‹ Philosophie de la natureChapitre 30 sur 30 · DU GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

DU GENRE HUMAIN

Les récits fidèles des voyageurs sur les hommes vivant jusqu’à ces jours à l’état sauvage, ainsi que les observations des savants faites sur l’homme et la fenune sauvages amenés par M. Porte du Brésil à Paris, nous donnent un vrai tableau de l’état primitif de l’homme.

Or, de ses récits, de diverses descriptions et des observations directes faites sur différents sauvages il résulte pour nous 1°, que l’homme sauvage actuel, qu’un Botécoudos, par exemple, est absolument la même chose sous le rapport moral , que sous le rapport physique que l’homme primitif; 2°, et comme conséquence de cette première règle, que si nous voulons connaître l’homme primitif

sous le rapport physique et moral , nous n’avons qu’a étudier le sauvage du Brésil.

Or, en étudiant les Botécoudos ou les plus sauvages des sauvages, nous saurons, que nos premiers parents, et j’entends par nos premiers parents le premier couple ayant déjà la forme et l’organisation humaine, vivaient tout nus, sans demeure, n’avaient pas d’habitations fixes, menaient une vie nomade, et n’avaient d’autres moyens d’existence que la chasse et ce que la nature leur fournissait en fruits. — Lorsque l’homme à cet état, pouvait atteindre sa proie avec une branche d’arbre ou avec un bâton , ou avait quelques fruits à sa disposition, lorsque, en un mot, ses moyens d'existence étaient faciles et abondants, il mangeait son butin cru et en mangeait beaucoup. Si sa nourriture lui arrivait plus difficilement, il supportait la faim, et était triste, inquiet. — 11 devait même lui arriver souvent, en nous appuyant toujours sur les sauvages actuels, et surtout sur ceux qui habitent l’ile de Rossel en Mélanesie, de manger son semblable sans aucune répugnance comme l’homme civilisé mange aujourd’hui la chair des animaux.

Il est facile de concevoir que l’homme avec cette disposition d’intelligence ne pouvait avoir d’autres besoins que ceux du corps. Il était sans religion, sans morale et sans habitudes. Sa curiosité était sans pensée et sans but mais toujours réveillée en lui, toujours active!

«Plus soumis à l’instinct qu'aux règles de la vie , il vivait, dit Flourens, sans liens de famille. — Le seul sentiment maternel, toujour actif et soucieux dominait en lui comme chez les animaux.’’

„Nous sommes restés jusqu’à midi à la porte de la cabane, dit Chateaubriand ; le soleil était devenu brûlant. Un de nos hôtes s'est avancé vers les petits garçons et

leur a dit: Enfants , le soleil roue mangera la tête, allez dormir. Us se sont tous écriés: C'est juste. Et, pour toute marque d'obéissance, ils ont continué de jouer.” „Les femmes se sont levées; . . . elles ont appelé la troupe obstinée , en joignant à chaque nom un mot de tendresse. À l’instant, les eufants ont volé vers leurs mères comme une couvée d’oiseaux.” (')

,,Et cependant ces sauvages, et je parle toujours des Botécoudos du Brésil, dit Flourens, ces hommes sans religion, sans moeurs, sans règles, qui semblent ne rien avoir de la condition humaine, ou, qui semblent n'en avoir encore rien acquis et qui vivent uniquement dirigés par l’instinct’’, ou plus exactement nos premiers parents, le premier couple du genre humain, „portent déjà en eux le germe de supériorité sur les animaux les plus parfaits. Si nous étudions les Botécoudos, ces hommes recèlent tous dans le fond du coeur, le germe d’une foi cachée, et comme le pressentiment obscur d’une autre vie , car ils croient qu’ils seront transformés après leur mort en bons ou en mauvais génies, selon qu'ils se seront bien ou mal conduits, et ils ne croient point cela de leurs animaux.”

