‹ Philosophie de la musiqueChapitre 1 sur 18 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

Celte profession de foi faite, nous indiquerons le but de ce livre en parlant de la façon dont Tidée nous en est venue.

Ne vous est-il jamais arrivé, au sortir de l'Opéra ou d'un concert, quand vous vous trouviez au milieu du courant tumultueux de la rue, de vous demander pourquoi tout à l'heure, dans la salle, vous étiez ravi, transporté par des sons, et pourquoi maintenant le bruit incohérent des passants, des voitures, des claquements de fouet, des crieurs> ne vous produit qu'un effet désagréable? C'est pourtant toujours le même phénomène dans l'un comme dans l'autre cas, et qui se résout en des vibrations de l'air.

D'où vient cette différence essentielle au point de vue du plaisir?

Si quelques pas plus loin vous entendez jouer par un orgue une chanson populaire ou un quadrille de barrière, pourquoi ces mélodies vous paraissent-elles triviales et grossières, et pourquoi, en les comparant aux mélodies de l'opéra que vous venez d'entendre, éprouvez-vous le même sentiment que si vous voyiez une image d'Épinal à côté d'une gravure signée Paul Pont ou Brevet ? Pourtant vous n'avez plus seulement du bruit, des vibrations non ordonnées, vous avez là des sons musicaux, de l'ordre, de la proportion, uïie construction architectoniqueà laquelle a présidé une pensée; en un mot, vous reconnaissez une tentative de l'art. Et cependant, pour peu que vous ayez du goût, pour peu que vous soyez délicat, vous riB sauriez

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INTRODUCTION. vu

trop dire si cette production plate et banale ne vous est pas presque aussi désagréable que le simple bruit.

Ces réflexions tout ordinaires, chacun les aura faites sans nul doute, car il arrive au moins une fois dans la vie qu'on jette sur ce qui se passe autour de soi un regard plus scrutateur et qu'on se dise que la fréquence d'un fait et l'habitude de le voir ne sauraient tenir lieu de L'explication de ce fait.

Eh bien, un jour, nous nous sommes posé les deux simples questions dont nous venons de parler, et nous n'avons su qu'y répondre. Mais heureusement, ou malheureusement pour nouS) au lieu de disparaître à la première sommation comme font d'ordinaire ces hdtes incommodes qui prennent un méchant plaisir à troubler laquiétude de l'esprit, elles se sont acharnées après nous, et partout elles dressaient devant nos yeux leurs points d'interrogation, ces crochets de torture qui s'enfoncent dans Tesprit, le tirent, le déchirent, le retournent de tous les côtés et ne lui laissent plus ni repos ni trêve.

A force de nous demander en quoi consistait la différence entre ce que nous appelons la musique, et le bruit, ou entre la musique et une réunion quelconque de sons musicaux pris au hasard; à force de chercher par quels caractères la musique qui nous plaît diffère de celle qui nous agace, nous nous sommes réveillé un beau matin, nous apercevant avec terreur que nous n'agitions pas autre chose que le vaste et obscur problème de l'essence de la musique, de ce qui en fait un art, et cet

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autre problème encore plus effrayant et plus ardu, celui du beau musical.

Il faut reconnaître que pour un esprit français peu familiarisé avec les conceptions abstruses, et qui n'avait jamais pu entendre prononcer le mot Esthétique sans un certain frissonnement d'appréhension, le réveil était peu agréable, mais comme les deux points d'interrogation ne lâchaient pas prise, nous nous sommes enfoncé dans ces ténèbres à la recherche des clartés que nous soupçonnions vaguement.

Nous apportons pour cette fois la première partie de nos recherches, celle qui a trait à la détermination de l'essence de la musique, nous réservant d'exposer plus tard en quoi consiste le beau dans cet art.

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