ÉCOLE SOCIALISTE
On donne le nom générique de socialisme à tout système qui, annulant l'individu devant la Société et la Société devant l'État, confond le but économique avec le but social et celui-ci avec le but politique, et prétend les réa-
Economie politique chrétienne. — 1829.
La richesse dans les sociétés chrétiennes. — 184Q.
ÉCOLES DE l'Économie 267
liser tous par Taction du Gouvernement et de la force publique.
Le socialisme nie ou méconnaît les principes fondamentaux de l'Économie, ci-dessus exposés, et partant il peut être regardé comme l'antithèse de cette science.
Ainsi, pour lui, l'homme n'est pas un tout complet et harmonique, c'est-à-dire, individu en même temps que membre de la société humaine ou Humanité; il n'est qu'une partie de cette société, une molécule du corps social. Il se trouve, donc, absolument subordonné à la société dont il relève, comme la partie est subordonnée au tout; il vit seulement par elle et pour elle; il n'a rien qui lui soit propre; tout ce qu'il possède est commun au reste des hommes, et ceux-ci peuvent le lui exiger, en qualité de co-participants, selon qu'il convienne aux buts sociaux.
De plus, pour le socialisme, tout mobile individuel, comme l'intérêt personnel, est faux ou vicieux; il n'enfante que des discordes et des antagonismes; et il doit être proscrit ou condamné, en lui substituant le sentiment de la solidarité ou la fraternité, c'est-à-dire, l'intérêt général.
Enfin, d'après ce système, aucune société formée librement et spontanément ne peut s'organiser d'une manière conforme à l'utilité et à la justice; il n'y a pas un seul organisme social régi par des lois naturelles; ces lois n'existent pas, surtout dans la sphère économique, ou si elles existent, elles ne conduisent qu'à 1 exploitation des faibles par les forts, à l'opulence de quelques-uns et à la misère du plus grand nombre; la seule organisation possible, ou au moins légitime, des sociétés humaines est celle que leur donne l'État, arbitre suprême de leurs destinées, créateur et définisscur du droit, promoteur de la culture et la prospérité pubHques, représentant de tous les intérêts, tant individuels que collectifs.
Tels sont les principes sur lesquels semblent être d'accord, d'une manière tacite ou expresse, tous les socialistes. Mais lorsqu'il s'agit de leurs applications, qu'elles
soient pratiques ou simplement spéculatives, les divergences éclatent, et l'école principale se divise en plusieurs écoles secondaires, si nombreuses et si différentes qu'il est difficile de les soumettre à une classification scientifique. Nous tâcherons, cependant, de le faire, en distinguant ces écoles par les doctrines qui spécialement les caractérisent.
D'abord, on peut former deux grands groupes de socialistes, que nous apellerons socialistes radicaux et socialistes éclectiques, selon qu'ils acceptent toutes les conséquences logiques des principes que nous venons d'exposer, ou seulement une partie d'elles. Ces conséquences sont:
Egalité absolue de tous les hommes, tant dans l'ordre pohtique, ou comme citoyens, que dans l'ordre économique, ou comme producteurs et consommateurs;
Négation des droits personnels ou individuels, liberté, propriété, hérédité;
Association forcée;
Absortion complète de l'individu dans la Société et de celle-ci dans l'État;
Toute-puissance de l'Autorité sociale.
Les socialistes radicaux prétendent organiser l'Humanité sur ces bases, en détruisant ou altérant essentiellement les grands organismes sociaux, Famille, Municipe, Nation, Eglise et Industrie, et ne s'arrêtant pas pour la plupart devant la communauté de biens, ce qui leur a valu le nom de communistes.
Ils diffèrent cependant quant à la nouvelle organisation qu'on doit donner aux sociétés humaines, tellement que chacun d'eux en propose une spéciale, et on peut dire qu'il y a, dans le socialisme radical, autant de plans d'organisation sociale *, que de maîtres ou chefs de l'école.
' Ces plans se nomment en général titopies socialistes, du nom à' Utopie, donné par Th. Morus à celui qu'il imagina et qui en effet peut être appliqué il tous, puisque le mot utopie veut dire nulle part, et que nulle part les chimériques conceptions du socialisme ne seraient réalisables.
Nous ne nous arrêterons pas ici à les exposer, parce que cela nous mènerait loin de notre objet \ Nous ferons seulement mention des ouvrages les plus remarquables qui les contiennent et des noms de leurs auteurs. Voilà les uns et les autres.
Platon. = « De la république.» — «Les lois.» Th. Morus. = «Utopie,» i566.
Campanella. = «La cité du Soleil,» 1637. Morelli. = «Code de la Nature,» lySS.
Mably. = «Traité de la Législation,» 1776. Brissot de Warville. = «Recherches philosophiques sur le droit de propriété et le vol,» 1780.
Owen.=^«Le livre du nouveau monde moral,» 1818. Fourier. = «Le mouveau monde industriel,» 182g. P. Leroux. = «De l'Humanité,» 1840.
Cabet. = «Voyage en Icarie,» 1848.
C'est au socialisme radical qu'appartinrent aussi, par leurs croyances, leurs pratiques ou leur constitution politique, les républiques de Crète et de Lacédémone ou Sparthe, ainsi que les communautés des Pythagoritiens, des Esséniens et des Thérapeutes, dans l'Antiquité; celles des Frères Moraves et des Jésuites du Paraguay, et les sectes des Pélagiens, des Vaudois, des Albigeois, des Lollards, des Hussites et des Anabaptistes, dans les temps modernes ^
Les socialistes éclectiques, partant, comme il a été dit, des mêmes principes que les radicaux, s'écartent de ceuxci en ce qu'ils n'attaquent pas, au moins d une manière directe, les grands organismes sociaux, et qu ils se bor-
' Plusieurs écrits ont été consacrés li cette exposition, et entre autres "l'Histoire du communisme," de A. Sudre. les "Études sur les réformateurs modernes," de L. Reybaud, elles études sur lesocialisme publiées par Mr. Thonlssen, sous les titres: "Le socialisme et ses promesses." "Le socialisme dans le passé" et "Le socialisme depuis l'Antiquité jusqu'Ma Constitution française de l852."
« Voir sur ce point les ouvrages ci-dessus cités de Sudre. de Keyl^aud
et lie Thonissen.
nent à modifier plus ou moins profondément celui de l'Industrie. Ils se subdivisent aussi en plusieurs sectes, dont les plus remarquables sont les suivantes.
Celle de Saint-Simon, qui, sous le nom à' Industrialisme, imagina un système, où la Société devait être organisée d'une manière hiérarchique, selon le degré des capacités, en plaçant à sa tête un pontife suprême, qui serait le plus capable, et qui se chargerait d'assigner à chacun la tâche qu'il devait accomplir et la rétribution qui lui en serait due. Le principe capital de la doctrine saint-simonienne se résumait dans cette formule: à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres * .
Celle de Proudhon qui, après avoir critiqué tour à tour les doctrines socialistes et les économistes, en combattant le communisme en même temps que le capital et la propriété, semble adopter, comme formule sociale, la possession, l'égalité absolue et l'anarchie ^
Celle de Victor Considérant, disciple de Fourier, qui en compensation de la propriété de la terre, qu'il regardait comme une usurpation faite par les propriétaires à la communauté sociale, demandait le droit au travail, c'està-dire le droit des non-propriétaires à obtenir une occupation lucrative, et l'obligation de la Société, ou de son représentant 1 État, de la leur procurer à ses dépens ^.
Celle de Louis Blanc, qui veut que le Gouvernement, investi d'un grand pouvoir, soit le régulateur suprême de la production industrielle et qu'il établisse, avec des capitaux empruntés, des ateliers nationaux dans les branches les plus importantes de l'Industrie *.
Il faut cependant remarquer qu'entre le socialisme éclectique et le socialisme radical il n'y a en réalité qu'une
* L'Organisateur, 1820. — Du système industriel, 1821.
^ Qu'est ce que la propriété, 1840. — De la création de l'ordre dans 1 Humanité, 1843. — Système des contradictions économiques, 1848. ^ Théorie du droit de propriété et du droit au travail. — 1849.
* Organisation du travail. — 1830.
ÉCOLES DE l'Économie 271 «
question de logique, puisque, si le premier s'arrête devant l'abolition de la famille et de la communauté des biens, que proclament presque tous les adeptes du second, c'est seulement par une heureuse inconséquence. Et, en effet, l'inconséquence est toujours, comme dit très-bien Bastiat, la limite de l'absurde.
On a vu encore surgir de nos jours une autre espèce de socialisme, nommé collectivisme, qui prétend enrôler les classes ouvrières dans une vaste association universelle, où les entrepreneurs de l'Industrie étant suprimés, chaque associé pourrait percevoir, dans la distribution des produits, outre la part du travail, celle que le capital se réserve aujourd'hui. Cette secte, sur laquelle nous donnerons plus tard d'autres détails, se divise en deux partis: le collectivisme autoritaire, qui demande à l'Etat les fonds nécessaires pour organiser la coopération ouvrière, comme un moyen transitoire pour arriver à ce qu'il apelle l'association intégrale, et le collectivisme anarchique, qui, en visant au même but, proclame la solidarité universelle, l'abolition de Thérédité et des nationalités, et n accorde à l'État que des fonctions administratives *.
Ferdinand Lassalle ^ a été le fondateur du collectivisme autoritaire.
A la tête du collectivisme anarchique se placent Karl Marx ^ et Bakounine, quoique celui-ci s'est distingué, plutôt que par ses écrits, par ses menées révolutionnaires.
Du socialisme collectiviste relève aussi l'Internationale, association des travailleurs de toutes les nations, qui s'est [)ropagée par TEurope et par l'Amérique du Nord, et qui u réuni un grand nombre d'affiliés, dont les uns suivent les inspirations de Karl Marx et de Lassalle, et les autres
' Pour plusde renseignements surcette secte, voirCuîumano, *Le scuole economiche délia Germania," chap. IV.
* Das System der ervorbenen Redite. — 1861. " Das kapital — 1867.
celles de Bakounine. Les partisans de ce dernier dominent sourtout en Russie, où ils sont connus sous le nom de nihilistes.
^ 3. — ÉCOLE ÉCONOMICO-SOCIALISTE.
Entre Téconomisme et le socialisme, entre Fécole économiste et Técole socialiste, il y a de la place pour un grand nombre d'écoles et de doctrines, de même qu'il y en a aussi pour un grand nombre de gradations entre la vérité et l'erreur, ou de couleurs et de nuances entre la lumière et les ténèbres. Ces écoles se sont produites, comme il fallait s'y attendre, vue la diversité des jugements humains, et nous allons en rendre compte, sous le nom d'école économiques-socialistes, quoique d'une manière légère, comme il convient à l'objet de notre travail.
École protectionniste. Cette école se rattache au socialisme, en ce qu'elle regarde l'État comme le régulateur des intérêts sociaux, et qu'elle fait consister le but économique dans la production de la richesse, sans s'arrêter à la consommation ou à l'emploi qu'on en fait. Partant de ces principes, elle soutient que le Gouvernement doit protéger la industrie nationale, soit dans toutes ses branches, tellement que chaque nation se suffise à elle-même, soit seulement dans celles qui sont stationnaires ou arriérées, faute d'éléments propres pour leur développement, ou parce qu'elles ne peuvent faire face à la concurrence étrangère.
La protection dont il s'agit peut être directe ou indirecte.
Elle est directe lorsqu'elle consiste en subventions, récompenses, exceptions ou privilèges, accordés à l'industrie nationale.
Elle est indirecte lorsqu'elle se réalise au moyen des tarifs douaniers, en interdisant l'importation des denrées étrangers similaires aux nationaux que l'on veut protéger, ou en difûcultant cette même importation par l'imposition sur les premières de forts droits, qui les renché-
ÉCOLES DE l'Économie 273
rissent au marché intérieur par rapport aux secondes.
Les protectionnistes fondent leurs prétentions sur ce que tout développement de l'Industrie, quelque coûteux qu'il soit pour l'État qui le protège à ses dépens, est avantageux pour la Nation, parce qu'il procure des occupations lucratives aux classes laborieuses, y répand l'aisance et le bien-être et augmente ainsi la richesse générale.
Aussi ils regardent la protection officielle comme une œuvre patriotique, et ils accusent leurs adversaires d'utopistes et d'ennemis de la patrie. Le patriotisme: voilà le grand argument qu'ils invoquent à l'appui de leur système; comme si ce noble sentiment avait quelque chose à voir avec l'égoïsme des industriels ou des producteurs de toute espèce, qui ne savent pas ou ne peuvent pas produire économiquement, c'est-à-dire, bien et à bon marché.
Mais ce n'est point notre propos de réfuter ici le protectionnisme, mais de le faire connaître dans les doctrines qui le caractérisent, comme toutes les autres écoles économiques, et nous croyons qu'il suffit pour cela de ce qu'il en a été dit.
Nous ajouterons seulement que ce système a eu pour défenseurs, entre autres écrivains moins remarquables. Canard *, Cazaux % Saint-Chamans % Lestiboudois '' , Carey \ Dumesnil-Marigny % et l'illustre à tant d'autres égards, A. Thiers \ et qui, malgré les brillantes impugnations dont il a été Tobjet de la part des économistes, malgré les féconds résultats qui ont été obtenus de l'introduction, encore partielle et incomplète, du libre-échange dans
* Principes d'Économie politique. — 1801.
