Considér.j p
doué au plus haut degré de l'instinct de sociabilité, chercherait plutôt dans les hommes ce qu'ils ont de commun que ce qu'ils ont de différent, un peuple plus préoccupé de ce qui doit être que de ce qni a été, renonçant volontiers à la tradition pour obéir à ce qu'il ' croit la raison, un peuple philosophe, non à la manière des Allemands, qui n'entendent par philosophie que la métaphysique, ou à la manière des Anglais, qui n'y voient qu'un pur empirisme, mais pour qui la philosophie, c'est la justice et l'équité? Or, si ce peuple s'éclaire, si les abus continuent de s'augmenter en même temps que la raison se forme, si, à un moment donné, il éclate un conflit entre l'esprit public et les institutions existantes devenues surannées, ne sera-t-il pas vrai qu'en réclamant des droits généraux et universels, en proclamant des droits de l'homme, ce peuple sera précisément fidèle à sa propre nature, à son propre génie, à ses propres traditions? Ne craignons donc point, malgré les critiques du patricien théocrate et de ses modernes disciples, d'applaudir à la révolution, parce qu'elle a essayé d'établir les droits de l'homme en général au lieu de privilèges histo- ^ riques. Nous ne blâmons pas ceux chez qui la liberté est noblesse et héritage ; mais nous avouons qu'elle est préférable encore lorsqu'on la possède à litre de droit. Pour-
quoi l'homme ne chercherait-il pas à se rapprocher de jour en jour davantage de l'essence de l'homme? Ce beau titre « d'homme » n'a rien qui soit indigne de qui que ce soit. Il a pour lui l'antiquité profane : liomo res sacra homini, dit Sénèque; il a l'antiquité sacrée : faciamus hominem ad imaginem nostram. Eh quoi! lorsque Dieu créa le premier homme, notre théocrate eût-il pu lui dire qu'il ne connaissait pas l'homme en général, mais seulement des Anglais, des Français et des Russes? Adam élait-il donc Anglais ou Russe? Qu'élait-il? Homme, et rien davantage.
C'est aussi bien le génie du christianisme que de la philosophie de rattacher les hommes à un type commun et en quelque sorte à une idée pure . La révolution ne s'est donc pas trompée en proclamant les droits de l'homme; elle s'est trompée , comme le catholicisme du moyen-âge, en les imposant par le fer et par le feu.
ÉCOWE GO^'STITUTIO^•XELLE ET LIBERALE. — M™e DE STAËL. MM. TIÎIERS ET JUÛNET,
Tandis que l'école aristocralique et théocratique repoussaient et réprouvaient la révolution absolument et sans réserves, l'école constitutionnelle, tout en répudiant ses excès, s'efforçait timidement de lui faire sa part, et bientôt la jeune école libérale de la restauration, plus hardie, allait eu entreprendre la défense avec éclat. Dès 1792, Mounier lui-même, l'un des premiers cependant qui eussent désespéré, et qui dès les journées d'octobre avait abandonné l'assemblée constituante, où, croyait-il, il n'y avait plus de bien à faire, Mounier, dans le livre inéme où il demandait une contre-révolu-
tion (1), faisait la critique la plus sévère de Tancien régime, et en déclarait le rétablissement impossible. Il justifiait les premiers actes des états-généraux auxquels il avait participé, à savoir la réunion des ordres et le serment du Jeu de Paume, et ne trouvait la révolution illégitime qu'à partir du moment où elle l'avait dépassé : disposition fréquente en temps de révolution, où chacun prend sa propre opinion pour critérium absolu du vrai et du faux.
A la même nuance d'opinion, bien qu'avec plus d'ouverture d'esprit et quelque degré déplus de hardiesse et d'espérance, se rattachait Mme de Staël, dont on connaît les belles Co7isidérations sur la révolution française (2). Malheureusement pour nous, ce sont plutôt des mémoires sur la révolution, et surtout sur M. Necker, qu'une appréciation théorique et générale. On y trouvera des vues justes et fines sur les événements, plutôt qu'un jugement sur l'ensemble. On peut en extraire cependant deux considérations importantes: La première est cette pensée souvent citée, « qu'en France c'est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est nou-
1. Moiinier, Recherches sur les causes qui ont empêché les Français de devenir libres. Genève, 1792,
2. Paris, 1818. M. Necker lui-même avait écrit aussi un livre sur la Révolution française, dans les mêmes principes que sa fille.