CHAPITRE V
LA TRAWSFORMATIOW (sUITe)
Mais revenons aux effets corporels de cette division des foyers. Nous l'avons xn^ dans ce que nous avons appelé les denx races maladives, il y a rupture de l'équilibre entre les forces. La force sensitive s'exalte, et la force moti'ice s'annide. IVIais que devient la vie générale pendant ce temps ?
La vie est dans le sang, ou le sang c'est la vie , flit la sainte Écriture d'accord avec la science ' .
Voyons donc comment les hommes traitent leur sang.
L'égoïsme des sens, Fégoïsme de l'homme entier
' Sangais eorum pro anima est. (Deut. xii, 23.) — Anima omnis carnis in sanguine est. (Levit. xvn, 4 4.)
fraîte d'une manière cruelle et le sang et le cœur, et le rhythme du cœur, et les soulèvements de laf poitrine.
La vie du corps, disons-nous, c'est le sang. C'esll le sang qui , par sa continuelle circulation , vivifie tout. Mais chaque ondée de sang sitôt qu'elle ai servi, cesse de pouvoir entretenir la vie. L'organe^ qui veut la conserver outre mesure, tout en recevant en même temps les impulsions nouvelles, entre en fièvre, en turgescence, irritation, inflammation et corruption. Il faut que l'ondée de sang vivant, devenu noir et mort par notre usage, revienne au cœur, et du cœur aux poumons, pour y puiser la vie nouvelle, pour être renouvelé par l'atmosphère qui donne la vre. Il faut que le sang se recueille avec autant d'empressement qu'il se répand. Il faut que les deux mouvements d'impulsion et de recueillement s'accomplissent avec harmonie, pour que la circulation de la vie soit calme et pleine.
Eh biçn , l'égoïsme a marqué sa trace jusque dans le mouvement du sang et les battements du cœur * . Le flux et l'impulsion se font naturellement
* M. Lordat, dans son parallèle ingénieux de la force vitale et de la force morale et int-ellectuelle , a trouvé dans la force vitale les traces de l'égoïsme.
avec vigueur et plénitude, mais le recueillement et le retour se font avec mollesse, avec réserve et avec un contre-courant que la science nomme reflux * . Ce reflux et ce contre-courant est le symbole étrange de Tégoïsme. C'est la signature matérielle de cet égoïsme instinctif, qui vit jusque dans notre sang, et qui donne à la masse du corps trop de force pour attirer et pour garder, et au centre trop peu de force pour recueillir, et pour relever notre mort vers la vie.
Oui, le côté du cœur qui lance, comme un éclair, le rayonnement vivant dans tout le corps, était et devait être, à l'origine, au moment où l'homme vient en ce monde, plus grand, plus plein qjie celui qui recueille le sang éteint et épuisé, et qui se charge de le relever vers l'air, pour y piii-
* Koj/. sur ce sujet Burdach (Phys. § 708) établissant l'existence de ce rtfivoi partiel, à partir du cœur veineux. D'ailleurs le fait est signalé par Tobservation directe, a On voit , comme le dit entre « autres Spallanzani, une partie du sang refluer dans les veines ca- « ves. La portion qui rétrograda ainsi est peu considérable, à la « vérité, dans Tétat de santé ; mais dans certains cas, le sang re- « flue en telle quantité et avec tant de violence, que les troncs, et 0 même en partie les branches des veines caves, éprouvent une a pulsation correspondante à la systole de l'oreillette. » (Burdach. Sur ce pouls veineux passif, voy. Laennec, De l'auscultation mé* diate^ t. m, p. 484.)
ser une vie nouvelle. Il en était ainsi dans Tembryon , et longtemps encore dans l'enfance. Mais le retard et Taccumulation habituelle du sang éteint a renversé cet ordre, a gonflé le cœur noir, et Ta rendu plus grand que l'autre.
Ce cœur veineux, qui ne renferme qu'un sang éteint, garde en réserve à chaque battement le quart de ce qu'il devrait émettre. Et ce contre-courant habituel semble yo/trer, chez tous les hommes,
la valvule droite, et rendre le ventricule veineux moins exactement clos que le ventricule aortique * . Et d'ailleurs ce que nous disons ici de la circulation du sang, grand agent de la vie, est vrai de cette autre circulation plus générale, qui est comme la vie même, tf Nos corps, disait Leibniz, sont dans « un flux continuel comme des rivières. » Si le flux cesse , si la rivière s'arrête , c'est que la vie s'arrête. Notre corps ne sait plus ni rendre ni recevoir. Il ne se répare plus. « Donne et reçois, dit (c la sainte Écriture en parlant contre l'égoïsme ^,
* « Ce qui contribue encore à rendre le reflux plus possible dans <c le ventricule droit , c'est que, suivant la remarque de Legallois a (Œuvres, t. i, p. 336]^ l'entrée de ce ventricule est plus grande « que celle du ventricule aortique, et moins exactement close par « la valvtUe. » (Burdach, Ibid.y § 708.)
* Da et accipe, et justifica animam tuam. (Ëccli. xiv, 46.)
i5ii LA transformation!
<t donne et reçois, et justifie ta vie. » C'est la loi <Jè la vie pour Tâme : c'est la loi de la vie pour le corps. Le corps vieilli et tendant à la mort, donne frop peu, et reçoit trop peu. Il s'emplit de matière immobile, non domptée, non assimilée, qui n'est plus que pierre et poussière. Et, comme on l'a dit heureusement, c'est la pierre du tombeau que notre corps commence à ramasser.
V L'égoïsme inné agit' ainsi d'une action continue en nous, depuis notre naissance jusqu'à la mort, ei c'est là comme la cause, l'essence, le caractère de la vieillesse et de la mort. Rien ne se rajeunit assez, parce que rien ne retourne avec assez de fidélité vers la source de sa jeunesse. Tout reste trop en soi , pair amour dominant de soi : rien ne retourne assez vers son principe. Pour trop vouloir garder la vie, tout vieillit trop, et meurt trop tôt. Et la lumière de la jeunesse et de la vie passe ainsi , par un cours naturd, vers les ténèbres de la vieillesse et de la mort. Et nous, par la libre surexcitation de l'égoïsme volontaire, par nos passions et par nos vices^ par le double foyer qui divise et dévore, et qui épuise le centre, nous doublons et triplons la vitesse de cette descente vers les ténèbres. Et ce passage de la vie lumineuse du matin vers la vie sombre et froide du soir est incarné dans notre
LÀ TRANSFORMATIOlfî. IW
sang , qui , d^abord pourpre et vif et lumineux et vivifiant, devient à mesure que la vie, s'avance, et plus sombre et plus lent.
Combien donc le Maître des hommes a raison de nous avertir, en nous disant : « Prenez garde a que la lumière qui est en vous ne se change en « ténèbres ? » C'est le perpétuel danger et de Tâme et du corps.
Et ici je copie encore ce que je trouve dans les physiologistes. Le cœur est placé entre deux sphèrefe opposées : Tune d'^activité vitale, et l'autre de déchéance vitale, comme sur les confins de la vie et de la mort , dont ce noble oi^ane est à la fois le principe, le foyer et le symbole. — Dans la première enfance, dit Bichat, « le système vasculaire ce à sang rouge prédomiAe encore longtemps par « son développement plus considérable et par le a nombre plus grand de ses rameaux *. » Mais avec l'âge il perd la force par laquelle il fait pré*dominer la vie.
Dans la jeunesse et la force de l'âge, le système artériel à sang rouge a une étendue et une force extraordinaires; mais peu à peu le système vei-
* Voir sur ce sujet les admirables pages de Bichat. Ânat. géncr., t. II (249 à 256).
iieuxy à sang noir, augmente et finit par prédomi* ner. Le cœur, malgré son énorme puissance musculaire, perd en général non-seulement de sa force, mais encore de son volume et de sa consistance. Les artères diminuent de capacité , de diamètre , leurs parois se durcissent. Les veines au contraire s'élargissent et restent continuellement gorgées de sang : leurs parois loin de se durcir s'amincissent. Peu à peu le système capillaire s'efface de plus en plus, et les canaux les plus déliés ne laissent plus le sang traverser pour revenir. Le sang comme à regret semble achever son cours ! Le sang d'ailleurs roule avec lui moins d'air vital , et plus de terre et de charbon. Les poumons, la poitrine, participent à cette décadence. Les poumons ont moins de volume, leur tissu se relâche * ; la poitrine se déforme et s'aplatit : son diamètre diminue ^. Le cœur et la poitrine décroissent; le ventre seul augmente. De là résultent les stases ou congestions
* Sous le rapport de la texture, Tenfant a un plus grand nombre de vésicules pulmonaires, mais plus petites; le vieillard en a un moindre nombre, mais plus étendues et plus minces; le sang est mal retenu dans le poumon du vieillard qui est comme atrophié et comme moins vasculaire. (Koy.Huschke, Splanchnologie, pages 260 et 264. Encycl. anat.)
* Réveillé-Parise. De la vieillesse, p. 33.
Sanguines du sang noir * , surtout dans les viscères abdominaux et dans la tête. Et voilà les ténèbres qui s'appesantissent 9 comme par masses , sur ce ventre et cette tête, qui ont cherché si avidement la vie pour eux, qui, dans leur surexcitation, appelaient, pour jouir de la vie, ces énormes et irréguliers afflux de sang.
£t l'âme sent si bien ces ténèbres et cette mort, qu'elle en devient sombre à son tour. Alors commence la tristesse du soir , et le chagrin qui tue. Ce n'est pas seulement dans la vieillesse, c'est à l'âge viril, dès que le mouvement de la vie lumineuse ne prédomine plus*. Quand l'équilibre de la circulation commence à se briser, quand le saitg veineux arrive à dominer le système artériel, quand se forment les stases du sang noir abdominal, et les engorgements des ramifications de la veine porte, de cette veiné appelée autrefois porte de tous les maux y c'est alors que tout s'assombrit ; surtout lorsqu'en même temps, par l'excès d'irritabilité qu'ont amenée toutes les passions, les entrailles qui devraient ne rien percevoir, sont frappées de sensibilité morbide, et transmettent le refroidissement maladif de
« /6iVi., p.243.
^ Pliysiol. des hommes d'études, 1. 1, p. 378.
t5^ LA TRANSFORIMÂTIQN.
leur vie, et leur travail^ et leurs souffrances dans la lutte contre le sang mort. Le corps entier, ainsi que rame, souffre de cette sensibilité morbide, et, en même temps, par la grande loi physiologique, la force d'action est diminuée d'autant. On souffre beaucoup, et l'on résiste peu. La souffrance babi* tuelle opère de plus en plus la contraction de la poitrine, des poumons et du cœur. Le cœur, déjà serré, se serre encore, et la poitrine, déjà réduite, se rétrécit encore : la sensibilité maladive, la souf* france, la tristesse, la faiblesse dans l'âme et dans le corps, réagissent très*rapidement de mal en mal. Jja chute s'accélère par la chute, et c'est ainsi que la plupart des hommes meurent de chagrin, pour avoir voulu trop jouir.
