Que l'on facilitât les débouchés et les transports
' Quesnay. — Tableau économique.
* Cette préférence, fondée sur ce que le pouvoir d'un seul garantit mieux que celui de plusieurs la sécurité individuelle et l'intérêt public, n'empêchait pas que le système physiocratique fût empreint d'un grand libéralisme, le principe de liberté dominant dans toutes ses doctrines.
ÉCOLES DE l'Économie 243
des produits, par la réparation des chemins et par la navigation des canaux, des rivières et de la mer; car plus on épargne sur les frais du commerce, plus on accroît le revenu du territoire.
6." Qu'on maintînt la liberté du commerce et en général de toutes les professions, car tout obstacle mis à cette liberté est une violation des droits fondamentaux du travail et de la propriété, et altère artificiellement le prix des produits et les bénéfices de l'Industrie, parfois aux dépens des producteurs, parfois aux dépens des consommateurs, et toujours au détriment de la richesse publique et de la matière imposable.
7." Que l'État s'abstînt de réglementer l'exercice des arts et de se mêler dans les transactions privées, autrement que pour garantir tous les droits et maintenir le respect de la justice, car la meilleure police du commerce intérieur et extérieur consiste dans la pleine liberté de la concurrence, principe que les physiocrates formulaient dans ces célèbres mots, si mal interprétés par les protectionnistes et les socialistes de la chaire: laissez faire, laissez passer.
Telles étaient les principales doctrines de l'école physiocratique. Sans nous arrêter ici à discuter la part d'erreur et de vérité qu'elles contiennent, on ne saurait mettre en doute que les recherches de ses adeptes jetèrent une vive lumière sur plusieurs matières de l'Économie, et surtout sur les rapports de cette science avec la Morale et le Droit.
En effet, ils constatèrent l'existence dans l'ordre économique de lois naturelles, sans lesquelles, quoi qu'en disent les socialistes de la chaire, cet ordre ne serait pas possible, et ils posèrent ainsi les fondements scientifiques de l'Économie.
Ils proclamèrent les premiers 1 harmonie essentielle de tous les intérêts.
C'est à eux que l'on doit la plus brillante réfutation du système mercantile, qui tant de maux a infligé aux peuples.
Ils propagèrent la vraie notion de la monnaie, en démontrant que, loin de constituer à elle seule la richesse, comme les mercantilistes le prétendaient, elle n"est qu'un instrument des échanges et un équivalent de tous les produits.
Ils combattirent victorieusement la taxe de l'intérêt, en défendant la liberté des prêts en argent.
Ils presentirent déjà le rapport qu'il y a entre la population et la richesse, que Malthus devait formuler plus tard dans sa célèbre théorie.
«Que le souverain et la Nation, disait Quesnay ', ne perdent jamais de vue que la terre est l'unique source des richesses et que c'est l'Agriculture qui les multiplie, car V augmentation des richesses assure celle de la population. »
La division du travail, les procédés du commerce, les avantages du crédit, furent aussi l'objet de profondes observations de la part des physiocrates. Les plus savants économistes de notre siècle n'ont pas montré plus heureusement qu'eux l'influence du taux de lintérêt sur toutes les entreprises.
«On peut le considérer, dit Turgot *, comme une espèce de niveau, au dessous duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce, cessent. C'est comme une mer répandue sur une vaste contrée. Les sommets des montagnes s'élèvent au dessus des eaux et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à s'écouler, à mesure qu'elle descend, les terrains en pente, puis les plaines et les vallons, paraissent et se couvrent des productions de toute espèce. Il suffit que l'eau monte ou baisse d'un pied, pour inonder ou pour rendre à la culture des plages immenses. C'est labondance des capitaux qui anime toutes les entreprises, et le bas intérêt de l'argent est à la fois l'effet et lindice de l'abondance des capitaux.»
Maximes générales d'un gouvernement économique. Réflexions sur la formation et la distribution des richesses.
