Lettre à Liebisdorf, 30 prairial an III (voir Matter
2. Ibid. Ces diverses expressions sont empruntées soit à la lettre h Liebisdorf, soit à la Lettre à un ami (p. 13, 17).
seulement pour le premier, celte grande expiation est beaucoup moins le châtiment de la philosophie impie du xviii^ siècle (1) que de l'idolàlrie chrétienne représentée par le sacerdoce catholique. Il fait remarquer que la révolution a frappé plus durement le clergé que la noblesse (p. 43). La noblesse est bien pour lui et une excroissance monstrueuse ; » mais elle n'avait plus beaucoup à perdre dans la révolution, la royauté et ses ministres l'ayant depuis longtemps abaissée. Ce sont surtout les prêtres qui sont l'objet de ses anathèmes, parce qu'ils étaient encore « dans la jouissance de tous leurs droits factices et de toutes leurs usurpations temporelles. » On doit les regarder « comme les plus coupables et même comme les seuls auteurs de tous les torts et de tous les crimes des autres ordres. » C'est le clergé, dit encore Saint -Martin, qui est « la cause indirecte des crimes des rois. » C'est lui qui, tout en parlant sans cesse de Dieu, n'a cherché « qu'à établir son propre règne. » Il a couvert la terre de temples matériels « dont il s'est fait la principale idole. » Il a (( égaré et tourmenté la prière » au lieu de lui ouvrir un libre cours. « Il a transformé tous les droits bien-
1. Il considèie Jean- Jacques comme a un envoyé », comme « un prophète ». (P. 33.)
faisants qu'il avait reçus en une despotique dévastation, et un règne impérieux sur les consciences. » Il a fait de ses livres sacrés « un tarif d'exactions. » En un mot, Saint- Martin voit dans les prêtres « les accapareurs des subsistances deTâme, » et ce sont eux que la Providence a eus particulièrement en vue dans le cours de la révolution. La révolution étant une grande crise expiatoire, quel en est le but, et quel en doit être l'effet? Ce but est essentiellement religieux. La Providence, dit notre auteur, s'occupe plus des choses que des mots (p. 18). Les guerres du xvi^ siècle, que l'on appelle des guerres religieuses, n'ont été que des guerres politiques. La guerre de la révolution, qui semble n'être qu'une guerre politique, est au fond une guerre religieuse. Cette guerre est ce la crise et la convulsion des puissances humaines expirantes, se débattant contre une puissance neuve, naturelle et vive. » On peut dire à ce spectacle, comme les mages de Pharaon à la vue des prodiges de Moïse : « Ici est le doigt de Dieu. » Le but suprême de tous ces prodiges est de conduire les peuples à la sublimité de la théocratie divine, « spirituelle et naturelle, quelle que soit la forme de leur gouvernement (p. 75). » Ainsi cette grande crise n'est qu'un signe annonçant une restauration ultérieure et « un plan positif de renouvellemeat. »
36 PHILOSOPHIE DE LA RÉVOLUTlOiN FRANÇAISE
Saint-Martin n'était pas après tout un ennemi de la révolution, bien qu'il plaçât à un rang très- secondaire le but politique et social qu'elle poursuivait. Il en partageait les passions contre l'ancien régime, contre les rois, les nobles et les prêtres, et, s'il y voyait un châtiment, c'était surtout le châtiment du passé. Joseph de Maistre au contraire est un adversaire absolu, irréconciliable, de la révolution (1). Pour lui, elle est mauvaise « radicalement ; » elle est « un événement unique dans l'histoire ; » mais pourquoi ? C'est qu'elle est un événement « satanique » (p. 77). Cependant, si mauvaise qu'elle soit et même précisément parce qu'elle est un mal absolu, il faut se garder de croire qu'elle n'ait été qu'un accident dû à quelque cause superficielle. La révolution est « une grande époque, » c'est un événement vraiment providentiel, c'est « une révolution décrétée, » c'est tt un miracle » dans le sens propre du mot. La fatalité en est le caractère le plus saisissant. « La révolution mène les hommes plus que les hommes ne la mènent » (p. 6). N'est-ce pas le mot de Salvien : Barhari compelluntur inviti?