Telle est donc parmi nous la marche de la mort. L'égoïsme, le besoin de jouir ou par la tête ou par les sens d'en bas, ou par l'un et l'autre à la fois , divise et décompose la vie en deux pôles opposés, et la brûle par les deux extrêmes. Les deux groupes de passions, ou viscérales ou cérébrales^ dévorent tout Fhomme, épuisent et vident le cœur. La sensation détruit le mouvement , la jouissance anéantit l'action. Le cœur, centre et principe du mouvement à l'intérieur , le cœur ne sait renouveler la vie aussi vite qu'elle s'épuise, ne la rajeu-
l^A THANSFORMATIOdV. 159
nit pas à mesure qu'elle vieillit. La vieillesse quo» tidienoe s'accumule, et la mort marche. La vie vivante et vivifiante, la vie telle que Dieu nous la donne, prédominait d'abord* La vie mourante , languissante, énervée, la vie telle que nous la &i^ sons , et que l'égo'isme l'opère , gagne de jour en jour, et envahit tout l'homme, et quand elle a tout envahi, c'est la mort. Qui veut garder sa vie la perd, qui consent à la perdre la trouve. C'est la loi de la vie, et c'est aussi la loi physique de la cir* culation du sang.
Qu'y a-t-il maintenant de plus clair que le remède à tant de maux ? Ce remède c'est le sacrifice. Si la vie, dès le début, au lieu de dire toujours : Donnez-m'en trop, savait dire au contraire : Ce que j'ai de trop, je le donne ; si la vie savait dire à Dieu : Tout ce que j'ai je vous le donne, l'homme serait
immortel.
Mais l'hompfie est né mortel. Pourquoi ? Parce qu'il porte eu lui le foyer double, les deux conçu-? piscences , les deux volontés égoïstes contraires à celle de Dieu, celle de la chair, sensuelle et orgueilleuse, celle de l'homme, orgueilleuse et sensuelle^
1M Ul 11U3îSr«MIXAT10!l.
Dés le premier battement da cœur, biTÎe deFâme dans le corps^ en quelque diose se prélae k Diea. CTesl on premier moa% ement Ters la mort^ et diaqne hatlement du cceor est un pas vers ce terme Êital. Noos naissons ainsi. Nous naissons injustes , et dans la pente vers nous. C'est la loi de la mort sons laquelle nous naissons.
Donc, la loi de la vie , c'est l'inverse. Qui sait perdre sa vie la trouve. Qui saurait sacrifier à fond Tune et Tautre concupiscence, anéantir les deux foyer», rendre simple sa vie, ramener les trois fonctions fondamentales à l'unité, remplirait en effet son corps de lumière et de vie. Mais, conçus sous la loi de la mort, tous nous tombons dans la faute mortelle que le Maître veut empêcher, lorsqu'il nous dit : a Prenez garde que la lumière qui est en a vous ne se change en ténèbres. » Nous poussons aux ténèbres notre lumière, conuae nous poussons notre sang pourpre et vif au sang noir et stagnant.
Et quand la science écrira des livres et traitera de la médecine des passions, et fera des essais d'hygiène morale, de médecine morale, que fera-t-elle ? Elle constatera le mal, elle dira -.L'homme ne meurt pas, il se tue ; elle dira : L'état moral est le principe de la plupart des maladies. Les passions sont
le principe le plus actif de cçtte effroyable série de dégradations organiques , qui sont le mal physique^ Les passions ont des effets toxiques fulgurants. Il y a des apojplexies morales. Il y a des phthisies imaginaires qui tuent. Il y a des paralysies morales. Il y a, littéralement, des larmes de sang. Y a-t-il beaucoup d'anévrysmes qui n'aient une cause morale? Pourquoi presque tout homme est-il malade? Parce que chaque existence humaine porte en elle son mystère de douleur, sa plaie cachée. La passion , toujours excentrique, précipite la vie dans une continuelle alternance d'exaltation et d'affaissements. £t ces oscillations de la sensibilité entre ces deux extrêmes sont peut-être la source la plus abondante de nos maladies. Il faut toujours en revenir à ce principe qu'au fond, au début, et dans le cours de la plupart des maladies se trouve une affection morale. Voilà ce que dira la science. Et le principe de tout cela, dit-elle encore, la cause et le ressort qui précipite le mal, ou qui peut l'entraver, c'est l'homme moral, c'est la volonté. Oui, les deux volontés perverses, qui sont les deux concupiscences, celle de la chair et celle de l'esprit, voilà bien les foyers du mal. Il faut les sacrifier. Le besoin de « l'émotion vive et soutenue est
« vraiment le démon tentateur de l'espèce humai- VI. 44
iei . LA THANSFORMAttON.
a ne*, xill faut donc obtenir de rhomme la tempérance et la paix : arriver à Tindifférence normale des organes, à la pondération des forces, à cet état où l'on ne se sent pas vivre ; sacrifier le violent sentir; se modérer en tout; aucun excès ; exercice actif des organes ; surtout la privation , Vabstinetice et le jeûne! «La privation, méthode sûre, excellente, « véritable économie de la vie et du bonheur ^. » Ce sont les deux règles morales : s abstenir^ sendurcir, savoir sacrifier le plaisir, et savoir affronter l'effort et la douleur, — Je copie toutes ces assertions dans divers traités médicaux.
Mais, Je vous prie, qui obtiendra cela des hommes ? Qui ne voit qu'il y a ici une impossibilité de nature ? L'homme est né sous une autre loi. Il est né dans cette vie mourante et divisée^ qui va d'ellemême, par sa pente innée, à la séparation croissanté des forces, â l'anéantissement de Tune par l'autre, et à la mort. Sacrifier le plaisir et la joie, celle des sens, celle de la tête, sacrifier tout violent sentir, est impossible à l'homme. Ramasser toute sa vie dans la simplicité, dans l'unité, dans la pondération des forces, dans TindifFérence normale
* Réveillé-Parise, Ëtudes de Thomme, 1. 1, p. 57.
• /6ïd., 1. 1, p. 63.
LA tRÀNSPORMATION. ^^3
des organe, recueillir la flamme au foyer, rentrer tout entier dans feon cœur, changer ainsi la forme oHgîilelle de sa vie, la tiatlire de sa chair et Fétat de son sang, c'est ce qu'aucun homme, né de la femme, n'a fait tii ne fera.
L'homme est donc Condamné à mort et sans ressource. Il faut souffrir toujours et mourir vite, parce que les âmes sont mortes et tuent les corps.
Eh bien , gldire à Dieu et à sort Evangile ! Gloire au Dieu incarné! Gloire à l'homttle sacrifié, qui est Venu accotnplir pour nous cet impossible sacrifice, ce Sacrifice qui donne là vie ! Il est venu , pour délivrer, par son renoncement et sa mort, la race humaine, dont la vie tout entière n'est qu'un perpétuel esclavage sous la crainte de la mort.
Par lui, le principe de mort, le fofet double, qtii rend l'âme et le corps ténébreux , peut être anéanti. Par lui, l'âme, lampe du corps, peut devenir simple^ et la vraie lumière de la vie remplir l'âme et le corps, et ce corps même redevenir pour l'âme comme un réflecteur de lumière.
Mais quand je viens à Kdtre- Seigneur Jésus - Christ , au Roi dé l'avenir, je serls avec douleur qu'une partie des lecteurs m'abandonnent. Le penseur séparé, endurci dans l'incrédulité, cesse d'écouter. 11 croit savoir, et il ignore absolument lé
i6& LA TRANSFORMATION.
sens des mots, et il ne se doute pas de ce que je pourrais lui enseigner ici, s'il m'écoutait. Quand je dis moi, je parle du prêtre, tenant en main son Évangile.
Mais ne vous détournez donc pas , et comprenez, je vous eu prie, si vous n*êtes pas de ceux qui nient le sens de tous les mots reçus, dans tous les temps, par tous les hommes, comprenez qu'il y a trois mondes, le monde des corps, celui des esprits, et le monde qui est Dieu 1 N'accordereztous pas du moins qu'il y a trois états de la vie humaine : vie dans le monde des corps par les sens; vie de science et de spéculation par la tête ; vie d'amour par le cœur? N'avez- vous point, sous vos yeux, les trois races, plus distinctes que les races physiques, et vraies causes de ces variétés visibles? N'avez-vous pas, sous vos yeux, bien manifestement, des hommes de chair et de sang, dont le centre est en bas? N'en voyez- vous point d'aiN très qui sont des hommes d'esprit et de pensée, dont le centre est en haut? Et ne croyez-vous pas qu'il y en ait ou qu'il puisse en venir qui, par le sacrifice radical de l'égoïsme inné, de cet amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu, vivent en effet, par-dessus tout, d'amour, d'amour de Dieu et de leurs frères? Transformation impossible a
rhomme, je Tavoiie, mais en elle-même concevable et possible à Dieu * .
Or la grande et bienheureuse nouvelle que TÉvangile annonce est justement celle-ci : c'est que le temps de la race nouvelle est venu. Une famille d'esprits libres doit s'élever, qui n'étant plus nés de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, sont nés de Dieu; qui, n'ayant plus leur principe et leur centre dans le monde des corps ou dans leurs sens, ni dans le monde de l'esprit fini ou dans la tête , oilt vraiment en Dieu même et dans leur cœur le principe et le centre de toute leur vie. Et voici ce que notre théologie enseigne sur la race nouvelle, dont la vie est au cœur, ou, ce qui est même chose, dont la vie est surhaturelle en principe : vivre du cœur, c'est être enfant
* Or , ce qui est impossible à rhomme peut être possible à Dieu. En d'autres termes, ce qui ne se peut pas par la seule force de la nature créée, se peut par la force de Dieu. Le mot surnaturel n'a pas de sens, disent les philosophes séparés. Pourquoi? Parce qu'ils font une définition du mot surnaturel qui liii ôte en effet tout sens. Le surnaturel, c'est, disent-ils, ce qui est au-dessus de toute nature, ou même contraire à toute nature. Or, au-dessus de toute nature il n'y a rien. Mais notre théologie appelle surnaturel ce qui dépasse les forces de toute nature créée. Or, au-dessus des natures créées, il y a la nature incréée, immuable, il y a Dieu, comme le croient tous les hommes. Eh bien, ce que l'homme ne peut pas. Dieu le peut. Gela est-il douteux?
m LA TRANSFORMATION.
de Dieu, c'est porter daii^ çpn ^^le le YerJ^e universel, c'est avoir Dieu, le Saint-Esprit, la sagesse éternelle et l'apiour éternel, a Cette sagesse éter-. « nelle, dit Tliomassiu *., est près des hommes de ce cœur (cordatis)f en quelque temps, en quelque a lieu, qu'ils aient vécu. Mais elle est loin de ceuK « qui vivent hors de leur cœur {excordibui). Elle (c est hors de ceux-ci, mai^ elle vit dans les autres. « Donc le Verbe éternel s'est incarné, a vécu, &^\ « ressuscité pour tous las hommes de cœur qui y « depuis l'origine jusqu'à la fin du monde, se spnf (( donnés à la justice. Mais toute la vie du Christ « est inutile à ceux qui , regardant de leur$ yieux
^ Prope adest çapienUa gorp^ti^, ubicumque ,et qua^do^umque sint ; longe abest excordibus; illi$ enim inest, bis deest. Itaque illis incarnatus est, illis passus, illis revixit, qui inter mundi vel initia, vel oxcidia, justitise ejus se addixere : nequaquam autem illis qui corporalia ha)c ejus sacramenta oculis contuiti, aniiQis aversati sunt. Ambrosius unam esse Christi vitam pronunciat, quae per juus* tos omnes vivit, non suam ipsorum quolibet, sed Christi vitam io seipso explicante. « Jam enim non vitapi nostraxn, sed ChristuiQ <K vivimus. Nohis enim vivere Christus fit mori lucrum.., Onu)£S u in illo mortui sumus, ut vivamus Deo. Non ergo nos qui oramus « vivimus, sed vivit Christus in nobis. » Quas ita phy^ioe et veri$sime habere experti nprunt, qui suam a se vitam quotidie ejurari et expugnari conseil sibi $unt : inspirari autem vitam aliam, cœlestia spirantem, mente et corde toto sursum anhelantem, vere vitam non hofflinis terreni, et toixeuis addicti, sed vitam sapientiœ et justitiœ, vitam Christi. (Thomass. de adventu Christi. Cap. xv.)