- Bases fondamentales de 1 Économie politique. — 1826.
* Du système d'impôt, fondé sur les principes de l'Économie politique.
* Economie politique des nations. — 1847.
" The harmony of interests agricultural, manutaduring and commercial.—l8l5.
* Les libres échangistes et les protectionnistes conciliés. — 1860. ' Voir la collection de ses discours.
le régime commercial de quelques nations de TEurope, il compte encore plusieurs partisans, surtout dans les villes manufacturières et parmi les hommes politiques qui se sont faits les représentants de leurs intérêts, ce qui s'explique parfaitement par l'esprit égoïste de classe et de parti, ainsi que par l'ignorance générale qui règne encore en matières économiques.
Du reste, a l'école protectionniste on doit rattacher le nommé 5 ys^^;w^ national d' Écononiie politique , que le docteur List propagea en Allemagne il y a une quarantaine d'années, et qui peut être regardé comme la plus haute expression scientifique du protectionnisme. Voici en résumé ce système *.
La nationalité est un tout distinct par la langue, par le territoire et par les frontières; sa conservation constitue le but principal des citoyens; on doit, donc, faire une division nationale du travail, au lieu d'une division internationale, et une confédération des forces productives de chaque nation. C'est dans le développement de ces forces, et non pas dans la quantité des valeurs en échange, que consiste la richesse nationale, et à ce développement doivent se consacrer tous les pays, de préférence à la production des valeurs échangeables.
Les forces productives nationales sont au nombre de trois, d'après List; l'agriculture, les arts et le commerce; entre elles la seconde occupe la place la plus importante. Si la nation se trouve dans la zone favorable à la culture des arts, elle parcourt quatre degrés de développement: I." pâturage; 2.° agriculture; 3." agriculture et manufacture; 4." agriculture, manufacture et commerce. Toute transition dun degré à un autre exige certaines conditions, et le problème politique-économique consiste à la rendre facile et avantageuse. C'est pour cela que lorsqu'une nation n'est pas encore arrivée à un degré de développement
Das nationale systeni der politischen Œconomie. — 1841 .
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égal à celui des autres, ou ce qui revient au même, lorsqu'elle n"a pas les conditions nécessaires pour faire face à la concurrence étrangère, il faut que l'État les lui procure au moyen des droits protecteurs.
List suppose que les échanges ne sont avantageux que lorsqu'ils s'effectuent en dedans des frontières de chaque nation, ou, selon ses propres mots, entre des provinces ou des Etats déjà associés, et que de cette association découle précisément Tunion commerciale. Si, au contraire, dit-il, l'association des pleuples commençait par cette union, la liberté du commerce enfanterait l'asservissement des uns par les autres. Cependant, il avoue en même temps que, si la plus haute association des individus, actuellement réalisée, est celle de l'État ou la Nation, la plus parfaite qu'on puisse imaginer c'est celle du genre humain.
«De même, ajoute-il ', que l'individu est beaucoup plus heureux au sein de l'État que dans l'isolement, toutes les nations seraient beaucoup plus prospères, si elles étaient unies ensemble par le droit, par la paix perpétuelle et par la liberté des échanges. La Nature mène peu à peu les nations vers cette association suprême, en les invitant, par la variété de climats, de terrains et de productions, à l'échange; par le trop-plein de la population et la surabondance des capitaux et des talents, à lémigration et à la fondation des colonies. Le commerce international, en éveillant 1 activité et l'énergie par les nouveaux besoins qu'il crée, en propageant d'une nation à l'autre les idées, les découvertes et les forces, est l'un des plus puissants instruments de la civilisation et de la prospérité des peuples. Mais aujourd'hui l'union des peuples, au moyen du commerce, est encore trcs-imparfaite, car elle est interrompue ou du moins affaiblie par la guerre ou les mesures égo'istes de telles et telles nations. Par la guerre une nation
' Loco citato. — Introiluction.
peut être privée de son indépendance, de ses biens, de sa liberté, de sa constitution et de ses lois, de son originalité propre et en général du degré de culture et de bien-être qu'elle à déjà atteint; elle peut être asservie. Par les mesures égoïstes de l'étranger, elle peut être troublée ou retardée dans son développement économique.»
«Il en est des communes et des provinces, comme des individus. Il faudrait être insensé pour soutenir que l'union commerciale est moins avantageuse que les douanes provinciales aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord, aux provinces de la France et aux États de la Confédération germanique. Les trois royaumes unis de la Grande Bretagne et de llrlande offrent un exemple éclatant et décisif des immenses résultats de la liberté du commerce entre les peuples associés. Qu'on se repprésente une asso-' dation semblable entre toutes les nations du Globe, et rimagination la plus vive ne saurait se figurer la somme de bien-être et de jouissances quelle procurerait au genre humain '.«
List reconnaît, donc, que le système de liberté commerciale, qu'il appelle de l'école, «repose sur une idée vraie, idée que la science doit admettre et élaborer pour remplir sa mission, qui est d'éclairer la pratique, idée que la pratique ne peut méconaître sans s'égarer ^; » mais en même temps il prétend fonder la science, non pas sur un cosmopolitisme vague, mais sur la nature des choses, sur les leçons de l'Histoire et sur les besoins des nations. Or, la même chose ont fait les économistes, de sorte que le point de départ du novateur, comme dit parfaitement J. Garnier % n'a rien d'extraordinaire, et il s agit seulement de savoir s il a observé mieux qu'eux cette nature, ses leçons et ses besoins, ce qu'on peut nier d'abord en absolu.
' Ibidem, livre II, chap. I.
' Ibidem.
^ Dictionnaire de rKconomie politique, art. List.
List croit avoir fait une autre découverte: celle de la théorie des valeurs échangeables et des forces productives. Par valeurs échangeables, il entend les produits, la richesse; par forces productives, les causes de la richesse, les moyens du travail, l'industrie. A ce propos, il affirme que les économistes n'ont pas su distinguer les unes des autres, et il leur fait de singuliers reproches, comme ceux d'avoir borné leurs recherches à la richesse matérielle et d'avoir méconnu Timportance des moyens d'améliorer chez une nation les instruments physiques et intellectuels de son travail, ce qui est absolument inexact et révèle une grande ignorance ou un parti pris pour défigurer la vérité.
List a aussi la prétention d'avoir émis sur la division du travail des idées nouvelles ', inaperçues pour A. Smith, et il dit à ce propos:
«La division internationale du travail, aussi bien que la division nationale, dépend en grand partie du climat et de la Nature. On ne peut dans tous les pays produire du thé comme en Chine, des épices comme à Java, du coton comme à la Louisiane, du blé, de la laine, des fruits et des objets fabriqués comme dans les contrées de la zone tempérée. Une nation serait insensée de vouloir obtenir, par la division nationale du travail ou par la production indigène, des articles pour lesquels elle n'est pas douée par la Nature, et que la division internationale du travail ou le commerce extérieur pourra lui procurer meilleurs et à bas prix; mais elle trahirait un manque de culture ou d'activité, si elle n'employait pas toutes les forces mises à sa disposition pour satisfaire ses propres besoins et pour acquérir, au moyen d'un excédant de production, les objets que la Nature a refusés à son sol.»
Où l'on voit que dans la prétendue théorie de List sur la division du travail il n'y a rien qui n'ait été dit avant lui par A. Smith et ses disciples, et qu'en résumé, le sys-
* Loco citato.
tème à' Economie politique nationale n'est qu'un amalgame' indigeste, comme le qualifie très-exactement J. Garnier, des idées exclusivistes en matière de Politique et d'Economie, idées auxquelles son auteur ne se montre pas toujours fidèle, puisqu'il dit positivement que la liberté des échanges est Tétoile polaire qui doit guider les nations; de sorte que c'est seulement avec beaucoup de réserves que l'école protectionniste peut adopter pour son usage ce système, et en fin de compte, le docteur List est plutôt un adversaire qu'un partisan des idées restrictives, telles qu'elles se soutiennent et se pratiquent encore de nos jours.
Ecole socialiste de la chaire. On apelle ainsi, d'après la définition d'un de ses adeptes *, une nouvelle école fondée par quelques professeurs dEconomie politique des Universités allemandes, qui, suivant les inspirations du positivisme et du réalisme contemporains, ont entrepris la réfutation du principe absolu du laissez faire dans Tordre économique, ainsi que la critique de certaines théories soutenues par les économistes qu'ils qualifient de smithiens, radicaux ou partisans de la ligue de Manchester et du libre-échange ^ .
L'époque de l'apparition de cette école est toute récente; elle ne date que de 1870, et elle s'est produite à l'occasion des disputes survenues en Allemagne entre les économistes et les socialistes sur les moyens de donner une solution à la question sociale, que personne n'a pas encore posée d'une manière précise, mais qui semble consister dans la nécessité d'améliorer le sort des classes ouvrières ou prolétaires, en diminuant ou en empêchant les fréquents
* Cusumano. — Le nouve scuole economiche délia Germania, chap. II.
' Le nom de socîalisine de la chaire fut donné a cette école par le savant économiste allemand Oppenheim {Der kateder socialisnuis, l872),et avec ce nom elle est connue dans le monde scientifique. Cependant ses adeptes l'appellent école réaliste, par opposition à celle d'A. Smith^ qu'ils qualifient à^ école idéaliste et abstraite.
ÉCOLES DE l'Économie 279
antagonismes qui se produisent, non pas entre le capital et le travail, comme on dit souvent à tort, puisque ces deux agents de la production sont essentiellement harmoniques, mais entre les prétentions plus ou moins justes des ouvriers et celles des capitalistes, patrons ou entrepreneurs de l'Industrie.
«Les socialistes de la chaire, dit Ciconne ', voyaient la guerre effrénée entre les capitalistes et les ouvriers, qui menaçait d'aboutir à une révolution sociale; ils croyaient découvrir une de ses causes les plus puissantes dans la concurrence; ils cherchaient une voie de conciliation entre les deux partis contraires, pour prévenir un conflict probable, et parce que TEconomie libérale ne leur offrait que la liberté, qui, appliquée dans toute son étendue, leur semblait insuffisante, ils se séparaient des économistes libéraux pour former une nouvelle école, dont le but était de rechercher les moyens les plus efficaces et les plus sûrs de résoudre la question sociale.»
Mais l'origine du socialisme de la chaire date d'une époque beaucoup plus éloignée, et sa filiation scientifique doit être cherchée dans les écoles critique, philantropique, historique et collectiviste, dont nous avons parlé dans les paragraphes antérieurs de ce même chapitre. Ces écoles représentent, dès le commencement de la science économique, une direction divergente de celle que lui donnèrent les physiocrates et A. Smith, direction ou bout de laquelle ou trouve, comme son terme logique et presque fatal, le kateder socialismus.
En effet, le livre d'A. Smith venait à peine d'être publié, lorsque l'écrivain allemand Muller, qui, plutôt que Sismondi, doit être regardé comme le fondateur de l'école critique, combattait les théories de l'illustre maître, en prétendant qu'elles étaient funestes et dissolventes, qu'elles avaient troublé la religion et le sentiment collectif,
• La nuova scuola economica tedesca, detta socialismo délia cattedra, chap. 1.
28o PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
qu'elles avaient fait du commerce un jeu de loterie, et qu'ellesn'avaientqu'une valeur relative, c'est-à-dire, qu'elles étaient seulement applicables à l'Angleterre, à l'époque et dans les conditions où cette nation se trouvait alors, mais qu'elles ne pouvaient pas être appliquées à d'autres nations douées de conditions distinctes ou contraires. Muller faisait consister la richesse nationale dans les personnes et dans les choses, non pas dans la quantité des biens produits; il donnait pour causes à la production la Nature, le travail et le capital, tant matériel qu'immatériel; il repoussait ce qu'il appelait l'économie monétaire, et suivant les traces de Shelling, il regardait l'État, non-seulement comme l'institut du droit, mais comme la totalité des intérêts Jmmains qui porte ses buts en lui-même *.
Peu d'années après, Sismondi reproduisait presque les mêmes objections contre l'école économiste. Cet écrivain voyait dans la concurrence des travailleurs la cause d'un avilissement constant du salaire, et dans la concentration des capitaux la source du prolétariat. Les machines, la grande industrie, la division du travail, la prépondérance du capital, en somme, tout le système industriel, fondé sur les théories d'A. Smith, était l'objet de sa critique. La richesse, disait-il, en combattant ces théories, doit être considérée en rapport étroit avec le bien-être individuel, la moralité et la culture; en même temps que la production des biens, il faut tenir compte de leur distribution; et comme la prédominance des intérêts privés et la concurrence sans bornes sont la cause des maux sociaux, il n'y a d'autre moyen de salut pour la Société que l'intervention de rÉtat. Sismondi voulait aussi introduire dans l'Economie l'élément éthique, donner à cette science un sens plus large et moins matérialiste, et la revêtir d'un caractère plus humanitaire ^
* Cusumano. — Le nuove scuole economiche délia Germania; chap. \ ,
' Nouveaux principes d'Economie politique. — 1827.