ÉCOLES DE l'Économie 245
D'ailleurs, l'école physiocratique eut une grande influence sur les idées et les institutions économiques des peuples. Cette influence se fit sentir d'abord en France, où elle contribua à déraciner l'esprit réglementaire et prohibitif, qui opposait tant d'entraves au commerce, aux arts et en général à toutes les applications du travail. C'est à elle sans doute que sont dues la suppression des douanes provinciales et la liberté du commerce intérieur, la chute des corporations privilégiées, l'abolition des corvées et toutes les réformes libérales et progressives de la révolution française, n'ayant pas dépendu certainement des physiocrates qu'elles ne fussent pas réalisées par des moyens pacifiques, comme le prouvent les hardies, quoique malheureuses, tentatives faites dans ce but par Turgot pendant son ministère.
Dans les autres nations de l'Europe, il y eut plusieurs princes et hommes d État qui réglèrent aussi leur conduite politique sur les principes physiocratiques. Le grand duc Léopold les appliqua en Toscane; le roi de Suède Gustave III, le roi de Pologne Stanislas Auguste, le roi de France Luis XVI et le margrave de Bade les embrassèrent avec enthousiasme, et ces principes trouvèrent un écho même en Espagne, dans les écrits et dans les actes administratifs de Floridablanca, Campomanes et Jovellanos, ministres de Charles III.
Les principaux maîtres de cette école furent Quesnay ', Mirabeau, le père du célèbre orateur % Mercier de la Rivière % Baudeau \ Létrosne \ Dupont de Nemours ", le margrave de Bade ' et surtout Turgot \ le plus illustre
» Tableau économique. — 1758.
• Philosophie rurale.— 1 763-
=* Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques.— 17f>7.
« Introduction à la Philosophie économique.— 1771.
» De l'ordre social. — 1777-
• Origine et progrès d'une science nouvelle.— 1767. ' Abrégé d'Économie politique, — 1772.
» Ouvrage cité.— 1778.
de tous, non-seulement par ses écrits, mais encore pour avoir réalisé, comme fonctionnaire public et comme ministre de Luis XVI, quelques-unes des théories physiocratiques.
Ecole smithienne ou industrielle. Les matériaux de l'Economie une fois préparés, ses fondements posés par les physiocrates, ce fut A. Smith qui se chargea de construire l'édifice de la science. Les idées de ce grand économiste, notre maître à tous, se trouvent dans un livre admirable * , et la meilleure manière de les exposer c'est d'en donner un bref résumé, comme nous allons le faire.
D'abord, A. Smith s'inspira des mêmes principes de Philosophie morale et politique que l'école physiocratique. Il proclama, comme cette école, l'harmonie essentielle des intérêts, et il en chercha, comme elle-même, la conciliation dans la liberté, en démontrant que l'intérêt privé, libre de toute entrave, mène nécessairement les capitalistes à préférer, dans des circonstances égales, l'emploi de la richesse le plus favorable à l'industrie nationale, parce que cet emploi est aussi le plus profitable pour eux-mêmes.
«L'effort naturel, disait-il ^, que fait sans cesse tout individu, pour améliorer sa condition, est un principe de conservation capable de prévenir ou de corriger, sous divers aspects, les mauvais effets d'une économie partielle
et même jusqu'à un certain point oppressive
Tout système qui tende, ou par voie d'obstacles extraordinaires à attirer à une espèce particulière d'industrie une partie du capital social, plus grande que celle qu'on y emploirait naturellement, ou par voie d'impédiments également extraordinaires à écarter artificiellement quelque autre partie du même capital d'une espèce particulière d'industrie, où elle chercherait de soi-même emploi.
* An inquiry into the causes of the wealth of nations. — 1776. - Ibidem, livre IV, chap. XX.
est en réalité un système subversif de l'objet qu'il se propose d'atteindre. Loin d'accélérer, il retarde les progrès de la Société vers son bien-être et sa prospérité; loin d'accroître, il amoindrit la valeur réelle des terres et le produit annuel de la terre et du travail. Tous ces systèmes de faveurs et d'obstacles une fois éliminés, le système simple et facile de la liberté naturelle se présente de lui-même et se trouve pleinement établi. Chacun, tant qu'il ne blesse les lois de la justice, est en pleine liberté de suivre la voie que lui montre son intérêt, et de porter où bon lui semble son industrie et son capital, en concurrence avec ceux d'une autre personne ou dune autre classe. Le souverain se trouve entièrement libre d'un office qu'il ne pourrait exercer sans s'exposer infailliblement à être trompé de mille manières, et que nulle prudence humaine pourrait convenablement accomplir, l'office d'être le surintendant de l'industrie des particuliers et de la diriger vers les emplois les plus favorables aux intérêts généraux de la Société. «
A. Smith considérait, donc, la liberté comme une condition nécessaire pour le développement complet des forces productives, et au lieu de la fonder, comme Quesnay et Turgot, sur la justice, il la justifiait par l'utilité et la convenance publiques.
