‹ Philosophie. De la Connaissance de l'ÂmeChapitre 29 sur 33 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

lÉPILOGUE.

C'était le soir d'un joUf de fét6. J'étais seul, dans ma chambre haute , sur l'un des points les plus élevés de Paris. J'attendais, depuis plusieurs heures, celui qu'ici je nomme mon maître. Or il semble , quand on se recueille lorsque les autres se dissipent , que les rayons de vérité délaissés par tant d'âmes se recueillent aussi vers nous. Je croyais l'éprouver ; et , lorsque vint mon maître , j'étais mieux préparé que jamais à l'entendre.

Mon maître est le seul homme vraiment profond et pleinement savant que je connaisse. Il sait tout ce qu'ont su les siècles précédents, tout ce que sait le nôtre ; et il voit au delà. C'est le seul homme avec qui j'ose parler comme je pense, certain d'être compris et certain d'être instruit.

Le soleil d'une fiplendide journée ft'était lentement abaissé sous l'horizon. Depuiâ deux heures mes yeux voyaient s'effacer péu à peu la flamme ardente de l'occident, et se réduire la ceinture d'or qui succède à la flamme, et puis pâlir la ligne blanche et claire qui remplace l'or^ et survenir enfin l'obscurité qui , pendant un instant , semble vouloir remplacer tout. Mais quand mon maître vint, les étoiles commençaient à paraître diins un ciel absolument put*; et elleê arrivaient une à une , comme des hommes dans une assemblée.

Nous regardions, avec admiration et avec émotion, se former l'assemblée des étoiles, et nous entendions en même temps au loin, avec encore plus d'émotion^ le grand et vague murmure du peuple, le souffle de cette assemblée d'âmes, de ce peuple d'étoiles raisonnables, aimantes et libres! L'immensité de leurs douleurs , l'immensité dé. leurs espérances, et l'incessante action de la mort dans cette foule, et l'immuable sérénité du ciel c)ui regardait la foule^ tout ce spectacle, visible et invisible, nous avait réveillé le cœur. Les larmes intérieures ruisselaient, roulant dans leurs torrents féconds d'innombrables germes d'idées.

Que deviendront- ils tous, dis-je enfin à ttiott

maître ? Comment me ferez-vous compreodre» en toute clarté , que Dieu les voit j et les attend , et les développe, et veut en faire un immuable ciel, plein de sérénité, de lumière et d'amour, où tout ce que l'on a rêvé sera 1

C'est ce que mon cœur veut absolument. Mais pouvez* vous donner à mon esprit la certitude intuitive que les volontés du cœur aboutissent?

LâB MAITRE. Nous ue sommes pas encore dans l'âge de la lumière et de la claire démonstration. Cet âge pourtant approche, et il y a, dans beaucoup d'âmes, le besoin de la vérité. J'aurais voulu mener ce siècle à cette lumière ; mais les esprits sont encore bien partiels , bion i^lés entre eux , bien séparés de l'âme et de la foi. Les hommes, d'ailleurs, sont encore loin de la sagesse pratique, indispensable condition de la lumière !

Pour avancer dans la vraie science, il faudrait jouir plus souvent de cette limpide conductibilité d'âme, où je vois que vous êtes maintenant : état vrai, où les facultés sont unies, et où les impressions pénètrent jusqu'où elles doivent.

N'avez- vous jamais constaté ce qui suit : Lorsque l'pn est dans cet état lucide, en présence de la création de Dieu, naturellement trois idées viennent : on. voit une chose, et l'on en conçoit trois. On voit

la terre, et l'on conçoit la terre, le ciel et Dieu.

Le disciple. Cela m'est souvent arrivé. Mais je n'ai pas assez suivi cette impression. J'ai voulu quelquefois la décrire , mais je n'ai pu. Éclairezmoi donc sur ce point.

