde.
Eh bien , cette étrange, mais puissante illusion , la plupart des penseurs y restent, et s'y enfoncent profondément. Presque tous les esprits qui pensent, vivent isolés. Chacun au centre de sa sphère ne voit que lui : les autres, au loin, lui apparaissent comme des astres de nuit qu'on entrevoit sans les comprendre; et quand, dans les élans de la pensée actuelle, notre propre soleil se lève et s'aperçoit directement et sans nuages, il efface même, dans notre ciel , ces faibles traces des soleils les
I» LES DEnL fOTmSL
(Jus procÏM^. Oui : on est le soleil : le reste, tous bs autres esprits, sout des étoiles eflEcicées par le jour. I^ lumière actuelle de Tidée, dans notre esprit, efiaee toutes les lumières, comme le scdeil sur rhorizou efSskce et supprime à nos yeux des millions de soleils et de mondes, aussi grands ou plus grands que le nôtre.
Cest que les âmes ne sont pas, comme eUes devraient, une seule âme unie, et, comme le dit Pascal f un seul corps vivant et pensant. Chacun est centre ou se fait centre, et ces âmes, supérieures à rc'spacc par leur nature, sont dispersées, par leur iigoïsmc, comme les étoiles au $ein de Téten^ue.
Couuncmt expliquer autrement les phénomènes ititc(iectuelsy vraiment étranges, qui se passent sqps nos yeuX| et qui se sont passés d^q^ la plupart d*c^ntre nous? Comment expliquer cette lamentable division, cette dispersion et cet isolement intelleçr tucU qui, dès les premiers moments de la pensée individuelle, rompent pour çhacuji le cours puismujt des traditions; rendent vaine toute Fexpéri(MKU) dos siècles et toute la sagesse des anciens | efïacont h^ sens, pi'osquo sacré, des plus constantes pcMiséos du genre humain ; annulent l'autorité des plus puissants génies et Téclat des plus grandes huuièix'Si en face de Tindocile et orgueilleuse pau-
vreté des'pluç faibles esprits; les séparant ainsi de la raison commune répandue dans l'humanité, et plus encore de la raison éternelle qui est Dieu.
Quel est, parmi nous, le jeune homme, j'excepte les vnjis chrétiens, qui ne croie sincèrement avoir beaucoup plus de lumières, une connaissance sans comparaison plus profonde de l'homme, de la nature et de la société, de l'utile et du vrai, de Dieu et (le ses rapports au monde, que le xvii® siècle, réuni au xiii", réuni au siècle des Pères? Tout cela lui semble nuit close ; il n'y voit rien ; et sur le témoignage de ses yeux, qui, ne portant pas jusquelà, n'y voient rien en effet, il juge que tout pepasisé n'est que puit. Comme, d'un autre côté, on trouve en soi une lumière réelle, la lumière naissante de la raison, dans laquelle on voit en effet le sens de plusieurs mots, et quelques vérités, on ne met pas même en comparaison cette lumière manifeste avec toutes ces ténèbres du passé. On se croit, non pas peut-être personnellement plus grand, mais du moins plus dans le vrai que Bossuet, Fénelon, Pascal, Leibniz, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin; que tout le sombre moyen âge, que le royal et dévot XVII* siècle, que tout le siècle fanatique des Pères, que toute la fabuleuse et radoteuse antiquité. Qui, tout cela paraît moins lumineux qu'une
rnxûe de nos pensées, et, tout considéré, en présence de la lumière naissante dans notre tête juvénile, on s'écrie : Ce que je vois , nul ne Fa vu ; il y a du nouveau sous le soleil.
Ces inexplicables excès d'aveuglement sont, disje, beaucoup plus répandus qu'on ne croit; la plupart des jeunes hommes non chrétiens, et non pas seulement ceux qui pensent, mais ceux-là même qui ne vivent que de lumière empruntée, c'est-àdiro que de mots et du peu de lumière nécessairement attachée aux mots, des enfants qui n'ont jamais pensé, qui peut-être ne penseront jamais, sont dans le même orgueil.