Il faut dire, cependant, pour faire voir jurqu'à quel point lune et l'autre écoles coïncidaient sur les idées fondamentales de la science, que Mercier de la Rivière, un des plus brillants écrivains physiocrates, avait déjà entrevu sous le même aspect le principe dont il s'agit.
«Il est de l'essence de l'ordre, disait il *, que l'intérêt particulier d un seul ne puisse être jamais séparé de l'intérêt commun de tous; nous en trouvons une preuve bien convaincante dans les effets que produit naturellement et nécessairement la plénitude de la liberté qui doit régner
' Ordre naturel et essentiel des sociétés, vol. Il, pags. 444 et suivantes.
dans le commerce, pour ne point blesser la propriété. L'intérêt personnel, encouragé par cette grande liberté, presse vivement et perpétuellement chaque homme en particulier de perfectionner, de multiplier les choses dont il est vendeur, de grossir ainsi la masse de jouissances que les autres hommes peuvent lui procurer en échange.»
Du principe de la liberté, A. Smith, d'accord aussi en ceci avec les physiocrates, déduisait la nécessité d'abolir les monopoles et de supprimer les restrictions commerciales. Les monopoles, surtout, lui inspiraient une indignation qui faisait jaillir de sa plume des invectives véhémentes.
«C'est ainsi, disait-il *, que les rampants artifices des trafiquants subalternes sont érigés en maximes de politique pour la conduite d un grand empire. C'est par de telles maximes qu'on a enseigné aux nations que leur intérêt consistait à réduire tous leurs voisins à la mendicité. On leur a appris à voir d'un œil d'envie la prospérité des peuples qui commercent avec elles, et à regarder tout le gain qu'ils font comme une perte pour elles-mêmes. Le commerce, qui pour les nations et pour les individus devrait être un lien d'union et d amitié, est devenu la source la plus féconde des animosités et de la discorde. L'ambition capricieuse des rois et des ministres n'a pas été plus fatale au repos de l'Europe, dans le cours de ce siècle et de celui qui Ta précédé, que l'impertinente jalousie des commerçants et des manufacturiers. La violence et l'injustice de ceux qui gouvernent le Monde sont un mal qui date de loin, et contre lequel la nature des afaires humains laisse peu espérer de remède assuré. Mais la basse rapacité, le génie monopoleur des négociants et des manufacturiers, qui ne sont ni ne doivent être les maîtres du Monde, sont des vices incorrigibles peut-être, mais qu'on peut aisément empêcher de troubler le repos de personne, si ce n'est de ceux qui en sont possédés. »
Ouvrage cité, vol. II, page. 88.
A. Smith croyait encore, comme les physiocrates, à l'existence des lois naturelles économiques, quoique il n a pas formulé cette croyance d'une manière aussi explicite, et il avait le même concept de la mission et des attributions de lÉtat, qu'il regardait comme une institution chargée de veiller à la liberté et à la propriété des citoyens, sans lui refuser pour cela le devoir de rendre certains services qui, étant souvent, comme les voies de communication, au dessus des ressources d'une entreprise particulière, intéressent toute la Nation ou toute la société politique.