Le MAITRE. La terre, c'est ce qui est et passe, ce (Jùi marche et circule pour arriver. Mais le ciel, c'est ce qui doit être, ce qui sera, ce à quoi tend la terre. Dieu est le créateur du ciel et de la terre, le principe et la fin du mouvement. Or si vous regardez profondément le monde, bientôt vous apercevez Dieu, et vous pensez au ciel.

Le disciple. Cela est vrai. Si je regarde le monde et l'homme, quand mon âme sent et voit, je suis à la fois plein de joie, d'admiration, et de regret. J'admire , mais je veux autre chose. Je veux que ce beau monde et toutes ces belles choses aboutissent, soient délivrées du mal et de l'obstacle, et deviennent stables et parfaites. Je veux que les idées, et les sentiments commencés s'accomplissent ! Je veux le ciel.

Mais quelle est donc la source de ces commencements, qui sont la terre, quelle est la force qui les pousse, les développe et les élève ? Quelle est la cause de leur beauté présente, et de leur perfection possible, et de leur translation de l'imparfaite mo-

i!i58 ÉPILOGUB.

bilité à la perfection stable, si ce n'est Dieu, parfait actuellement et infiniment ?.

Oui, de bonne foi, ayant tout raisonnement dis* curslfi ôti sent cela^ si^ par logique âbstmite, on. ne mutUe pas les données de la vie. On TOit k terre, le ciel et Dieu.

Lb Uaiékè. Telles sont dond les trois diosea qne^ dâits une âme vivante, sous les influences que Dieu dônne^ la laifton Cx>nçoit aussitôt.

J'en eonclus, en toute certitude, ce que votre cœur veut, savoir t qu'au-dessus de ces multitudes qui passent et se remuent^ au^lessus de cette foule d'étoiles intelligentes et libres, inais informes encore et voilées , Dieu regarde et opère pour tirer de cette masse un immuable ciel, plein de sérénité, où tout ce que l'on a rêvé sera. Et pourquoi? Parce que cette tendance de la raison vivante, et cette prière de l'âme , tout cela n'est que l'efiFet même de oe regard, de cet attrait, de celte opéra» tiod de Dieu«

Le disciple. Je n'en doute point. Et je vois qtié ceux qui en doutent ignorant, comme s'exprime saint Thomas, la force de la raison. Mais, il faut l'Avouer aussi, tous ces élans de l'âme et de la raison sont arrêtés et comprimés par le spectacle de la mort.

ÉPILOGUBi ftSO

Le ntAimfi. Ce itrait le conttaire ^ si l'on savait ce qu'efet la moH;.

La mort est prédséiMnl la grande force qui fait

{MMer dé la tepre au del^ (i'èit«>a'^dire de Tétat de

la Tîe mobile I opaque ^ informe ^ à rétat nouteatt

qu'on âttendi

Lamortest le procédé principal delà viëi Gequ'on

appelle la vie est le procédé qui dévdoppe la donnée

présente. Lhmort apporte les données nouvelles.

Lb mscuptiE. Je comprends^ Ce sont deux procédés vivants^ dont les deux procédés logiques sont le calque. Le procédé logique à'idéntUéf qui déve^ loppe ce que Ton tient^ correspond à la vie ) celui de transcendariGe^ qui élève à de plus hauts prin" cipesy correspond 4 la mort.

Il y a,, de la vie par la mort^ une transcendance à une. vie nouvelle et plus graude. C'eét ce que montre^ par analogie, dans le sein de la terre^ la succession des espèces qui meurent, et que rem« placent des espèces plus par&ites.

. Oui| la mort est le procédé prinôipal de la vie : son procédé de transcendancci Elle est l'opération quiy si elle n'est pas misérablement faite à contre* sens^ ttansporte en Dieu^ et réalise cette étonnante parole i « Sortir de soi pour entrer dans l'infini c( de Dieu. »

&«o épujogdjs.