Il y avait donc un trait manifeste du germe de la foi et de la supériorité de la pensée dans l'instinct des premiers hommes sur la terre, que nous ne trouvons pas dans les animaux les plus rapprochés de l'homme et ce qui n’est pourtant que le pénombre en comparaison avec le développement et la puissance de l’intelligence dans les types élus de ses générations successives, tels que Moïse, Homère, Mahomet, Newton, Luther, Kopernik, Leibnitz, George Cuvier ou Etienne Geoffroy Saint-Hilaire!

C ) Lettre écrite de chez les «auvagea du Niagara,

„L’homme sortait lentement, dit Cuvier, de cet état sauvage et c’est par une succession de travaux pénibles et assidus pressé par la nécessité , qu’il est arrivé à la pénétration des voiles de la nature, et à l’intelligence de ses phénomènes, qu'il a appliqués ensuite à l’amélioration de son état; mais il devait être dans les desseins de la providence qu’il y parvint, car autrement il eût été l’un des êtres les plus misérables dé la création. — Dépourvu qu’il est d’armes naturelles pour attaquer ou se défendre, de grande vitesse et de forces physiques supérieures, d’enveloppes même propres à se garantir des intempéries des saisons, à peine eut-il pu vivre et propager son espèce s’il n’avait pas reçu en compensation un apanage particulier.

Ces dons naturels qui le placent au sommet de l’échelle des êtres sont l’instinct de sociabilité, l'instinct du langage et celui de f abstraction.

Le premier est le fondement et l’origine de la société.

Le second a produit l’instrument indispensable de tous les perfectionnements de cette société.

Le troisième est la faculté de généraliser, de simplifier; c’est à lui que nous devons les méthodes, les règles de raisonnement et de conduite.

L’action combinée de ces trois instincts a produit toutes les connaissances que nous possédons; elle nous a conduits par des travaux successifs à l’état ou nous sommes, car ce qui est aujourd'hui vulgaire, fut, dans les premiers temps, une découverte importante, et a eu une influence marquée sur l’ordre social.

Chacun des progrès de l’espèce humaine vers la civilisation est même si bien lié à l’une des découvertes qu’elle a faites dans les sciences naturelles, qu’on pourrait facile-

ment tracer 1 histoire entière de la société en suivant celle des observations physiques.

Ainsi , ce sont les observations sur les animaux , la distinction de ceux que l’homme peut multiplier et employer à son usage, qui ont produit la vie pastorale, première source de l’idée de propriété et même de la douceur des moeurs, car alors au lieu d’égorger les prisonniers de guerre, on prit l’habitude de les garder1 pour les soins qu’exigeaient les troupeaux.

Les connaissances acquises sur la multiplication des végétaux, et la distinction de ceux qui offraient à l'homme et aux animaux qu’il tenait eu esclavage, une nourriture plus abondante et meilleure, ont donné naissance à l’agriculture, d’où naquit l’idée de la propriété territoriale.

L’étude du mouvement des astres a fourni à l’homme un moyen de diriger sa marche dans des régions lointaines.

L’observation de quelques faits d’hydrostatique l’a conduit à surmonter l’obstacle qu’opposait à sa marche la liquidité des ondes.

La découverte de la propriété de l’aimant a eufanté un nouveau monde.

Celle de la poudre à canon a fait disparaître l’inégalité physique des hommes entr’cux.

L’imprimerie a prodigieusement facilité la diffusion des lumières, et a rendu les découvertes à tout jamais impérissables.”

En supprimant le temps, elle a rendu tous les siècles contemporains et nous a permis de causer avec Homère comme avec Kopernik, elle nous a permis d’assister aux événements historiques ainsi qu’aux exploits des grands hommes du passé et permettra aux générations futures de causer avec nous, d’étudier notre esprit et de sonder

jusqu’au fond de notre âme comme si nous vivions, pensions et travaillions au milieu d’eux.

„De la connaissance des propriétés du feu, poursuit Cuvier, dépendent tous les arts métallurgiques.