Ici finissent, cependant, les points de rencontre entre les deux écoles. En pénétrant à l'intérieur de la science, les doctrines de Tune diffèrent considérablement de celles de l'autre. Les physiocrates avaient cherché la source de la richesse dans la fécondité de la terre: A. Smith la fait dépendre du travail humain. Le travail est, à ses yeux, le seul moyen de faire produire la terre; c'est au travail que les nations doivent, selon lui, les produits de leurs manufactures et les gains de leur commerce. Ce grand principe sert de point de départ à toutes les recherches de notre auteur, qui le pose, dès le début de son ouvrage, en ces termes: «Le travail annuel d'une nation est le fond primitif qui fournit à sa consommation annuelle les choses nécessaires et commodes à la vie; et ces choses sont toujours, ou le produit immédiat du travail, ou achetées des autres nations avec ce produit. i>
Toute richesse provient, donc, selon A. Smith, du travail, et elle peut être conservée, détruite ou bien accumulée par l'épargne. Celle qu'on accumule se divise en deux portions: l'une qui doit être immédiatement ou prochainement dépensée pour la satisfaction de nos besoins personnels; l'autre qui est employée à former de nouveaux produits et qui constitue spécialement le capital.
A. Smith nous présente après le travail en action, explique d'une manière admirable les effets de sa division et par suite la nécessité de l'échange, et démontre que l'une
et l'autre contribuent au perfectionnement des produits, à leur diffusion sur la surface du Globe, à leur bas prix, qui les fait de jour en jour plus accessibles à toutes les fortunes, et à l'accroissement de la richesse. Il signale encore les grands services que les machines ont prêtés au genre humain, sans se dissimuler leurs inconvénients passagers, et pose les limites de leur emploi, en déterminant par rétendue du marché la sphère de la division du travail.
Les produits sont déjà formés, la richesse produite; leur qualité essentielle consiste dans la valen,r en échange, différente de la valeur en usage, en ce sens qu'avec la première on peut se procurer beaucoup de choses, tandis que la seconde ne sert à se procurer aucune. Le rapport entre deux valeurs échangeables s'appelle prix. Le prix se compose de trois éléments: le salaire du travailleur, le profit de l'entrepreneur et la rente de la terre, qui fournit les premières matières de la production. Mais comment se règlent les prix? Quelles sont les fonctions de cet intermédiaire des échanges, qu'on nomme la monnaie?
«Graves questions, dit Blanqui *, qu'il (Adam Smith) a résolues avec une supériorité et une lucidité incomparables. C'est lui, en effet, qui a établi victorieusement le premier l'influence de l'offre et de la demande sur la hausse et la baisse des prix, en même temps qu'il expliquait les fonctions de la monnaie dans la circulation des produits. Les applications qu'il a fait de cette théorie aux billets de Banque et au papier-monnaie sont de'la plus haute importance dans la pratique, et peuvent être considérées comme l'une des plus utiles conquêtes de la science.»
Quant à sa doctrine sur les impôts, elle différait aussi essentiellement de celle des physiocrates. Ceux-ci n'admettaient pas à contribuer aux dépenses publiques que les propriétaires territoriaux, seule classe de la Société qui,
Histoire de l'Économie politique en Europe, vol. II, chap. XXXIV.
ÉCOLES DE l'Économie 25 i
selon eux, produisait la richesse: A. Smith soumet indistinctement tous les citoyens aux mêmes obligations envers l'État; il leur exige des tributs proportionnés à leur fortune, et il dicte sagement des règles pour Texaction et le prélèvement des impôts.
Tel est le livre de A. Smith, ci-devant cité. Il y a toute une révolution dans les idées économiques admises jusqu'alors. En effet, il ne s'agit plus de fonder la richesse sur Tabondance des métaux précieux ou sur la fécondité de la terre: à leur place, on met le travail, c'est-à-dire rhomme avec son activité, avec toutes ses facultés, dont la puissance s'augmente par la division des tâches et l'accumulation des capitaux. Les manufactures et le commerce, regardés par les physiocrates comme stériles et tributaires de l'Agriculture, deviennent aussi utiles et aussi respectables que celle-ci; ils sont élevés au rang qu'ils doivent occuper dans la Société, et on leur ouvre le chemin de la fortune, en les invitant tous à s'enrichir par l'exploitation du monde matériel et par la fusion de tous les intérêts. Balance mercantile, système restrictif, système agricole, avec ses élucubrations sur le produit net, avec ses rêves sur l'impôt unique et ses arbitraires classifications sociales, tout cède, tout tombe devant la logique sévère d'A. Smith. Ses observations sur les colonies préparent la chute du système de monopole suivi jusqu'alors; ses analyses des Banques réhabilitent le crédit; lindustrie fabrile lui doit l'abolition de presque toutes ses entraves, et le commerce extérieur les premières réductions des tarifs douaniers.