Le MAITRE. Fort bien. La mort donc est le procédé suprême de la vie, puisqu'elle met l'âme en Dieu.. Elle anéantit la distance, la difiEërmce de son état réel et de son état idéal. Eo un sens, elle pousse la vie du fini à l'infini, non en ce sens que notre vie créée puisse jamais devenir infinie, mais en ce sens qu'elle la réunit à la source infinie, qui la rend stable, étemelle et pleine.

De sorte que l'afireuse dissolution dit corps, et cette disparition de l'homme entier, <pi'on appdle mort, c'est l'anéantissement de l'obstade <pii séparait la vie réelle de l'idéal en Dieu.

Et oommmt ne serait-ce pas la vraiment le grand procédé de la vie? La vie , dans son progrès , procède comme la logique, comme la géométrie, comme toute recherche de vérité, comme la morale, comme Dieu lui-même, quand il veut faire passer rhumanité de la terre jusqu'au cid.

La mort, comprenea-le donc, la mort n'est plus celle incompréhensible ennemie^ cet épouvantable fiuDilone (|ue vment les sens. La mort, hien traversée, est dans la vie réelle de l'homme ce qu'est, dans la vie de son inlell^jence et de sa volonté, la vraie médiode logique, la vraie médiode morale, et ce qu'est, dans la vie du monde^ la vraie reli-

gion^ et Topération de rHomme-Dieu qui unit le ciel à la terre.

Le disciple. Oui , voilà bien la logique de la mort. Cela est beau. Mais, vous le dirai-je, ô mon maître, depuis quelques années déjà, la logique, dont je comprends d'ailleurs mieux que jamais la certitude, la logique, dis-je, me paraît creuse ? Aujourd'hui, quand on me parle logique et science, je suis toujoiirs tenté de dire : Parlons d'amour, le reste est ennuyeux.

Le MAITRE. Je vous loue de ce grand progrès. Il y a bien longtemps que je travaille à vous y amener. Vous avez toujours eu de l'amour et de la pitié, mais vous aviez une enveloppe scientifique, qui n'était pas assez transfigurée, pas assez péné«> trée de larmes, pas assez animée, dans le détail, par le mouvement du cœur.

Le disciple. Il me semble aujourd'hui que je n'ai plus qu'une seule idée, ou, pour mieux dire, un faisceau d'idées, enveloppées dans un seul sentiment, la pitié : pitié profonde, tendre, amoureuse à la vue de l'état des âmes et des souffrances du genre humain. Sans cesse, je vois ce que sont les

A62 ÉPIL06DE.

âmes , et ce qu'elles pourraient être , si elles sa* vaienty si elles voulaient ; et je vis dans un empres^ sèment et un travail continuel, cherchant toujours comment on pourrait parvenir à verser la lumière dans ces ténèbres, la force dans ces langueurs.

Le MAITRE. Je le sais. Je connais vMre but, et vous Mvet si je l'approuve. £h bien, il vous reste maintenant à savoir éviter deux écudls : la con<« fiance naïve, et le découragem^it.

Le disciple. J'ai comm^cé par 1^ premier. J'ai vécu, pendant up quart de siècle, dans une con-i fiance sans bornes. Aujourd'hui, j'arrive à l'autre écueil. Je ne sais plus s'il ne faut pas se taire, et cesser tout effort^ et laisser survenir d'elle«méme une autre époque du monde. Celle*<ei n'est pas ca* pable de science, ni de raison pratique. Je comipence à douter qu'une puissante effusion de justice et de vérité puisse être donnée à ce siècle.

Le MAims. Ce que vous dites est' presque vrai. Il est certain que l'humanité, sur cette terre, est encore bien informe. La vie de l'âme dans lé corps est toujours la vie dominante. Ia vie de l'âme dans l'âme, et celle de l'âme ep Dieu^ ne sont encore

qu'en germe. L'âge de la vie de l'âme dans l'âme, l'âge humain véritable, surviendra-t*il bientôt? Gela dépend de l'élan des esprits, de la vigueur des

volontés sous la lumière qui les inonde. Mais ne vous découragez pas. Qui sait? Travaillez à F avancement du royaume de Dieu, jusqu'à la mort, et avec une confiance croissante.