ÉCOLES DE l'Économie - 281
D'accord avec cet auteur sur la censure de Tordre économique, se montrèrent les apôtres de Técole dite philantropique ou chrétienne, Villeneuve-Bargemont * et Périn ^. Tous les deux condamnent l'esprit général des doctrines smithiennes; tous les deux attribuent à l'application de ces doctrines la fièvre de la richesse qui, disentils, dévore les sociétés modernes, et qui a déchaîné sur elles la misère avec la nouvelle et croissante plaie du paupérisme. Mais Villeneuve-Bargemont et Périn vont plus loin que Sismondi, et tandis que celui-ci se borne à gémir sur les maux sociaux, se déclarant impuissant pour les soulager, ils croient en trouver le remède dans la charité chrétienne, mise en action par les lois, par les institutions et par les mœurs, ce qui vient à être une autre appellation à l'État, en guise de Providence sur la terre.
Le docteur List suit les traces des écrivains ci-dessus mentionnés, en ce qui concerne le concept de l'Etat et la critique des théories smithiennes; il accuse ces théories de cosmopolitisme, en même temps que de particidarisme] il nie Texistence des lois naturelles économiques, et il prétend les remplacer par le principe de nationalité, soit par l'économie nationale, différente, selon lui, dans tous les pays ^
Il ouvre ainsi la voie a Vécole historique, soutenue en Allemagne par Roscher, Knies, Hildebrand et Schaflle, et qui attribue à A. Smith trois erreurs: le cosmopolitisme, Y individualisme et le matérialisme *.
Cette école entend par cosmopolitisme la valeur absolue qu' A. Smith et ses disciples donnent à certaines constructions théoriques, «qui contredisent Vhomme réel, produit de la civilisation et de l'histoire, en supposant immuables ses besoins et ses rapports avec les biens.»
' Économie politique chrétienne. — 1827.
' La richesse dans les société-i chrétiennes. — 1849.
* Ouvrage cité.
* V. Cusumanio, ouvrage cité, chap. Il, !^ .
L'homme, dit-elle, n'obéit, à aucune règle de stabilité, et une théorie économique qu'on prétende faire valoir pour toutes les nations est aussi impossible qu'un habit qui s'adapte à toutes les personnes. De là la nécessité de procéder avec la méthode historique-physiologique, en observant les degrés de culture des divers peuples, en comparant les résultats qu'ils ont respectivement obtenus, pour connaître ce quïl y a de régulier dans chacun d'eux, et en se bornant, en somme, à exposer ce qu'il est, au lieu de discourir déductivement sur ce qu'il doit être. Ainsi, de même que les partisans de l'école historique du Droit, au concept d'un seul organisme de l'État substituèrent le principe qu'à chaque degré de moralité d'un peuple correspond une forme spéciale de gouvernement, les adeptes de l'école historique en Économie prétendent que l'on adopte une Économie politique différente selon les degrés de développement économique où se trouvent les divers pays. Tal est le sens du principe de la relativité, que ces écrivains proclament et qu'Arnold formule comme il suit: «Dans notre science toute est relatif, et seulement le relatif est absolu.» D'après ce principe, les divers systèmes d'Economie, le mercantile comme le physiocratique et le smithien, et même les diverses institutions économiques, n'ont qu'une valeur relative; cartoute doctrine, dit Roscher, apparaît vraie ou erronée selon le point de vue du siècle et de la société où elle s'applique, et toutes les lois peuvent être ou non convenables, selon le degré de culture du peuple où elles doivent régir, ce qui implique la négation des lois économiques naturelles *.
* Un économiste anglais, Mr. Cliffe-Leslie, qu'on regarde comme le chef de l'école historique et induciive outre-Manche, va plus loin et tient les lois communément admises de l'Éconamie pour des généralisations grossières, obtenues par un procédé d'abstraction' superficiel et non philosophique. Mais il ajoute: "Si le jeu des causes avait été scruté, on se serait aperçu qu'il est loin d être le même dans des états sociaux et sous des conditions différentes. Au début de la recherche des causes dont la somme de
L'individualisme du système smithien consiste, pour l'école historique, dans le concept qu'A. Smith et ses disciples se sont formé de TEtat, et qu'elle qualifie à'atomistique, le regardant comme une conséquence logique des idées individualistes qui prédominaient au XVIII*^ siècle dans la Philosophie du Droit.
Aux yeux du rationalisme politique, dit Hildebrand ', l'État apparaît comme une institution du Droit pour la garantie de tous les individus, et aux yeux du rationalisme économique comme une société, ou un système d'économies individuelles, pour la plus facile et pour la plus commode satisfaction de leurs besoins. Le rationalisme politique fonda la Société sur le contrat du droit; le rationalisme économique sur le contrat de l'échange, et tous les deux trouvèrent dans les avantages privés la raison d'être et le lien de la communauté. C'est pour cela que l'un et l'autre regardent l'impôt comme le prix que l'on paye à l'Etat par les services qu'on en reçoit, et ils soutiennent que les tributs doivent être distribués conformé-
la richesse des nations dépend, on rencontre le problènie que voici: Quelles sont les conditions qui, suivant It-; temps et chez des peuples différentes, dirigent les énergies et déterminent les occupations des hommes et leurs mérites? La vérité est que toute l'économie d'un peuple, en ce qui touche les occupations des deux sexes et leurs poursuites, la nature, le montant, la production et la consommation de la richesse, résulte d'une longue évolution, qui a présenté tour à tour le caractîre de la continuité et celui du changement, et dont le côté économique n est qu'un aspect ou une phase. C'est, donc, dans l'Histoire, comme dans les lois générales de la Société et de l'évolution sociale, qu'il faut chercher les lois propres à ces phénomènes "
Où l'on voit, selon la remarque judicieuse de Dameth, que Mr. Cliffe- Leslie, plutôt que nier les lois naturelles qui régissent les laits économiques, paraît subordonner le cours de ces faits aux lois générales de l'évolution sociale, dont l'ordre économique n'est qu'un des aspects. C'est tout ce qu'il faut pour établir une différence importante entre les résultats de la méthohe historique anglaise et ceux de la méthode allemande. Voir Dameth, ouvrage cité. Appendice, § 111.
' Voir Cusumano, ouvrage cité, clia[>. 11, î) 1.
ment au revenu que chaque citoyen perçoit sous la protection du Gouvernement.
A ce concept de l'Etat; l'école historique oppose celui qui prévaut aujourd'hui en Allemagne et qu'ont adopté entre autres Ahrens, Roeder et Bluntschli. «C'est une opinion, dit Roscher ', très répandue parmi les publicistes modernes, que la mission suprême de l'Etat ne se borne pas à la satisfaction de quelques besoins du peuple, mais qu'il en embrasse toute la vie et qu'il est appelé à poursuivre tous les buts rationnels et tous les moyens raisonnables pour les atteindre.» Cependant, tout en admettant cette théorie pour les nations qui se sont élevées à un haut degré de culture économique, il ne la juge pas convenable pour celles qui ne se trouvent pas dans les mêmes conditions, ce qui veut dire que, pour Roscher, les buts de l'Etat et son intervention, plus ou moins étendue, dans l'ordre économique sont toujours relatifs aux circonstances d'actualité.
Enfin, l'école historique croit voir le matérialisme du système smithien dans certaines théories du fondateur de la science, dont il résulte, selon cette école, en dernière analyse, que l'homme est le moyen de la production, tandis qu'il en est le but. C'est cette Economie politique chrématistique ou matérialiste que Shaffle " prétend substituer par l'Economie éthique-anthropologique, en entendant pour principe éthique-anthropologique celui par lequel on regarde le procès de la production comme un procès de culture, comme un acte moral où l'homme, en pleine connaissance de sa volonté, tend à la réalisation de ses buts.
Les doctrines qui servent de fondement à la théorie du socialisme collectiviste, dont Karl Marx et Lassalle sont les chefs, comme nous avons dit, ont beaucoup de rapport avec celles de l'école historique et surtout avec ses idées sur le caractère des lois économiques.
' System der Wolkswirihscaft. — Introduction. * Das Gesellschaftliche System, chap. I, § I.
ÉCOLES DE l''ÉCONOMIE 285
En effet, Marx n'admet pas en Économie des lois naturelles et constantes; il croit que chaque période historiqueéconomique est régie par des lois spéciales, et d'après Sieber *, il sexprime sur ce point comme il suit:
«Aussitôt qu'une période économique a parcouru sa parabole, et qu'elle passe d'un stade à un autre, elle commence à être régie par des lois différentes. En d'autres termes, la vie économique nous offre un phénomène analogue à celui de la Biologie Les anciens économistes
méconnaissaient la nature des lois économiques lorsqu'ils
les comparaient aux lois de la Physique et de la Chimie
Une profonde analyse des phénomènes a montré que les organismes sociaux diffèrent entre eux comme les organismes
des plantes et des animaux Un même phénomène est
soumis à des lois différentes à cause du différent organism^e, ou des divers organes. Ainsi Marx nie, par exemple, que la loi de la population soit égale pour tous les temps et dans tous les lieux, et il assure que chaque stade de développement a sa loi spéciale de population, et que les rapports et les lois qui régissent les forces productives changent avec leur divers développement.
«Sous ce point de vue, Marx se propose de rechercher l'ordonnement économique capitalistique, et formule en même temps le but que toute investigation de la vie économique doit se proposer. La valeur scientifique de cette investigation est dans l'application des lois spéciales qui régulent la naissance, l'existence, le développement et la mort d'un organisme social, ainsi que son remplacement par un autre plus avancé.»
Mais Marx ne se borne pas, comme l'école historique, à cette négation de l'ordre naturel économique; il crée aussi une Économie entièrement nouvelle % en changeant la signification que les économistes ont donnée aux mots
* Cité par Cusiiiuano. — Le nuove scuole econoniiche dc-lla Germania, chap. IV, ^ III.
' /ur krilik der |)c.>litisclit--ii i ICconnmie.— iS^c*.:— Das kapital— 18^7.
techniques valeur, travail, capital, marchandise, circulation, monnaie, etc., tellement que toute discussion sur ses doctrines devient presque impossible. Les conséquences théoriques de cette Économie sont que le capital dépouille le travail, et ses conclusions pratiques se trouvent dans le Programme souscrit en 1847 par le même Marx et par Engels, où Ton déclare inconciliable l'opposition entre le prolétariat et la classe capitaliste, qu'ils appellent btirgiiesie, sûre la victoire du premier, inutile de l'espérer de l'État, tel qu'il existe aujoud'hui, seul moyen de l'atteindre la destruction de la société actuelle, qu'ils qualifient de capitalistique, c'est-à-dire, la révolution sociale. Et dans ce but, ils proposent l'abolition de l'hérédité et de la propriété privée, l'obligation du travail égal pour tous, la concentration des moyens de production aux mains de l'État, l'impôt progressif, l'éducation gratuite du peuple, etc., etc.
Lassalle ne va pas si loin dans la pratique; il se borne à demander que le gouvernement poursuive l'abolition du travail salarié, par la création d'associations d'ouvriers, qui deviennent propriétaires de leurs divers métiers, de manière que chaque branche de l'Industrie soit dans chaque localité concentrée dans une seule association. Dans la théorie il adopte cependant toutes ou presque toutes les élucubrations de Karl Marx; il regarde le capital comme une catégorie historique, c'est-à-dire, comme un phénomène social accidentel et variable, et il soutient que dans les transactions privées c'est le hasard qui domine et que par conséquent toute responsabilité et toute liberté individuelles doivent cesser '.
Tel est le cours que suivent les idées économiques qu'on peut appeler hétérodoxes, depuis Muller et Sismondi jusqu'à Karl Marx et Lassalle. Arrivées à ce point, le socialisme de la chaire paraît en Allemagne et il rassemble dans un corps de doctrine toutes ces idées, c'est-à-dire
Das System der ervorbenen Rechte. — 1861,
toutes les dissidences fondamentales en Économie, qu'il puise dans les écoles critique, philantropique et historique, en y ajoutant quelques propositions du socialisme collectiviste. C"est-ce qui résulte de l'examen attentif des écrits publiés par les adeptes de la nouvelle école, parmi lesquels figurent Engel, directeur de l'Office royal de Statistique de la Prusse, les professeurs Wagner (de Berlin), Schmoller (de Strasbourg), Nasse (de Bonn), Conrad (de Halle), Schonberg (de Tubinguen), Brentano (de Breslau), Held (de Bonn), Scheel (de Berne), Rosier (de Rostock), et quelques autres publicistes distingués, tels que Cohn, Contzen, Gneist, Sybel, Goltz et Onken.
En effet, les socialistes de la chaire commencent par soutenir, avec Muller et l'école historique, que l'Economie ne peut pas être séparée de la Morale.
«L'Économie politique, dit Brentano ', s'occupe des intérêts matériels des peuples, de la partie économique de sa vie; mais, en faisant cela, elle ne part pas du principe que la production et l'accumulation de la richesse doivent être le but principal des efforts de l'individu ou de la Nation. Au contraire, si elle recherche spécialement les biens matériels, c'est parce que le bien-être matériel est la condition nécessaire pour obtenir le bien-être moral et intellectuel des particuliers, et parce que la richesse matérielle est aussi nécessaire pour la réalisation des buts et le progrès de l'État; partant elle doit être subordonnée au point de vue général, éthique et politique.»
