PREFACE
croyait définitivement acquises, mais qu'un examen plus approfondi, des recherches mieux dirigées, une plus grande liberté d'esprit enfin , montrent si différentes de ce qu'elles étaient naguère, que tout semble remis en question !
Nos erreurs ont, le plus généralement, leur source dans la servitude intellectuelle que l'esprit contracte par l'instruction toute dogmatique qu'on nous impose dans un âge où nous acceptons naturellement tout sans examen. Il faut départir au jeunf' âge l'instruction; l'instruction est un devoir et, par conséquent, une obligation ; il faut donc à cette obligation une sanction légale. Beaucoup de personnes, chose triste à dire, se refusent encore à cette vérité sociale si élémentaire. Mais si l'instruction est obligatoire comme tout autre devoir réel de la société, il est obligatoire aussi qu'on respecte dans les enfants la liberté naissante de l'esprit humain. Cependant on leur chausse les brodequins du dogme ecclésiastique et du formalisme qui en dépend aussitôt que leur pensée essaye d'obéir à l'impulsion de cette liberté. Au lieu de leur apprendre à penser par en%-
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mêmes, on les dresse à penser en tout d'après les autres. N'ost-ce pas entièrement méconnaître la nature humaine? Qu'il ne faille suivre dans l'enseignement une doctrine ferme et arrêtée, personne n'y contredit; mais ce à quoi on contredit, c'est que ce\te doctrine soit réglée par autre chose que par la morale. En fait de dogmes, nous ne voulons que la morale, les notions nettement définies du bien et du mal. La seide vraie religion est la morale, comme la seule vraie noblesse est la vertu (1). Un homme qui se guide d'après les règles de la morale sera toujours un homme bon et un citoyen utile. Rien n'est plus facile à constater.
Pourquoi donc ne suit-on pas généralement cette méthode d'enseignement par excellence? Ah î c'est qu'elle réduit le jeu des passions et des intérêts à leurs plus justes hmites. Cela ne fait le compte de personne. Peu d'hommes consentent à renoncer aux jouissances de la domination; tous veulent satisfaire les appétits de la servitude. Il y a ainsi
(1) NobUiim sola ext algue unica virtus, (Juvénal, Sat. VIlï V. 19.)
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nonjuralion tacite en faveur rrun enseignement dogmatique qui, en apparence, perfectionne la morale, la consacre et la sanctionne, mais qui, en réalité, la fait descendre au niveau de l'intérêt personnel, de la peur et de la superstition. Aussi, partout où prévaut cet enseignement, qui ne tient qu'à un équilibre conventionnel de certains mots et de certaines phrases où jamais la raison ne parvient à mettre un sens qui la satisfasse, la société se trouve de mille manières retenue dans l'enfance ou du moins entravée dans la voie du progrès scientifique. Pour s'affranchir des habitudes qu'impose le dogmatisme et avec lesquelles il comprime l'essor des esprits, pour faire valoir la dignité native de l'homme, pour sentir enfin qu'il vaut la peine de vivre, il faut une force de volonté et une inteUigence supérieures; l'une et l'autre sont peu communes.
Mais s'ils sont rares les hommes d'initiative qui revendiquent avec puissance et énergie le droit le plus précieux de l'humanité, l'entière liberté dans la recherche du vrai, ils ne sauraient cependant manquer, entièrement, à aucune époque, fût-ce même à celle de la Terreur. Rien ne peut enchaîner la
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raison intelligente, i)as même le lien qui est de beaucoup le plus puissant, la parole :
Du kerkerst den Geist in ein lonend Wort, Doch der Freie wandeïl im Sturmc fort (i).
Tout homme, si sa volonté est forte dans l'intelligence de la liberté, peut donc être libre comme il entend l'être. On l'accorde, et l'on concède, puisqu'il le faut enfin, que tout homme est hbre dans son for intérieur. Mais si c'est à la liberté du for intérieur que doit se borner la liberté de la pensée, loin d'être un bien, elle ne sera qu'un tourment de plus, le plus grand des tourments, disons-le sans hésiter. La liberté du for intérieur, toute seule, est comparable au vautour de Prométhée: elle nous dévore sans nous tuer. Nous n'en voulons pas.
L'homme est un être social ; il ne vaut actuellement que par la société. Il faut donc qu1l puisse se communiquer librement, avec la restriction, bien entendu, de respecter tout ce qui est digne de
(t) Schiller: «C'est vainement que lu emprisonnes Tesprit dans .les paroles sonores : il est libre, of librement il poursuit sa maréhe 'lans les orages et la tempèle.i)