Enfin de nos jours, quelle révolution l’emploi de la force électrique et de la force élastique de la vapeur n’at-elle pas occasionnée dans les arts utiles, sans qu’il soit possible d’assigner la limite de sa puissance!

Mais des faits, quelqu' importants qu’ils soient, ne constituent pas la science. Pour arriver à ce résultat, il faut coordonner toutes les observations, les lier entre elles, en déduire les conséquences qu'elles renferment, y appliquer notre faculté d'abstraction , et former ainsi un corps de doctrine. Ce sont donc les esprits spéculatifs, les hommes livrés à la méditation qui ont formé la science.

Les premiers qui s’étaient livrés à ce travail présentèrent aux peuples leurs propres découvertes, et celles qu’ils avaient recueillies, comme des inspirations du ciel; et, soit que leurs contemporains les aient en effet considérés comme des êtres inspirés, soit que la reconnaissance des peuples ait seulement voulu honorer leur mémoire, nous voyons que, dans tous les pays, ils furent divinisés: Brahma le fut dans l’Inde ; Hernies en Egypte ; Céres et Triptolème dans la Grèce , et une foule d’autres ailleurs.

Qu’on ne se hâte pas de leur reprocher l’illusion dans laquelle ils ont tenu leurs semblables; peut-être n’auraientils pu leur être utiles sans ce déguisement de la vérité. De nos jours, ce n’est qu’à l’aide des idées religieuses que les missionaires parviennent à déterminer les nations sauvages à accepter les vérités utiles tirées de la science, et à échanger ainsi leur vie misérable contre les habitudes plus douces des peuples civilisés: il est vraisemblable qu’il

eu fut de même dans les premiers âges du monde, que pour agir sur des hommes dont la raison était si peu développée, dont les habitudes étaient encore féroces, il fallut s'adresser à leurs passions en faisant intervenir la divinité.

Mais ces bienfaisants mensonges furent promptement suivis d’abus.

La science d'ailleurs étant d'origine céleste , ses enseignements devaient être invariables, et sa marche fut ainsi arrêtée des ses premiers pas. Les médecins ne pouvaient, en Egypte sous peine de mort, s'écarter des traitements prescrits par la loi religieuse. Les Indiens suivent encore l’ancienne astronomie.

Un autre obstacle à l’avancement des sciences naquit de leur hérédité, de leur concentration dans un petit nombre de familles, que l’on peut considérer comme l’origine des castes.

Toutes les vérités n’étaient pas à la portée du vulgaire ; mais elles y auraient été , qu’il aurait fallu que ces familles privilégiées en cachassent quelques unes pour conserver la supériorité d’intelligence qu’était indispensable au maintien de leurs hautes prétentions.

Elles ne transmettaient donc leur dépôt sacré que sous des formes et avec un langage mystérieux. De là, les allégories, les hiéroglyphes, les langues sacrées, les emblèmes, fondement et origine de la mythologie, qui, après avoir trompé et asservi les hommes, amuse maintenant l’humanité oublieuse.

Si les sciences eussent continué de passer d’une génération à l’autre, comme une propriété, l’ignorance et l’esclavage auraient pesé éternellement sur le genre hu-

Philoaophio de U Nature. G8

main; mais avec le temps qui amène toujours des changements, parce que rien n’est jamais parfait, les sciences trouvèrent ailleurs des dispositions plus favorables.

C’est parmi les peuples qui doivent leur origine à dés colonies égyptiennes , qu’on les voit commencer à être cultivées pour elles -mêmes, sans être renfermées dans les temples et voilées sous des emblèmes.

La première de ces colonies est celle des Hébreux qui sortit de l’Egypte sans la conduite de Moïse. Cet antique législateur voulut sans doute éviter les incorivénients des allégories lorsqu’il défendit sa colonie de faire des images; et, par cette sage mesure, il aurait puissamment contribué à la propagation et à l’avancement des sciences naturelles , si son peuple eût été placé dans des circonstances moins défavorables. Mais bientôt conquis par les nations barbares qui les avoisinaient, les -Hébreux ne purent prendre l'essor que la législation de l’auteur de la Genèse tendait à leur imprimer.