Dans celte voie de justification à rebours, en quelque sorte, De Maistre est conduit à parler de la révolutiou
1« Voir son livre Co>isidérations sur la France, 1793.
èAINT-MARTlN ET J. DÉ MAISTRE 37
et de son génie fatal exactement comme feront plus lard les sectateurs fanatiques du jacobinisme. Pour lui, comme pour eux, la France accomplit « une mission » (p. 11) dans le monde, et la révolution fait partie de cette mission. Seulement, pour les jacobins, la mission de la France est d'établir le règne de la raison et de l'égalité; pour Joseph de Maistre, cette mission est d'être la nation très-chrétienne. La France ayant méconnu et trahi cette mission au xviir siècle, ayant porté les mains sur l'arbre sacré qu'elle était chargée de protéger et de faire fleurir, a dû être châtiée en proportion de son péché. Le crime ayant été immense, la punition doit l'être. La révolution est une expiation.
Pourquoi punir les innocents pour les coupables, dirat-on? C'est qu'il n'y a point d'innocents. La nation tout entière est coupable du plus grand attentat qui ait été commis, de l'attentat contre le souverain , la mort de Louis XVL « Il y a eu des nations condamnées à mort au pied de la lettre » (p. 21). Le peuple français semble l'avoir compris, tant il s'est prêté passivement à son propre châtiment. « Jamais le despote le plus sanguinaire ne s'est joué de la vie des hommes avec tant d'insolence, le jamais peuple passif ne se présenta à la boucherie avec plus de complaisance. Le fer et le feu, le froid et
la faim, les souffrances de toute espèce, rien ne le c?égoûte de son supplice. »
A ce point de vue d'un fatalisme farouche et judaïque, la Terreur s'explique aisément; il fallait que ce fût la révolution qui se châtiât elle-même. La contre-révolution n'eût jamais pu faire justice, car les juges auraient appartenu à la classe offensée; d'ailleurs l'autorité légitime garde toujours quelque modération dans le châtiment des crimes; lorsqu'elle passe certaines bornes, elle devient odieuse. Ainsi, suivant De Maistre, les jacobins, en se dévorant les uns les autres, ont travaillé à se rendre odieux pour épargner la nécessité des supplices à la monarchie légitime. Ils ont fait plus, ils ont sauvé la France. « Qu'on y réfléchisse bien, on verra que le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme... Comment résister à la coalition? par quel moyen surnaturel briser l'effort de TEurope conjurée? Le génie infernal de Robespierre pou\iait seul opérer ce prodige » (p. 24-25) (4).
Saint-Martin et de Maistre ont fait preuve de profon-
1. Voir encore, p, 3" : « Il faut toujours remouler au Comité de salut public^ qui 'ut un rairacîe, et tloat Xesprit gagne encore des batailles; » et encore, p. 117 : « C'est toujours Robe-pierre qui gagne les batailles, »
deur et de sagacité en reconnaissant dans la révolution le caractère d'un événement général de l'histoire du monde. La révolution est sans doute un événement providentiel, et annonce une ère nouvelle dans le monde. Il est permis de dire aussi, à la vue du fanatisme sanglant du génie révolutionnaire, que c'est en même temps un événement satanique. Satanique et providentiel, tel est bien le double aspect de la révolution : telle elle se présente encore à nos yeux aujourd'hui. Enfin il est vrai de dire qu'elle est une expiation, expiation de deux siècles de despotisme et de licence. Si ces deux écrivains ont bien caractérisé la révolution française dans son présent et dans son passé, on peut dire que leur sagacité a été en défaut quand ils ont essayé de prophétiser l'avenir ; car d'une part, en fait de renouvellement religieux, rien ne s'est produit de semblable à ce qu'avait rêvé Saint-Martin, ou du moins tout ce qui a été essayé en ce genre a misérablement échoué. D'autre part, la restauration religieuse de l'ancien ordre social, la contre-révolution prédite par Joseph de Maistre paraît plus éloignée que jamais. La lutte entre l'église et la révolution s'accentue de jour en jour. L'église est de plus en plus refoulée dans Tordre spirituel, e\ l'ordre temporel s'inspire au contraire de plus
en plus de la révolution, c'est-à-dire de l'esprit philosophique ; enfin sans pouvoir déterminer encore avec précision le but et les résultats suprêmes de la révolution, il semble bien que ce but consiste plutôt dans une purification ou extension des principes de 89 que dans une rétractation de ces principes.