Qu'est-ce que ce fait formidable, si commun parmi nous, d'un écolier qui, l'âge venu, sous l'iiirtuence de la puberté physique, et par suite de ce phénomène nouveau et de ses misères, déclare tout J^ coup qu*il n'est plus ni catholique, ni chrétien et qu*il ne croit plus même en Dieu ? Quiconque s\^t CHXupé des enfants et a reçu leurs inlinu^ et sinctnvs confidences, connaît ces choses. tVt eniaut donc déclare cela; pour lui, maîtres, l^ivnts, K^Iis^H^t tradition, grands hommes, grands auteurs et grands siècles, toutes ces autorités sont nulles et non -avenues • tout cela n*est pour lui qm* uiensinu^^» si>ttis<** hyinx-risie, superstilioo.
LES DEUX FOITEHS. 21
ténèbres ; lui seul sait à quoi s'en tenir, et il s'y tient * .
A ce compte, et en ce sens, que d'hommes demeurent écoliers toute leur vie ! N'est-ce pas là l'état, aujourd'hui en Europe, de la majorité des hommes qui ont appris à lire, et même d'un grand nombre de ceux qui gouvernent le monde par leur plume, leur importance ou leur richesse ?
Voilà les faits.
Il est donc vrai que le sens intérieur de nousmêmes nous tient dans la même illusion que le sens extérieur. On croit ceci : que le monde est une sphère dont nous sommes à la fois le centre et le rayon. Mais la raison nous a été donnée précisément pour redresser les illusions des sens. Tous les hommes, après quelques années d'enfance, corrigent l'illusion dans les sens extérieurs, mais presque aucun n'applique la nécessaire et raisonnable correction aux illusions du sens interne. Nous sommes dans un égoïsme intérieur prodigieux, monstrueux, risible. Nous nous voyons nous-mêmes à l'exclusion des autres, et nous nous aimons nousmêmes contre tous. Nous sommes tous « ces esprits
^ Les dix lignes qui précèdent sont empruntées à notre SophiS' tique contemporaine, i
n irs %mii foteks
^ hroit%^ Afmi nou% avons déjà parlé, qui Toîent ^ éiuêf 4\iê$f% Un$r% fMdiU^ pensées et ne voient rien ^ Amt% ('à4U% d'aiJtrui ; esprits à courte vue, esprits 0 fht Umi*lmtHy qui, de prés, voient ce qiiî est obs- » i'iirf i*l nc5 Voic?nt pas de loin ce qui est lumi-
Nom naiMons ainsi. « C'est une manifeste intf jimllnw)u nous sommes nés, dit Pascal... Cepenu drnit. luillr^ atitro religion que la chrétientie n'a « r(lu«r(|U('i (\\My vv fût un péché , ni que nous y « fnMHlotm.urs, ni quo nous fussions obligés d'y ré- « nUHm'i ni n'a ponsé à nous en donner les re-
NvmA v^HUHiîi do dtVriix^ siurtout Tégoïsine de V pviK I\m^\uhK r^lhus de la Imuière. Décrivons r^^vuxUH'^ d^^ 55\HiJ5^ H ^îîstHu^uaUté* l*abus du feu.
W Cv^i X v^ui vKhI vlouiKT au cvvur de rhonuxie ^^ UKH^W'UKHXts^ À :î^ wJou^;^ $ji.Ht elau. à ses met»bix^ Kntr ^^JkWx s\ sskH^ s;jtit^ U tVwHKlîté et ix pater-
ls^*^'Uv\ tu îu UvUsi'W ui vO. do>t:uat::ou euden; —
car on sait ce qu'il peut quand il ^e répand, non ce qu'il peut quand il est contenu — ce feu, qui n'est pas seulement corporel, qui tient au cœur, qui est mêlé d'amour, ce feu, qu'en fais,ons-nous ?
Avant l'âge, avant que la puberté des sens, antérieure à celle de l'esprit, ne le rende manifeste en nous de latent qu'il [était, et ne lui donne sa destination légitinie, un égoïsme pervers et une cupidité prématurée, dans la plupart des hommes, en découvre les rett^ites cachées j et en provoque, malgré la nature, les formidables et foudroyantes
explosions.