Et Contzen ajoute, avec Shiiffle % que la nouvelle école allemande aspire à fonder l'Économie politique sur des bases éthiques, ne regardant pas l'homme comme moyen de production, ou comme crcmc, mais comme le point de départ de ses recherches ^ .
De là la nécessité d'introduire dans la science économi-
• Die Wissenschaftlichen Leisthuni^en, pag. 54-56.
^ Voir la page 284.
' Die socialcn frai;i', p. 18.
que le principe éthique, d'après lequel, dit Schonberg ', l'idéal économique est déterminé par l'idéal moral et politique, et non pas par la production maxime de la richesse. L'école dont il s'agit, dit aussi Cusumano '\ a emprunté au socialisme ces idées et les a développées suffisamment pour oter le caractère de matérialisme à l'Economie politique et en faire une science éthique, car on doit donner ce nom, selon le même auteur, à toute science qui, non-seulement s'accorde avec les doctrines de l'Etique, mais qui en considère les principes comme décisifs pour ses doctrines.
Les socialistes de la chaire nient aussi, comme List, comme l'école historique et comme les socialistes collectivistes, l'existence de lois économiques naturelles.
Selon Wagner % l'Histoire, la Statistique, la contradiction des théories économiques avec les faits, ont enfanté la crise actuelle de l'Économie politique. Elles ont déchiré le voile de l'optimisme économique, et montré l'erreur de généraliser des principes que la vieille Économie politique a pris pour des lois naturelles immuables, et qui n'ont qu'une valeur relative.
De l'avis de Rosier *, l'homme n'est pas gouverné par des lois naturelles, mais par des lois sociales. Cet auteur ne conçoit point une science économique fondée sur des lois naturelles et mise en pratique par l'intérêt individuel; il ne connaît d'autres lois économiques que celles qui émanent de l'État.
«Quoique la production des biens, dit Cusumano % soit un acte purement économique, la production et la division des valeurs est ront à fait conditionnées par les institutions sociales, partant par des lois que la volonté humaine, le
Die Volkswirthschaftslehre.
Ouvrage cité. chap. II, § f>.
Rede Qber die sociale frage, page 4, 7-
Cité par M. Block, "Journal des liconomistes," avril, 1876.
Ouvrage cité, page 96.
caprice humain (sic) fait et peut modifier, non par des lois économiques inaltérables.»
De plus, pour le socialisme de la chaire, comme pour le socialisme collectiviste, la liberté n'est pas un principe économique absolu, mais une catégorie historique (ce sont les propres mots de Lassalle), relative et changeante.
Ainsi Scheel ' reconnaît comme principes fondamentaux, dans le nouvel ordre politique, la liberté et l'égalité; mais dans Tordre économique il ne trouve pas de fait les principes proclamés par le Droit. Pour prouver cette vérité, dit-il, «on peut invoquer la conscience générale et tout le cours de la nouvelle législation. Que si quelqu'un s'avisait de nous opposer qu'il ne s'agit pas d'introduire l'égalité, mais la liberté, nous lui montrerions que la liberté sans l'égalité veut dire seulement la liberté du plus fort, le droit du plus fort.
«Certainement nous voyons ces principes de la liberté et de légalité appliqués à la société politique et économique; mais, tandis que dans la première le moyen agit conformément au but, dans la seconde l'adoption du même moyen agit précisément dans un sens contraire. Ici, au sein de la liberté et de l'égalité, se produisent la servitude et la misère. Les mêmes personnes qui obtiennent à chaque moment plus de liberté et plus d'égalité deviennent moins libres et plus inégales, ou restent inégales et sans aucune liberté... Ainsi, donc, nous devons regarder le développement économique, vis à vis du principe générale du développement de la liberté et légalité, comme la contradiction sociale économique propre des temps modernes. Et comme toute contradiction, aussitôt qu'elle pénètre dans la conscience, constitue un problème ou une question pour la pensée, il en résulte pour nous simple et déterminée la formule de la question sociale, dans le présent: c'est la contradiction, admise par la conscience, du dcve-
])ie théorie der sociale frage, pages 14-16.
loppement économique avec le principe du développement social de la liberté et de l'égalité, effectué dans la vie publique et prédominant comme idéal.» Scheel conclut que l'idée de liberté et d'égalité est un principe historique, non pas un principe naturel '.
Les autres socialistes de la chaire se montrent d'accord avec cet auteur, et combattent la liberté économique dans toutes ses manifestations, telles que la concurrence, la liberté du commerce extérieur, celle du contrat de travail, etc.
Dans la concurrence illimitée, ils ne voient, comme Sismondi, que la domination des forts sur les faibles, du capitaliste sur l'ouvrier, de celui qui possède sur celui qui ne possède pas. Si la concurrence, disent-ils, est trèsavantageuse aux consommateurs, parce quelle fait produire à bon marché et augmente la somme des produits, elle confère aussi un monopole réel à la grande industrie: on en trouve un exemple dans les voies ferrées. Mais les conséquences en sont encore plus funestes pour la division des biens, parce qu'en général elle les divise avec la plus grande injustice. De là l'oppression, l'agonie, la disparition des maîtres, soit la crise actuelle des maîtrises en Allemagne et la perte totale de l'indépendance des ouvriers ^
Des mêmes maux se rend coupable pour les socialistes de la chaire, comme pour List et tous les protectionnistes, la liberté économique internationale, qui, selon eux, menace l'existence même de l'ouvrier, en faisant descendre la rétribution du travail au minimum, ou à ce qu'on appelle le salaire de la faim. L'entrepreneur national, disent-ils, qui est forcé de lutter avec la concurrence étrangère, et partant d'abaisser les prix, répercute cette baisse sur le travailleur, plutôt que sur les machines ou
* Ibidem, p. 84.
' Schcmoller, Zur geschichte, etc. — Scheel, Die théorie der sociale frage. — Wagner, Rede ûber die sociale frage.
sur les matières premières, parce que le travailleur peut restreindre ses dépenses en aliments, en logis, en distractions, tandis que la machine exige toujours la même quantité de charbon fossile; d'ailleurs pour vaincre la concurrence étrangère, l'entrepreneur emploie dans sa fabrique des enfants et des femmes, qui se contentent d"un salaire minime '. En conséquence, Wagner ^ demande des droits protecteurs sur les produits étrangers de bas prix, ainsi que des traités internationaux sur la législation des établissements manufacturiers; et en cela Schonberg et Brentano sont d'accord avec lui. En effet, le premier soutient qu'à l'époque des traités internationaux sur le commerce doit suivre celle des traités sur le travail, et le second qu'une convention des puissances européennes est le seul moyen d'améliorer la condition des classes ouvrières, tout à fait ruinées par la concurrence internationale ^ .
Quant à la liberté du contrat de travail, la nouvelle école allemande la trouve également pernicieuse car, sous ce régime, la distribution de la richesse ne se fait pas, selon elle, d'une manière, équitative, le travail n'est pas juntement rémunc'ré, le salaire est insuffisant pour la subsistance du travailleur. Et comme la question sociale consiste à améliorer le sort de la classe ouvrière, il en résulte que, pour les socialistes de la chaire, c'est un problème de distribution et non pas de production de la richesse. Ils diffèrent, cependant, dans la solution de ce problème; car, tandis que les uns, comme Cont^en '*, veulent que l'on fixe un salaire «qui suffise du moins aux besoins imprescindibles du travailleur et de sa famille,»» les autres, comme Scheel % soutiennent que «la question ouvrière n'est pas d'augmentation de salaire, mais de f:a-
Engel. — Der Arbeitervettrag.
Ouvrage cité.
Brentano, Arbeitergilde.
Die sociale frage, p. 84.
Die théorie der sociale fraye, page 95.
rantie contre une injuste division des valeurs entre le capital et le travail, soit d'assurance de rétribution de celuici.» Pour ces derniers, de même que pour les socialistes collectivistes, le salaire lui-même doit être aboli, comme anti-économique, en le remplaçant par un système qui permette le prolétaire de devenir propriétaire et le travailleur de s"élever au rang de capitaliste. Ainsi le proposait déjà Shaffle qui, pour être un réformateur des plus modérés, ne figure pas parmi les nouveaux économistes hétérodoxes, et ainsi le demandent plus ou moins explicitement Scheel et Schmoller, qui appartiennent à cette école.
((La question, dit Shaffle *, se réduit à voir comment on peut procurer à tous un appareil de biens productifs et de consommation, correspondant à l'individualité de chacun. Ce n'est pas que personne n'ait de propriété, mais que tous peuvent obtenir un capital en rapport avec une individualité bien constituée: telle est l'exigence de la future réforme sociale.»
Schmoller ^ demande pour Fouvrier «une certaine culture, une certaine possesion et un certain revenu, tels qu'ils ne soient pas au dessous du niveau moyen du temps. »
Et Scheel ^ se propose de rechercher «quelle organisation on doit donner à la classe des salariés, pour quelle rentre dans l'organisme social.» Dans ce but, il exige «que la classe des travailleurs ne soit pas condamnée à la condition d'un premier instrument de production au service de la production de la richesse, mais que, comme classe sociale, elle ait un droit qui lui assure la participation dans le produit, la protège contre l'oppression économique, et par des mesures qui lui rendent faciles les moyens de se procurer les biens matériels et intellectuels, éloigne d'elle
' Das Gesellschaftliche system, etc , vol. I, page 139. * Ueber einige Grundfragen des Rechts, etc , page 139. ' Die théorie der sociale frage, page 76.
ÉCOLES DE l''ÉCONOMIE 298
le danger où elle se trouve, de perdre les fondements de la liberté et l'égalité, partant du progrès social.»
On voit bien par tout cela quel mince prix donne à la liberté le socialisme de la chaire. Il n'a pas plus d'estime pour la propriété; puisqu'il la considère aussi comme une catégorie historique, relative et variable.
Ainsi Sheel combat le droit de propriété selon les Romaines *.
Brentano proteste contre l'absolutisme de ce droit *.
Pour Wagner \ «le concept actuel du droit de propriété est trop absolu, et on doit lui substituer le principe chrétien, qui en fait un gage confié à l'administration individuelle du propriétaire.»)
D'après Schmoller *, «la propriété n'est pas absolue; sa valeur se détermine toujours par la Société, plutôt que par les mérites individuels. Chaque individu a de telles obligations envers la Société et envers lÉtat, que sa propriété ne saurait être conçue sans charges et sans devoirs. Une théorie absolue de la propriété est ridicule; la propriété peut être limitée; elle la été toujours, elle l'est aujourd'hui et le sera dans l'avenir.»
Et ailleurs il ajoute ^: «Du principe de la propriété, il ne s'en suit pas qu'une division des biens, pernicieuse ou injuste, doive subsister pour des siècles, ni qu'elle confère des droits privés tels qu'ils soient soustraits à la législation. La loi est toute-puissante; son principe c'est la justice, et ce principe est subordonné à la manière dont comprennent la justice les talents dirigeants et l'opinion publique du temps.»
Toute-puissance du législateur, toute-puissance de l'Etat dans l'ordre économique; voilà un autre dogme du
* Ouvrage cité, pages 11, 97 et l52.
* Arbeitegilde, vol. II, pages 2, 170 et suivantes. ' Die Abschaffang, etc., page 33.
* Zur geschiclite, etc., pages 663 et 686.
" Ueber einige giundi'ragen des Redits, etc., page, 64.
socialisme de la chaire, de même que du socialisme collectiviste et de toutes les écoles socialistes.
En effet, Schmoller soutient que l'État est le plus important des organismes sociaux, famille, Église, Municipe, et il ajoute que, pour bien comprendre sa trascendance, il faut le considérer, non-seulement dans ses fonctions externes, dans son corps, mais aussi dans son esprit, et que rindividu, quoique indépendant, est subordonné a rÉtat comme la partie au tout, comme le membre à l'ensemble organique * .
Scheel combat le principe fondamental de la politique économique smithienne, à savoir, qu'on doit mettre des limites à l'intervention de l'État. «Aujourd'hui, dit-il, on reconnaît que l'État est V organisme de la société politique et économique, qui, au moyen de la collectivité, doit procurer et assurer à tous les citoyens le plus haut degré posible de culture; partant on ne peut pas parler des limites déterminées pour l'ingérence de l'État dans les affaires sociales.»
Selon Scheel % la Société a le devoir de créer les garanties de la liberté et de l'égalité pour tous, au moyen de la puissance de culture ou autorité de l'État. «Et qu'on ne dise pas que l'État n'administrera pas aussi bien que les particuliers, et que son intervention est trop dispendieuse, car à la première objection répond victorieusement l'exemple des sociétés anonymes , dont l'administration est semblable à celle du Gouvernement, et à la seconde la considération que lorsqu'il s'agit d'obtenir de grands résultats économiques, ceux-ci ne doivent pas être appréciés matériellement, mais dans leurs effets moraux, et partant que les principes d'intérêt de l'économie privée ne peuvent pas prévaloir dans ce cas \»
Ouvrage cité.
Ouvrage cité, p. 40-46. Ouvrage cité, p. I46 49
ÉCOLES DE l'Économie 295
Schonberg demande dans la vie économique une intervention de rÉtat, non-seulement législative, mais encore administrative, pour atteindre de fait les buts de la culture sociale et de l'Économie publique *.