Peut-être cependant nos deux prophètes ne paraissent-ils s'être trompés que parce que leur vue s'étend au-delà de ce que nos regards peuvent embrasser aujourd'hui; peut-être ce qu'ils ont prédit se réalisera-t-il, quoique sous une forme différente de celle qu'ils ont cru entrevoir. Qui sait si l'Église, lorsque la lutte encore toute brûlante sera terminée ou apaisée, ne trouvera pas dans la liberté moderne une puissance d'action qu'elle ne soupçonne pas, et qui lui servira à restaurer un empire plus solide que celui qu'elle aura perdu? Qui sait si, en dehors de l'Église, tous ces éléments confus et divergents de rénovation religieuse, qui témoignent au moins d'un besoin réel et profond, ne trouveront pas à s'organiser autour d'un centre commun, et si la vieille forme chrétienne, rajeunie et transformée, ne sera pas elle-même encore ce foyer commun? Mais en critiquant les prophètes, évitons de prophétiser à notre tour; tout ce que Ton peut dire à l'heure qu'il est,
c'est que le monde européen, s'il ne veut pas périr comme l'empire romain, doit trouver un symbole religieux qui puisse arracher les âmes au double mal qui se les dispute aujourd'hui : un brutal athéisme et une plate idolâtrie.
L'idée Ihéologique est l'idée dominante du livre de De Maistre; elle n'est pas la seule. Comme Burke, il soutient les principes de l'école historique, mais avec une précision et une portée d'esprit supérieure. Tout le XVIII® siècle est parti de l'idée que l'on pouvait appliquer à la société les lois de la raison pure, que la politique est une science, fondée sur des principes à priori, tirés de l'idée de la société même, ou de la nature humaine en général. C'est cette philosophie qui s'est traduite à la révolution dans l'acte célèbre de la déclaration des droits de l'homme.
L'idée fondamentale de J. de Maistre est absolument opposée. Elle consiste au contraire à considérer la société comme un organisme vivant, où tout se développe spontanément, et non par un mécanisme artificiel et abstrait, où les institutions sont l'œuvre du temps et de l'histoire, où toutes choses, aussi bien le progrès que la chute, sont le résultat du passé. De là ces maximes, fortes et profondes, de forme un peu paradoxale, mais
qu'on doit avoir toujours présentes à l'esprit. En voici quelques-unes : « Aucune constitution ne résulte d'une délibération; les droits des peuples ne sont jamais écrits. — Plus on écrit, plus l'institution est faible. — Nulle nation ne peut se donner la liberté, si elle ne l'a pas. — Rien de grand n'a eu de grands commencements » (1), etc. Pour de Maistre, comme pour Burke, la grande erreur de la révolution a été la proclamation abstraite « des droits de l'homme, » comme s'il y avait quelque part un être vivant et concret qui s'appelât l'homme : « Il n'y a pas d'homme dans le monde. J'ai vu des Français, des Italiens, des Russes; mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir jamais rencontré de ma vie (2). » Cette objection spirituelle est une de celles qui ont eu le plus de succès; elle a été souvent reproduite, elle l'est encore. Est-elle aussi solide que spécieuse? Il est permis d'en douter. Ne pourrait-il pas se faire qu'il y eût quelque part dans le monde un peuple dont précisément la fonction propre serait de transformer en idées générales les faits sociaux, un peuple qui préférerait l'abstrait au concret, l'universel à l'individuel, un peuple qui,
1. Consid, sur la France, p. 94; Principe générateur des institutions politiqris; Préface.