Virgile disait^ en pariant des premiers jours du
monde et de la création naissante : « Les créatures,
« tendres encore, eussent - elles pu supporter ce
a labeur ? »
Nec res hune tenerae possent perferre laborem ;
que dire de l'homme naissant , et de ses tendres organes, livrés à ce feu dévorant ?
Il faut dire de ces irréparables combustions ce qui est écrit au livre de Job : « Ce feu-là consume « tout, et brûle la vie dans tous $es germes et dans <c toutes ses racines * . » .
* Ignis est usque ad internecionem devorans, et omnia eradicans genimina. Job. xxxi, 12,
2k LES DEUX FOYERS.
Voilà Tusage que Tégoïsme des sens fait de ce feu, avant le temps. Le temps venu, voici ce qu'il en fait.:
La puberté, d'ordinaire artificiellement provoquée, survient, et rend continue, débordante et dominatrice, la flamme d'abord intermittente : les forces nouvelles, données par la nature, sont dévorées comme les anciennes, et le corps entier n'est bientôt qu'un holocauste au feu d'enfer.
L'égoïsme et la perversité des sens, qui veulent jouir, dévorent ainsi l'homme tout entier dans son germe et sa fleur. Tout le feu à venir, toute la force future, sort avec violence en brûlant. Le feu parti, et ses ressources dévorées, il ne reste que cendres. Le cœur, c'est-à-dire le principe de la vie, dans tous les sens du mot, cf le cœur n'est plus que cendre, » selon la forte expression biblique (Cinis est enim cor ejus *). I^es ressources de l'amour élevé, les poésies de l'adolescence, prêtes à éclore, les enthousiasmes de la jeunesse, le sens de l'infini, les forces futures de la raison virile, et la sagesse promise à l'automne de la vie, tout est perdu d'avance. Une maturité vide, pleine de vieillesse prématurée, une longue, stérile, infirme décrépitude,
• Sap. XV, 10.
est déjà posée en principe dans l'âme et dans le corps brûlé de cet adolescent. Les sens déjà sont affaiblis , comme chez le vieillard épuisé ; les organes les plus délicats et l'instrument de la pensée, ravagés, durcis et flétris dans l'égoïsme furieux des sens. Cet homme s'est suicidé.
Mais de toutes les forces détruites par ce suicide égoïstique , qui ne sait que l'amour , l'amitié , la charité et la pitié sont les premières anéanties , et que les hommes ne sont pas plus isolés par l'orgueil que par la sensualité I '
Oui , c'est ainsi que sous le poids de l'égoïsme inné, l'immense majorité des hommes venant en ce monde , sont perdus , détruits , annulés et foulés aux pieds par le vice, avant la fin de l'adolescence : toute leur noblesse est enlevée, toute leur beauté flétrie : toute possibilité de grandeur, de génie, d'héroïsme et de sainteté, est perdue. Le monde n'a déjà plus rien à attendre de ces survenants, ni secours, ni gloire, ni progrès, ni lumière ; ils languiront chétifs , chagrins d'esprit et de corps , dans la servile et basse condition qu'ils se font; ils soufy friront , travailleront sans fruit jusqu'à la mort , sans autre fruit du moins que de se concilier, peutêtre , à la fin , par un peu de bonne volonté , la pitié de Dieu, pour entrer dans une autre vie.
26 LÈS DEUX FdYEftS.
Ainsi, presque tous les hommes , par Tégoïsme pervei^ des sens, se séparent librement, dès leurs premières années, de la vie pleine, comme bientôt ils Se tront séparer, par l'égoïsme de l'cjsprit, de là lumière universelle, se séparant d'ailleurs j et s'éloignant aussi les uns des autres, à mesure qu'ils s'éloignent de là lumière et de la vie.
Mais certes tout n'est pas dit sur Tépouvaiitable puissance d'homicide du sens pervers livré au feu hiauvais.
