‹ Philosophie de la natureChapitre 3 sur 30 · MENTION · texte numérisé non relu

MENTION

sur

BERNARD PALISST

d’après

Flourens (*).

„Un potier de terre , qui ne savait ni latin ni grec, fut le premier, dit Fontenelle, qui, vers la fin du XYIe siècle, osa dire dans Paris, et à la face de tous les docteurs, que les coquilles fossiles étaient de véritables coquilles déposées autrefois par la mer dans les lieux où elles se trouvaient alors, que des animaux, et surtout des poissons, avaient donné aux pierres figurées toutes leurs différentes figures, et il défia hardiment toute l’école d’Aristote d’attaquer ses preuves (*).

(') Flourens: de la Longévité humaine. Paris 1854. Voir pour plus amples renseignements l'ouvrage de Louis Audiat: Bernard Palissy, Etudes sur sa vie et ses travaux. Paris I vol in 8-o.

(*) Histoire de l'académie des sciences, année 17 20 p. 6.

Philosophie do lâ Nature.

Le potier de terre, qui défia toute l'école d'Aristote était Bernard Palissy, aussi grand physicien que la nature seule en puisse former un (') et, comme parle un écrivain de son temps, homme d’un esprit merveilleusement prompt et aigu (*).

Cet homme, dit Venel, qui n’était qu’un simple ouvrier sans lettres, montre dans ses différents ouvrages un génie observateur, accompagné de tant de sagacité et d’une méditation si féconde sur ses observations, une dialectique si peu commune, une imagination si heureuse, un sens si droit, des vues si lumineuses, que les gens les plus formés par l’étude peuvent lui envier le degré de lumière où il est parvenu sans ce secours, et cette tournure

d’esprit qui 1’ a fait réfléchir avec succès La forme

même de scs ouvrages annonce un génie original. Ce sont des dialogues entre Théorique et Pratique-, et c’est toujours Pratique qui instruit Théorique, écolière fort ignorante, fort indocile, et fort abondante en son sens. Je le crois le premier qui ait fait des leçons publique d’histoire naturelle (3).

Tout cela est aussi vrai que bien dit. On ne pouvait mieux sentir Palissy. Ce simple ouvrier touche aux questions le plus élevées de la science, et quelquefois il les résout. Il a résolu celle des coquilles fossiles. Et par ce qu’il se trouve, dit-il des pierres remplies de coquilles, jusques au sommet des plus hautes montagues, il ne faut pas que tu penses que les dites coquilles soient formées

(') Expression de Fontanelle: Histoiro de l'acnd. des sciences, année 1720 p. 6. .

(J) La Croix du Maine, Bibliothèque etc. 1584.

(3) Eu 1575 h Paris — Venel: article Chimie de l’Encyclopédie.

comme aucuns disent que nature se joue à faire quelque chose de nouveau (’j. Il ajoute: Quand j’ai eu de bien près regardé aux formes des pierres, j'ay trouvé que nulle d’icelles ne peut prendre forme de coquilles , ni d’autre animal, si l’animal mesme n’a basti sa forme (2), Il faut donc conclure, dit-il encore, que, auparavant que ces dites coquilles fussent pétrifiées, les poissons qui les ont formées

estoyent vivants dédans l’eau et que, depuis, l’eau

et les poissons se sont pétrifiés en un mesme temps, et de ce ne faut douter (3),

„E( de ce ne Jaut douter. On voit quelle est l’assurance de Palissy. Et cependant il avait contre lui toute l’Ecole, qui voulait alors que les coquilles fossiles ne fussent que des jeux de la nature. Mais il écoutait peu l’Ecole, et ne lisait pas des livres.

„Ce n’est pas qu’il n’eût été bien aise de les lire, et cella par une raison qu’il nous dit fort naïvement, c’est qui’il aurait pu les contredire.

„ J 'eusse été fort aise, dit-il, d'entendre le latin et lire les livrs de philosophie, pour aprendredesuns et contredire aux autres (’). Il se félicite de pouvoir lire Cardan, dont le livre Dé la Subtilité (s) venait d’être traduit en français (“) et d’y voir des fautes si lourdes (7) pour avoir occasion de contredire un homme tant estimé (8).

(') Oeuvres de Bernard Palissy, p. 88, édition do Faujas de Saint-Fond.

(*) Ibid.

(*) Ibid. p. 90.

(4) Oeuvres de Bernard Palissy p. 7 5.

(') Hicronymi Cardani.... De Subtilitatc 1553.

(e) Par Richard Leblanc. Paris 1556.

(T) La faute lourde est ici du côté de Palissy (Flourcns).

(8) Oeuvres de Bernard Palissy p. 7 5.

„Dans ses Dialogues, Pratique est lui-mème, et Théorique est C Ecole. Ou, si l’on aime mieux, Pratique est la méthode expérimentale, l’observation de la nature, et Théorique la méthode scholastique, l’abus de l’autorité des anciens, partout invoquée, et presque partout mal comprise.