Les colonies Egyptiennes qui s’établirent dans l’Asie Mineure et en Grèce, furent en position de réaliser ce que n'avaient pu faire les Hébreux. Les chefs de ces colonies ignoraient le sens des emblèmes égyptiens sous lesquels ils communiquaient la science. Ils prirent ces emblèmes au serieux, et les présentèrent à leurs peuples comme des objets réels d’adoration.

Mais, si la science des prêtres égyptiens fut primitivement ignorée, ses résultats pratiques, c’est-à-dire les arts, passèrent dans la société, et plus tard la science elle-même y reparut, sortie cette fois des sanctuaires et acquise pour toujours au genre humain.

Ce ne fut guère qu’ après un laps de mille années que cette nouvelle apparition des sciences eut lieu dans

la Grèce, lorsque Thaïes, de retour du voyage qu’il avait fait en Egypte, communiqua sans déguisement ce qu’il avait appris dans les temples mystérieux des prêtres de ce pays. Malgré la distance des temps, les sages de la Grèce conservaient tout le respect primitif pour le savoir des prêtres de leur métropole, et ils se faisaient un devoir de les aller consulter. Ces voyages étaient même considérés comme le principal moyen d’instruction qu’on eût alors. Mais les philosophes grecs avaient moins à apprendre en Egypte que ne se l'imaginaient leurs compatriotes. La science , renfermée dans les temples , et cultivée nécessairement par un très-petit nombre d’hommes, ne pouvait y faire de grands progrès. Elle finit même par rétrograder; les prêtres qui en avaient voulu faire un mystère et un objet de monopole, perdirent eux-mêmes le sens de leurs emblèmes; ils furent dupes comme le vulgaire de leurs propres fables, et ils restèrent enfin dans une ignorance honteuse qui fut le châtiment de leur coupable ambition.

Les Etrusques et les Romains reçurent comme les Grecs , des fables religieuses qu’ils prirent pour des vérités; et ce ne fut aussi qu’après un long intervalle que les sciences leur arrivèrent dégagées des formes mystiques qui en avaient arrêté les progrès.

Il était réservé aux chrétiens de porter les sciences au plus haut degré de perfection qu’elles eussent jamais atteint. Cultivées par le clergé après l'invasion des barbares, elles étaient devenues dans la réalité son partage exclusif. Lorsque le pape Grégoire admit le célibat des prêtres, non-seulement l’hérédité des sciences fut ainsi empêchée, mais cet acte de discipline ecclésiastique contribua encore presque immédiatement à répandre en dehors du clergé les lumières, qu’il possédait seul; car un

grand nombre de clercs ne pouvant obtenir d’emplois écclésiastiques , embrassèrent une autre carrière, et ce fut celle du proféssorat qu’ils choisirent.

D’après ce que je viens de dire de la marche des sciences, poursuit Cuvier, on voit que leur histoire peut être divisée en trois époques principales.

La première est religieuse. La science y est secrète et est le privilège de quelques hommes qui se la transmettent héréditairement.

Cette époque obscure commence et finit dans l’Orient.

La deuxième est philosophique. Les sciences y sont isolées de la religion et cultivées toutes ensemble par des sages qui ne les communiquent plus comme les prêtres sous des emblèmes, mais les livrent avec franchise à tous leurs disciples. Cette époque date de Thaïes, et est propre à l’Occident.

La troisième qui est celle ou nous sommes , est plus particulièrement caractérisée par la division du travail, ou la distribution des sciences en plusieurs branches.

On pourrait faire remonter cette dernière époque à Aristote, car ce vaste et prodigieux génie a très-bien distingué les branches entrelacées des sciences; il les a classées méthodiquement avec une supériorité de vues admirable, et il a donné des règles excellentes pour leur étude. Plusieurs d’entre elles ont aussi été fort étendues par ses découvertes, et il aurait donné son nom à la troisième époque de l’histoire des sciences s’il avait eu des successeurs eu état de le suivre dans sa marche rapide.