Sans parler des poisons mortels qlîe la nature inêle à ces joies coupables, comme châtiment ou comme menace; sans parler de ces contagions vénéneuses et de leurs traces indélébiles, transniissibles par hérédité ; sans parler de ce lépreux de là débauche, qui reste marqué de ses plaies vives, ou de ses cicatrices toujours terribles, et qui, avec là perfide impudence de l'égoïsme, les apporte, en dot sécrète , à sa virginale fiancée , et en héritage imprévu à ses fils ; sans parler de tous ces accidents extrêmes , et de toutes ces complications étranges du \ice et de ses châtiments ; voyons le spectacle ordinaire que nous présente le travail même de la génération dans toute l'humanité : mystère d'iniquité répandu sur la face du globe, horrible fermentation dont on nepeut pas dire, s'il en sort la mortou la vie.
LBS BfitJX FOYERS. Îl
La liibrt j je l'en vois bîeti Sortir. Je vois partoitt, sauf de rares fexfceptions, le but de la vie oublié^ \à nature insultée, des millions de germes broyés comme par la dent des bétes; Thomi^cide à tous les degrés; depuis la vi^ refusée, jusqu'à la vie arrachée dans son germe et son pr^tuier commencement, par une abominable opération qui a son nom dans toutes les langues, et nou pas seulement chez le nègre abruti^ comme le disait M. de Maistre. Puis je vois ces continuels massacres de nouveaunés , 'pratiqués dans tout l'Orient et ailleurs , et moins d'hommes naissants conservés, que d'hotiimes naissants jetés à la voirie, aux bétes, aux fleuves et aux torrents.
Ainsi, je vois bien, en e£fet, sortir la mort de cette fermentation putride.
Sous un autre rapport, je vois encore les hoitimes continuant à s'y éteindre et à s'y épuiser, pendant tout l'âge viril : se plongeant dans la crîminelle volupté sans rdâche, sans ces intermittences que la nature apprend aux animaux, que la nature et la raisoti indiquent aux hommes : je les vois mourir par là chaque jour, au lieu de grandir dans la vie; je les vois, après l'âge fixé par la nature, continuer sous l'entraînement de régoïsme sensuel, et feindre de transmettre la vie qu'ils ont tant de
fois refusée. Je les vois s'attacher à la chair et au sang , se coller à la terre par le ventre , jusqu'à l'heure du départ, jusqu'au moment de se lever de terre et de paraître devant Dieu. Ils n'ont pas pris le temps de vivre avant de mourir.
Je vois donc bien sortir la mort de cette fermentation, presque partout, presque toujours, et la vie seulement par exception, par accident.
Et encore ! regardons de près la vie qui sort delà.
Examinons ce petit nombre des élus de la gênératiqn : voyons la vie telle qu'elle leur est donnée» Lorsqu'elle n'est pas directement empoisonnée dans sa source par la transmission d'un venin saisissable, je la vois commencer fiévreuse, chétive, ulcérée, grosse des excès qui vont la perdre, ou incapable de traverser la première chute des feuilles. Je vois la moitié des naissances retomber dans la mort, avant qu'aucune lumière, aucune parole, aucun aniour ait atteint ces germes humains , ou qu'aucun acte libre en soit sorti : et ceux qui échapperont à tous ces filets de la mort, sont lancés dans le sens de la mort par l'esprit même et la tendance qui préside à leur conception ; ils sont suivis et surexcités, dans le même sens, pendant leur long sommeil, dans leur premier berceau, par la per-
versité sensuelle qui les couve ; précipités , enfin , par toutes les impulsions originelles dans la voie maladive d'avidité mortelle qui cherche le feu avant le temps , et qui en abuse en tout temps , et perd la vie en le cherchant.
Telle est la puissance d'homicide de l'égoïsme sensuel. C'est ainsi que, par égoïsme, les générations successives se transmettent la mort, mêlée à la vie que Dieu donne.