Je t’assure, dit-il à son lecteur, qu’en bien peu d’heures tu apprendras plus de philosophie naturelle sur les faits des choses contenues en ce livre, que tu ne saurois apprendre en cinquante ans, en lisant les théoriques opinions des philosophes anciens.

Ne pouvant lire les livres des savants, écrits en latin il imagina d’assembler les savants eux mêmes, pour voir s'il pourrait en tirer quelque contradition (*). Sachant bien, dit-il, que si je mentois il y en auroit de grecs et de latins qui me resisteroyent en face, et qui ne mespargneroyent point tant â cause de l’escu que j’avois pris de chascun,.... que parce que j’avois mis dans mes offiehes que, partant que les choses promises en icelles ne fussent véritables, je leur rendrois le quadruple. Mais grâce â mon Dieu, jamais homme ne me contredit d’un seul mot (a).

Il dit ailleurs: je n’ai point eu d’autre livre que le ciel et la terre, lequel est connu de tous, et est donné â tous de connâitre ce beau livre.

Et ce qu’il dit là, on le sent à son style, qui a quelque chose de spontané, de soudain, de direct, de pur. Ce style est d’une clarté singulière: cette clarté vient du génie.

O Expression de Palissy p. 75.

O Ibid.

Dans Pallisy, le génie était soutenu par une âme forte, et qui le fut constamment au milieu de l’adversité la plus rude. Lorsque, nous racontant scs longs et héroïques travaux sur fVmaj/ (•) il se peint, n’ayant aucun secours, aide ni consolation, étanty toutes nuits à la mercy des

pluyes et des vents n’ ayant rien de sec sur moi....”

et, ce qui lui était bien plus cruel, se voyant soupçonné de faire de la fause monnaie, qui dit-il „estoit un mal qui me faisoit seichcr sur les pieds, et m’en allois par les rues

tout baissé, comme un homme honteux ” on ne peut le

lire sans trouble; il réussit enfin, et c’est lors qu’il fait entendre ces belles paroles.

„Quand je me fus reposé un peu de temps avec regrets de ce que nul n’avoit pitié de moy, je dis à mon âme: qu’est-ce qui te triste , puisque tu as trouvé ce que tu cherehois? Travaille à présent ”

Sa mort fut admirable comme sa vie. Persécuté comme partisan^ de la religion réformée, et enfermé à la Bastille, à 1 âge de quatre-vingt dix ans il y mourut. Le roi Henri III qui l’avait longtemps protégé et qui l'aimait, étant allé le voir, lui dit; „Mon bon homme, si vous ne vous accomodez sur le fait de la religion je suis contraint de vous laisser entre les mains de mes ennemis.

( ') La découverte de la composition do l'émail pour la poterie lui eûuta plug de vingt cinq années d'essais et d’études; „Sachez, dit-il h ses lecteurs, qu’il y a vingt et cinq ans passes qu'il me fut montré une coupe do terre, tournée et esmaillée d’une telle beauté, que dèslors j'entroi en dispute avec ma propre pensée.... et je me suis mis & chercher les esmaux, comme un hommo qui taste en ténèbres." Oeuvres de Palissy p. 14.

Sire, répondit le noble vieillard, ceux qui vous contraignent ne peuvent rien sur moy, pareeque je sçay mourir (')•

Palissy est donc le premier homme de son siècle, qui ait vu juste sur les coquilles fossiles. On s’étonne aujourd’hui d'entendre louer un homme de génie pour une chose qui parait si simple. 11 semble que l'idée absurde des jeux de la nature ne pouvait guère être, qu’une idée d’école, et qu’il fallait être bien philosophe, à la manière de ce temps-là, pour ne pas voir dans les coquilles fossiles de véritables coquilles.

Eh bien! cette idée absurde du XVIe siècle règne encore au X Vile, où Stenon, Scilla, le grand Leibnitz la combattent. Elle règne au XVIIIe, ou Buffon la combat dans Voltaire. L'absurde a toujours quelqu’un qui le représente, et n’a pas toujours un Voltaire.”

Or, sans l’idée de Palissy nous n’aurions pas l’anatomie comparée de G. Cuvier, ni la Paléontologie; nous n’aurions pas la science sur les révolutions du globe, nous n’aurions pas d’idée sur les changements que la terre a subi dans le passé, nous ne saurions pas aujourd’hui tracer un mot sur le mystérieux passé de notre planète et des êtres organisés qui l’ont jadis habitée, nous n’aurions pas de Géologie

Bernard Palissy est le créateur de la Paléontologie et de la Géologie.

(3) V oyer la notioo sur Palissy. Edit do scs oeuvres p. Faujas de Saint. -Fond.

DE

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