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PRÉFACE

Les époques ont leurs nécessités pour les besoins militaires comme pour les besoins civils et administratifs des États.

II faut savoir les constater et les accepter, et surtout en déduire les dispositions qui peuvent en favoriser le déploiement dans des conditions qui soient utiles et avantageuses aux peuples et au Gouvernement.

La fin du xvni^ siècle et le commencement du xix'" ont été, pour la Nation

Française , remarquables par des faits immenses de guerre qui ont fini cependant par s’évanouir dans l’empJoi démesuré de ses forces , et elle a subi les deux invasions de i8i4 et i8i5, après avoir caserné sa puissance pendant vingt ans dans presque toutes les capitales de l’Europe.

Ces faits , qui ne laisseront dans l’histoire que de belles pages de gloire pour les nations qui ont été engagées dans ces luttes gigantesques, ont été produits par la révélation d’une nouvelle tactique de la guerre de campagne qui sut agrandir les facultés physiques et morales du soldat en les empruntant au caractère national de l’époque.

Le caractère national des peuples a son origine dans ce qu’on peut appeler leur race, qui est spéciale au climat qu’ils habitent , et à l’état social qui les gouverne. Il fonctionne dans son état nor-

mal et naturel , tant que l’administration pourvoit sans secousse aux besoins de la société ; mais , s’il est froissé dans ses habitudes et ses sentimens, ou s’il surgit quelque idée nouvelle qui sache se donner la mode et la vogue , il produit , dans l’ordre social , des explosions plus ou moins fortes , et qui sont ascensionnelles jusqu’à ce qu’elles s’usent dans l’abus , ou qu’elles soient remplacées par d’autres.

C’est ainsi que la nation française , lancée ou entraînée dans la terrible secousse des idées de 1 789 , ayant été mise au ban des nations voisines qui en craignaient la propagande pour leurs sujets , trouva dans le caractère national outragé une énergie guerrière , dont ses généraux improvisés surent faire la base d'une, nouvelle tactique de la guerre de campagne et de bataille , à laquelle rien ne sut résister. L’Empereur, qui fut le grand maître de cette école , sous le rapport

de l’exécution , comme sous celui de l’organisation , mettait au rang des premiers besoins l’indispensable emploi des fortifications , pour assurer ses conquêtes , comme pour couvrir les frontières de la patrie ; mais ses leçons de stratégie de campagne avaient appris à ne pas prendre souci des places fortes qui ne se trouvaient pas sur la ligne du but de l’irruption ; on évitait le passage dans la sphère d’activité des places fortes , ou on se contentait de masquer celles qui se trouvaient voisines des lignes d’opérations , quand on avait espoir de parvenir à un grand résultat de bataille ou de conquête, et l’on ne faisait de sièges que lorsqu’il s’agissait d’asseoir la conquête ou l’occupation du pays , ou de se faire un point d’appui en cas de revers et de retraite.

Le problème des plans de campagne était d’arriver le plus promptement possible à des batailles ou événemens décisifs pour la fin de la guerre ; et on y parvenait

presque toujours , soit en détruisant rarmée ennemie dans quelques grandes batailles rangées , soit en envahissant les capitales des nations parce qu’alors le pouvoir et l’administration tombaient dans la désorganisation et l’impuissance , par la démoralisation de l’opinion publique des peuples subjugués.

Iæs places fortes qui avaient été créées dans le but et la conviction qu’elles épargneraient au pays les désastres de l’invasion de la conquête , et des traités qui en étaient la conséquence , se trouvèrent pour les besoins et par les idées de l’époque , n’être que des cadavres nuis et inutiles. S’en suit-il qu’on doive renoncer aux fortifications Non , ce serait une erreur funeste ; elles ont subi les résultats d’un ouragan qu’on peut appeler révolutionnaire par les effets imprévus et incommensurables des idées et du caractère national de l’époque. Elles se trouvèrent

déshéritées de leur part de puissance dans les crises et les traités , par leur absence calculée des lignes d’opérations, et sur les résultats des plans de campagne ; c’est une faute qu’on ne peut leur imputer , puisqu’elles ne sont pas transportables , et qu’au contraire les armées et la base de la nouvelle stratégie sont dans le domaine de la mobilité des dispositions stratégiques; mais on peut bien en conclure que les places fortes , toutes essentielles et indispensables qu’elles sont en principe , ne satisfont plus aux besoins de l’époque , ni dans leur système propre, ni dans les lois de la nouvelle stratégie.