Un mot encore sur le suicide moral et intellectuel pratiqué par le sens pervers. Il est encore parmi nous des hommes, de prétendus savants, qui nient le danger corporel du feu ! Nous leur répondons dans ces pages. Quant au fait de suicide moral, voici ce qu'on en a pu dire : « La manière de juger du ce siècle, en ce point, comme sur tant d'autres, a tient à une sorte d'indifférence qui en use d'ail- « leurs , selon son plaisir, à un mépris tolérant , a qui se satisfait et ferme les yeux. Les matérialistes <c (et de nos jours la plupart des hommes le sont rt du moins en partie) envisagent le fait de vo- « lupté comme indépendant presque du reste de la .« conduite, comme agissant simplement dans Tor- (c dre animal, par* fatigue, ou excitation ; les plus « physiologistes vous parleront même d'une réac- « tion réputée avantageuse au cerveau. Les pères,
^ us ESL\ FOIUSl
T frères aines et tiiteurs. dans» Les ccoâ^ils qu'ils <r rionrwînt a ce propo*^ en fijiit coiiiiiiLLD*^aieDl , « une a&ûre d Lrzierie. d dcccomie. de re^mLàrité. «r n j a^ dan» tout cecL un ooLii protbcti du coté
c le p{îi:i esîsenti*:rl et le plus deiiiiat Si nous
«r entrons dstos la sphère \îve et spirituelle j dans c celle des ûiées, la^ tout coatre^HX^up est un dé- «r sordre^ toute deperdltioa une detradeace. A ce ff point de rue, qiii dira coEuLîen dans une grande tr Tdle, à de certaines heures du soir et de la nuit, «( il se tarit de trésors de génie, de belles et bien£iiu santés œuvres, de larmes d^attendrissement, de « velléités fécondes détournés ainsi avant de naître, u tués en essence, jetés au y&ïI dans une prodig;^ « lité insensée ! Tel qui était né capable d*un mo- « nument grandiose coupera, chaque soir, à plai- « Sir, sa pensée , et ne lancera au monde que des « fragments. Tel en qui une création subUme de « r<;sprit allait éclore, sous une continence sévère, u manquera Fheure, le passage de l'astre, 1^ moa ment enflamipé qui ne se rencontrera plus. Tel « disposé par la nature à la bonté, à Faumône et ^ k nue charmante tendresse, deviendra lâche, « inerte ou même dur. Ce caractère qui était près
a do la constance restera dissipé et volage Ce
« qu'il y a de plus subtil et de plus vivant dans la
(( matière, ainsi jeté, tiré à mauvaise fin, et n'étant « plus là en nous, comme la riç]ie étincelle divine, « pour courir^ pour remonter eq tous sens et se c( transformer, cette âme du sang, dont il est parlé « dans l'Écriture, en s'en allant, altère l'homme et « l'appauvritdans sa virtualitésecrète, le frappe dans <c sps sources supérieures et reculées. Voies inso^T « dables de la justice. Solidarité de tout notre être I c( Mystère qui est celui de la vie et de la mort • . » Et non-seulement le mortel égoïsme du sens pervers domine l'humî^nité ; iiiais quoique ses lamentables conséquences soient sous nos yeux j quoiqu'on en voie sortir la mort partouf sensée, l'abâtardissepient manifeste- du genre |iun^ain ; quoiqu'on nomme ^t décrive les maladies et les infirmités qui en résultjept directement; que l'on cite et raconte les crimes, les violence^ et les ruir nés qui puljulent eq tout temps de cette racine immonde : pourtant cçÇ abus impur de la vie, par égoïsme , n'e^t pas seulement accepté , majs il est encore provoqué librement , encouragé avec sourire et avec joie, cultivé, recherché , adoré par 1^ masse des hommes , depuis le coipniencement du monde jusqu'à présent,
* Saiqto-Beuve.
32 LES DEUX FOTER&
L'antiquité l'adorait formellement. Des temples, des chants sacrés, tout un culte secret, tout un culte public, honoraient Priape et Vénus impudique. Non-seulement dans les théâtres, mais encore dans les temples, le spectacle de la débauche en action^ présenté avec art, était offert aux hommes, pour réveiller leurs sens éteints, s'ils languissaient et cherchaient du repos.