De nombreux penseurs poursuivirent cette œuvre, entre autres Malthus et Ricardo, justement réputés comme de nouveaux maîtres de la science économique.
Malthus étudia les rapports entre la population et la richesse ', en affirmant que la première, lorsqu elle n'est
An essay on thc ininciplcs oT population.— 1 798.
arrêtée par aucun obstacle, croît en progression géométrique, tandis que la seconde, dans les circonstances les plus favorables pour la production, ne peut jamais s'augmenter qu'en progression aritméthique, et quoique cette théorie, contredite par Godwin ' et par Everett ", soit un peu fataliste, on ne saurait nier qu'elle renferme un grand fond de vérité, de moralité et de convenance publique, en tant qu'elle fait ressortir l'infériorité de la puissance productive de Ihomme par rapport à sa vertu prolifique, lui donne des conseils de prévision et de tempérance, et tend à prévenir la misère, les épidémies, la corruption des mœurs, les crimes, les guerres, les révolutions et les maux de toute espèce, qu'attire sur la Société une population excessive ou disproportionnée aux subsistances.
«La doctrine de Malthus, dit Blanqui % a le mérite d'avoir appelé l'attention des gouvernements, aussi bien que celle des citoyens, sur le danger des unions imprévoyantes et des secours prodigués sans discernement. Les hommes prudents ont appris à réfléchir sur les conséquences du mariage, et cet acte solennel de la vie a cessé d'être considéré aussi légèrement qu'il Tétait avant que Malthus n'eût fait apprécier l'immense responsabilité qu'il impose. La Société, en se montrant plus sévère dans la distribution des secours publics, a mis chaque citoyen en demeure de pourvoir lui-même par l'épargne aux besoins de ses vieux jours et de ses jours de souffrance; et si elle n'a point encore osé, selon l'avis de Malthus, fermer les asiles ouverts à l'enfance abandonnée, elle a du moins pris des mesures pour rappeler un plus grand nombre de mères aux devoirs de la Nature, qu'elles méconnaissent, moins souvent par vice de cœur que sous l'influence de la misère.»
«Malgré les exagérations pour et contre de l'esprit de
An inquiry concerning the population. — 1800.
New ideas on the population. — 1823.
Histoire de l'Économie politique en Europe, chap. XXXV.
ÉCOLES DE l'ÉCONOMIK 253
parti, dit aussi J. Garnier * , le livre de Malthus frappa vivement tous les hommes doués d'un esprit juste, qui désiraient sincèrement améliorer le sort des masses, et appela leur attention sur le danger de la loi des pauvres. Des propositions de réformes furent faites à diverses époques, et notamment en 1817, par Mr. Samuel Withbread, en 1821 par Mr. J. Scarlett, savant jurisconsulte; mais ce ne fut qu'en 1834 que le Parlement (anglais) se décida à modifier la législation, après une enquête célèbre, qui confirma la plupart des vérités que Malthus avait proclamées.») Après cet économiste, Ricardo vint poser, sinon résoudre, de nouveaux problèmes économiques avec sa fameuse théorie sur la rente de la terre, entrevue déjà par A. Smith, traitée en partie par Anderson ', et plus complètement par Malthus ^, West '', et surtout par Storch \ Ricardo entendait par rente l'excédant que Ton obtient dans la culture de la terre, après en avoir couvert les dépenses, et que les physiocrates appelaient produit net. Seulement ceux-ci le faisaient extensif à toute espèce de terrains, tandis que Ricardo le limitait aux plus fertiles, qui avec les mêmes frais, donnent un revenu supérieur à celui des moins fertiles, et il le regardait comme le fruit de la coopération de la Nature, tout en affirmant qu'il ne se produisait qu'à cause de l'accroissement progressif de la population, qui augmente la demande des articles de subsistance et qui exige pour y pourvoir la mise en culture de terres de moins en moins productives '^. C'est ce qui arrive, en effet, dans les pays où, comme en Angleterre à cette époque, une politique commerciale, inspirée dans les aburdes idées protectionnistes, oblige tout le mondeàs'as-
Dictionnaire de l'Kconomie politique, art. Malthus.
