‹ Philosophie de la Révolution françaiseChapitre 41 sur 41 · Ibid.y p · texte numérisé non relu

Ibid.y p

Nous admettons eiUièrement cette conclusion, qui est aussi la nôtre.

Pour nous résumer d'un mot, nous dirons que, tout pesé, tout considéré, excès à part, la révolution a eu raison. La société de l'ancien régime ne répondait plus, ni à l'idée de justice que la conscience humaine comlinençait à concevoir, ni aux intérêts que le temps avait fait naître. Les inégalités étaient trop pesantes; les res trictions étaient innombrables. Les hommes étaient enchaînés et accablés par mille petites et grandes tyrannies, dont l'utilité relative avait disparu et dont il ne restait que le poids. Si les hommes eussent été raisonnables, ils auraient pu dénouer peu à peu cette situation, les uns par d'opportuns sacrifices, les 'autres par des réclamations modérées : mais les passions et les excès, inévitables dans les affaires humaines, ne doivent pas couvrir la vérité éclatante des principes proclamés en 4789. La liberté de l'industrie et du travail, la liberté de la propriété, la liberté de conscience et de pensée, l'égalité des charges, le droit aux fonctions, la participation à la souveraineté , la gratuité de la justice, l'égalité légale, l'unité de TÉtat ne sont pas, quoi que on en dise, des abstractions métaphysiques nées du cerveau des philosophes. Ce sont des maximes du bon

ItiS PHILOSOPHIE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

sens, qui de tout temps avaient été plus ou moins reconnues et proclamées, mais qui avaient toujours manqué de sanction : ce sont les besoins de tout peuple civilisé, et qui deviendront de plus en plus le type d'une société civilisée. Tous les faits de l'histoire moderne tendent vers l'accomplissement de ces besoins, vers l'établissement d'une société de ce genre. La révolution n'a fait autre chose que de condenser tous ces vœux en un système. La France a scandalisé et révolté le monde parce que c'est elle qui a engagé la lutte, et que c'est chez elle que le débat a eu lieu sur une vaste échelle dans de terribles proportions. C'est elle qui a lutté, souffert, vaincu pour les autres peuples : ceux-ci ont pu ensuite opérer graduellement et paisiblement les réformes dont la France disputait si douloureusement le prix. Quelques-unes de ces réformes, d'ailleurs, soit la liberté religieuse, soit la liberté politique, avaient été déjà accomplies dans d'autres pays ; et l'on ne voit pas pourquoi les critiques les considéreraient ailleurs comme de justes franchises, et en France comme de vaines abstractions ; n'y aurait-il donc que la France qui n'au- Fait pas le droit d'avoir des droits '? C'est ce que l'on croirait quelquefois en entendant quelques-uns de ces critiques, toujours tournés vers les Geiiiiaius et les

Anglo-SaxonSj et qui n'ont jamais que dédain pour leur pays. Cependant, sans méconnaître ce que les autres peuples ont fait pour la liberté des hommes, et pour le progrès du droit dans le monde, il nous est permis de dire que tout ce qui existait en ce genre était épars, incomplet, incohérent, mêlé ici à un terrible arbitraire, là à des privilèges injustifiables. La révolution française comme la révolution américaine ont eu l'une et l'autre ce caractère commun d'être un système complet d'émancipation; mais avec celte différence qu'en Amérique il n'y avait pas d'ancien régime, que les droits de l'homme devaient s'établir sans obstacle, là où il n'y avait ni noblesse, ni royauté, ni sacerdoce. Il n'en était pas de même en France. Ce que l'Océan avait fait pour l'Amérique (la liberté étant passée d'un côté de l'Atlantique, tandis que l'ancien régime restait de l'autre), il a fallu que la révolution le fit en France : il fallut que sur le sol même de l'ancien régime la liberté prît racine. De là une lutle affreuse et déplorable, où la cause du droit et de la justice s'est trop souvent servi des armes mêmes de la tyrannie.