La recherche et la solution de ce grand problème a été l’étude de presque toute ma vie militaire , et c’est à l’école des sièges et campagnes que j’ai faits , que j’ai puisé mes convictions. Les événemens de i8i4 et de i8i5 vinrent révéler l’importance et la justesse des idées dont

j’étais à la recherche depuis plus de dix ans , et il est certain que si l’Empereur eût pu deviner ou pressentir les résultats de cette époque , il les eût évités en organisant Paris pour sa réserve , non par des fortifications improvisées et insignifiantes en dehors de l’enceinte , mais par des foyers de puissance au milieu même de la population de la capitale , afin d’y dominer et disposer , d’une part , des moyens immenses qu’elle possède ou qu’elle peut créer , et comprimer , de l’autre , les conspirations ou les défections qui sont la plaie de notre époque.

C’est sous l’influence de ces considérations que je portai , en Juin 1 826 , à la tribune législative , la question de nécessité d’entrer dans de nouvelles voies sur la défense du royaume et sur le système en usage de l’école des fortifications.

Ma proposition fut goûtée par un grand nombre de membres de la Chambre" et

Mil.

de notabilités politiques ou militaires ; j’en ai les témoignages les plus formels dans mes papiers ; mais elles ne furent pas publiquement avouées , parce qu’on était dès lors sous, le cauchemar des opinions opposées , qui redoutaient , les unes le despotisme combiné du Gouvernement et de la fortification ; les autres , le soulèvement de la désaffection des Parisiens , par la peur d’être victimes inévitables , quoique non méritées , des foudres de ces places , c’est-à-dire que les uns ne voulaient pas laisser occuper le champ de bataille , et que les autres craignaient pour leurs hôtels plus le remède que le mal.

Ënfin cependant les nécessités de notre époque se trouvèrent tellement prononcées depuis, que la question de fortifier Paris a été solennellement avouée et est en voie d’exécution. Mais le système soit des forts détachés , soit de l’enceinte colitinue, est, à mon sens, absurde,

sous le double rapport de la puissance et des dépenses. I^es forts détachés , comme l’enceinte continue , coûteront six fois les trois hexagones intérieurs que j’indique, et seront déshonorés au jour du besoin , par leur nullité ou leur défection. Ils n’auront, ni l’un ni l’autre, aucune action sur la masse du centre qui leur fera la loi par un ordre du jour qui s’intitulera gouvernemental. i8i4 > i8i5 et i83o sont là pour le prouver; qui commande dans Paris pendant vingtquatre heures , se fait obéir dans toute la France: ainsi pour parler nettement et consciencieusement , c’est dans l’intérieur de Paris et non à l’extérieur qu’il faut organiser la réserve de la puissance par les fortifications. Sans dojite il faut des places à l’extérieur, j’en ai proposé trois , mais dans l’état actuel des nécessités de l’époque , elles deviennent le complément plustôtque la question principale du problème.

La deuxième partie de la brochure que je livre à l’impression, est le prospectus et l’analyse philosophique d’un ouvrage complet sur la fortification en général ; ouvrage que j’ai présenté en 1 827 au ministre de la guerre , et dont l’examen fut remis à une commission spéciale dont la création et la composition étaient un très-honorable encouragement pour moi.

Mais soit que je n’eusse pas le bonheur d’y être bien compris, soit que la commission n’ait pas osé accepter le patronage des réformes et nouvelles doctrines que je proclamais, une discussion de quatre mois, pendant lesquels elle n’avaitexaminé que la première partie élémentaire de mon ouvrage, ne produisit aucune opinion officielle sur mon travail. Des amis me conseillèrent alors d’engager la controverse dans les journaux , et je la commençai dans le n° du i 5 octobre 1829 du Spectateur militaire , par l’insertion

(Je la première partie de l’ouvrage que je remets de nouveau en circulation. J’espérais que, dans les numéros suivans, on continuerait la publication de ma Philosophie de la fortification; mais, à mon grand étonnement, elle me fut refusée, par le motif, sans doute, que les doctrines que j’énonçais menaient à une réforme de système que ne voulaient pas certains membres du comité de direction de ce journal. J’appelle encore de cette opinion d’alors à celle d’aujourd’hui , et je crois que c’est encore une des nécessités de l’époque qu’il faut admettre dans les besoins du caractère national et militaire

diaujourd’hui.