LA TRANSFORUiVTIQN. i6T
<K la forme corporelle de ces mystérieux sacre* « mentSy n'y ont point appliqué leur cœur. C'est a pourquoi saint Ambroise déclare que la vie du (c Verbe incarné est une, qu'elle vit dans tous les « justes, chacun d'eux développant en soi non ^ « vie prppre et séparée, mais la vie du Verbq de a pieu. Nous ne vivons phis notre vie, dit saint a Ambroise, nou^ vivons le Verbe incarné, le Christ i(^st notre vie-: Mihi ni^ere Christus est^ a dit
u. saint Paul Nous sommes tous morts en lui
« pour vivre en Dieu, Mous qui prions, ce n'est ix pas Dous-mémes et nous seuls qui vivons, c'est jc Jésus-Christ qui «vit en nous. Oui, tout cela se « passe ainsi , physiquement , et en tonte vérité. « Ceux-là le savent qui en ont l'expérience. \j^ vic^ à a nous (isolée, divisée), chaque jour il la fî^ut vaince cre et sacrifier. Nous le sentons. Et en même a temps nous sentons bii^n descendre en nous « l'autre vie qui nouif est inspirée, qui est céleste, « qui , par notre âme entière et par tout notre « coeur, retourne en haut et y aspire toujours ; vie (( véritable, non pas de l'homme, ni de la terre, ff mais vie du Christ, l'éfierneUe vie de U justice et a de l'amour, x^
Ainsi parle notre théologie.
MaiSp hélas! encore une fois, la plupart de nos
168 LA TR^SFORSIÀTIOX.
contemporains ne savent pas la valeur des mots. Ik ne la savent ni par la foi ni par la science. Us ont rejeté la foi pour la science ; et l'absence de foi tue leur science. Us ne savent ce que veut dire DieUy ce que veut dire ciel et terre, et ce que veut dire Jésus^Christ. Us ne se doutent même pas de cette logique naturelle, mais entière et non mutilée, qui, regardant la vie mobile, passagère et imparfaite qui est la terre, affirme, comme concevable et nécessaire, FEtre immuable, éternel, infini, c'est-à-dire Dieu ; et qui, ensuRe, à la vue de ces deux termes extrêmes, affirme aussi la possibilité logique d'un monde où toute nature soît élevée à sa perfection idéale, à l'éternelle et immuable perfection, par son union à l'essence immuable. Quoi! ne considérez - vous pas comme possible cet état idéal? Eh bien, cet état des choses, c'est LE CIEL, dont Jésus-Christ, Dieu incarné, est créateur et centre. Ne comprenez -vous pas maintenant le sens de ces trois termes fondamentaux : TERRE, CIEL et Jésus-Christ? Et se peut-il que vous n'aperceviez la saisissante et sublime beauté de ces paroles du plus grand des théologiens : « Il con- « venait que le Verbe de Dieu s'incarnât *, car il est
' ConvenientissimumfuitpersonamFilii incarnari... quia... Verbum Dei, quod est œternus concoptus ejus, est similitudo exem-
« réternelle Conception du Père , et le modèle de a toute la création. £t de même que, par leur coiur « munjication partielle à ce modèle, les créatures a ont été établies dans leurs espèces, mais pour (c une vie mobile, de même, l'union pon plus para tielle, mais personnelle du Verbe à la créature *, « devait tout réparer pour Féternelle et immuable a perfection. »
Mais avançons. Efforçons -nous de nous faire entendre.
Nous disons donc, en répétant et transmettant la parole du Maître : « Je suis la résurrection et la (( vie *. — Le Père a la vie en lui-même : il a donné <f au Fils aussi d'avoir la vie en lui-même ^ . » Je suis venu « pour que tous ceux qui voient le Fils , et « croient en moi, aient la vie éternelle ^. Il y a un « pain de Dieu qui vient du ciel, et donne la vie
plaris totius creaturae. Et ideo, siciit per participationem hujus simililudinis, creaturœ sunt in propriis speciebus instilutse , sed mobiliter, ita per unionem Vefbi ad creaturam, non participatam, sed personalem, convenions fuit reparari creaturam in ordine ad œternam et immobilem perfectionem. (3* q. m, art. 8.) ' Dans la personne de Jésus-Christ.
* Ego sum resurrectio et vita. (Joan. xr, 25.)
' Sicut enim Pater habet vitam in semé t ipso : si€ dédit et Filio habere Titam in semetipso. (Joan. v, 26.)
* Ut omnis qui videt Filium, et crédit in eum, habeat vitam aeternam. (Joan. vi, 40.)
(17D LA TRANSFORMAÏION.
« au monde *. Je suis le pain qui donne la vie *. « Celui qui mange ce pain vivra éternellement*. « Celifi qui croit en moi a la vie éternelle * Si vous « ne vous uotirrissez pas de moi, vous n'aurez pas « la vie en vous *. Celui qui se nourrit de moi a ^cc la vie éternelle * ; celui-là vit par moi ' . » • Voilà les textes de FÉvangile.
Or le Dieu incarné , créateur des âmes et des corps, ne parle point la langue abstraite des philosophes, mais la parole concrète de la nature vivante, la parole pleine, étendue au passé, au présent, à l'avenir, à toutes les créatures, en un mol, la parole universelle de Dieu. Quand Jésus dit « la vie, » il dit la vie dans tous les sens du mot , vie corporelle, vie intellectuelle, vie morale, vie du cœur, vie en ce monde, vie éternelle pour Tâme et pour le corps.
Le Maître commente sa parole par des guérisons de malades et des résurrections, et de plus il dit
* Panis enipi Dei est, qui de cœlo descendit, et dat vitam mundo. (Joan. VI, 33.) — * Ego sum panis vit^. (Joan. vi, 35.) — ' Qui manducat hune panem, vivet in aeternum. (Joan. vi, 59.) — * Qui crédit in me, habet vitam aeternam. (Joan. vi, 47.) — ^ Nisi m^nducaveritis carnem Filii bominis et biberitis ^us sanguinem, non habebitis vitam in vobis. (Joan. vi, 51.) — .^ Qui manducat jo^am carnem et bibit meum sanguineo), babet \itam sternam* (Joan. VI, 55.) — 7 Et ipse vivet propter me. (Joan. vi, 58.)
U TB4«SF0B»l4TIQïf. 171
à ses Apôtres : « Quévi^^^ l^ iftaljideèy ras^usâtex « les mort$ \ »
Or, voici çoinment TÉgUsa de Dieu, dépositaire de l'EvaDgile, entend ^t P^t e^^ippia ^t cei» paroles.
Nous croyons que, si .le corps le plus sain peut être tué tout à coup qu par blassure, ou par poi-* $on, ou foudroyé; dans certains cas rares, par une passion de Tâine, de ménie, le corps le plus ma-? lade, mqme quand U vie s'e$t retirée, peut être ra* mené à I4 vie ou guéri ps^r }a foi, la prière, Tin^ terventioii surnaturelle ^t tout extrax)rdipaire de Dieu. .
En putre , nous prpyons qu'en tputes les âuias où Dieu vit, i} y a une intj^rvention ordinaire et quotidienne de Dieu, qui travailla à la vie de 1 ame et du corp$ , et i^éme ^ la résurrection future de l'homn^e entier.
Npus proypns qim pett^ surnaturelle interven-^ tion de Dieu, yiv^pt au ao^ur de sas enfants, les délivra d'abord du péché, mort de rame ; puis réduit la concupiscence, langupur de Tâmef puis donne à Vifm um force (surnaturelle, divine, par laquelle el)^ peut sacrifier sa vie propre, c'est-à-^ (lir^ ispl^, divisée, fîî ramener *es farces vers le
V Ingrii^ Gur^tpi mprtiM^ â^9PMê4$* ittaU<b. il, «.)
sanctuaire où est Dieu. Et puk ce cœur de rame, vivant en Dieu, vivifie à son tour le cœur physique, centre du corps, et par lui tout le corps.
Nous croyons que cette force, déposée dans l'âme et le sang de la race des en£aints de Dieu, a déjà dompté, en partie, le mal physique qui accablait le monde ancien. Nous croyons qu'elle continue à réduire l'empire de la souffrance et de la mort. Nous disons qu'elle fermente dans tout le monde moderne; qu'à chaque instant elle éclate, comme par étincelles, parmi nous, et que, quand cette force du sang de Jésus-Christ sera moins repoussée par la dure incrédulité, et moins mollement accueillie par la foi languissante des chrétiens, elle éclatera dans une lumière visible.
Et non-seulement nous croyons ces choses, mais il nous semble qu'un temps viendra, bientôt peutêtre, où ces saintes vérités entreront dans la science pour la régénérer et la transfigurer.
En ce temps-là, la grande science de la vie ne sera plus comme aujourd'hui misérablement divisée. En ce temps-là, on comprendra ce que veulent dire ces mots : médecine divine, médecine humaine, union des deux. On comprendra ces belles paroles de l'un des princes de la science médicale : « J'ai « peine à concevoir comment la médecine divine
« et la médecine humaine n'ont pas toujours été « intimement unies. Les règles de la dernière ne a peuvent avoir de vrais fondements , si elles ne ce sont modérées et éclairées par les règles de la « première ^ . » On comprendra ces autres paroles de cet homme de génie : « L'étude de l'âme, les a notions morales , métaphysiques , théologiques « et révélées sur sa spiritualité, et son influx dans a les opérations animales et dans les eflfets des pasce sions, nous ont servi de guides et de fondements ce en bien des points. Trop heureux de pouvoir ce nous appuyer sur des dogmes aussi généralece ment avoués des sages, et auxquels la pratique ce et l'exercice journalier de notre art. ramènent à ce tout moment ^. » Ce sont les dernières lignes que Bordeu ait écrites.