Mais, par une fatalité qui se reproduit trop souvent, lorsqu’un homme est de beaucoup supérieur à son siècle , Aristote n’eut point de disciples capables d’achever le mo-

nument scientifique qu’il avait commencé. La secte qu’il fonda, et qui fut désignée par le nom de péripatéticiens, tomba même dans le mépris, et ce n’est qu’au XVI siècle de notre ère que sa méthode fut employée, c’est-à-dire que des hommes se consacrèrent spécialement aux mathématiques pures, à l’astronomie, à la mécanique, à la chimie, à la physique, etc., et que ces sciences , malgré de fausses directions, firent des progrès assez rapides" (*)

Ainsi plusieurs siècles se sont trouvés perdus pour les sciences et pour le progrès par le seul concours de circonstances défavorables.

En retrancheant par conséquent le temps perdu pour les scieuces et pour le progrès de la civilisation, toujours par la faute de l'homme, comme par son égoïsme, par sa spéculation, par sa barbarie, par les guerres, par les agressions et très - souvent par son apathie ! il resuite 5,500 ans perdus à diverses époques depuis le dôrnier déluge jusqu’à nous et 300 ans seulement bien employés... Sur 55 siècles , 3 siècles de progrès!!! Et malgré tout cela, les sciences ont atteint chez certaines nations un si haut degrés d’élévation! Que sera-ce donc dans cinquante siècles, si l’intelligenco humaine va ainsi progressant sans interruption, si de nouveaux malheurs n’arrètent pas un jour les progrès conquis surtout depuis une cinquantaine d’années dans le domaine du progrès de l’intelligence, si les siècles à venir ne deviennent pas les fratricides du dixneuvième siècle?!

(0 tuvicr. Cours de l’histoire des sciences naturelles et do la l’hiloso|ihio de l'histoiru naturelle. Paris, 1831.

Ayant tout cela présent à l’esprit, ne perdons pas de vue que la vraie histoire commence avec Cyrus, savoir: six siècles avant Jésus-Christ; que pourtant bien avant cette époque, ou XV siècles avant Jésus - Christ, certaines tribus s'étaient déjà constituées en nations régulières sur le vaste continent de l’Asie et de l'Afrique, que de ces nations les plus anciennes étaient les Chinois, les Babyloniens et les Egyptiens.

Or, bien du temps s’est écoulé depuis la dernière calamité universelle, avant qu’on ait commencé à arrêter la pensée sur les sciences et les arts, avant qu'on ait senti le besoin de la civilisation, avant que le germe de l’intelligence, dont l’homme sortant en quelque sorte des vagues de l’océan ait été investi, se soit éveillé. — Et que d’entraves, que de malheurs dans ce singulier développement de la civilisation, dont nous retrouvons malheureusement encore aujourd’hui des traces saignantes à chaque pas, tant dans notre vie privée, que dans notre vie publique et dans nos institutions , où chaque pas était un développement naturel des dons divins, que la méchanceté et la cruauté humaine arrêtaient sans cesse et même supprimaient et tuaient quelquefois en le vouant au mutisme des siècles!

La cruauté barbare, l’égoïsme et la stupidité de l’homme sont la cause de tous les maux sur la terre.

Les savants ont senti l’importance de la géologie avec la découverte de l’homme fossile. Les historiens , les

paléontologues et les archéologues se sont jeté dans le passé anté-diluvien, et ils calculent déjà dans leur précipitation le butin de leurs conquêtes scientifiques : ainsi ils calculent déjà les dates, les époques, les années de l'existence de telle ou telle autre race humaine, parlent des Aryas, de leur civilisation, de leur manière de vivre sociale, oubliant, qu’ils ont affaire, il est vrai, à une espèce humaine, mais que cette espèce a été sauvage, oubliant qu’on n’a expliqué jusqu’à présent ni la mythologie des Indiens, ni le Brahmisme, ni la mythologie Slave, quoique * Nork (F. Korn. Sur les divinités Syriennes ), Dankowski, Goerres, Kann, Schlegel, Hammer et Hanusz (Mythologie Slave) en aient beaucoup parlé et que les Slaves vivent au milieu de nous et qu’il est plus facile d’étudier la mythologie Indienne que de parler des races sauvages qui ont vécu avant le déluge. Nous n’avons donc pas expliqué les choses qui nous entourent, au milieu desquelles nous vivons et nous nous applaudissons déjà de la riche récolte faite dans la nuit des temps an té-diluviens.