IjC livre que je publie contient deux questions ou problèmes distincts ; celle de théorie sur la fortification en général ; et celle du système de la défense du royaume par les places de guerre : l’une et l’autre sont aujourd’hui indispensables

aux besoins du soldat d'une |)art , et de l’Etat de l’antre.

Les fortifications de Paris sont la clef des combinaisons qui dominent tous les événemens de guerre extérieure o«i intérieure; elle est de plus une question d’ordre social, car sans se faire des illusions en peur ou en sécurité, il faut considérer la marcbe et l’avenir des idées qui dominent ou du moins qui menacent l’ordre social d’aujourd’hui, et il faut reconnaître que les passions républicaines du commencement de la révolution , enrayées par l’Empire au char de l’orgueil national par l’éclat de sa domination européenne, imposent depuis i8i4 leurs prétendions, tantôt sourdes , tantôt audacieuses , à s’emparer du gouvernement. i83o leur a donné une victoire que je ne crains jws d’appeler néfaste, parce qu’elle a détruit et reformé le pouvoir et le gouvernement par les armes, et il n’a pas moins fallu

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que le courage des amis de l’ordre dans les luîtes civiles annuelles, pour mainlenir le gouvernement qui a succédé à celui de la Restauration.

Ce gouvernement, il faut en convenir, fait ce qu’il peut , et plus , pour maintenir l’ordre social et les institutions qui ont présidé à son origine , mais les ambitions déçues , comme celles qui naissent , lui font une guerre ouverte au nom d’une prétendue liberté qu’ils affichent au soi-disant profit des masses , et qui n’est que le masque de la soif du pouvoir et des richesses. En gens habiles , leur champ de bataille est la capitale , c’est-à-dire Paris , parce que c’est là qu’ils trouvent les moyens d’organisation et d’exécution qui ne peuvent s’accomplir que dans le dédale impénétrable des grandes masses populeuses , et dans l’instantanéité de la prise de possession du pouvoir. Ainsi donc, dans

l’intérêt de l’ordre social, dans l’intérêt des Parisiens eux-mêmes , dans l’intérêt de toute la France et du gouvernement qu’elle s’est donné, c’est dans l’exécution des trois hexagones que j’ai proposés sur Ghaillot , Montmartre et le jardin des Plantes, qu’on trouvera la seule solution certaine du problème et la consolidation du bonheur de la France.

Après avoir dit sans arrière-pensée , à présent comme toujours , mon opinion sur les hommes et sur les choses , je terminerai en déclarant que c’est sans passion et sans haine que je les exprime ; j’ai dû employer le langage le plus clair et le plus logique possible pour expliquer mes convictions , mais mes vœux sont pour le bonheur de ma patrie, et il ne peut s’affermir que par un respect sincère pour le roi et les institutions qui nous régissent. Toute secousse compromettrait l'ordre social, et bien aveugles sont ceux

qui croient améliorer la condition des niasses , en les appelant an partage des richesses et du pouvoir par la révolte et les révolutions. Il n’en résulterait que déception, anarchie et misère , parce que la fortune nationale , quoique personnelle , qui pourvoit au travail et au besoin de toutes les industries dans lesquelles les superfluités occupent la plus grande proportion , s’échapperait en fumée , dès le jour où ces superfluités sciaient insatisfaisables par le manque de valeurs , de crédit , et l’emploi gaspillé du temps qui se consumerait à produire en petit, pour chacun, les premiers et les plus pressans besoins de la vie : ce ne serait qu’une crise transitoire générale, dont le mot- d’ordre serait pour les meneurs : Otetoi de là que je m’y mette ; et pour les masses ; Tu recevras selon ta condition ; mais à la suite de laquelle il faudrait un siècle, peut-être, pour refaire les élémens de la société et de la fortune publique.

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