Oui, le corps est tenu dans la vie par l'âme, et 1 ame est tenue dans la vie par Dieu. Espérons donc qu'un jour il y aura une ligue des sciences, et une ligue de la science et de la religion, pour guérir l'homme. Il y aura une ligue du prêtre, du
* Bordeu. Recherches sur l'histoire de la médecine, chap. vi, § 3. Je lis au même endroit : « La religion elle-même, bien entendue, « n*est qu*une vraie médecine utile, nécessaire, efficace, et d'un se- « cours journalier pour le régime, et la santé qui en est le fruit. »
* Analyse médicale du sang. cxvi.
i li LA TK15SFORMAT10^
philosophey da médecin, dn magistrat, pour comhattre fes sonfinûices et la mort, et maintenir, sur optfe tetr^ que Dieu nous donne à cultiver, la vie plus lîbm , pins fiéconde et plus bdle. Par la religion , Téducation, les sciences, les lettres et les arts, tous les enfants de Dieu conspireront pour élever les âinix races humaines inférieures, et dire aux pauvn?s hommes que Fégoîsme des sens ou de la tête inaintient dans les castes malades : « Pauvres frères, pâtures du mal et de la mort, montez phis haut, et venez à la vie. »
Je n^ai jamais pu lire sans émotion ces paroles de Leibniz : a Un temps viendra où les hommes se a mettront plus à la raison qu'ils n'ont fait jusâ qu'ici.... Alors on se tournera davantage à l'a- « vancement de la médecine, et cette grande science tf sera bientôt portée au delà de son présent état. . . tf Après le fruit de la vertu, l'un des grands fruits a de la morale et de la politique sera de nous « amener une meilleure médecine , quand lés ce hommes commenceront à être plus sages qu'ils né a sont, et quand les grands auront appris à mieux rt employer leurs richesses et leur puissance poiir (c leur propre bonheur*. » Ainsi parle Leibniz.
« Nouv. Es?., lib. IV. p. 24.
Quant à Dcicartes , je ne ptils ftsscfz rsppfttiidif lorsque^ comme fruit et condu§ion dé «on Discours sur la Méthode ^ il affirme « qtt^an lieu dé « cette philosophie spécttlatiire qui règne dans les « écoles, il voudrait en trouver une pratique ap^ <K plicable avant tout à Fart de guérir l'homme, i» Il ajoute qu'il voudrait exciter une ligue des sciences et des A bons esprits » pour la recherche d*uné médecine meilleure ^ <t science qui rendrait les « hommes communément plus sages et plus habiles ff qu'ils n'ont été jusqu'ici^ et sur bien des points le combattrait même aussi peut-être l'affaiblisse-* « ment de la vieillesse * . »
Si l'on regarde ces espérance» comme excessives^ j'avoue que l'Évangile m'ep donne encore de bien plus grandes. Oui, je le crois, si, dans la foi vivante et dans la charité de Jésus-Christ, si, dans l'intime union au cœitr de l'Eglise catholique , si les gouvernements^ par leur puissance, les grands parleurs richesses^ les prêtres par leurs prières, leur amour et leur science sacrée, si les vrais savants, par leur science expérimentale, science vivifiée par un ardent et religieux amour des hommes^ si tous les cœui*s qui aiment, tous les esprits qui
• ilélh., «. p.
ont quelque confiance et quelque élan , conspi* raient pour combattre résolument la mort sous toutes ses formes , — je parle surtout de la mort morale, — ouij je le dis au nom de Dieu, nous ferions des miracles. J'ajoute qu'une telle conspiration ne dépasse pas la £orçe des peuples chrétiens modernes , unis en paix dans le sein de TÉglise. Vingt années de paix aujourd'hui, en Europe, et puis un élan de travail dans la foi et l'amour, que de grandes choses nous pourrions voir !
Comme science d'ensemble, comme science organisée , — qu'on me permette de le dire , — la science médicale est à naître ! Mais on comprend qu'elle pourrait bientôt naître, si l'on voulait! Que d'admirables éléments déjà s'apprêtent à la constituer ! Le corps humain est exploré dans ses dernières fibres, dans ses imperceptibles éléments. Les faits physiologiques CQmmencent à se grouper. Les diverses branches de la science naturelle se rapprochent par la comparaison. L'anatomie, la physiologie, l'embryogénie, comparées dans toute l'échelle des êtres, commencent à faire con*^ verger la lumière en un point. Mais d'où partira l'étincelle qui donnera la vie à ce chaos? Je le dis hardiment : l'étincelle sera une parole. Elle sortira de la bouche de Celui qui, dit l'Apôtre,
a les paroles de la vie éternelle. Et cette parole, peut-être, la voici : « Si votre œil est simple, i( tout votre corps sera éclairé, et vous illuminera «f comme un réflecteur de lumière. » Cette parole de la vie éternelle, et toutes les paroles qui l'appuient, créeront, quand on les comprendra, la science à la fois divine et humaine, de la vie et des lois de la vie.
Mais , dira- t-on , comment le savez- vous ? Je le sais par ma foi. En outre, je l'entrevois comme dans un jour naissant. Voici bientôt un quart de siècle que j'y travaille avec prière et espérance! J'y travaille en suivant jusqu'au bout de mes forces , dans toutes les sciences que je puis aborder, tous les rayons de la lumière évangélique qu'il m'est donné de distinguer. Et certes, je suis bien trop faible et trop seul , pour comparer tant de choses ; mais j'ose le dire, car je le vois : l'œuvre est possible, et elle s'accomplira quand les esprits et quand les sciences voudront s'unir. Si je savais m'exprimer mieux , et si vous vouliez écouter , sans impatience, sans préjugés, en admettant d'avance la lumineuse universalité de l'Evangile, vous verriez, comme moi peut-être, cette possibilité d'une science meilleure, et les premiers reflets de cette linuière que nos travaux , nos efforts , et surtout notre
amour des hommes, feront monter vers le grand jour. Voulons-nous essayer encore, vous d'écouter avec bonté, et moi de parler de mon mieux ? Essayons.
11 est bien établi, par tout ce qui précède, que ceci est le mal de la vie : la vie veut se sentir, elle veut jouir d'elle-même, et elle refuse de s'oublier et de se quitter pour agir. Elle veut beaucoup recevoir, et elle ne veut pas se donner. Mais en voulant trop recevoir, et trop se conserver, elle se perd. C'est la parole évangélique : « Qui conserve sa vie « la perd. » C'est là le mal. Le bien sera l'inverse : « Qui consent à perdre sa vie la trouve *. »
Mais l'Évangile nous a montré comment s'opère le mal. La vie qui veut se conserver, et jouir d'ellemême , se fait double. Elle prend deux volontés perverses ou deux concupiscences, volonté de la chair et volonté de l'homme. L'homme veut jouir du monde des corps, par les sens, et il veut jouir de lui-même par la tête. L'égoïsme pose les deux foyers d'oi^ieil et de sensualité , dans l'âme et
* Qui invenit anîmam saam perdet illam , et qui perdiderit animam suam propter me, inimiiet eam. (Matth. x, 39.)
dans le corps. Ces deux foyers épuisent le cœur, le centre, la fotce motrice, le courage et Faction. Ils épuisent et la force qui agit au dehors, et celle qui agit au dedans. L'âme et le corps s'affaissent donc par le cœur, et perdent leur sphère d'activité et leur centre d'action . La vie languit en nous, vieillit trop vite en nous. Ceci s'incarne dans le sang : le sang pourpre et vif, et lumineux et vivifiant, peu à peu s'assombrit, se refroidit, devient noir, et stagnant et mort. Voilà le mal : le bien, c'est donc l'inverse. Il faut que l'homme n'ait qu'une seule volonté, celle de Dieu ; un désir, celui d'aimer, par-dessus tout, le principe de sa vie, c'est-à-dire Dieu. La volonté de l'homme, celle de la chair, doivent se soumetter, se sacrifier à celle de Dieu. Il faut laisser tomber les deux concupiscences perv^erses qui engloutissent la vie et dans les sens et dans la tête.
Mais si la vie ne s'épuise pas et ne se dévore pas dans ces deux pôles, qui l'empêche alors de se recueillir vers le cœur, d'y allumer la vraie flamme de la vie, et de ramener en un seul foyer simple l'ensemble des rayons de la vie? Qui ne comprend qu'alors cette lampe du corps , cet œil du corps, étant devenu simple, tout le corps sera éclairé, et
que la vie déploiera toutes ses forces ?
Fort bien. Mais tout ceci est purement spéculatif, et comment peut-on l'opérer, simplifier la vie en un mot? Comment le médecin et le malade agiront-ils pour simplifier la vie, et ramener en un seul foyer simple la vie entière du corps ?
Je l'avoue; il n'y a pour cela ni médicament pondérable , ni opération manuelle qui suffise. C'est l'âme qui doit agir, et c'est sur l'âme qu'il faut agir. C'est l'âme qui simplifie son corps, quand elle se simplifie elle-même.
Eh bien, comment l'âme se simplifie-t-elle, et revient-elle à l'unité, condition de la vie?
Je l'ai dit, c'est en renonçant à la double concupiscence. C'est par le sacrifice de l'égoïsme et de ses deux foyers, et de ces deux groupes de passions qui décomposent la vie de l'âme et celle du corps.
Fort bien encore. Mais voici maintenant toute la question. Ce renoncement est-il possible? Franchement, peut-on , comme le veulent les mystiques, renoncer au monde, à soi-même, renoncer à son corps et à son esprit, renoncera toute joie, à toute volupté corporelle, et à toute volupté spirituelle? Quand le prêtre ou le médecin demandent cet entier sacrifice, plusieurs répondent : « Mieux vaut a la mort! Que ma vie soit courte, mais qu'elle soit
LA TRANSFORMATION. 18i
« la vie! » Et ceux qui ne disent pas cela d'avance, le disent dans l'occasion et en détail. T^e sacrifice n est pas possible : il dépasse la force de l'homme.
Cela est vrai. I^e sacrifice de soi dépasse les forces de tout être. Mais entendons-nous bien.
Et d'abord sacrifier, ce n'est pas détruire, c'est vivifier. Sacrifier la sensualité, c'est ratnener au cœur la vie fourvoyée dans les sens ; et sacrifier 1 orgueil et la sensualité , c'est ramener au vrai , rendre à elle-même la vie captive et fourvoyée dans un double égarement. Renoncer au monde et aux sens, ce n'est pas supprimer son corps, ni les sens, ni leurs relations ; c'est ne plus mettre dans le corps et dans le monde des corps le centre de sa vie, de son bonheur et de son amour. Renoncer à soi-même, c'est ne plus poser son cœur en soi seul, mais aussi en autrui, « autrui, prochain ou « Dieu, » disait saint Augustin . Sacrifier l'orgueil, c'est ne plus se prendre soi-même comme principe, comme centre, comme fin de son bonheur, de sa vie et de son amour. Certes, ce double sacrifice est aussi juste et raisonnable qu'il est manifestement nécessaire.
Et pourtant, je l'avoue, ce sacrifice est impossible. Aucune raison, aucun motif moral, aucune hygiène, aucun intérêt pereonnel, même celui de
la vie, n'obtint jamais, ni n'pbtiendra jamais ce sacrifice. Jamais Thomme ne se sacrifiera lui-même. Cela dépasse ses forces. L'âme ne peut pas se transformer et prendre une habitude , une forme si radicalement différente de sa forme native. Nous naissons avec la double volonté de jouir de nousmêmes et de jouir du monde. L'âme et le corps sout organisés pour cela. Qu'y pouvons-nous?
Eh bien , c'est ici que survient l'Évangile. Le Maître dit : Transformez- vous. Et il ajoute : Vous ne le pouvez pas vous-mêmes, mais avec moi, vous le pourrez. Ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu.
Si la greffe disait à un arbre sauvage : Portez des fruits qui ne sont pas les vôtres. L'arbre dirait: Je ne le puis. La greffe lui répondrait : Sans moi vous ne pouvez rien faire ; par moi, vous porterez beaucoup de fruits, bien supérieurs à vos fruits naturels.