Nous avons même déjà reculé la civilisation primitive de quelques milliers d’années; comme si le chiffre de 8 mille ans , était plus satisfaisant que le chiffre de 6 mille ans, dans ce que nous savons et dans ce que nous ne savons pas sur le passé anté-humain de l’homme et surtout comme si la civilisation de l’homme anté-diluvien, comme si l'âge de pierre pouvait être appelé l’âge de la civilisation, comme si la civilisation de l’homme anté -historique et anté-diluvien ou de l’époque tertiaire et môme de l’époque secondaire n’était pas môme chose au fond?

Nous courrons ainsi après l'inconnu oubliant toujours l’éternelle vérité, qu’il ne faut pas remonter si haut dans le passé pour voir l’homme tel qu'il a été à l’époque pri-

mitive de la création, mais qu'il suffit de jeter un coup d’oeil sur certains hommes comme sur les animaux qui nous entourent pour reconnaître non seulement l’homme pris dans son passé le plus reculé, mais les types les plus variés de son développement organique et intellectuel.

Après avoir signalé les causes du progrès et de la décadence de la civilisation dans le germe, nous n’allons pas parcourir les temps historiques depuis l’époque à laquelle nous nous sommes arrêtés avec G. Cuvier et qui sont connus de tous; car, ces causes s’appliquent malheureusement à l’histoire de tous les temps, sans en excepter l’époque dans laquelle nous vivons , et restent vraies tant aux individus, qu’aux familles, qu’aux nations, qu’à l’humanité entière de toutes les époques: l'espèce humaine n’ayant rien perdu de son penchant inné pour le mal, de son vieux levain de sauvage et de cruauté animale! — C’est pourquoi j’ai rapporté dans la préface de ce livre les sources dans lesquelles on peut le mieux reconnaître l’homme et les diverses époques de l'humanité; c’est pourquoi j’ai mentionné les autobiographies des hommes qui se sont rendus illustres tant par le bien qu’ils ont fait à l’humanité, que par le mal qu’ils en ont reçu en récompense, et dans lesquelles ils se sont si bien dépeints eux-mêmes ainsi que les hommes au milieu desquels ils ont vécu.

J’expliquerai seulement, quant aux invasions des barbares dans les pays voisins jouissant d’un certain bienêtre, comme celles d’Attila (’), qu’ elles n’étaient pas pour la majeure partie, sans un but tracé par les lois de la nature, qui ont en vue non pas les individus mais l’harmonie de l’univers.

(!) Histoire d’Attila p. A. Thierry. 2 vol. Paris, 18G5.

Nous savons par exemple, que les plantes s'améliorent par le croisement des races. Nous savons que le vent en portant le pollen mâle sur les organes sexuels femelles est l’intermédiaire dans cette grande oeuvre de la nature.

Est-ce que les invasions des barbares dans les pays habités par un peuple efféminé et énervé par une fausse civilisation, et l’union successive de ces peuples si différents sous le rapport physique comme moral, n’auraient pas pour but l'amélioration de leur race , savoir: le retrempement dans les générations futures de la race efféminée, ainsi que l'adoucissement de la nature physique trop brute de la race barbare ; n’auraient-clles pas en vue une plus profonde métamorphose encore dans les lois universelles de la nature? Rome efféminée, dit Humphry Davy, (’) sans l’invasion des Vandales et des Gotlis serait-elle Jtome moderne?