C'est là qu'est le point précis où se séparent, selon moi, l'approbation et le blâme. Ce qu'il faut condamner en

effet dans la révolution, ce ne sont pas les principes, ce

sont les moyens. Le but était sage et juste ; les moyens ont été détestables; et les moyens ont souvent altéré les principes, et leur ont communiqué leur propre corruption. Il s'est fait alors une confusion dans l'esprit des hommes, le mot de révolution ayant signifié à la fois le but et les moyens. Il faut savoir à la fois admirer le but qui est bon, réprouver les moyens qui sont mauvais. C'est ainsi qu'il faut être fidèle à l'esprit de la révolution, tout en répudiant l'esprit révolutionnaire.

Tout le procès de la révolution peut se ramener à cette antinomie. La révolution a voulu atteindre le droit et n*a su employer que la force, de sorte qu'en même temps qu'elle cherchait à établir la justice, elle la violait, et que les partis exagérés qui prétendaient la représenter dans sa pureté ont fini par confondre la justice avec la force, et appeler liberté un appétit insatiable de tyrannie. La force est sans doute l'auxiliaire de la juslice, et un instrument nécessaire des choses humaines; une société régulière ne peut s'en passer. De plus, lorsque le droit est par trop violé ici-bas par les pouvoirs légaux, quel autre moyen de le redresser que la force? L'Amérique, l'Angleterre, la Hollande nous en ont donné l'exemple; mais la force ne peut être admise que comme moyen de résistance à l'oppression, et non

comme moyen d'oppression. De plus, l'emploi de la force ne doit être que rare et exceptionnel, il ne doit pas dégénérer en habitude. Tel est le double vice de notre révolution, que la force, au lieu d'y avoir été seulement un moyen de résistance, y est devenue un instrument de despotisme, et qu'au lieu de servir pendant un temps de crise et par exception s'y est transformé en une habitude. Sans doute on s'explique facilement ce vice dans un pays de monarchie absolue, où a toujours manqué tout élément de liberté pratique, et qui n'a été libre que par l'esprit. Quelles que soient les causes du mal, il n'en est pas moins devenu constitutionnel. L'appel à la force et le gouvernement par la force est le credo des partis révolutionnaires, et les autres partis leur ont trop souvent emprunté les articles de ce credo. Aujourd'hui il faut renoncer à tout jamais à ces tristes traditions. Ne parlons plus du passé : chacun pourra trouver de bonnes raisons pour condamner ou justifier tel ou tel événement. Acceptons-les, sans les juger, comme irrévocables et comme ayant amené l'état actuel, c'est-à-dire la reprise de possession de la souveraineté par le souverain. Quoi qu'on puisse dire de telle ou telle politique, le fait éclatant, c'est que la France aujourd'hui s'appartient à elle-même et qu'elle

n'est pas encore retombée entre les mains d'un parti. Ici commence si nous le voulons une nouvelle ère de notre histoire. Nul ne peut dire ce qu'elle sera, il est permis de dire ce qu'elle doit être. Elle doit être, elle peut être une ère de droit, et non le triomphe de la force; elle doit être non la surprise, violente ou frauduleuse, du pouvoir par quelques-uns, mais le libre usage de la souveraineté entre les mains de tous. Le premier qui recommencera à rentrer dans le cercle infernal sera traître avec la patrie.

On prétend que toutes les expériences politiques ont été faites en France. Non, elles ne l'ont pas été. Il en est une qui reste à faire et qui est décisive, c'est celle du gouvernement du pays par lui-même. Jusqu'ici ce sont les partis qui se sont emparés du pays; il faut aujourd'hui que ce soit lui qui se serve des partis, et qui les subordonne à lui-même. Nul parti, pas plus les conservateurs que les démocrates, n'a un droit absolu au gouvernement du pays. Les uns se croient ce droit parce qu'ils représentent à leurs propres yeux les principes de l'ordre; les autres se croient le même droit, parce qu'ils se figurent représenter exclusivement le progrès, l'avenir, la justice. Les uns et les autres se trompent; ils doivent leurs services au pays, mais ils

n'ont aucune autorité sur lui : c'est lui qui est le seul juge. Le jour où ils accepteront sincèrement et définitivement l'autorité de ce juge suprême, notre conviction est que l'esprit révolutionnaire sera vaincu, et In cause de la révolution sera gagnée.

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