Pourquoi nier d'avance la possibilité de ce miracle ? Pourquoi refuser au genre humain la possibilité d'un tel progrès en Dieu? Qui êtes- vous pour nous dire : Cela est impossible? A partir de quelle science, et de quelle raison le dites- vous?
Pourquoi l'homme, greffé d'une vie nouvelle, ne pourrait-il pas placer en Dieu même son amo^r,
son bonheur et sa vie, son centre, sa source et tout son cœur? Ce serait l'état naturel relevé, l'état surnaturel. Sacrifier à Dieu corps et sens, sacrifier rhorame entier et aimer Dieu par-dessus tout; puiser en Dieu une vie meilleure , moins vaine , moins basse ou moins abstraite; une vie divine découlant de Dieu sur tout l'homme, âme et corps, pourquoi cela serait-il impossible ?
Mais ne voyez-vous pas que c'est à cela même qu'aspire la vie? C'est là même ce que veut le cœur * . Cela est donc possible, concevable, dési* rable, nécessaire en un sens. Donc cela est.
Je l'avoue, et je le répète, c'est un radical changement. C'est une transformation, une régénération. L'homme alors vit de Dieu, au lieu de vivre de corps et de lui-même. Certes, on ne vit de soi-^ même et des corps que parce que Dieu vivifie les corps et nous-mêmes. On vivait donc déjà de Dieu. Oui, mais on en abusait : tout en vivant indirectement de Dieu par le corps et l'esprit, on préférait à Dieu l'être créé; l'être créé se préférait à Dieu. Maintenant c'est l'inverse. Le sacrifice consiste à préférer Dieu à tout. La vie nouvelle, qvie le sacrifice rend possible, consista à vivre de Dieu direc-
< Irrequietum est cor Acstrum donec requiescat in le. (S. Aug.)
184 LA TIIANSFORMATION.
tement et immédiatemeot. Et cela n'est possible que par une véritable transformatioo de Fàme. « Si « vous ne renaissez, dit TÉvangile, vous ne poura rez entrer dans le rovaume de Dieu. »
Avant que notre corps ne parut en ce monde , nous étions enfermés, enveloppés. Nous étions loin du jour et de Tair vital. Nous ne respirions pas par nous-mêmes, mais par autrui et indirectement. Nous arrivons au jour : la vie pénètre notre poitrine, et pour la première fois nous respirons. La vie proprement dite a commencé.
C'est même chose pour notre âme. L'âme ne respirait point en Dieu. Elle ne respirait Dieu qu'indirectement par les sens, et par ses reflets dans l'écrit. Maintenant elle respire en Dieu même. La véritable vie en Dieu a commencé. Et telle est la seconde naissance qu'apporte l'Évangile.
La nature nous présente un symbole admirable de cette transformation. « Les êtres vivants de notre a monde visible, dit le sage et savant Schubert, se li divisent en deux classes, d'après le mode de leur a respiration. Les uns n'atteignent qu'indirectett ment le principe vivifiant, et pompent dans l'eau, tf par la surface du corps, l'air vital qui s'y trouve a dissous. Les autres reçoivent, dans leur poitrine, a l'air du ciel sans mélange. Et, chose admirable !
(c plusieurs insectes, et même d'autres espèces, « pendant la première et la plus longue partie de « leur existence, vivent dans les eaux, et ne respi- « rent qu'indirectement. Mais tin temps vient où « cesse cette respiration médiate, et où leur corps a prend des poumons, et respire l'air directement « et sous sa forme propre. Le genre humain aussi ce a passé sur la terre un long temps, pendant le- « quel le principe vivifiant et régénérateur ne parce venait à l'âme que médiatement, et par un éléfc ment mobile et imparfait, jusqu'à ce qu'enfin, a au temps voulu de Dieu , le principe de la vie a s'est donné ^ns mélange à la nature humaine, « et l'a élevée' jusqu'à lui.
« Quand l'heure approche où l'insecte va se (f transformer et renaître dans un élément supé- « rieur, son corps tressaille, se débat et s'agite vers « l'air, jusqu'à ce que ses mouvements déchirent ce son enveloppe étroite, et qu'une forme nouvelle ce et plus noble, sortant de l'humide sépulcre, s'éce lance dans là lumière.
ce C'est l'image de ce qui s'est passé chez les ce peuples de l'ancien monde. Il y eut un mouvecc ment, un tressaillement, une lutte des âmes cherce chant la possession immédiate du principe de la ce vie d'en haut, et cette attente devenait plus in-
186 lA TRANSFORMATIOlli.
ce quiète et plus empressée à mesure que s'approa chait l'heure de son accomplissement. Et cette £c agitation toujours croissante des âmes annonçait a les approches de l'heure providentielle ' . »
Mais, direz-vousy ce sont encore des métaphores et des comparaisons. Montrez-moi la vérité même, parlez -moi clairement et philosophiquement, et non plus en figure.
Je réponds : C'est là plus qu'une comparaison ; c'est un £siit de transformation que la nature met sous nos yeux. Voici des êtres vivants, physiques^ qui se transforment corporellement. Pourquoi l'âme libre, aidée de Dieu, ne pourrait-elle se transformer?
Évidemment notre âme peut vivre du monde des corps. Par son corps, elle est comme une même vie avec le monde des corps. Eh bien , saint Paul nous dit : a Celui qui s'attache à Dieu est un même a esprit avec Dieu ^. » Nous sommes, par la transformation évangélique, œuvre de la puissance et de la grâce de Dieu , unis à Dieu ; nous sommes une même vie avec Dieu. L'homme participe à la nature divine.
* ^ixbevt. Qkèûiiâ)U ber ©ecle, § 49.
* Qui autem adteret EK)miiio, uous spihlus est. (I Cor. vi, 47.)
U TRA1ISF<ARIATI0N. 181
Abl direzfvous, nous allons d'abime en abîme. Que signifient ces mots : Etre uni à Dieu ? Participer à la nature divine ? .
Je réponds : Vous accueillez ai facilement le panthéisme qui affirme, contre toute évidence et contre toute conscience , que nous sommes Dieu ; pourquoi donc repousser le Christianisme qui nous annonce, qu'étant bien différents de Dieu , nous pouvons cependant nous unir à Dieu par la grâce et Tamour^ de manière à ce qu'il y ait en nous comme un être nouveau qui soit Dieu avec nous?
Et nous concevons quelque chose à cette union divine par Texpérience intérieure que voici. Mon âme est une parole de Dieu. Elle est à Dieu ce que ma parole est* à moi. Mais la parole peut être en moi à deux états très - différents. Elle peut n'être que superposée à mon intelligence, sans assimilation profonde à mon esprit et à mon âme. Dans ce sens la parole n'est pas moi : les mots sont dans l'esprit comme des corps étrangers. Mais s'il arrive que l'expérience vivante d'un état d'âme rencontre le mot qui exprime cet état de ma vie, il se fait une union, une si profonde union de ce mot et de l'âme, que ce mot devient moi ; et si je viens à l'exprimer, on sentira que le mot est vivant, qu'il est à raoi et qu'il est moi. Or, il me semble que
certaines âmes aussi sont en Dieu, si je puis m'exprimer ainsi , comme des corps étrangers. Elles sont fermées à Dieu. La vie divine ne les pénètre pas : l'esprit, le cœur, la liberté, l'intelligence, et le fond des entrailles, tout cela résiste à la vie qui est Dieu. L'esprit de Dieu les sollicite par le dehors, mais il n'y habite pas. Elles ne veulent point être même chose avec l'esprit de Dieu ; elles sont elles, et à part. Que si elles s'ouvrent par l'amour et par le sacrifice. Dieu et elles deviennent une même vie.
Je ne nie pas absolument, me direz-vous, la possibilité de cette révolution. Cependant tout cela est encore obscur. Mais enfin supposons l'âme transformée, par la grâce de Dieu et parsa liberté. Comment l'âme à son tour transforme-t- elle son corps ?
Nous y venons. Et nous allons vous expliquer plus clairement le mystère de la transformation de l'âme, tout en essayant de vous dire comment l'âme transformée par Dieu et par sa liberté transforme le corps, ou plutôt comment Dieu, maître de l'âme, aidé par l'âme, transforme le corps.
Sur ce sujet, écoutons Bossuet parlant de la vraie prière ou du vrai sacrifice : « Il faut, dit-il, réunir
« et rassembler tout rhomme en un, pour donner a tout à Dieu. »
« Il faut trouver quelque chose en l'homme qui a soit parfaitement un, un acte qui renferme tout « dans son unité, qui d'un côté renferme tout ce « qui est dans l'homme ; et d'autre côté réponde 'c à tout ce qui est en Dieu. »
« Faites-moi trouver cet acte, ô mon Dieu , cet « acte si étendu, si simple, qui vous livre tout ce « que je suis, qui pi'unisse à tout ce que vous êtes: « faites-moi trouver cet un nécessaire. Tu l'entends (i déjà, âme chrétienne : Jésus te dit dans le cœur a que cet acte c'est l'acte d'abandon, car cet acte a livre tout l'homme à Dieu ; son âme, son corps en « général et en particulier, toutes ses pensées, tous « ses sentiments , tous ses désirs , tous ses mem- « bres, toutes ses veines, avec tout le sang qu'elles « renferment, tous ses nerfs, jusqu'aux moindres (i linéaments, tous ses os, et jusqu'à l'intérieur et <f jusqu'à la moelle, toutes ses entrailles. Tout vous . « est abandonné, ô Seigneur, faites-en ce que vous « voulez : ô mon Dieu, je vous abandonne ma vie. . . « Je remets ma volonté entre vos mains , je vous a remets l'empire que vous m'avez donné sur mes « actions. Faites-moi selon votre cœur; et créez a en moi un cœur pur, un cœur docile et obéis-
190 LA TnANSFORMAXION.
« sant afin que je vous aime de tout mon cœur,
a de ce coeur que vous formez en moi par votre « grâce* Je vous ai tout livré, je n'ai plus : rien c'est a là tout rhomme. »
« Que si cet acte répond à tout ce qui est dans « l'homme^ il répond aussi en même temps à tout « ce qui est en Dieu. Je m'abandonne à vous , ô « mon Dieu; à votre unité, pour être fait un avec a vous ; à votre infinité et à votre immensité ina compréhensible; à votre sagesse infinie, pour être ic gouverné selon vos desseins et non pas selon mes a pensées ; à votre éternité pour en faire mon bona heur ; à votre toute-puissance , pour être tou- (c jours sous votre main. »
a Enfin, ô Dieu, unité parfaite, que je ne puis V égaler ni comprendre par la multiplicité, quelle « qu'elle soit, de mes pensées, et au contraire dont « je m'éloigne d'autant plus que je multiplie mes m pensées, je vous en demande une, si vous le vou- « lez, où je ramasse en un, autant qu'il est permis « à ma faiblesse, toutes vos infinies perfections, on * ce phitot cette perfection seule et infinie qui fait ce que vous êtes Dieu, le seul qui est, de qui tout « est, en qui tout est. »
a (iet acte, ajoute le grand docteur, est le plus « parfait et le plus simple de tous les actes cet
ce acte par lequel nous nous livrons au Saint-Esprit^ « et à l'action qu'il fait en nous, nous met, pour (c ainsi dire, tout en action pour Dieu. Cet acte si a simple renferme tous nos devoirs , la parfaite « connaissance de tous nos besoins, et un efficace « désir de tous les remèdes que Dieu nous a douce nés. Cet acte renouvelle tout en nous, rajeunit « tout : car il nous livre tout entiers, âme et corps^ a à cet esprit de nouveauté qui ne cesse de nous « réformer intérieurement et extérieurement, en « remplissant tout notre intérieur de soumission à a Dieu, et tout notre extérieur de pudeur, de mo- « destie, de douceur, d'humilité et de paix. »
a Qu'est-ce donc que cet acte , sinon , comme « dit saint Jean , cet amour parfait, cette parfaite
« charité qui bannit la crainte Tout disparait
(c devant cet acte qui enferme par coilséqucnt toute a la vertu delà contrition, et celle du sacrement de a- pénitence, dont il impliqué le vœu * . » Ainsi cet acte est l'acte religieux essentiel, l'acte par excellence ; cet acte c'est la religion ! Cet acte opère pour l'âme ce qui s'opère à la poitrine en cet endroit dont la science dit : a C'est donc là que la vie sans « cesse menacée, se renoue sans cesse ; c'est là que
* Discours sur l'acte d'abandon.