Est-ce que le magnifique dôme de Saint Pierre, surpassant comme objet d’architecture tout ce que Rome avait de plus sublime, aurait été érigé par la main de Michel Ange sur les ruines du Colysée païen sans l’invasion des barbares? — Aurions-nous sans la chute de la Rome païenne des noms tels que Michel Ange, Raphaël, Machiavel, * Dante, Léonard da Vinci, Tasse, Paule de Vérone, Benvenuto Cellini, Boccacc, Galilée ou Vico? Aurionsnous la religion, les moeurs et les noms de lTtalie moderne? . . qui, une fois passés, feront place à d’autres noms et à d’autres religions!

Telles sont les grandes lois de la nature; car Dieu n'a pas créé de la poussière pour de la poussière, ni

(*) Sir Humphry Davy. „Lcs derniers jours d'un philosophe.' Paris, 1869. Didier, trad. p. C. Flammarion, p. 9.

l'homme pour son bonheur personnel; mais il a donné les larmes ainsi que le bonheur, la vie ainsi que la mort, la joie et la douleur aux individus, aux tribus, et à des nations entières dans l’intérêt de l’harmonie universelle de l’univers, dans laquelle il n’y a pas de mort, dans laquelle la mort même c’est la vie, la renaissance, la résurrection!

Nous avons donc vu, en prenant l’époque actuelle, que l’histoire et la chronologie ne remontent pas à plus de 4,000 à 5,000 ans dans le passé, que les temps qui ont devancé les temps historiques sont du domaine de la fantaisie; nous voulons dire: qu’il y a des preuves que les hommes existaient sur la terre depuis des temps immémorables, qu’ils vivaient réunis sous l'empire du plus fort, sous le rapport de l’instinct et de la force physique, qu’ils pouvaient se défendre contre les invasions de leurs voisins ou contre les attaques des animaux; qu’ils pouvaient avant le déluge, étant hommes-singes, éxccuter des instruments grossiers avec des pierres ou avec des os, pour repousser leurs ennemis ou pour la chasse; que ces outils pouvaient même être marqués au coin de l’art naissant, qu’ils pouvaient nous transmettre quelques symboles de leur foi, que toutefois, tout ce qui remonte à l'époque qui a devancé les temps historiques trahit. l’état sauvage de l’homme. — Est-ce que les cerfs, les chevaux et les loups, par exemple, ne vivent pas aussi en troupeaux, est-ce qu’ils n’ont pas leurs chefs, est-ce que les chevaux ne mettent pas leur progéniture entre eux à l’approche des loups, est-ce que les animaux ne se défendent pas en commun contre leurs ennemis. — Les petits insectes, comme nous l'avons vu, tels que les fourmis, n'élèvent-elles pas des pucerons auprès

de leurs demeures, ne mènent-elles pas comme l'homme une vie pastorale, ne se livrent-elles pas des guerres en vrai corps d’armée? Est-ce que les animaux comme les abeilles, n’ont pas leur vie privée et publique, est-ce qu’elles n’ont pas des passions comme les fourmis, ne font-elles pas des révolutions, n ont-elles pas leur langage, uc s’entendent-elles pas entre elles? Le castor ne construit-il pas sa demeure composée de plusieurs étages. La fourmi, l’abeille, l’araignée etc., etc., n’cxécutent-clles pas des oeuvres marquées au coin de l’art?

Si donc l’homme doué de l’instinct de la société recherchait sou semblable, s’il vivait en troupe depuis des temps immémorables, d’abord comme animal et ensuite comme homme sauvage , s’il exprimait ses pensées ou ses volontés, ses désirs sous une certaine forme de langage, et s’il faisait de grossiers outils en pierre et même en fer ou en bronze pour les premiers besoins de son existence s'il s’entourait d’animaux utiles, cela ne prouve pas que la découverte de l’homme fossile nous ait déjà tellement éclairés sous le rapport de l’archéologie , de l’histoire, de la langue de l’homme primitif et que ces découvertes aient eu une portée supérieure à ce que nous connaissons sur l'homme des temps anté-historiques de notre époque? Car c’étaient toujours des sauvages et des souvenirs de sauvages.

