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régime et non une création de la république et de l'empire, comme on le dit ordinairement, — que ce que Ton appelle la tutelle administrative est une institution de l'ancien régime, — que la justice administrative et la garantie des fonctionnaires sont des institutions de l'ancien régime, — que déjà sous Tancien régime la France était de tous les pays de l'Europe celui où la capitale avait le plus de prépondérance sur les provinces, et absorbait le plus tout l'empire, — que la France était aussi le pays où les hommes étaient devenus le plus semblables entre eux, — que c'est l'ancien régime qui acheva l'éducation révolutionnaire du peuple, — que les réquisitions, la vente obligatoire des denrées, le maximum, sont des mesures qui ont eu des précédents dans l'ancien régime, aussi bien que l'arbitraire des procédés judiciaires. « L'ancien régime a fourni à la révolution plusieurs de ses formes ; celle-ci n'y a joint que l'atrocité de son génie. »
De ces considérations il semblerait résulter que la révolution n'a rien apporté de nouveau dans le monde, qu'on ne la justifierait d'avoir innové qu'en lui enlevant toute originalité propre. Tocqueville ne va pas jusquelà; il reconnaît au contraire que c'est une révolution « immense », et il en signale avec profondeur la grande
nouveauté : c'est qu'elle est la première des révolutions politiques qui ait agi à la manière des révolutions religieuses (4). Les caractères communs aux unes et aux autres sontle cosmopolitisme et le prosélytisme. «Toutes les révolutions civiles et politiques ont eu une patrie; la révolution française n'a pas eu de territoire propre. On l'a vue rapprocher ou diviser les hommes en dépit des lois, des traditions, des caractères, de la langue, rendant parfois ennemis des compatriotes et frères des étrangers. » Du cosmopolitisme naît le prosélytisme. La révolution pénètre partout comme les religions, « par la prédication et la propagande ». La cause de ces ressemblances, c'est que la révolution, comme la religion, a considéré « l'homme en général x» au lieu de tel homme, de telle nationalité particulière. C'est ce qui avait frappé De Maistre, sans qu'il comprît bien la portée de ce fait. Par là, la révolution a pris le caractère d'une religion, « religion sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui néanmoins, comme l'islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats et de ses apôtres ».
On s'explique difficilement une telle passion appliquée à une oeuvre qui, s'il fallait en croire les principes antérieurement exposés, eût été déjà presque entièrement
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réalisée; mais ce serait mal comprendre la pensée de M. de Tocqueville que d'en tirer une telle conclusion, La société nouvelle que la Révolution devait faire apparaître préexistait déjà sans aucun doute, sans quoi elle n'eut pas réussi à s'établir; l'œuvre eût échoué, comme elle avait échoué au moyen-âge, au xvi* siècle, toutes les fois que les agitateurs avaient tenté une semblable entreprise. Cette gociété future était enveloppée et cachée à tous les regards et à elle-même par une autre société qui paraissait subsister seule et avoir toutes les apparences de la vie , quoiqu'elle fût minée de toutes parts et dans toutes ses bases, à savoir la société féodale. Détruire les derniers vestiges des institutions féodales pour y substituer un ordre nouveau plus uniforme et plus simple, qui devait avoir pour base l'égalité des conditions, telle fut l'œuvre propre de la Révolution française. N'est-ce pas assez pour en faire une révolution immense, et n'est-ce pas là une œuvre assez originale? Cette œuvre devait amener « une affreuse convulsion pour détruire et extraire du corps social une partie qui tenait à tous ses organes et qui faisait corps avec le tout » (1). Ainsi, Tocqueville justifie en un sens la révolution, et en un autre sens il la critique, mais autrement que ne le
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font d'ordinaire ses censeurs ou ses amis. Il la justifie en montrant qu'elle n'a pas été aussi novatrice, ni par conséquent aussi absurde que le disent les partisans du passé. Elle a bien cherché à fonder un ordre social sur la raison pure, sur l'idée abstraite du droit et de l'humanité; mais en cela même elle n'a fait que réaliser ce que tous les temps antérieurs avaient préparé. Elle est donc à la fois dans le vrai historique, et dans le vrai philosophique. En revanche, Tocqueville cherche à éveiU 1er nos inquiétudes sur l'une des conséquences possibles de la révolution, à savoir l'établissement d'un nouvel absolutisme, l'absolutisme démocratique ou césarique, l'effacement de l'individu, l'indifférence du droit, l'absorption de toute vie locale par le centre, et par suite l'extinction de toute vitalité dans les parties : mal dont Tocqueville a peut-être (espérons-le) exagéré la portée, mais qui, ayant son germe déjà dans toute notre his^ toire, a été propagé et aggravé sans nul doute à un degré extrême par la Révolution. Telle est la moralité que nous suggère le livre de M. de Tocqueville. Son livre est d'un historien plus que d'un moraliste; il explique plus qu'il ne juge. Il recherche les causes et les effets plulôt qu'il ne fait la part du bien et du mal. Ce n'est pas un ami, ce n'est pas un ennemi, c'est un observateur. On sent
an fond la passion qui l'anime, et son impartialité n'est pas de l'indifférence; il fait taire son cœur, et il cherche à nous communiquer des vérités plus que des préceptes.
Tandis que la France, revenant sur les causes de ses défaillances, appliquait à la Révolution une critique sincère et indépendante, l'Allemagne de son côté procédait à la même critique avec cette haine froide et systématique dont nous avons ressenti depuis les terribles effets. Tel est le caractère de V Histoire de la Révolution Française de M. de Sybel (4), ouvrage rempli de documents neufs et curieux, mais où il ne faut pas chercher l'ombre de l'impartialité. L'auteur combat la révolution française, et parce qu'elle est la révolution, et parce qu'elle est française. Il lui refuse toute invention pour le bien, et ne lui laisse que l'originalité du mal. Cependant, malgré ces efforts dénigrants, plus d'un f aveu lui échappe en faveur de l'utilité, de la justice, et des bienfaits de cette révolution qu'il déteste. C'est ainsi que pour aller tout droit aux résultats matériels, qui sont les moins contestables parce que l'imagination n'a rien à y voir, il nous apprend que la France de l'an-
1. Le livre de M. de Sybel est de 1853; la traduction française, de M>»« Marie Bosquet, est de tSti?»
cien régime était, sous le rapport de l'industrie et des métiers, quatre fois moins riche, et, sous le rapport de l'agriculture et du commerce, trois fois moins riche qu'elle ne l'est à l'époque actuelle (1). Pour ce qui est de rinégalité des impôts, il estime que les classes privilégiées eussent dû payer 35 millions de plus qu'elles ne faisaient, que les frais de corvée qui pesaient exclusivement sur le bas peuple s'élevaient à 20 millions, les frais de milice à 6 millions, que les droits perçus directement sur les paysans par les propriétaires s'élevaient à 40 millions, ce qui, en additionnant toutes ces sommes, donne un total approximatif de 100 millions pris sur les uns pour enrichir les autres. Ajoutez que, selon M. de Sybel, le budget de l'ancien régime était supérieur à celui de tous les gouvernements qui ont suivi, sauf le Comité de Salut Public, qu'il équivalait à ce que serait aujourd'hui en France un budget de 2 milliards 400 millions, c'est-à-dire celui où les derniers événements nous ont amenés. Ajoutez enfin les abus intolérables de la perception, et vous comprendrez ce que les classes pauvres et laborieuses devaient souffrir d'un pareil état social. Enfm^ ajoute l'auteur en résumant tout ce tableau, « ce régime enrichissait la classe privilégiée aux