<c s'opère, de moment en moment, une sorte de ré- « surrection qu'on pourrait appeler perpétuelle * . » Mais Tacte religieux ne pénètre-t-il pas tout entier Tacte vital du corps ? Et ne lui donne-t-il pas des profondeurs, des vertus, des efficacités qu'il n'avait pas? Ce perpétuel rajeunissement de l'âme en Dieu, ne rajeunit-il pas le sang ? Si la marche du sang, la marche si empressée du sang vers la vieillesse et vers la mort, consiste à s'absorber, et à se disperser, et à languir, à s'assombrir dans les organes toujours un peu trop enflammés par la passion, et à ne savoir point assez revenir, se recueillir et remonter vers l'air vital , je vous assure que cette habitude maladive de dispersion dans Tégoïsme des organes, est retournée par l'acte religieux. La respiration de l'âme, la force du cœur de l'âme, agit dans l'homme entier, le détache de soi, le recueille et l'élancé vers la vie, et provoque le retour du sang vers l'air vital, en même temps que l'élan des pensées et des désirs vers Dieu.
Oui, quand l'âme opère moralement ce que Bossuet demande; « détachons-nous de nos corps, a pour nous attacher fortement à l'esprit de Dieu, » alors l'âme rajeunit le corps. Elle pousse à la pré-
^ Parisct. Éloge de Laennec.
LA THilNSFORMATION; 193
(lominance du sang lumineux et vivant sur le sang noir et mort. Quand l'âme dit ^ son corps avec Bossuet : a Pourquoi m'es-tu donné, 6 corps mor* « tel, et quel traitement te ferai-je ? Si je t'affaiblis, a je m'épuise ; si je te traite doucement, je ne puis « éviter ta force qui me porte à terre, ou m'y re- « tient. Que ferai-je donc avec toi? Et de quel nom ce t'appellerai-je , fardeau accablant , soutien né- « cessaire , ennemi flatteur , ami dangereux , avec « lequel je ne puis avoir ni guerre ni paix, parce « qu'à chaque instant il faut s'accorder, et à cha- (T que instant il faut rompre ; » quand l'âme, dans rembarras et l'inexpérience de la vie, parle ainsi , et que trouvant la juste conclusion de son doute, elle s'écrie : « Laissons- nous donc gouverner à l'esc( prit de Dieu, laissons -lui dompter nos corps a mortels : si nous voulons qu'il déploie sur eux « toute sa vertu, laissons-lui les assujettir à sa di- <c vine opération ; » quand l'âme, dis-je, est entrée dans cette voie vivante et sacrée, et fait régner en elle cet acte vital universel qui est l'acte religieux, l'acte du sacrifice, le nœud de la simplicité, alors le Maître de la vie tient sa promesse. L'âme simplifiée par l'acte religieux qui la recueille en elle-même et en Dieu, l'âme simplifie le corps; le corps bientôt va être éclairé
t9k LA TRANSFCHIMATION.
tout entier 9 et il sera pour rame comme un réflecteur de lumière.
Votre saog, dis-je, devient plus lumineux; les parties stagnantes de son cours reprennent vie : la sombre opacité des chairs est dissipée ; l'innervation, l'électricité intérieure, circule et se reflète dans
le regard et sur la face ou du moins l'âme, toute
raniméei^ tend à opérer tout cela sur tous les points. La vie active, et rassemblée dans l'unité, se soutient mieux.de toutes parts; l'âme que soutient l'esprit de Dieu sQutient le corps ; toutes les parties, toutes les fonctions du corps s'appuient par une plus intime sympathie ; lés agents ordinaires du mal et de la mort pénètrent moins. I^e sang ou la chaleur ne se localisent plus ; la chaleur est égale partout. La chaleur latente, qui est peut-être l'un des principaux éléments de la force en réserve^ dont parle la physiologie, cette chaleur latente ne s'échappe plus sans cesse pour tourner en chaleur sensible et en fièvre. Les grands afflux de sang et dé chaleur, vers les deux pôles, cérébral et abdominal, ne viennent pas chaque jour troubler tout, et fatiguer le cœur par l'inégalité de la circulation ^ par des flux et reflUx inattendus et passionnés, et l'agiter comme par une fièvre continue. Par les mêmes causes , la vie sait mieux se recueiflir dans son repos^ et rentre plus
profondément dans sa racine. lie sommeil , côté obscur et impersonnel de là vie, pendant lequel la nature et, si Ton peut le dire, l'esprit de Dieu luimême, planent sur nous, pour réparer les fautes, les excès, les fatigues, les faux mouvements du jour, le sommeil, ce réparateur principal de la vie, reprend, avec son calme, sa profondeur et son intimité, toutes ses vertus vivifiantes et médicatrices. La tête, dans les humbles et les chastes, moins absorbée par l'idée fixe, illumine tout l'ensemble, par une innervation plus régulière et continue. Et que dire des principes de vie que le fond des en^ trailles, délivré du ravage des voluptés, envoie au sang! Là est la racine et la sève de tout l'homme corporel, dit la science {totus homo semen est). flc Ce qui donne la vie, la conserve. Cette sève vi- « taie remonte et communique continuellement au <t corps entier un principe de vigueur extraordi* c( naire. Son absoption soutient et accroît constamff ment la force vitale. Mêlée à H circulation, et pro- (( duisant de cette manière une sorte d'ubiquité <c germinatriee, elle devient le baume de la vie V » C'est bien là ce que dit Bossuet, presque dans les mêmes termes : « Viens, ô sainte chasteté, fleur de
i Réveillé-Parise. De la vieillesse, p. 446.
a la vertu, ornement immortel des corps mortels, a marque assurée d'une âme bien faite et vérita-
a blement généreuse viens consacrer ces corps
a corruptibles , viens leur être un baume éternel « et un céleste préservatif contre la corruption * . » Et quelle est Tâme qui, pendant toute sa vie, ou pendant les deux tiers de sa vie, le premier et le dernier tiers, ne doive, et par la loi de la nature et par la loi de Dieu, vivre sous la vivifiante influence de la sainte et entière chasteté ?
Niera-t-on que la violation de cette loi ne soit la grande route vers la mort, la voie centrale et principale du mal et de la souffrance ?
Que serait donc le corps humain , quelle serait la beauté de sa vie, si les hommes, là où Dieu, la nature, la religion, la science et la raison l'exigent, savaient et voulaient sacrifier le plus redoutable des sens , le sens violemment attaché à la transmission de la vie, mais qui, hors de sa vraie limite et de sa légitime application, n'est plus qu'un sens per\ers, sens réprouvé dont parle saint Paul, châtiment des coeurs obscurcis qui se détachent de Dieu.
Mais suivons jusqu'au bout, sur ce point, la lumière qui nous guide.
* SermoD sur la Résurrection dernière.
L'âme transformée en Dieu, ou du moins qui porte en elle-même le commencement et le principe de cette transformation , cette âme y ou plutôt cet homme, est une si grande chose, qu'à peine si le chrétien lui-même ose, sur la parole de l'Évangile et de l'Église, croire à toute cette grandeur.
Cet homme porte Dieu en lui , non pas seulement dans son âme , mais dans son corps. Saint Paul dit : « Votre corps est le temple du Saint-Escc prit. » Et encore : « Glorifiez Dieu et portez-le « dans votre corps *, » Vivez de ma chair et de mon sang, dit Jésus-Christ, et vous aurez la vie en vous, vous aurez la vie éternelle.
Et voici l'admirable commentaire de ces paroles, que j'emprunte encore à Bossuet : «Mais ff encore n'est-ce pas assez de renouveler vos es- « prits ; il faut encore jeter les fondements du re- « nouvellement de vos corps.... Mais si j'ajoute à « cette doctrine que ce grand et divin ouvrage se a commence dès à présent dans nos corps mo.rtels, « vous en serez peut-être surpris; et vous aurez « peine à comprendre que, dumnt ce temps de « corruption , Dieu avance déjà dans nos corps a l'ouvrage de leur bienheureuse immortalité. . . .
• Glorificale cl portate Deum in corpore vestro. (I, Cor. vi, 20.)
m {4A TRANSFORMATION.
a Ëcputez. Pendant que ce corps mortel est acca- <c l)lé de langueurs et d'infirmités, Dieu jette déjà a en lui 1^ principes d'une consistance ipuuuable^ « pendant qu'il vieillit , Dieu le renouvelle ; pen- * a dant qu'il est tous les jours exposé en proie aux (c maladies les plus dangereuses et à une mort a très-certaine, Dieu travaille par son Esprit-Saint 0 à sa résurrection glorieuse \ »
Voici donc l'Ësprit-Saint, l'esprit d'amour, travaillant dans le cœur du chrétien vivant, uni à Pieu, à la résurrection du corps, et jetant dans CQ cprps pES PBiiycipis pums coirsisTAJirGE immuable. Ceci posé , voici comment on peut concevoir la i^arche^ l'organisation de la vie dans l'homme régénéré çn Jésus-Christ.
L'âme et le corps ont repris leur racine en Dieu j non-seulement cette racine nécessaire, naturelle^ si souvent relâchée; mais encore cette racine plus profonde, libre et surnaturelle, qui dépend de là grâce de Dieu et de la libre réaction de l'homme.*
* Second sermon pour le jour de Pâques, 3° point. — Les mêmes paroles sont répétées dans le sermon sur la Résurrection dernière.