11 ne s’ensuit pas toutefois que nous dussions traiter légèrement les premiers pas de nos pères dans le domaine du développement de l'intelligence humaine.— Bien au contraire, l’archéologie, la linguistique, la géologie et la paléontologie doivent faire tous leurs efforts pour éclairer les mystérieuses questions de F origine de l’existence de l'homme dans la nuit profonde du passé, ainsi que pour

découvrir le germe de sa foi, de scs habitudes, en un mot de ses premiers pas comme nous l’avons dit, dans le domaine de son intelligence; d’autant plus, que les récentes découvertes nous ont déjà fourni quelques faits intéressants sous ce rapport.

Arrivera-t-il toutefois à un Millier de trouver dans les dépôts tertiaires et d’autant plus dans les dépôts secondaires quelque chef-d’oeuvre de Phidias, ou quelques traces d’une seconde Illiade d’Homère, ou des dix commandements de Dieu d’un Moïse? 11 nous est permis d’en douter.

Dans la conclusion, nous regardons comme cause principale des découvertes, du progrès et de la civilisation du genre humain (') ü instinct de la nécessité , et la multiplication du genre humain.

Aux principales causes de la décadence de la civilisation, ou de l’arrêt dans le développement de l’esprit humain dans toutes les époques de son existence , nous comptons: 1°, le mysticisme et le fanatisme religieux; 2U, le monopole et la routine dans les sciences; 3°, le barbarisme farouche et la méchanceté de l’homme, ou l’écrasement de tout progrès dans les pays civilisés par les invasions barbares; 4° défaut de morale comme chez les

(') Nous envisageons ici l'homme comme tel, et lion pas l’homme pria dans scs états anterieurs , primitifs, lorsque avant de subir sa dernière métamorphose il u’étuit que singe, poisson, plante ou même matière première. . . .

Romains; 6° et dans les temps plus modernes, et même, helas! dans les temps actuels, l’exploitation de l’homme par l'homme, et le détournement des progrès des sciences et des découvertes dans le triste but de l’exploitation mutuelle; 7°, l’emploi de la parole pour ne jamais exprimer le fond de sa pensée, ou s’eu servir pour mieux tuer son prochain en cas de besoin, dans le but inique de s’enrichir en lui ôtant sa gloire et sa renommée; 8°, et enfin le manque d’harmonie entre le coeur et la raison ou le règne absolu de l’égoïsme sur la terre.

L’homme est faible en tant qu’il est matière , qu’il est animal.

Il devient homme s’il s’approche du but tracé par le rang qu’il doit occuper dans la création.

La chute de l'homme vient de sa faiblesse. Le progrès, qui est la loi de l’existence de sou espèce, est souvent de l’héroïsme de sa part et toujours de la grandeur!

Il y a XXXV siècles que Moïse a fait graver sur deux tables de pierre les grands commandements, que nous pouvons résumer par ces mots: Aimez votre 'prochain comme vous-même.

11 y a bientôt XIX siècles que Jésus-Christ a résumé toute sa doctrine dans Famour de Dieu et de son prochain.

Depuis bientôt dix neuf siècles nous répétons machinalement plusieurs fois par jour ces grandes paroles de l’Homme-Dieu et depuis que nous existons sur le globe, ces paroles une fois gravées sur la pierre, une autre fois clouées sur la croix, sujets à la raillerie de la foule, nous les prononçons sans les pratiquer, ni les comprendre!

Celui-ci n’aime que soi-même et se trompe soi-même; celui-là n'aime que sa famille et l'exploite, le troisième ne pense qua son pays, oubliant que le Christ ne s'est pas seulement sacrifié pour la Judée, et qu’il y a quelque chose bien au-dessus de l'égoïsme, de la famille et même de la patrie ... et cette chose, c’est . . . L’HUMANITÉ.

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