An inquiry into the corne laws. — 1777-
An inquiry into the nature and progress of rent. — l8lô.
An essay on the application of capital to land. — l8l5.
Cours d'Economie politique. — l8l5.
The principles ofpolitical Econoniy and taxation. — 1817.
sortir exclusivement des produits des terres nationales, empêchant ou difficultant par l'exaction de forts droits l'importation des produits étrangers. Mais de cela même découle la nécessité d ouvrir le marché de chaque pays à tous les denrées, sans distinction de nationalités, et cette conséquence logique, tout en confirmant le principe du libre échange, proclamé déjà par A. Smith et les physiocrates, est un service que rÉconomie doit à la théorie de Ricardo.
D'ailleurs, cette théorie a eu une grande influence sur la marche des idées économiques. Généralisée en Angleterre par Mac-Culloch ', parfaitement exposée en France par Rossi % modifiée par l'économiste allemand Thû" nen "^ développée dans toutes ses conséquences par l'espagnol Fiorez Estrada '', elle a donné gain de cause aux socialistes modernes pour nier le droit de propriété territoriale, comme l'avait nié aussi ce dernier écrivain, et elle a pré^•alu longtemps dans la science, jusqu'à ce que Carey ^ et Bastiat ^ ont jeté sur elle le discrédit.
Ainsi, donc, si Ricardo n'avait pas laissé après lui d'autre trace, il ne mériterait certainement la place d'honneur qu'il occupe parmi les économistes; mais il fit aussi des profondes et heureuses observations sur les procédés du crédit, sur les impôts, sur les salaires, sur les profits ou gains des entrepreneurs de l'Industrie, et ces sont de vrais titres à la reconnaissance publique.
Du reste, dans l'école smithienne ou industrielle on doit ranger aussi Torrens ', James Mill % Senior %
The principles of political Economy. — 1830.
Cours d'Economie politique. — 184O.
Der insolite Staat.— 1842.
Curso de Economia politica. — 1828.
The past, the présent and the future.
Harmonies économiques, art. Propriété fonci(^re et Rente.
An essay on the production of wealth. — 1824.
Eléments of political Economy. — 1824.
Lectures on political Economy. — 1826.
ÉCOLES DE l'Économie 255
Lotz',et plusieurs autres économistes distingués qu'il serait prolixe d'énumérer.
École syncrétique ou harmonique. Si grande que soit la gloire d'A. Smith, il n'a pas eu celle de créer TÉconomie d'un seul jet. Il avait posé sans doute les bases essentielles de cette science, mais il n'en avait pas fixé les limites ni déterminé le champ où doivent s étendre ses recherches. L'Économie, telle qu'il la concevait, n'était que la théorie de la production des richesses; il restait de dévoiler les mystères de la distribution des profits du travail, et de faire connaître les phénomènes de la consommation des produits.
D'ailleurs, si les physiocrates s'étaient trop préoccupés de l'importance de la terre dans l'œuvre de la production, A. Smith accorda une prépondérance presque exclusive au travail; il négligea l'action de la terre et des capitaux, et en réservant la qualité de richesses aux valeurs fixées dans des substances matérielles, il ne fit pas attention à cette masse de valeurs immatérielles, filles, comme dit parfaitement Blanqui ', du capital moral des nations civilisées, et qui forment une partie si importante de leur apanage et de leur gloire.
«Il destitua ainsi d'un trait de plume, ajoute le même écrivain ^, avocats, ingénieurs, artistes, fonctionnaires publics, tous producteurs de services réels et échangeables contre des produits matériels, puisqu'ils en vivent et qu'ils vivent bien quand ils ont assez de mérite pour se faire rétribuer noblement. Il ne s'était pas aperçu que le talent de ces hommes était un capital accumulé, très capable de donner des profits en or et en argent, et très utile à la Société, qui profite à son tour de leurs services.»
Handbuch dcr Staatswiitlischaftslhere. — 1820.