Je l'ai vu de mes yeux , dit saint Augustin , j'ai vu pratiquer dans les temples, les dernières
infamies. « An te ipsum tamen delabrum
« ludos intentissimi spectabamus : Cuncta
(( obscœnitatis implebantur officia Exhibeba-
« tur quod de templo domum matrona doctior « reportaret. NonnuUae pudentiores avertebant « faciem ab impuris motibus scenicorum, et a artem flagitii furtiva intentione discebant. Ho- « minibus namque verecundabantur , ne aude- « rent impudicos gestus ore libero cernere ; sed « multo minus audebant sacra ejus quam ve- (( nerabantur, casto corde damnare. Hoc tamen « palam discendum praebebatur in templo , ad « quod perpetrandum tamen secretum quaerebatur (c in domo
<c Itec oculis et auribus publicis civitas tota dis- « cebat, haec commissa numinibus placere cerne-
« bal, et ideo non solum illis exhibenda, sed sibi cr quoqiie imitanda credebat * . »
Non-seulement dans l'antiquité, mais parmi nous au sein du christianisme, qu'est-ce que provoquent nos théâtres, nos arts, la plus grande partie de nos livres? De quoi parlent les hommes, à quoi pensent-ils? « De quoi s'entretient la jeunesse, dit a Bossuet; de quoi s'occupe notre jeunesse dans « cet âge où l'on se fait un opprobre de la pudeur? « que regrettent les vieillards, lorsqu'ils déplorent « leurs ans écoulés; et qu'est-ce qu'ils souhaitent a continuellement de rappeler , s'ils pouvaient , a avec leur jeunesse , si ce n'est les plaisii^ des a sens ? »
Les hommes, sur ce sujet, ont tellement encore des yeux pour ne pas voir, ou plutôt, lors même qu'ils voient tout , ils vivent encore , en si grand nombre , de leur pleine et entière volonté , dans l'égoïsme sensuel et ses ignominies, que la société, même la plus civilisée, n'ose pas encore proscrire le crime d'excitation publique au désordre des sens. On sait que ces excitations tuent plus d'hommes, corporellement et moralement, qu'aucun fléau, qu'aucun poison; on proscrit pourtant le
* Cité de Dieu, liv. II, chap. xxvi et xxvii.
poison d'où peut sortir quelque rare accident ; on n'ose pas toucher l'art païen, le théâtre impudique, les lettres corruptrices qui surexcitent l'impure fermentation d'où ruissellent la dépravation et la mort sur la suite des générations. On laisse passer et circuler la mort, sous prétexte de liberté \ La loi ne s'arme pas, la société ne se soidève pas, l'instinct sacré de la paternité n'inspire pas tous les pères I On ne voit pas que le premier devoir des peuples qui veulent vivre et grandir, est d'arrêter ce torrent de mort, pour que les hommes deviennent plus beaux, plus forts, plus sains, plus calmes, plus courageux, plus intelligents et plus sages ; pour que la grandeur d'âme, c'est-à-dire le génie, l'héroïsme, la sainteté, puissent apporter au monde leurs fruits.. Non, les peuples acceptent encore, tolèrent encore le culte du mal. et de la mort. On adore encore les faux dieux , les dieux de l'homicide , Mars et Vénus, c'est-à-dire les divinités infernales qui perdent l'humanité, qui détruisent et brûlent dans son g(^rmc toute espérance de régénération et de progrès.
Aveugles et coupables qui ne voient pas que la vieille société païenne a péri dans la honte , dans des flots de sang et de larmes, parce que, déployant son principe, elle en est venue au spectacle, et à
renseignement public du meurtre et de la Juxure, au nom de Fétat et de la religion ; pratiquant ces deux crimes fondamentaux par édits des pontifes et des empereurs, et par voie d'admini»tra4op publique !
Aveugles et coupables qui ne voient pas que la civilisation moderne repose sur une révolution religieuse radicajie, sur le contraire de Tégoïsme, c'est-à-dire sur le sacriâce ; divine vérité religieuse qui proscrit comme sataniqy,e ce qu'on adorait comme divin ; qui a forcé l'état, après un com!bat de trois siècles, à cesser le spectacle, le culte, l'enseignement public du meurtre et de la débauche !
Aveugles et coupables qui ne voient pas que, si, malgré cet immense progrès , la société moderne languit, et tourne sans avancer, c'est parce qu'elle est livrée à deux forces contraires, d'une part le vice perpétuellement excité, de l'autre la religion qui proscrit et condamne absolument ce que les mœurs publiques et l'opinion, les spectacles, les lettres , les arts provoquent , sous la tolérance de la loi, et souvent avec son appui 1
Aveugles et coupables qui attendent un progrès du monde et une transformation sociale, et ne
voient pas que ce progrès est éternellemeat impos-
sible ou qu'il est à cette condition inespérée : proscription par les mœurs publiques, l'opinion, les lettres, les arts, du culte de Vénus criminelle !