Le disciple. Bon maître, je ne suis pas découragé, J'ai eu des tentations, mais n'y ai pas cédé. Je persiste. Mais, je vous le demande, que &ut^il dire, et que faut-il faire?

Lb Witee. Tout est renfermé dans ces mots : ce Si le grain de froment ne meurt pas, il reste seul. <f S'il meurt, il porte beaucoup de fruits. »

Le disciple. Sans doute ; mais dites-moi bien comment vous l'entendes.

Le MàiTRE. Le genre humain n'en est encore qu'à l'union des &mes par les corps. Cette union multiplie les hommes. Mais si les esprits et lei cœurp savaient s'unir en Dieu, ils multiplieraient les enfants de Dieu ! Aves&-vous jamais rencontré un seul esprit avec lequel le vôtre n'ait fait qu'un ?

Le disciple. Pas tout à fait. Pourtant ce n'est pas faute de l'avoir désiré : ce n'est pas non pliis faute d'aimer. Que d'espérances j'ai portées dans mon cœur I Mais jamais elles n'ont abouti. Eh bien , malgré cela, j'espère encore. Il me semble que mon esprit est lisible, et que je saurais lire dans un es* prit qui le voudrait. Du reste, si j'étais certain que

&6/i EPILOGUE.

jamais sur cette terre je n^entrerai dans une autre âme, de manière à la voir et à la. sentir comme la mienne, je crois qup je commencerais à ne plus avoir d'espérance que dans la mort.

Le MAITRE. Vous l'avez dit. U n!y a pour cela d'espérance que dans la mort. Mais n'oubliez point que la mort n'est pas seulement l'instant dernier qui nous ôte à la terre. La mort, comme nous l'entendons, vous et moi, est applicable et praticable dès cette vie.

Le msciPLE. Oui. Mais nous n'avons pas le courage de mourir.

Le MAITRE. C'est bien. à tort. Car en tout cas la mort vous tient. Quoi qu'on £aisse on mourra demain. Qu'avez- vous donc à perdre ? Pourquoi ne pas employer la mort à glorifier la vie, à dilater et traverser, dès ce monde, cette courte vie au ddà de sa limite présente? Mais la crainte tient les hommes escla\'^es sous le joug du présent, resserrés dans les limites coonues, et diaigés de toutes les vieilles

La masse des hranmes, qui toHme le dos à la mort et qui fuit devant die, constitae le troupeau tie la mort, La mort est le pasteur, et le genre huttiain le troupieau. Plus oo tourne le dos, plus elle trap|K\ Hus on va vile, plus elle vous écrase

de fardeaux ! Mais que dire de celui qui* la regarde eu face et qui marche sur elle ! Comprenez bien ceci : L'homme qui marche au-devànt de la mort, marche en sens contraire de la mort. Cela est manifeste. iMa rencontre, c'est vrai; mais libre, mais éveillé, mais debout, mais en face. Il la traverse, elle passe, et lui aussi. Mais elle, qui est la force répulsive de Dieu, la force qui repousse le vide et le néant, le mensonge et le mal, elle emporte du corps et de l'âme qui se sont laissés traverser de part en part, elle emporte les obstacles à Dieu, ces obstacles, innés ou acquis, dont nous sommes pleins. Elle brise l'obstacle, et nous fait traverser la vie , au delà de sa limite présente. Nous passons de l'autre côté , dégagés , purifiés , baptisés dans notre être; nous entrons dans la sphère centrale d'attraction , dans la région de la vie croissante.

Le disciple. Voilà ce que j'ai souvent entrevu, mais jamais vu dans le détail. Je le vois mieux en ce moment. C'est bien ce que j'ai lu dans l'Évangile : a Qui consent à perdre la vie la trouve, et qui a prétend la conserver, la perd . »

Le MAITRE. Précisément. L'Évangile donne ici la loi même de la vie.

Cette loi est vraie, scientifiquement vraie pour la

Page 1