Dernièrement Wagner, se rapportant aux écrits d' Ahrens et de Holtzendorff, divise les fonctions de TÉtat en deux groupes principaux: celles qui ont pour objet la défense du droit , tant à l'intérieur qu'à Textérieur , et celles qui tendent à la réalisation des buts de culture. Les dépenses gouvernatives appartiennent, selon cet auteur, à lun ou à l'autre de ces groupes, et celles du second deviennent chaque jour plus considérables par l'ingérence de l'État \
Parmi les conséquences des idées ci-dessus exposées il faut placer celles que professe la nouvelle école allemande sur la nature de l'impôt, qu'elle regarde, non pas comme une ressource du fisc, c'est-à-dire comme un moyen de procurer des revenus au trésor public, mais comme un ressort de politique sociale, avec lequel on peut corriger la mauvaise distribution de la richesse ^
Sur cela tous les socialistes de la chaire sont d'accord; ils diffèrent seulement dans la mesure de l'impôt.
Schmoller et Held voudraient un impôt proportionnel sur le revenu, en faisant, toutefois, remarquer, que cette proportionnalité n'est pas fondée sur les avantages queles citoyens jouissent dans 1 Etat ni sur le coût des services de cette institution, mais sur d'autres raisons qui se rapportent au concept qu'on en a aujourd'hui *.
Par contre, Wagner défend l'impôt progressif, qu'il juge plus juste que l'impôt proportionnel, parce que, selon lui, plus le revenu est petit, plus la partie qu'il faut des-
Arheitsamter, p. 13.
Ouvrage cité, p. II-13.
Wagner, Rede, p. 36-38. — Scheel, ouvrage cité, p. l55.
Cusumano, ouvrage cité, pages 199-200.
2g6 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
tiner a la satisfaction des premiers besoins * est grande. Sheel * et Schonberg % partagent cette opinion.
En résumé, les doctrines qui caractérisent le socialisme de la chaire peuvent être formulées, comme il suit.
L'Économie doit être fondée sur les principes de la Morale. Ses théories, telles que les conçoivent A. Smith et toute son école, sont entachées de matérialisme; il faut y introduire l'élément éthique.
L'existence des lois économiques naturelles, valables pour tous les peuples et pour tous les temps, est une chimère. Les lois économiques n'ont qu'une valeur relative. Il n'y a d'autres lois économiques que celles qui émanent de l'État.
L'État est tout-puissant, et son intervention dans Tordre économique n'a pas de limites lixes; elle peut être exercée, non-seulement par voie législative, mais encore administrativement.
La liberté et la propriété ne sont pas des principes économiques absolus, mais des catégories historiques, relatives et changeantes.
La distribution de la richesse ne doit pas être livrée à la concurrence, qui ne garantit pas la propriété et Tégalité, mais confiée à l'Etat. C'est l'État qui doit régler le commerce extérieur en vue de protéger l'industrie nationale; c'est à lui de régler aussi la contractation des services du travail, en procurant à l'ouvrier l'indépendance par rapport au capitaliste, moyennant la possession d'une certaine portion de capital.
La question sociale n'est pas question de salaire, mais de garantie contre une injuste division de la richesse entre le capital et le travail.
L'impôt n'est pas seulement un moyen fiscal, mais de
Ouvrage cité, pages 33-38.
Die Erbschaftstener, pages 19, 20 y 26.
Ouvrage cité.
politique sociale, et il doit être employé pour corriger -la mauvaise distribution des biens économiques.
Tels sont au moins les principaux articles de ce qu'on pourrait appeler le credo du socialisme de la chaire. Ils montrent évidemment la filiation que nous avons attribuée à ce système, et que d'ailleurs avouent ses adeptes euxmêmes, puisqu'ils prétendent être les successeurs de Sismondi, de List et de l'école historique, et occuper une place intermédiaire entre Téconomisme et le socialisme *.
D'ailleurs, le socialisme de la chaire n'a trouvé qu'un faible écho hors de l'Allemagne. Dans le reste du monde scientifique, aucun économiste remarquable n'en accepte pleinement les doctrines, si ce n'est l'itaHen Cusumano et le belge Laveleye, et encore le premier déclare que ce n'est pas de l'or fin/ tout ce qu'elles contiennent.
Ni Fawcet et Cairnes en Angleterre, ni Cossa, Lampertico et Luzzati en Italie, que Cusumano qualifie d'amis de la nouvelle école allemande, doivent être regardés comme tels; puisqu'ils ne se rapprochent du socialisme de la chaire que par leurs doutes sur l'efficacité du principe de laissez faire, comme maxime absolue de politique économique, et parce qu'ils accordent à l'État une intervention directe, mais toujours limitée, dans Tordre de rÉconomie. On peut dire la môme chose des espagnols Giner de los Rios, Azcârate et Piernas, les seuls écrivains de renommée qui jusq'à présent ont dissenti publiquement, sur quelques points, de l'école économiste pure ou orthodoxe. Ce sont ces écrivains hétérodoxes ou dissidents que nous appelons néo-économistes.
En revanche, le socialisme de la chaire a été vivement impugné: en France, par Maurice Block ^; en Italie, par
' V. Cusumano, Ouvrage cité, chap. II, 5:^ 1 y 2.
' Ibidem, page 84, note 4.6
' Journal des économistes, avril, 18 74.
Protonotari ', Ferrara ', Mareschotti % Bruno*, Scarabelli % Sbarbaro ", Torrigiani ' et Ciconne %■ en Espagne, par G. Rodriguez ^; et en Allemagne, par Oppenheim *", B()hmert *' et Max Virth *'.
* Discours lu à l'Université de Rome, 1872.
' Il Germanisme econômico in Italia, "NuovaAntologia," 1874,
' Le due scuole economiche, 18/5.
■* I liberalisti et gli autoritari in Economia politica, 1874.
* Il Congreso dei nuovi economisti in Milano, l875.
* Divers articles publiés dans "L'Economista." ' Idem.
* Ouvrage cité, 1876.
^ El socialismo de la câtedra, conférence faite à l'Institution libre d'enseignement, 1879.
*" Der kateder socialismus, 18 72.
" Der socialismus und die arbeiterfrage, 1872.'
" Die sociale frage, 1872. *
L'Économie a été Tobjet, et elle l'est encore, de deux genres de critique: lune relative au fond, cest-à-dire à son organisme, à sa constitution intérieure, à ses connaissances ou ses principes; l'autre qui se rapporte à la forme, soit à ses conditions extérieures, à sa physionomie, à ses caractères moraux et pour ainsi dire estéthiques.
Nous n'examinerons pas la première: il faudrait pour cela entreprendre un travail d'exposition et de polémique, que ne convient nullement à notre propos, et qui d'ailleurs se trouve tout fait dans plusieurs monographies et traités didactiques, bien connus de tous ceux qui se consacrent aux études économiques.
Il n'en est pas de même par rapport à la seconde. Celle-ci, quoique également notoire et exposée dans des livres plus remarquables que le notre, repose d'une manière directe et immédiate sur des considérations empruntées à la Philosophie, qui nous guide pour le moment, et partant nous croyons opportun d en recueillir et analyser ici
3oO PHILOSOPHIE DE LX SCIENCSC ÉCONOMIQUE
les principaux arguments. Pour cela nous n'apporterons rien qui nous soit propre: nous ne ferons, comme d'habitude, que céder la parole aux maîtres.
D'abord, on accuse TEconomie de n'avoir pas encore fixé son objet et de n'être pas définitivement constituée, et on allègue, comme preuve, le désaccord qui règne dans le camp des économistes et le manque d'une méthode rigoureuse dans les traités qu'ils ont écrits. Mais ce reproche est pour le moins empreint d'une forte exagération, et on l'a adressé de même à toutes les sciences, surtout à la Philosophie et à la Médecine.
«Pour un esprit impartial, dit Minghetti *, il est facile de reconnaître que sur les faits principaux et de même sur plusieurs des principes de l'Économie publique, tous les écrivains sont d'accord. Il reconnaîtra encore que les opinions qui d'abord semblent contradictoires sont, plutôt des manières partielles et exclusives d'envisager le sujet, que des erreurs, d'où il est permis de présumer qu'on peut leur enlever ce quelles ont d'incompatible et les concilier. Que si nous voulions ne regarder comme science qu'une série de questions ordonnées, ne présentant rien de défectueux dans les parties et dans l'ensemble, il n'est pas à croire que cela puisse jamais être l'apanage de l'esprit humain. Cependant entre la science parfaite et l'empirisme vulgaire l'intervalle est immense, et c'est précisément dans cet intervalle que les connaissances humaines prennent place, et l'Économie publique, quoique une de celles de plus récente date, n'est pas la moins avancée.
«Néanmoins je conviendrai franchement que la méthode n'est pas solidement constituée, et qu'en outre dans la science elle-même on trouve à chaque pas des imperfections et des lacunes. En effet, au jugement des écrivains les plus sagaces, les principes souverains ne sont pas en-
* Des rapports de l'Économie publique avec la Morale et le Droit, livre I.
CRITIQUE DE l'ÉCONOMIK 3oI
core bien définis; quelques-unes des idées les plus essentielles n'ont point encore leur vocabulaire bien arrêté. Ajoutons que les mots mêmes de ce vocabulaire, ayant reçu de la science un sens différent de celui qu'ils ont dans Tusage commun, et parfois même un sens opposé, on tombe dans des confusions et des erreurs avec une facilité extrême. Mais il faut songer que la bonne définition et circonscription d'une science a toujurs passé par un travail des plus difficiles. Ce n'est point l'œuvre de ceux qui la cultivent les premiers, mais de ceux qui viennent plus tard; ce n'est point la base de Tédifice, mais c'en est plutôt le couronnement, puisqu'il y a besoin d'une mûre étude des rapports de la science elle-même avec les autres branches de la civilisation, et que sa propre place dans l'encyclopédie lui ait été assignée. Or, ce n'est que d'aujourd'hui que les économistes commencent à tourner leur pensée vers cette tâche. En outre, on a étudié les parties elles-mêmes de l'Économie, plutôt dans leur caractère distinctif que dans leur connexion. On a cherché les lois spéciales de la production, de la répartition, de l'échange, de la consommation; on n'a pas toujours cherché les liens qui les unissent ; tellement qu'il a pu paraître que la plus grande source de production ne marche pas de conserve avec la meilleure répartition, avec l'échange le plus actif ou la consommation la miieux réglée. Tandis qu'en examinant de près, au contraire, en y réfléchissant bien, on reconnaît l'action et la réaction réciproques de toutes ces parties, et l'on acquiert la preuve qu'aucune ne peut longtemps se développer ou souffrir seule, sinon qu'elles se soutiennent toutes pour marcher ou pour décliner ensemble.»
Tout cela est vrai; mais nous croyons que Minghetti fait ici trop de concessions aux adversaires de l'Economie, en admettant qu'elle manque d'une méthode solide, que ses principes fondamentaux ne sont pas bien définis et que son vocabulaire se prête à des confusions et des erreurs. A tout prendre, ces défauts pourraient lui être imputés justement à l'époque où léminent publiciste ita-
lien écrivait *: mais depuis lors rÉconomie a fait bien du chemin; elle s'est corrigée, sinon de tous, de la plupart d'eux, comme on peut s'en convaincre en lisant attentivement les chapitres antérieurs, et surtout ceux qui traitent du concept, de la qualification, de la classification et de la méthode. Là nous avons montré, à notre avis, d'une manière irréfutable, que l'Economie est une science parfaitement constituée, et qu'elle occupe une place éminente parmi les autres branches du savoir humain.
On dit cependant que les doctrines économiques sont vulgaires, et qu'il suffit du sens commun ou de l'expérience propre pour les connaître.
Et certes, l'Économie renferme des vérités si évidentes qu'on les qualifie souvent detniismes. Elle se réduit tout entière à prouver, comme Bastiat le fait remarquer trèsspirituellement, que Tabondance est meilleure que la disette et le bon marché préférable à la cherté. Et cependant ces vérités sont méconnues ou niées à chaque moment. Pourquoi, en effet, dit Madrazo ", tant de siècles se sont écoulés sans résoudre les questions économiques, ou leur a-t-on donné des solutions si erronées? Pourquoi a-t-on ignoré si longtemps la véritable nature de la monnaie, de l'intérêt du prêt en argent et des lois de l'échange? Pourquoi des idées si absurdes se sont répandues sur les rapports naturels entre le capital et le travail? Pourquoi entend-on encore tant de malédictions contre les machines, contre la concurrence et contre les entrepreneurs de l'Industrie?
Le sens commun! Le sens commun est sans doute un critérium assez sûr pour discernir dans l'ordre moral ce qui est bon et ce qui est mauvais; mais lorsqu'on s'en sert pour juger les doctrines scientifiques, on l'emploie hors des limites de sa compétence, et on va jusqu'à affirmer en Astronomie que le Soleil tourne autour de la Terre et en
* La préface de son livre est datée à Bologne, le 4 novembre l858.
* Lecciones de Economia politica, leçon III, § 1.