Histoire de l'Economie politique en Europe, chap. XXX IV.
Ibidem.
J.-B. Say, Storch et Dunoyer se chargèrent de combler ces lacunes.
J.-B. Say commença par séparer l'Économie de la Politique et de l'Administration, avec lesquelles on la confondait souvent jusqu'alors; il en exposa les principes d'une manière claire et méthodique; il la définit comme la science, non-seulement de la production, mais encore de la distribution et de la consommation des richesses, et il créa la nomenclature adoptée après lui par tous les économistes. De plus, il donna une notion de la valeur, fondée sur l'utilité, plus ample que celle d'A. Smith, quoique non pas entièrement satisfaisante, et avec sa théorie des débouchés il fit voir, encore une fois, la solidarité de tous les peuples et l'harmonie de tous les intérêts, proclamée déjà par les physiocrates et par A. Smith, et que plus tard Bastiat devait défendre si éloquemment contre les attaques du socialisme ' .
«Cette belle théorie, dit Blanqui ', toute fondée sur l'observation scrupuleuse des faits, a prouvé que les nations ne payaient les produits qu'avec les produits, et que toutes les lois qui leur défendent d'acheter, les empêchent de vendre. Aucun malheur, dès lors, n'est sans contrecoup dans le Monde: quand la récolte manque sur un point, les manufactures souffrent dans un autre; et quand la prospérité règne dans un pays, tous les voisins y prennent part, soit à cause des demandes qui en viennent, soit à cause du bon marché qui résulte de l'abondance des produits. Les nations sont, donc, solidaires dans la bonne comme dans la mauvaise fortune; les guerres sont des folies qui ruinent même le vainqueur, et l'intérêt général des hommes est de s'entr'aider, au lieu de se nuire, comme une politique aveugle les y a poussé trop longtemps. Xous commençons à comprendre les conséquences de
' Traité d'Économie politique. — l873-:^Cour.s complet d'EconoiDii. politique pratique. — l8.i8.
' Histoire de ''Économie politique en F^urope, chap. XXXlll.
cette doctrine, vraiment savante et élevée, et déjà Ton peut juger, par la sollicitude des gouvernements à éviter la guerre, que les principes de J.-B. Say ont pénétré dans les conseils des rois.»
Mais le principal mérite de J.-B. Say est d'avoir entrevu la part de vérité que renfermaient les théories trop exclusives des physiocrates et d'A. Smith, et de les avoir complétées l'une par l'autre. Ainsi cet auteur chercha la source de la richesse, non-seulement dans le travail, comme A. Smith, non-seulement dans la terre, comme les physiocrates, mais dans le concours de ces deux agents, c'est-à-dire dans l'action de Thomme aidé de la Nature.
Selon lui, «les richesses se produisent au moyen de trois grandes branches qui résument tout le travail humain: l'Agriculture, l'Industrie et le Commerce. Les capitaux et les fonds de terre sont les instruments principaux de la production; par l'épargne et l'accumulation on obtient les premiers; la propriété garantit la libre action des autres. Le travail de Fhomme, combiné avec celui de la Nature et des machines, donne la vie à tout cet ensemble de ressources, duquel seul émanent les richesses, qui sont le fonds commun des sociétés '.»
Mais le travail ne s'exerce pas seulement sur la matière; il modifie aussi l'esprit de l'homme, et de là la division que J.-B. Say fit des produits en matériels et immatériels, en élargissant la sphère économique jusqu'à y comprendre toutes les industries et toutes les professions. Malheureusement, il soutint en même temps que les valeurs créées par les travaux littéraires et scientifiques ne pouvaient être accumulées, et il méconnut ainsi la portée dune si féconde idée.
Les doctrines de J.-B. Say furent propagées en Allemagne par Rau % auquel on doit la division de la science économique en théorique et pratique, et la subdivision de
Blanqui, loco citato.
Lehrbucli des politischen (Kcononue. — 1826.
celle-ci en Politique économique et Science des finances. Il contribua ainsi à méthodiser l'Economie, et il lexposa dans un langage clair et compréhensible, en corroborant ses principes avec de magnifiques illustrations historiques et statistiques.