En ce centre, Dieu, Fâme et le corps sont en un. L'âme est régénérée au nom dis la sainte Trinité , c'est-à-dire que le principe du Verbe et de Tamour, et le Verbe et Tamour, ce Dieu en trois personnes, habite le cœur de Tâme. Là Dieu ne cesse d'opérer, pour nous faire vivre de sa vie. C'est à nous de ne cesser aussi d'opérer et de dire avec Jésus* Christ : « J'agis incessamment, comme mon Père <t agit incessamment. » — ^ Dieu donc ne cesse d'ex*citer l'âme à vivre en lui, avec lui et comme lui, à faire jaillir de son principe, de sa source féconde la lumière, de la vérité, et à tourner aussitôt là lumière en actes libres et en amour : en actes qui emploient la vie au dehors, en amour qui emploie la vie au dedans. La lumière et l'amour sont excités à se replonger constamment dans leur source, pour se renouveler sans cesse et se maintenir jeunes. Les trois ainsi sont continuellement attirés à n'être qu'un. La vie de l'âme se maintient en un par le perpétuel sacrifice des tendances qui font évanouir la lumière en orgueil, qui détournent la source en volupté, et qui laissent ainsi le cœur vide. La sève de la vie monte au cœur par ce sacrifice qui est la chasteté : et la lumière de notre tête rentrant avi cœur par l'humilité, l'autre forme du sacrifice, allume la flamme sur l'autel du cœur, en s'unis-
sant au baume vital qui s'est élevé de la source: Mais Dieu et l'âme excitent le corps à déployer sa vie sur le même type, puisque ce type est le modèle ou, pour mieux dire, la loi nécessaire et universelle de la vie. Cette volonté de Dieu, à qui l'âme est unie, pose et opère, à la racine du corps, ces principes d'une consistance immuable qui sont les germes et les commencements de la résurrection glorieuse. Ce germe subsiste toujours dans l'homme fidèle qui est en grâce, et persiste sous la souffrance, la maladie, la corruption, la mort. Il se fait dans la vie du corps comme une séparation : il y a le corps du vieil homme, il y a celui de l'homme nouveau ; l'un , qui n'est que dépouille mortelle, et l'autre, qui est en germe le corps vivant, glorieux et transformé de l'homme nouveau. Mais tantôt notre corps est comme une mère trop faible, qui dépérit en nourrissant dans ses entrailles le fruit qu'elle porte et qui vivra. D'autres fois la vie nouvelle rajeunit l'ancien corps.
De même que, dans chaque âme, le germe de la vie éternelle peut subsister, sans développer, pendant la vie présente, notre intelligence par le Verbe, ni toute notre volonté par l'Amour; se bornant à poser à la racine des trois puissances, le principe de leur développement éternel et de leur unité;
formant ainsi des chrétiens implicites, mais non encore des fils de Dieu manifestés ; de même aussi que rÉglise du Christ, qui est le germe du royaume de Dieu, peut subsister parmi les peuples, pendant longtemps et peut-être toujours, sans transformer Tintelligence publique et toute la science humaine, sans diriger l'ensemble des volontés à l'accomplissement de la sainte volonté de Dieu en la terre comme au ciel : de même surtout que TÉglise de Dieu, royaume de Dieu, peut régner sur bien des contrées et bien des cœurs, sans transformer TÉtat à l'image du royaume de Dieu, et sans verser dans la vie sociale ces principes de consistance immuable qui sont en elle ; de même , la vie divine dans rhomme régénéré peut no tenir que les racines, et ne s'étendre ni à toutes les pensées ou mouvements de l'âme, sinon implicitement, ni aux fonctions du corps, sinon implicitement. Elle subsiste, et attend à se déployer dans la vie éternelle. Mais l'inverse est possible aussi, soit pour l'Église à l'égard de l'humanité sur la terre, soit pour l'âme et le corps de chaque homme régénéré. Selon qu'un homme, corps et âme, a plus ou moins de réaction vers la vie éternelle, la vie de Dieu descend et se répand avec plus d'abondance et de surabondance depuis le fond de la substance, la racine de l'âme
302 LA transformation;
oii du corps, jusque sur le détail des puissances^ des fonctions , des facultés , des sentiments , des sensations et des qrganes.
La réaction de Thomme vers la vie éternelle, c'est Toeuvre et la prière. Si l'on priait avec plus de foi, et si l'on agissait avec plus de ferveur pour attirer la vie, la vie viendrait. On la conduirait dans tout l'homme, âme et corps; on la conduirait dans toute l'humanité, dans les esprits et dans les corps, dans les sciences, les lettres et les arts, et jusque dans les lois et le corps des États. Grâce à Dieu, il en sera peut-être un jour ainsi. Nous vivons dans cette espérance !
Mon Dieu, je viens de faire bien des efforts pour parler de la vie, et pour montrer ce qui la perd dans l'âme et dans le corps, et ce qui la répare, et ce qui la rend éternelle. Mais j'en savais trop peu, et d'ailleurs je n'ai pas su dire tout ce que je savais, et ce peu que j'ai dit sera sans doute fort peu compris. O Dieu, je vous prie donc de mettre au cœur de ceux qui méditent sur la vie et la mort, les saisissantes lumières, les joies bénies que je n'ai pas eu la force de recevoir, ou de transmettre*
Mon Diau , faites donc comprendre aut imeâ qu elles tiennent à vous, comme les feuilles H V^lv-* bre, et que c'est là leur vîe } , qu bien plutôt faites-i leur comprendre qu'elles tiennent à vous, cômmo ma parole tient à ma bouche, au moment où je la prononce. Toute votre création, ô Dieu, est une; parole, up poéiqe et un chant que vous voulea bien exhaler. Les paroles, les syllabes de: œ chani sont les êtres distincts, et tous ensemble, et tôutéa les âmes et tous les corps, sont un discours unir que, Timage de votre idée et l'expression de votre amour.
Ainsi nous sommes tous un même corps, a dil saint Paul ; nou& sommes tous un même mot sortant de la bouche de Dieu. Comme ma parole se fait entendre à des milliers, de même le mot divin, qui est l'humanité, pose, crée et développe des milliers et des milliers d'âmes
Mais voici le mystère et le fond de tout cedrame^ qui est la vie, et qui est l'histoire : c'est que cha»^ cun des points de la parole qui est Thumahité^ est libre, et doit, par une réaction libre, se tenir uni à l'ensemble et au centre. U doitj dans i'har^ monie universelle, se rendre une note exacte, juste et sonore. U reçoit de Dieu pour cela les impulsions et les inspirations qui sont la vie. Abusera^
t-il de la vie pour fausser ou annuler en lui la divine harmonie ? S'il en abuse , des milliers sans doute le suppléent , et le chant divin continue , mais lui s'efface.
Mais ne nous perdons pas dans cette comparaison, beaucoup trop faible pour ces grandes choses. Ce qui est vrai tout simplement c'est que la création est une pluralité de personnes destinées à s'unir en Dieu. Qu'ils soient un, comme nous sommes un ! dit le Fils éternel de Dieu en parlant à son Père. Et ce qui est évident, c'est que chaque personne libre peut, en cette vie, par égoïsme ou par amour, resserrer ou détruire l'union.
Eh bien , mon Dieu , faites comprendre aux âmes que la vie ou la mort, ou du corps ou de l'âme, consiste à se resserrer librement vers votre cœur ou à s'en éloigner. Source vivante et vivifiante de toute sève et de toute jeunesse, et principe de toutes choses, ô Dieu, se rapprocher de votre cœur, c'est en même temps se rapprocher des âmes qui s'en approchent. Me rapprocher de votre cœur, ce n'est pas seulement me rapprocher de tous le -cœurs qui vivent, c'est aussi, o mon Dieu, m'approcher de mon propre cœur.
Oui, cela est certain, j'étais loin de mon cœur. Oui, mon cœur était loin de lui-même. Il était dis-
perse, il était divisé, il. était double. Mon âme est à rétat diffus. Et je lis son état, physiquement symbolisé, dans le corps de ces animaux placés aux derniers degrés de la vie, qui ont des cœurs multiples, et des cerveaux multiples, des cœurs diffus et des cerveaux diffus. Mais quand la vie est plus parfaite, le cœur de Tanimal vivant redevient simple et un, le cerveau se ramasse en un. Les rayons de la vie , dans Tanimalité qui monte et qui* s'élève , se rapprochent donc et tendent à la simplicité, comme les rayons de la lumière au foyer des miroirs.
Quant au corps que Dieu m'a donné, c'est le plus simple de tous les corps, le plus serré dans l'unité, en même temps qu'il est le plus varié, le plus distinct en ses détails. Mais, d'un autre côté, et bien évidemment, mon âme n'a pas toute l'unité, toute la simplicité, toute la concentration qu'elle cherche. Le cœur de l'âme, en moi, est manifestement double, et dispersé. H y a, dans tout l'ensemble de ma vie et de mon être, des états de dispersion variables, selon ma liberté. Je puis me recueillir. Disons les termes : par la foi, l'espérance et l'amour, et par le sacrifice de l'égoïsme, par l'attraction de la prière et la pratique de la volonté de mon Dieu, je me recueille vers Dieu et
vers le» autres cœurs, et vers mon propre cœur ; je me récueille vers ma source , et je m'enracine dans la vie. Vous qui vivez datis le chagrin, dans la défiance, dans Tincrédulité , dans la froideur, dans le mépris ou dans Thorreur du sacrifice, prenez-y garde, vous êtes dans Tégoïsme. Essayez seulement de comprendre, de croire ou de sentir ces vérités ; n'hésitez pas et dites : Oui, je tiens ou je puis tenir à la vie même de Dieu, à son cœur et à tous les cœurs , et n'être qu'une même vie , qu'une même âme , un même corps , avec mes frères et avec Dieu, et vous verrez si la vie entière ne se transforme pas en voUs dans l'âme et dans le corps.
Oui, par la foi inébranlable, par l'autorité d'une prière qui n'hésite pas, par l'acte de charité parfaite, qui implique toute la religion, j'attire la vie, la vie qui crée, qui régénère et qui transforme, qui rajeunit et reproduit. J'inocule en mon sein les principes de l'immuable consistance qui sont les germes de la vie éternelle.
' O Dieu, mes yeux voient au-dessous de moi, dans l'échelle de la vie, de prodigieux miracles. Et jusqu'à quand les merveilleux symboles de votre poé* sie, »o Dieu, nous laisseixint«-ils aveugles 1
Voici des créatures dont les corps se transfor-
LA TRAHSFORAIATION. 207
ment et qui, soùs Tinfluence génératrice de la vie, passent d'une espèce à l'autre. Elles s'endorment et semblent mortes, et renaissent transformées. Ce corps n'avait point de poitrine , il en prend une pour respirer en un foyer central. Il respirait par la surface, il respire par son fond. Ce ver de terre rampait : il prend des ailes, des ailes sur lesquelles la lumière grave tout l'éclat de ses rayons. Et, après cela, je ne pourrais croire que, si je consens comme le ver à recueillir ma vie , Dieu peut me transformer, et me donner un cœur nouveau, et un esprit nouveau, et les germes d'un nouveau corps ! Je ne croirais pas que mon âme dispersée, dissipée dans les sens, diffuse à la surface, peut, si je la livre à Dieu, se transformer, se ramener en un foyer central d'attraction de la vie ! Et je ne pourrais croire que ce cœur, cet esprit nouveau, ce corps régénéré, auront des mouvements, des élans et des actes, des impressions et des pénétrations d^ la lumière , que la forme présente de ma vie iie saurait comporter 1 — Mais voici Une autre merveille. Voici des êtres dont je brise les membres, dont je retranche la tête, et dont je coupe en mor* eeauK tout le corps : eh bien , la vie m'apprend qu'elle est plus puissante que le fer, et qu'elle n'a pas besoin de ce corps et de cette xtiatière, puis-
qu'elle multiplie la matière quand elle le veut , et fait les corps comme elle le veut. La vie reproduit ces membres abattus, ces têtes coupées. On recommence à les couper. La vie les reproduit encore.