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Économie politique qu'on doit punir avec des peines sévères l'exportation de la monnaie nationale. Si les législateurs de nos temps n'avaient eu d'autre conseiller que le sens commun, on verrait encore subsister les douanes intérieures, les lois somptuaires, les corporations privilégiées d'arts et métiers, l'amortissement de la propriété territoriale, la taxe de l'usure et des prix des céréales, la prohibition de les revendre et toutes les entraves qui jadis opprimaient le travail et gênaient la circulation et l'Industrie. Le sens commun! «Qu'appelle-t on le sens commun? La réunion de ces notions primaires, simples, spontanées, qui forment, pour ainsi dire, l'apanage intellectuel et moral de la nature humaine, avec les conséquences les plus ordinaires que tout esprit vulgaire sait en tirer, notions qui, par leur évidence et leur universalité, doivent être respectées comme inébranlables, pourvu qu'on ne veuille pas en exagérer le nombre et la portée, parce qu'alors on ouvre passage à la multitude infinie d'erreurs et de préjugés vulgaires. C est ce qui arriverait indubitablement, si Ton voulait chercher dans le sens commun les prémisses convenables pour raisonner sur un sujet aussi varié, multiforme et compliqué que la richesse dans tous ses rapports. Demander, s'il vous plait, au pilote, à l'ingénieur, à l'architecte, s'il croit que le sens commun suffise pour manier le gouvernail d'un navire, jeter des ponts, construire des édifices; il est probable que pour réponse vous obtiendrez de ses lèvres un dédaigneux sourire. Et néanmoins ce même homme s estimera probablement un juge compétent en matière de gouvernement et de richesse, quoique complètement ignorant des arts de la Politique et de l'Économie. Ceci prouve que c est dans ce qu'ils savent que les hommes reconnaissent le mieux la compétence du savoir. Et bien qu en niant chez autrui ce qu'ils exigent pour l'art qui leur est propre, ils se montrent inconséquents, cependant leur témoignage, bien interprété, est la confirmation universelle de la nécessité des études et des connaissances ordonnées en système.
Par les mêmes raisons rexpérience commune n'est pas plus efficace. Car, laissant de côté que beaucoup de faits, et de faits d'importance, peuvent ne pas se présenter à chacun, et que raisonner sur une série de données d'après une autre série est fort illogique, il suffit pour montrer l'inefficacité de l'expérience commune, de se rappeler que bien observer et bien induire sont deux arts difficiles, pour lesquels l'appréciation vulgaire ne suffit pas, et qui exigent que la sagacité du jugement soit renforcée par l'exercice de la méditation. Et d'un autre côté, sur quoi se fondent les sciences (je parle des expérimentales), si ce n'est sur l'observation attentive et sur lexpérience multiple, qui conduisent par des inductions logiques à des lois générales et constantes? D'où le dilemme se pose nettement entre l'expérience vulgaire, tronquée, incomplète, et une expérience attentive, sévère, répétée. Et les prôneurs de la pratique qui, en se vantant d'être positifs, font étalage de l'horreur des spéculations et des théories, ont aussi eux-mêmes une théorie, mais entachée de précipitation et imparfaite, qu'ils prétendraient substituer aux théories élaborées et saines, pour faire plaisir à leur propre orgueil. Et à qui soulèverait en définitive l'objection, que les choses, dans le concret, ne se passent pas comme on a pu l'imaginer en abstraction; nous répondrons avec Galilée que, lorsque cela arrive, la faute en est à l'observateur qui n'a pas bien fait ses calculs; mais que, s'il s'est bien rendu compte de tout, les choses se rencontrent toujours dans une conformité entre la théorie et la pratique. D'où cette objection ne fait que consolider notre opinion, en montrant la nécessité que l'observation et l'examen des phénomènes s'accomplissent avec toute l'exactitude qu'on peut attendre de la perfection humaine, et qu'on ne prétende jamais, d'après des inductions restreintes ou légères, prononcer sur ce qu'il convient de suivre ou d'éviter *.»
* Minghetti, Des rapports de l'Économie politique avec la Morale et le Droit, livre I.
CRITIQUE DE l''ÉCONOMIE 3o5
Toutefois, il y a encore des gens qui , partant de l'idée que l'Économie ne s'occupe que des intérêts matériels, en reppoussent l'étude comme indiji^ne d'attirer l'attention d'un philosophe. Questions abjectes, disent-ils, que celles de manger et de boire; achat et vente, mots immondes.
Ces puérilités ne mériteraient aucune réponse, si elles ne trouvaient un certain acueil chez des hommes qui ne manquent pas de lumières, et qui cependant confondent dans leur esprit la cupidité et la profusion, auxquelles on s'abandonne trop fréquemment, avec les tendances économiques, en faisant responsable là science des travers de l'homme.
«Mais la vanité ne prévaut pas à lencontre de toutes les lois de la Nature et des volontés de la Providence, qui imposent le travail et la sueur du front comme conditions de la vie et de l'initiation à la civilisation. Et l'on sent en soi que toute culture de 1 intellect présuppose la satisfaction des besoins matériels. Et de même que la misère éteint tout sentiment noble et généreux, et rapproche l'homme de la brute, une certaine aisance renforce en lui le sentiment de la dignité et de l'indépendance. L'instinct populaire a constitué une hiérarchie de mérite entre les inventeurs de l'Agriculture et ceux des arts qui répondent aux nécessités premières, et les inventeurs des lettres ou les législateurs des peuples. Nous voyons Cérès et Hachus obtenir des autels et un culte; mais Cadmus et Minos ne lurent honorés qu'en qualités de héros. Certes, dans tous les temps et chez tous les peuples, pour les législateurs, les rois, les hommes d'Etat, il est impossible que la pensée de la subsistance et de la prospérité publique ait dans le cœur cédé le pas à aucune autre, et ils ont parfaitement senti que la faim est une mauvaise conseillère et qu'elle suscite des séditions. Et d'un autre côté, l'Histoire nous apprend qu'aucune nation n est parvenue à la grandeur politique et à la splendeur des arts et des sciences avant de jouir d un certain degré de prospérité
3o6 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
intérieure. On peut dire aussi que dans l'état sauvage rhomme est esclave de la matière, qu'il s'affranchit d'elle à mesure que la civilisation progresse, jusqu'à ce qu'enfin il la domine à son tour et il lui impose des transformations. Et quel spectacle plus merveilleux que de voir les éléments faits les serviteurs de son intelligence, et que la Nature ne lui oppose pas d'obstacle qu'il ne surmonte? Aux temps passés, le travailleur consommait la vie dans des fatigues pénibles et presqu'intolérables; aujourd'hui son intelligence fonctionne plus que ses bras, il surveille l'eau, le feu, l'électricité, qui agissent pour lui et dont la puissance est bien autre. Il y a dans cette souveraineté de rhomme sur les forces cosmiques quelque chose de grandement poétique et qui élève l'âme vers le Créateur. Aussi, si l'œuvre de l'Économie publique est sèche et d'apparence peu agréable, celui qui pénètre jusqu'à la moelle goûte la substance la plus savoureuse, et admire la sagesse des lois qui régissent l'accroissement et la distribution de la richesse; et souvent à Tinsu de celui qui agit, et quelquefois même au rebours de son expectative, tournent les succès particuliers au bien-être et à l'amélioration de tous '.»
D'autres dédaignent la science économique, comme inutile, en supposant que ses principes, quelque vérité qu'ils renferment dans la sphère de la théorie, ne se réalisent pas, et ne sauraient être regardés que comme des spéculations plus ou moins belles, sans aucune application dans la vie pratique ni dans la conduite des hommes et des peuples.
Mais alors même que cette supposition fût fondée, il n'est pas de vérité scientifique, il n'est pas de théorie, quelque impratiquable qu'elle semble, qui n'aboutisse d'une manière directe ou indirecte à un but réel, à un résultat plus ou moins utile. Rien de plus abstrait, rien de moins susceptible d'application, en apparence, que les obscurs problèmes de la Métaphysique ou les calculs si corn-
Minghetti, loco citato.
CRITIQUE DE l''ÉCONOMIE "ioj
pliqués de l'Algèbre, et cependant les solutions de ces deux sciences aident le moraliste et le jurisconsulte, le physicien et le mécanicien, dans tous leurs travaux.
Encore, il faut remarquer que l'Economie ne se trouve pas heureusement dans les mêmes conditions, et que, quoique rationnelle et philosophique, comme la Métaphysique et l'Algèbre, c'est une science transcendantale, dont les vérités peuvent être et elles sont en effet en grande partie appliquées tous les jours, au grand avantage des individus et de la Société.
On peut s'en convaincre en parcourant l'Histoire, et en observant attentivement la division du travail, l'association, réchange, le crédit, les mille et une combinaisons que la féconde inventive de l'intérêt personnel a créées pour satisfaire les besoins toujours croissants de l'homme.
C^est, par exemple, un principe de l'Economie, que la puissance du travail s accroît lorsqu'on en divise et subdivise les fonctions, de manière que chacune soit accomplie» par des travailleurs pourvus d aptitudes spéciales pour elle; et en effet ce principe se réalise dans le commerce, dans les arts, dans toutes les tâches industrielles.
C est encore un principe de la science que l'union des forces individuelles augmente leur efficacité, au point que chacune d'elles, associée avec ses similaires, produit beaucoup plus qu'elle ne produirait isolée, et cela a lieu effectivement.
C'est, enfin, un autre principe économique que l'échange constitue le régime naturel de l'Industrie, et certes personne n'ignore que les individus, comme les peuples, lors- ([ue les obstacles physiques ou les lois positives ne s'y opposent pas, et même malgré l'opposition de ces lois, échangent entre eux leurs produits et leurs services.
On pourrait multiplier les exemples, en examinant un à un les faits, les phénomènes, les institutions économiques, et on verrait que les théories de la science, une fois mises en pratique, sont pleinement confirmées par l'expérience .
3o8 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
Mais alors même, dit à ce propos Molinari *, que l'Economie demeurerait à l'état purement spéculatif, alors même qu'elle ne serait susceptible d'aucune application, elle offrirait encore une étude des plus intéressantes. «Si nous n'accordons pas toujours une attention suffisante aux phénomènes qu'elle décrit, cela vient, selon toute apparence, de ce qu'on n'observe guère les choses qu'on a constamment sous les yeux; mais ces phénomènes, qui nous paraissent si simples et, comme on dit, si naturels, nous sembleraient véritablement merveilleux si nous n'y étions pas accoutumés. Supposons, par exemple, qu'au sein de l'immensité se trouve un globe où chacun pourvoie isolément à ses besoins, et qu'un des habitants de ce monde inconnu vienne nous visiter. Quel ne serait point l'étonnement de ce nouveau Micromégas à l'aspect de la division du travail qui caractérise nos sociétés civilisées? Il verrait des hommes passer leur vie, celui-ci à poser des , têtes à des épingles, celui-là à surveiller l'étirage d'un fil de laine ou de coton, un troisième à appliquer des couleurs sur des étoffes, un quatrième à griffoner des caractères sur des chiffons de papier, etc., etc. Ces hommes, qui ne font rien ou presque rien de ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs propres besoins, il les verrait, en même temps, plus ou moins bien nourris , vêtus, logés, entretenus. Il se demanderait avec étonnement comment ces êtres singuliers s'y prennent pour se procurer les choses nécessaires à leur subsistance et à leur entretien. Son étonnement ne ferait probablement que s'accroître, lorsqu'il les verrait échanger, qui des aliments, qui des habits, qui une maison, contre de petites pièces de métal, jaunes ou blanches, ou même contre de simples morceaux de papier maculé. Comment, se dirait-il, des êtres pourvus de raison peuvent-ils consentir à donner des aliments, des vêtements, une maison, en échange de ces pe-
Cours d'Économie politique, lf(,on 1.
CRITIQUK DE l'ÉCONOMIE ^^9
tites pièces de métal ou de ces morceaux de papier? Comment se fait-il qu^ils ont généralement Tair satisfait en concluant ces marchés bizarres et incompréhensibles? Quel avantage peuvent-ils en retirer? Après qu on lui aurait donné quelques notions élémentaires sur la nature des échanges et sur les instruments à l'aide desquels ils s'opèrent, il se demanderait encore quelle règle préside a ces transactions dont la division du travail est la source: pour peu que cet habitant d'un autre monde eût la notion de la justice, il se préoccuperait vivement de savoir si l'équité règne dans l'économie des sociétés humaines, si chacun des hommes qui contribuent à la production reçoit en récompense de son concours, une part équitable de produits; s'il y a des lois naturelles qui déterminent la répartition de la richesse ou si cette répartition est abandonnée au hasard. Questions pleines d'intérêt, auxquelles nous n accordons pas toujours, nous autres, 1 attention quelles méritent, parce que nous sommes accoutumes a la division du travail, aux échanges, à la monnaie, aux fluctuations de l'offre et de la demande, mais qm ne pourraient manquer d'intéresser au plus haut point des êtres qui n'auraient jamais eu sous les yeux le spectacle de ces phénomènes économiques.
p L'étude de l'Économie politique présenterait, donc, un vif intérêt quand même cette science demeurerait pour nous à l'état purement spéculatif, quand même nous n'en pourrions faire aucune application utile, quand même la Société, dirigée par une volonté supérieure, échapperait complètement à Faction de l'homme, et roulerait, comme le globe qui lui sert de support, dans une orbite immuable. Mais Un en est pas ainsi. S il est hors du pouvoir de l'homme de changer les conditions naturelles d existence de laSociété-et l'Économie politique démontre, en etlet, que cela n'est pas en son pouvoir-il peut, en revariche exercer sur son développement une influence considérable; il peut, en observant ou en méconnaissant les lois auxquelles son existence est soumise, la rendre prospère ou misera-
ble, augmenter son bien-être ou la plonger dans un abîme de maux. L'Economie politique est, en conséquence, susceptible de recevoir des applications nombreuses et fécondes. On peut s'en servir pour rechercher quelles sont les conditions les plus favorables au développement de la Société; on peut s'en servir aussi pour découvrir les moyens de la préserver des maux auxquels elle est sujette, ou, quand ces maux l'ont atteinte, de l'en débarrasser. C est ainsi que l'Anatomie et la Physiologie, sciences dont l'objet est de décrire l'organisation naturelle du corps humain, servent de bases à l'Hygiène et à la Médecine, Tune destinée à prévenir les maladies du corps, l'autre à les guérir.