La société a enseigné ce culte d'accord avec la religion, c'était la mort.
La société a cessé cet enseignement, mais elle l'a toléré, malgré la religion : c'est la lutte entre h vie et la mort, lutte à laquelle nous assistons.
Que la société tout entière le proscrive, et ce sera la vie, autant du moins que la vie peut régner sur cette terre.
Les terribles vérités qui précèdent sont- elles assez certaines et assez saisissantes ? Est-il vrai que, par sa pente innée, l'âme se divise en deux foyers mauvais, dont l'un peut s'appeler l'abus de la lumière, l'orgueil ; l'autre, l'abus du feu, la sensualité? Est-il vrai que cette double force de décomposition morale et intellectuelle est, sur cette terre, le principe de la mort, de la douleur, des larmes et de l'avortement de tous les divins germes que l'âme de l'homme pourrait développer?
Nous le disions en commençant cette partie de nos méditations sur l'âme : « IjCS âmes sont mortes
« ou endormies, et tout gémit, tout souffre, parce « que les âmes sont mortes, et ne se forment point « à la vivante et vivifiante image de Dieu. » Nous ajoutions : « La véritable consolation ne vient qu'aa près la connaissance et le vif sentiment du mal. » Quiconque a bien voulu méditer avec nous ce qui précède, doit maintenant, ce semble, bien connaître et sentir le mal.
Oui , les âmes sont mortes ou endormies ; elles ne se développent point à la vivante et vivifiante image de Dieu. Il n'y a pas, sur notre terre, assez de force, de constance, de courage ; pas assez de sagesse, d'intelligence, de science; pas assez de bonté ni d'amour, parce que l'âme détruit sa lumière par l'orgueil , ruine son feu par sensualité , et se dessèche jusque dans sa racine par ces deux formes de l'égoïsme. L'orgueil ruine les intelligences ; la sensualité détruit les corps, éteint les cœurs ; l'égoïsme sépare tous les hommes les uns des autres et de Dieu ; le faisceau de la famille humaine est brisé, comme chaque âme elle-même est brisée, et c'est vraiment la mort qui règne sur ces multitudes. La mort en arrête la plus grande partie à l'entrée de la vie. Le plus grand nombre des créatures humaines apparaît en ce monde pour quelques heures, et disparaît avant d'avoir aperçu
38 LES DÉCX FOYERS.
la nature et la face de rhumanité ; et la plus grande partie de ce qui reste encore, quelle 'que soit sa durée sur terré, n'arrive pas au réel développement de la raison et de la liberté. Un fantôme de raison et un fantôme de liberté remplacent les forces vives et magnifiques que l'âme devait produire et que Dieu veut donner. Au milieu de tous ces fantômes, où est rhomme ? Où est le rôi du mondé ? Où est celui que Dieu charge de gouverner la terre et d'y établir la justice ? Où est celui que Dieu destine à faire, de ce monde qui passe, un marchepied du ciel, un commencement de la vie stable ? Où est celui qui travaille vraiment à réveiller ou à guérir son âtné , à guérir d'autres âmeà , à consoler la terre ? Voilà là éause de lïos douleurs ; les âmes sont mortel et ne vivifient pas a^sez leur corps, ni lé monde, ni la société humaine, ni tout le couri de la vie présente. Lésâmes meurent trop, les corps aussi, et tout languit et meurt avec les âmes.
Comment donc vous consolerai-je ? Vous consolerai-je en disant que cette vie cependant renferme encore beaucoup de biens , et le germe de beaucoup d'autres? Cela est vrai; mais ce n'est pas ainsi que nous vaincrons nôtre tristesse. Je veux vous consoler en vous pafla'ùt de la conscience, du sacrifice , puis de la mort. Nous verrons quelles
consolations découlent du sacrifice, et quelles consolations promet la mort. Et dans ces grandes et austères recherches , nous trouverons la véritable connaissance de Tâme et de sa destinée.