£t après cela^ je ne croirai pas que Dieu puisse poser en moi une vie indélébile subsistant dans l'éternité , une vie réparatrice et régénératrice de ces membres que la mort me prendra.
Voici des savants qui me disent : Voyez monter la création : elle commence par la pierre, puis viennent les plantes , et puis les animaux. Parmi les animaux, les plus imparfaits viennent d'abord. L'homme est venu en dernier lieu. L'homme sur cette terre, aura son règne : et puis, après ce règne humain, il est probable qu'une autre créature plus parfaite viendra régner sur notre globe. Oh ! que j'admire ce rêve , et combien j'aurais garde de le mépriser. Les rêves ne sont-ils pas la forme de la vérité dans les âmes endormies? Les âmes que l'Évangile a réveillées de ce sommeil de la nature humaine dont Bossuet dit : « Toute la nature hutf maine est endormie, » ces âmes comprendront bien le sens de ce beau rêve.
Seigneur Jésus ! n'êtes- vous pas en effet ce nouvel être supérieur qui doit venir, et dont le règne doit arriver ? Et n'êtes-vous pas le Père d'une race
nouvelle qui doit répandre sur pe globe une vie plus haute ?
Ouiy Seigneur^ je comprends maintenant le double sens de votre admirable parole : a Je monte « vers mon Père et votre Père , vers mon Dieu et « votre Dieu. » Oui, Verbe étemel de Dieu, Verbe incarné, vous dites et faites cela. Vous montez et vous faites monter , et comme principe de l'ancien ne création, et comme principe de votre création nouvelle qui est l'ancienne régénérée pour l'étemelle et immuable perfection 1
Vous montez par des créations successives^ des minéraux aux plantes, des plantes aux animaux, des animaux à l'homme, et puis, par un élan surnaturel, vous montez de l'homme à l'homme-Dieu.
L'homme-Dieu succède à l'homme dans le gouvernement du monde. L'homme-animal doit disparaître peu à peu pour faire place à la race divine. Car en montant vous nous attirez tous, comme vous le dites encore : « Et en m'élevant j'attirerai tout à moi. »
Mais comment, ô Sauveur, ô Régénérateur, vous qui vous dites la vie et la résurrection, comment donc attirez- vouj tout à vous ? C'est par votre toutpuissant sacrifice, ô mon Dieu !
En vous, vous détruisez l'obstacle et la distance. VI. a
m u mkmmkiàmaii.
humaine dispersée dans son égoïsme, etla ftépàfè de
^iëii, et fiépàre i$hâiiuë âttiê dé cluique âiiie$ aussi
biefi que chaque âtnë d'dle^mémër YbusMcrifi^ ëti VëuÎB c^ellê fo^the de la irié$ ô Père de Ift iloUTélle iiilmAnité ^^ ^ VdilS dbrinèi! iiii feteiir cerittaî , un fe^ër àittiplë pour respirei* ëh Diëu^ à ce iriêilkotnttlè tjiii he tivttit qu'à la surface. Tous transformes^ toute là nature humaine. Et quiconque veut s'unir à rotre Ifterificë^ et 6*etiseTelir avec vous^ Ô Sëigfieur^ dati6 votre mort, trolivet^ par cette mort, la racine de la vie nouvelle, le retour de to vie à Fluiité^ Tunité du eœuf avec vous$ et avec tous les cœurs qui vivent.
\ Heureux celui qui s'attache à l'homme • Dieu I Heitreux les peuples, heureux les siècles qui s'attachent 4 rhomme-Dieu I
' Je voudrais^ ô mon àme, vous voir entrei*^ en esprit et en vérité, dans la vie divine de rhdmme< Dieu«
Ne pouvez-vous comprendre que les homtnetf ont soufiert, et souffrent, et soufiFHront, tant qu'ils â'obaiineroni à rester tous daiii l'égobtique diiper* sion de la vie propre ?
Me pouvez-vous pas voir que le principe de l'u-' nité est «u milieu de nous^ et que le centre
hk mAmmnnimoisa sit
et vivant du i^ne tio^veàli est au inilijeu cLe mîfis ? C'est rhomme-Dieii ^ c'est J'être siipprieùr que la terre attendait ? Est«*ce que ce soleil levant pe .ta pas faire mùHr plu6 vite la mdissoii'de ik: terre? Est-ce qu'on n'aura pas bientôt la .joie de ybir^ sut tiotre terre, moins de crimes^ moins de hobteâ, inoins d'incrédulité, moins de, ténèbres, moins de soufFrances injustes, moins de mortalité coupable^ plus d'espérance et quelque aurore du ciel ? / . j
£st-ceque je ne puis pas renaître, et coiuoiençer^ dès aujourd'hui, une vie nouvelle^ en donnant toutes mes forces, tout mon cœur à ces espérances et aux lumières de ce déleste avenir? . -...-a
Contemplateur de ces belles, lueurs quicomn mencent, ne puis-je bannir, et de mon âme et de mon corps, et de plusieurs des malades qui m'entourent, les ténèbres et le chagrin, ces poisons de la vie, qui tuent l'humanité? Ne puis-jë pas voir d'un œil nouveau le setts dès souffrances et de la mort : effets de l'égoïsme actuel, que raniôuf^ peUt diminuer, dans les âmes, dans les peuples^ dans lesT siècles qui le voudront : effets aussi dé l'égoisine héréditaire, que l'amour peut changer en coqroiiné et en source dévie; car ces àpuffrances, cette mort^ non méritées personnellement, sont la croix *dw
Sauveur^ instrument de la vie. • '« '•-
212 LA TRANSFOBUATION.
Ne puis -je 0101*5 souffrir, et peut-être mourir avec sérénité, comme beaucoup d'hommes, grâce à Dieu, ont eu déjà la divine force et de souffrir et de mourir ? Mon horreur de la mort diminue , si je sais bien quel genre de vie indélébile est au cen* tre de tout mon être, et que je meurs, comme une chrysalide, qui va se transformer , ou comme ces créatures que le fer coupe, mais que la vie enracinée au fond va reproduire : ou surtout comme ce grain, dont parle l'Évangile, qui, semé seul en terre, ressuscite et produit , non plus un grain , mais un épi. Car, les âmes qui vivront de la vie ressuscitée, ne seront plus chacune une âme à part, comme aujourd'hui, mais seront des épis.
Chère âme, qui voulez bien me suivre et m'écouter, puissent.toutes ces choses s'accomplir en vous ! Et d'abord la première de toutes, le salut et la vie éternelle !
Pauvre sœur, née dans le péché, si cruellement avilie par le mal, captive encore peut-être dans l'orgueil et la sensualité, que ta noble nature, créée si belle par notre Père, soit donc enfin régénérée et sanctifiée 1 O âme ! a dit le Maître de la vie, com-
Li TRANSFORMATION. 2ta
bien de fois n'ai- je pas voulu rassembler tes enfants sous mes ailes, comme un oiseau rassemble ses petits! Combien de fois n'ai -je pas voulu recueillir en mon cœur les forces et les puissances que tu dissipes en fumée d'orgueil et en boue sensuelle ! Tu ne le voiUais pas et tu restais vide et dé« sertc. Et maintenant tu le voudras, et tu diras: Béni soit donc celui qui vient au nom de Dieu I Oui, chère âme, et alors ton Sauveur mettra en toi un cœur nouveau, son propre cœur, et dans ce cœur une source vive qui jaillira dans la vie éternelle.
Et toi, tu n'abuseras point de ce don ; et la bonté de Dieu établira en toi la pure et immaculée religion, celle qui ne s'arrête point aux douceurs sensuelles de la grâce, ni à l'intelligence stérile, partielle, et orgueilleuse de ses lumières, mais celle qui vit et qui opère dans l'amour vrai, qui marche et qui se lève quand Dieu l'ordonne, et qui, au bout de la carrière, dit avec Jésus-Christ : a O Père, j'ai « achevé l'œuvre que vous m'avez confiée. »
Ceci, chère âme, est tout l'essentiel de la vie ; c'est ce royaume de Dieu qu'il faut chercher d'abord. Mais je voudrais que tout le reste, pour la gloire de Dieu, te fût donné dès cette vie par surcroît.
Je voudrais que la vie divine descendît, s'étendît en toi, depuis le fond de l'âme régénérée jusqu'à
lik LA trahsfobmatiqn;
kl moelle des os, en pâuant à travers l-esprit, Tima* gination et les sens.
• Pauvre endoriBÎe dans l'ignorance , lé doute et les ténèbres», je voudrais que la foi mit en toi une scit^lice divine qui te fît comprendre la vie, la mort, l'histoire, le temps présent, la marche de Dieu sur lateirre, lân^oisson que Dieu cherche > lé salaire (Ee bonheur qu41 donne aux ouvriers dès cette vie méme^ et le royaume de gloire qu'il leur promet. ' Je voudrais que la foi et Tftmour missent en toi des élans, dés mouvements et dq telles forces et de telles plénitudes, que ta poitrine, remplie de joie et d'espérance, eût besoin d'éolater, de proférer et dé chanter ses harmonies sacrées et sa sainte poésie,
• J^ voudrais, avant tout^ te voir régner sur tes pi|isMinceS'f et te voir riche et forte de beaucoup de passions domptées^ ce ressort nécessaire et du ^àniB et de l'amour:
i '{i|aiS' je voudrais aussi que cette âéve contenue devint pour ton corps même 1^ source d'iine Ion» goé jeunesse et d'une vie pleiqel Et que jamais IWnnlii, ni le chagrin, ni \^ tristesse, ni les inala? diès imitiles ou coupables, ne vinssent, avant le temps, te contrister/ et, comme chez la plupart des hbmiliês„anéantirladiernièresaisop de la vie, détins }es liruitiffl^aulQBine,! effacer ôett0;gnQ^^
^ - LA TRrANSFORMATîOïf; 215
touchante beauté de la vie mûre, qui se concentre, se simplifie et se recueille. Peu d'hommes traversent la ligne qui partage en deux hémisphères la vie humaine. Peu d'hommes osent s'avancer, et marcher hardiment dans le second des deux. Presque tous disent avec le^ prophète attristé : « Seigneur, « au milieu de ma vie, je touche aux portes de la « mort. » Mais toi, chèm kw^j puisses-tu dire avec le prophète ranimé : « Seigneur, je suis ton œuvre, <r au milieu de mes jours, vivifie-moi pour une se- (c conde carrière. » Puisse alors le dernier tiers de ta vie, puisse ce beau soir, dont presque personne ne se sert, si ce n'est pour gémir et vivre de regret et de crainte, devenir pour toi ce qu'il est, le temps de la moisson, l'heure d'en distribuer les fruits * ! Oh! puisses-tu, en îquittant ce monde, avoir semé dans plusieurs âmes quelque paix et quelque lumière, quelque amour effectif des hommes, quelque vigoureux zèle pour le royaume de Dieu !
' « Il y a surtout une période de l'existence, celle de 50 à 70 ans a et même au d^là, c'est-à-djre près du tiers de notre vie, où « rhomme bien portant jouit d'une vitalité physique et morale si « biflu poBdérée qu'aucun autre âge ne la surpasse. » (Réveillé- Pariip. Pe 1§ vipijl^sse, ç, 1 \i,]