«L'Économie politique pourrait de même servir de base à une Hygiène sociale, ayant pour objet de prévenir, par des règles volontaires ou imposées, toute infraction aux conditions nécessaires d'existence ou de développement de la Société. Elle pourrait encore servir de base à un art analogue à l'art médical, qui aurait pour objet de guérir ou de soulager les maux que la Société endure, soit par la faute de ses membres, soit par le fait de circonstances indépendantes de leur volonté. Comme l'Higiène et la Médecine, ces deux arts politiques existent, du reste, depuis l'origine même des Sociétés; seulement, comme l'Hygiène et la Médecine encore, ils sont demeurés jusqu'à nos jours réunis, confondus et réduits à un pur empirisme. La Politique ou l'art de gouverner les nations n'est pas autre chose, et elle a pour agents des hommes d'Etat et des administrateurs, dont la pratique, pour être salutaire, doit s'appuyer sur les vérités que l'Economie politique enseigne. I)
Minghetti soutient également que l'on doit regarder la science économique comme le meilleur conseillère dans les affaires, tant privées que publiques. «Pour ceux, surtout, qui prennent part à l'administration de l'Etat, dit-il ',
* Loco citato.
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négliger ce genre d'études est une faute. En effet un trésor commun étant nécessaire pour défendre la Société, pour maintenir à chacun son propre droit, et ce trésor se composant des tributs des citoyens, il s'en suit pour le Gouvernement le soin de lever des impôts et de les dépenser, deux fonctions ties-difficiles à les bien remplir et qui exigent le secours des connaissances économiques, bt pour se convaincre du grand mal que produisent les maux nui découlent de lignorance, il suffit de jeter un coup d œil sur l'histoire de trois siècles à ce sujet; on y verra que les surcharges et la mauvaise répartition des impo s Lissent les sources elles mêmes de l'Industrie et de la prospérité. Je laisse de côté les autres interventions du Gouvernement, dans lesquelles au fléau dune mauvaise administration se joint si souvent le titre d injustice flagrante, et la remarque judicieuse de Senior: que la cupidité, qui chez les peuples barbares sexhale en rapines et en pillages, se transforme chez les nations civilisées sous une apparence plus douce, en monopoles et en interdictions. Sous ce masque trompeur, on la reconnaît moins, elle éveille moins la haine; souvent même elle réussit a prendre le manteau du bien public et à captiver les suffrages du vulgaire, des aristocrates ou des démocrates. Ce qui fait que, pour lui arracher son déguisement pour dévoiler rinfamie et la chasser de la Société, il est besoin de recherches scrupuleuses et de connaissances. Et cette étude se recommande, de même qu'aux hommes d Etat, a tous ceux qui s occupent des matières qui ont trait a la richesse publique, tant par devoir que par talent en théorie ou en pratique. C^est la seule manière d éviter les in^ convénients fâcheux que nous avons déplores plus haut comme un des plus puissants obstacles aux progrès du bien public; je veux dire la présomption de traiter séparément telle ou telle question économique, et de formulei un axiome avant davoir embrassé la science dans toutes ses parties, ou au moins sans en avoir bien appns les principes fondamentaux; présomption beaucup plus commune
qu'on ne pourrait croire au premier abord, et qui trouve presque son excuse dans un assentiment universel.»
Mais si l'on veut encore une preuve plus concluante de Futilité de l'Économie et des applications dont elle est susceptible, on peut la trouver dans les innombrables mesures et réformes législatives qui ont été inspirées par ses principes. En voilà quelques unes citées par Ciconne *.
La prescription, qui transforme en propriété la possession par la seule raison de sa durée, repose sur un principe économique, à savoir, que la propriété doit être certaine et assurée pour qu elle produise tous ses avantages, et partant qu'il faut mettre un terme aux controverses qui se suscitent sur son compte.
Les confiscations, dont on a tant abusé sous le régime du despotisme et dans les périodes transitoires des révolutions et des guerres civiles, a été abolie, daccord avec les conseils de 1 Économie, et remplacée parles amendes et par les expropriations pour cause d'utilité publique.
Un funeste expédient financier amena la pratique de conférer par voie de vente l'exercice de certaines fonctions fiscales ou administratives, et la science économique a fourni les moyens de renoncer à cet expédient, condamné d'ailleurs par la Morale et par la Politique, en procurant aux gouvernements par l'impôt et par le crédit public des ressources suffisantes pour subvenir aux charges de l'État.
Le régime des maîtrises et des jurandes, qui comprimait l'essor du génie industriel, empêchait les inventions et arrêtait les progrès des arts et des manufactures, a été remplacé, grâce à l'influence de l'Économie, par celui de la liberté du travail. C est à cette science que l'on doit aussi l'abolition des lois sur l'usure et de celles qui fixaient les prix des denrées alimentaires aux époques de disette.
Principi di Economia politica, vol. III, chap. VIII, §11.
CRITIQUE DE l'ÉCONOMIE 3i3
L'association, le commerce international et le crédit, tant public que privé, se sont développés de nos jours, tellement qu'il a fallu dicter un grand nombre des dispositions pour régler leurs transactions, et ces dispositions portent toutes, plus ou moins, l'empreinte des principes économiques.
En résumé, l'Économie, comme dit parfaitement Renouard *, prend une part toujours croissante dans la préparation des lois et dans l'étude de leurs conséquences sociales, de sorte que cette science et celle de la législation ne sauraient rester étrangères Tune à Tautre, sans que toutes les deux en souffrent et s'affaiblissent.
On adresse à l'Économie une autre accusation plus grave que les antérieures, celle d'être hostile à la Religion, et d'entraîner les âmes vers des objets indignes de leur sublime essence, en offrant aux hommes un idéal de bonheur qui ne saurait être réalisé sur la terre. Mais pour peu que Ion refléchisse, on voit le manque de fondement de cette assertion ,
«L'Économie politique, dit Molinari ', apparaît au contraire comme une science essentiellement religieuse, en ce qu'elle donne, plus qu'aucune autre peut-être, une idée sublime du suprême ordonnateur des choses. Permettez-moi de faire à ce sujet un simple rapprochement. Il y a deux ou trois siècles, on se méfiait de l'Astronomie, on ne voulait pas entendre parler du système de Copernic, et l'on condamnait Galilée comme ayant porté atteinte aux vérités religieuses, parce quil soutenait Vhêrésie de la rotation de la terre. Or, je le demande, l'Astronomie, au point où l'ont portée les travaux des Kepler, des Copernic, des Galilée, des Newton, ne nous donne-telle pas de la puissance divine une idée plus vaste et plus haute que celle qui ressortait des croyances erronées
« Dictionnaire <lc rKconoinie politique, .ut lA-^isl;\lion ' Coûts d'Kcononiie politique, lt(,()n I.
et des hypothèses plus ou moins saugrenues des astronomes de l'Antiquité? Les anciens n avaient, vous le savez, aucune idée précise de l'éloignement et de la dimension des étoiles; ils croyaient que la voûte du ciel était solide, et les plus hardis supposaient que le soleil était une masse de fer chaud, grande comme le Péloponese. Leur hardiesse scientifique n'allait pas au-delà. Eh bien! quand les astronomes modernes ont reculé les hmites du ciel, quand ils ont découvert, dans ses profondeurs jusqu'alors inexplorées, des millions de mondes inconnus; quand ils ont reconnu les lois en vertu desquelles ces mondes se meuvent dans un ordre éternel, n'ont-ils pas contribué à donner une idée plus sublime de l'intelligence qui préside à l'arrangement de TUnivers? X'ont-ils pas agrandi l'idée de Dieu? N "ont-ils pas du même coup rabaissé l'orgueil humain, en réduisant à de plus humbles proportions la place que l'homme occupe dans la création? La terre a cessé d'apparaître comme le centre de l'Univers; elle n'a plus figuré qu'à un rang inférieur dans l'échelle des mondes, et l'homme a dû renoncer à l'orgueilleuse satisfaction de se croire l'un des personnages les plus importants de la création. Dieu est devenu plus grand et Ihomme plus petit. Au point de vue religieux, était-ce un mal?
))Si l'Astronomie a mis sous les yeux de l'homme un tableau plus grandiose de la puissance divine, l'Économie politique à son tour me semble destinée à lui donner une idée meilleure de la justice et de la bonté de la Providence. Avant que les doctrines économiques ne se fussent répandues dans le monde, comment l'organisation sociale était-elle comprise? De quelle manière pensait-on que chacun pouvait prospérer, s'enrichir? On était généralement convaincu que l'antagonisme présidait aux relations des hommes. Dans l'Antiquité on avait coutume de dire: homo homini hipîis , l'homme est le loup de l'homme. Plus tard Montaigne répétait avec ses contemporains: le prouefît de l'un fait le dommage de Vautre; et cette maxime apparaissait comme un axiome emprunté à la sagesse expéri-
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mentale des nations. On ne croyait pas que l'Auteur des choses se fût mêlé de l'organisation de la Société. On croyait qu'il l'avait abandonnée à je ne sais quel hasard malfaisant, et l'on considérait le monde comme une espèce de bagne, où la force et la ruse dominaient nécessairement, fatalement, quand le bâton du garde-chiourme n'y venait point mettre le holà. On pensait que les jouissances des uns étaient inévitablement achetées au prix des souffrances des autres, et l'on ne voyait parmi les hommes que des spoliateurs et des spoliés, des fripons et des dupes, des bourreaux et des victimes. Voilà ce qu'on pensait de la Société quand les économistes ont commencé à en étudier le mécanisme. Eh bien! qu''ont ils fait ces économistes, dont quelques esprits prévenus repoussent les doctrines au nom de la Religion? Ils se sont efforcés de démontrer que la Providence n'a pas abandonné l'Humanité aux impulsions aveugles du hasard. Ils se sont efforcés de démontrer que la Société a ses lois providentielles, lois harmonieuses qu'y font régner la justice, comme les lois de la gravitation font régner Tordre dans l'univers physique. Ils se sont efforcés de démontrer que l'antagonisme n'est point la loi suprême des relations sociales; mais que le monde est soumis au contraire à une inévitable loi de solidarité; qu'aucun homme ne peut souffrir sans que sa souffrance rejaillise, se répercute sur ses semblables, comme aussi que nul ne peut prospérer sans que sa prospérité profite à d'autres hommes. Telle est la loi que les économistes ont entrepris de substituer au vieil antagonisme de l'Antiquité païenne. N'est-ce pas, je le demande, une loi plus morale, plus religieuse, plus chrétienne? Ne nous donne-t-clle pas une idée meilleure de la Providence? Ne doit-elle pas contribuer à nous la faire aimer davantage? Si, en étudiant les œuvres de Kepler et de Newton, on voit s'agrandir la puissance divine, en observant dans les livres des Smith, des Malthus, des Kicardo, des J.-H. Say, ou mieux encore dans la Société même, les lois harmonieuses de l'I^conomie sociale, ne
3l6 PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
doit-on pas se faire une idée plus sublime de la justice et de la bonté de l'éternel ordonnateur des choses?
«Voilà quels sont, au point de vue religieux, les résultats de l'étude de TÉconomie politique. Voilà comment l'Économie politique conduit à l'irréligion.
))Le reproche que Ton adresse aux économistes de flatter les appétits matériels des hommes, est-il mieux fondé? Ce reproche peut être adressé, non sans raison, à certaines écoles socialistes; mais il ne saurait s'appliquer à l'Économie politique. Car, si les économistes constatent que les hommes ont à satisfaire des appétits matériels, ce qu'on ne saurait nier, je pense, aucun d'eux n'a jamais enseigné que la prédominance dût appartenir à ces besoins inférieurs de notre nature. Aucun d'eux n'a engagé les hommes à s'occuper uniquement-du soin de se nourrir, de se vêtir et de se loger. Aucun d'eux ne leur a conseillé de se faire un dieu de leur ventre. Tous ont tenu soigneusement compte des besoins moraux, et ils ont rangé au nombre des richesses les choses qui pourvoient à la satisfaction de ce genre de besoins. Les produits immatériels, tels que l'enseignement et le culte, ont été considérés par eux comme des richesses, au même titre que les produits composés de matière. Seulement, les économistes n'ont pas pensé qu'il fût raisonnable de jeter l'anathème sur ceux-ci, non plus que sur les besoins auxquels ils pourvoient. Tout en reconnaissant que l'homme est pourvu d'une âme, ils se sont dit qu'il possède un corps aussi, un corps qu'il est tenu de conserver en bon état, dans l'intérêt même de l'âme à laquelle ce corps sert d'étui.»
Mais, dit-on, cette ferveur qui s'est éveillé de nos jours pour les études économiques n'aurait-elle pas pour effet de renforcer la tendance vers les intérêts matériels, auxquels l'homme est par lui-même déjà trop enclin et dans ce siècle plus que dans les précédents? Ils suscitent dans la masse générale des ambitions et des désirs excessifs qui, ne pouvant trouver satisfaction, engendrent cette agitation inquiète, qui est un des caractères de l'époque
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OÙ nous vivons et la principale cause de révolutions. Voyez ces bandes d'ouvriers mettre à chaque instant en péril la tranquillité publique; voyez dans Tofficine des économistes s'élaborer ces théories étranges qui voudraient refaire la Société à partir de sa base. Tout en imaginant pour l'avenir de riantes utopies d'une félicité impossible, ils menacent dans le présent de détruire les fortunes acquises et remplissent de terreur la société civile.
«Aux porteurs de cette accusation, dit Minghetti ', nous accordons, si l'on veut, que parmi les appétits humains prévaut de nos jours celui des intérêts matériels. Mais prétendre que ce soit l'étude des lois de la richesse qui ait engendré cette tendance, et poser un lien nécessaire entre la science et les passions, c est une assertion qu'au moindre examen on reconnaît dénuée de raison. Veut-on chercher les causes qui font que la cupidité est le vice le plus commun de notre époque, tandis que dans d'autres prédominèrent la férocité, la débauche, la superstition? On les trouvera facilement, pour peu qu'on étudie les événements et les doctrines philosophiques et politiques des trois derniers siècles. Il serait, donc, plus plausible de dire que la tendance générale vers les intérêts matériels a stimulé nombre d'esprits à la recherche des principes qui règlent la production, la distribution et Taccumulation de la richesse", et que cette tendance est plutôt cause et non effet des études économiques.»
«Et si quelques économistes ont donné à leur théorie favorite un siège plus élevé que celui qui lui appartient, en la mettant au dessus de la Morale et de la Politique, il est encore facile de répondre que les illusions et les erreurs des savants ne doivent pas être imputés à la science. On pourait dire la même chose des utopies socialistes, dans le cas où elles seraient émanées de l'esprit des économistes. Mais ici il en est autrement; je veux dire que les in-
' Loco citato.
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venteurs de ces nouvelles formules de Thomme et de THumanité, nont jamais soulevé tant de haine que l'Économie.»
D'ailleurs c'est des socialistes que viennent précisément les plus terribles imprécations contre la science économique. Ils Taccusent surtout d'être fautrice des privilèges, alliée de la classe riche, et de tendre, sous prétexte du bien pubhc, à opprimer la classe pauvre, à l'exploiter, et à river les chaînes de l'esclave et du serf de la glèbe.
«Rien de plus insensé, dit Minghetti *, de plus confus que cette accusation. La pauvreté est un fait constant de tous les siècles et de toutes les nations. C'est la pierre de touche de tous les maux dont l'Humanité est travaillée, mais surtout des vices des hommes; elle peut s'atténuer par la prévoyance et la charité, s'éteindre probablement jamais. Et s'il reste beaucoup à faire pour la rédemption de la classe inférieure, si les maux moraux et physiques dont elle est tourmentée peuvent être grandement allégés, toutefois les panacées universelles, pour supprimer d'un seul coup la misère, sont des folies des visionnaires ou des secrets de charlatans. On les retrouve dans chaque siècle; mais après de vaines et tristes expériences, le discrédit en a fait justice. Le souvenir s'en est conservé impérissable, à cause de tant de larmes et de sang qu'elles ont coûté. Pour revenir à notre sujet, c'est une assertion puremment gratuite que la misère s'augmente chez les nations civilisées, à la manière des dunes du littoral de la Gascogne, qui, de jour en jour, envahissent le sol et répandent peu à peu leurs ondes de sable sur les champs cultivés. Le contraire est plus conforme aux faits et plus rationnel: à savoir, que les classes infimes ont aujourd'hui moins à souffrir que par le passé. Et si dans certaines périodes, pendant lesquelles une révolution s'acromplit dans l'ordre social, il y a nombre de tourments et de peines
* Loco citato.
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cuisantes, il ne faut pas confondre les accidents temporaires avec les effets permanents. Enfin, si les écrivains, dans leurs recherches, ont mis à découvert beaucoup de maux, qui jusqu^alors sévissaient dans Tombre, il est bien différent de décrire un fait que de le créer. La connaissance du mal est le premier pas pour le remédier. C'est précisément là le but des recherches de l'Économie, qui ne promet pas d'un ton arrogant des félicités impossibles, mais qui a grand souci d'adoucir les souffrances de 1 Humanité, autant que cela est possible aux arts utiles. Chose singulière: jusqu'ici les préceptes et les conseils de la science n'ont trouvé que bien rarement accès dans les cours des princes et dans les parlements des peuples. Aussi peut-on dire que l'expérience ne commence que d'aujourd'hui, et qu'elle est restreinte à quelques pays seulement, tandis qu'au contraire toutes les histoires sont pleines des maux qu'on impute à TÉconomie.»
On accuse enfin la science économique de dissolvente et d'anti-sociale, en supposant que ses prétentions de limiter les atributions de l'État au maintien de la liberté affaiblit le principe d'autorité, et que ses tendances individualistes relâchent les liens sociaux. Mais précisément l'idée que 1 État peut tout faire est celle qui a donné lieu à la plupart des révolutions; précisément si l'Économie a quelque importance, c'est parce qu'elle conspire dans toutes ses théories à montrer le besoin qu'éprouve l'individu du secours de la Société, le rapport étroit (jui existe entre l'un et 1 autre et qui a inspiré à Bastiat son beau livre sur les Harmonies ccononiiques.
«L Economie politique, écritMolinari ', peut être encore considérée comme un instrument efficace de conservation sociale. Je viens de dire qu'avant que les notions économiques eussent commencé à se répandre, la croyance à l'antagonisme des intérêts était universelle. On était convain-
' Loco citato.
eu que ce que l'un gagnait, l'autre devait inévitablement le perdre; d'où Ton était amené à conclure que le riche n'avait pu faire fortune qu'aux dépens du pauvre, et que la richesse accumulée dans certaines mains était un vol fait au reste de la communauté. Cette fausse notion du mécanisme de la Société ne conduisait-elle pas droit au socialisme?
»S'il était vrai, en effet, que la Société se trovât abandonnée aux impulsions aveugles du hasard; s'il était vrai que la force et la ruse fussent dans le Monde les souveraines dispensatrices du bien-être, il aurait lieu assurément d'organiser une société ainsi livrée à l'anarchie. Il y aurait lieu de faire régner Tordre à la place de ce désordre, la justice à la place de cette iniquité. Si la Providence avait omis d'organiser la Société, il faudrait bien qu'un homme se chargeât d'accomplir une œuvre si nécessaire; il faudrait qu'un homme se fît Providence.
))0r, il n'y a pas au Monde, remarquons-le bien, d'œuvre plus atrayante que celle-là; il n'y en a pas qui puisse davantage séduire notre amour-propre et flatter notre orgueil. On parle souvent de la satisfaction orgueilleuse qu'éprouve le maître d'un grand empire en voyant tant de créatures humaines obéir ses lois et se courber à son passage. Mais cette satisfaction, si étendue qu'on la suppose, peut-elle se comparer à celle d'un homme qui rebâtit à sa guise, sur un modèle tiré de sa propre imagination, la société tout entière? d'un homme qui peut se tenir à lui-même ce langage superbe: — La Société est un foyer d'anarchie; la Providence n"a pas voulu l'organiser, ou peut-être même elle ne l'a pu! et depuis l'origine du Monde ce grand problème de l'organisation du travail est demeuré l'énigme du sphinx qu'aucun législateur n'a pu deviner. Eh bien! ce problème, moi je l'ai résolu; cette énigme, moi je lai devinée. J ai donné à la Société une base nouvelle. Je Tai organisée de telle sorte qu''elle ne peut manquer désormais de goûter une félicité parfaite. J'ai réussi par la seule force de mon génie à me-
ner à bonne fin cette oeuvre gigantesque. Il ne reste plus qu'à appliquer mon plan pour transformer notre vallée de misère en un Eldorado ou en un pays de Cocagne.
oLhomme qui croit avoir accompli une telle œuvre doit se regarder assurément comme un génie extraordinaire. Il doit s'estimer bien supérieur à tous les hommes qui ont paru avant lui sur la Terre, et presque légal de Dieu luimême. N'a-t-il pas en effet complété, perfectionné l'œuvre de Dieu? Aussi tous les utopistes sont-ils possédés d'un orgueil incommensurable. Fourier, par exemple, n'hésitait pas à affirmer que tous les philosophes et tous les législateurs, sans parler des économistes, que THumanité avait commis la folie de prendre pour guides, lavaient misérablement fourvoyée; que Ton n'avait rien de mieux à faire que d'oublier au plus vite leurs lois et leurs préceptes, et de jeter au feu les 400.000 volumes, remplis d'erreurs et de mensonges, dont ils avaient meublé les bibliothèques, à quoi il ajoutait, bien entendu, qu'il fallait remplacer ces livres inutiles ou malfaisants par ses propres livres. Fourier déclarait encore, naïvement, qu'il se considérait comme bien supérieur à Christophe Colomb, et il avait pris pour emblème une couronne impériale, convaincu que l'Humanité reconnaissante le proclamerait un jour l'empereur des génies. Plus récemment nous avons entendu Mr. Proudhon, après avoir découvert sa nouvelle formule d'organisation sociale, crier par dessus les toits que si le Monde avait tourné jusqu'alors d'Occident en Orient, il saurait bien, lui, le faire tourner d'Orient en Occident. Un autre jour, le même chef de secte portait un défi à Dieu lui-même, dont il dénonçait 1 impéritie dans le gouvernement des affaires humaines, et comme on lui disait que Dieu se passait bien de son approbation, il répondait avec une magnifique outrecuidance: Peut-être!
«"Voilà jusqu'où a été poussé le délire des réorganisateurs de la Société. L'orgueil s'est gonflé comme une verrue monstrueuse sur ces intelligences quelquefois si re-
marquables, et il les a rendues difformes et repoussantes. On me dira: ces hommes sont fous! Je le veux bien; mais d'où provient leur folie, et comment se fait-il que cette folie soit contagieuse? Leur folie provient de ce qu'ils sont convaincus que la Société est abandonnée à l'anarchie et quHl y a lieu, en conséquence, de l'organiser. Cette folie est contagieuse, parce que la foule partage leur erreur; parce que la foule est imbue de la croyance que la Société se trouve livrée à un aveugle antagonisme; parce que la foule croit, comme Montaigne, que le profit de l'un fait le dommage de l'autre, et que les riches n'ont pu s'enrichir qu'aux dépens des pauvres.
»Mais cette ignorance de l'organisation naturelle de la Société, cette ignorance présente un danger sérieux. Supposons que les masses fanatisées par l'utopie réussissent à faire tomber un jour entre leurs mains le gouvernement des nations: supposons qu'elles usent de leur puissance pour mettre en vigueur des systèmes qui blessent les conditions essentielles d'existence de la Société: qu'en résultera-t-il? C'est que la Société se trouvera profondément atteinte dans sa prospérité, dans son bien-être. C'est qu'elle courra les mêmes risques, c'est qu'elle endurera les mêmes souffrances qu'un malade qui aurait confié le soin de sa santé à un marchand de vulnéraire. Je sais bien que la Société possède une vitalité assez énergique pour résister aux drogues les plus malfaisantes; je sais bien que la Société ne saurait périr; mais elle peut cruellement souffrir et demeurer logtemps comme si elle était atteinte d'une langueur mortelle.
«Remarquons encore ce qui arrive au sein d'une société que menacent les désastreuses expérimentations de l'utopie, appuyée sur l'ignorance. Il arrive que les sources de la prospérité publique se tarissent par avance. Il arrive que la peur du mal devient presque aussi ruineuse que le mal même. Alors les intérêts qui se savent menacés s'exaspèrent après s'être alarmés, et on les voit se résoudre parfois aux sacrifices les plus durs, pour se débarraser du
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fantôme qui les obsède. Pour se préserver du socialisme, on subit le despotisme.
«Voilà pourquoi il est bon d'enseigner l'Économie politique. C'est le seul moyen d'écarter ces terreurs qui servent de prétexte au despotisme et peut-être, disons tout, qui le justifient. Lorsque les masses connaîtront mieux les conditions d'existence de la Société, on cessera de craindre qu'elles n'usent de leur puissance pour y porter atteinte. Elles en deviendront, au contraire, les meilleures gardiennes. On pourra confier alors à leurs lumières ce dépôt sacré des intérêts généraux de la Société, dont leur ignorance et leur crédulité compromettraient aujourd'hui Texistence. On pourra leur accorder des droits dont il serait imprudent de les gratifier au moment où nous sommes. Alors aussi la Société deviendra véritablement inexpugnable; car elle disposera, pour se défendre, de toutes les forces qu'elle recèle dans son sein.»