Toutefois, Storch alla plus loin. A ses yeux, l'Economie a pour objet de procurer aux hommes les moyens de satisfaire leurs besoins, tant physiques que moraux, et dans l'inventaire delà richesse on doit comprendre ce qu'il nomme la rente des talents et des qualités *. Il consacre à l'analyse de cette rente la deuxième partie de son livre, intitulée Théorie de la civilisation, qui n'est au fond qu''un essai sur la production immatérielle, où il pressentit et tâche de montrer l'analogie qui existe entre cette production et celle des produits matériels. Ses convictions sur ce point étaient si solides que, J.-B. Say les ayant combattues, Storch publia pour les défendre un ouvrage spécial % qui contenait une exposition plus étendue de la doctrine dont il est question, et qui à ce titre peut être considéré comme un événement dans l'histoire de la science.
Ferrara soutint aussi que tout travail est en même temps matériel et immatériel, par conséquent productif \
Herrmann * démontra la productivité des services de rÉtat, et ses idées donnèrent naissance à une nouvelle théorie sur le crédit public.
Mais la démonstration complète, et à notre avis irréfutable, du caractère économique que possèdent les produits immatériels, de même que les matériels, se doit à Ch. Dunoyer \ C'est cet économiste qui, le premier.
' Cours d'Économie politique. — Édition française. — 1823. ' Considérations sur la nature du revenu national. — 1824. ' Importanza délia Economia politica e conditione per cultivarla, etc ^ Staatswirthschaft untersuchungen. — 1832. ^ Liberté du travail.-- 1845.
a SU donner à rÉconomie l'étendue qui lui est propre, en soumettant à ses lois toutes les industries, tant objectives que subjectives ou anthropologiques, et en suggérant le critérium pour en fixer le concept et tracer les limites.
«Comme A. Smith, le vrai fondateur de la science économique, et comme les célèbres continuateurs qui ont travaillé après lui au développement de cette science, Mr. Dunoyer en faisait reposer les principes sur la création des valeurs par le travail de l'homme, et sur leur opportune distribution par la liberté des échanges. Mais, dans son zèle à la fois enthousiaste et raisonné, pour le travail humain, il en réclamait plus que la liberté et en voulait l'universalité. L'Économie politique étant la science des valeurs créées par le travail, le travail dans son action libre et multipliée s'étendant à tout, rÉconomie politique Tembrassait dans ses plus diverses applications, que ce travail s'exerçât sur les choses de l'esprit ou sur les choses de la matière; qu'il eût pour objet les pensées du génie, les œuvres des arts, les actes des gouvernements ou les produits de l'Industrie. L'esprit ne produit" il pas des idées profitables aux hommes et des découvertes fécondes en richesses; les arts ne produisent-ils pas pour eux, avec de doux agréments, de précieux avantages; les gouvernements ne produisent-ils pas de la sécurité publique et de la justice sociale, dont le mérite se mesurait et la valeur se payait, comme la culture de la terre et la pratique de l'Industrie produisaient des fruits nécessaires à leur subsistance et des objets utiles à leur service? Hardi dans ses assertions et très habile à les défendre, Mr. Dunoyer soutenait que toute valeur créée relevait de la science économique, que toute utilité produite rentrait dans ses cadres pour être soumise à ses lois '.»
• Misnet. — Notice historique sur la vie et les travaux de Mr Th. Hnnoyer. — Journal des économistes, mai 187;}.
26o PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
L'Économie est restée ainsi définitivement constituée, et Ton peut dire que Dunoyer est, avec Storch et J.-B. Say, le fondateur de l'école qui y prévaut aujourd'hui et que nous avons appelée syncrétique ou harmonique.
On doit rapporter à cette école celle qu'on nomme en Allemagne manchestérienne ou de Manchester, dont le chef, le grand Cobden, et ses nombreux adeptes n'ont fait que propager, avec autant de gloire que de succès, le principe du libre-échange, professé par tous les économistes, tant physiocrates que smithiens et syncrétiques. Elle compte aussi, parmi plusieurs autres, que nous omettons pour ne pas être prolixes et parce que ce n'est pas notre propos de faire un livre de bibliographie, des écrivains aussi illustres que Rossi *, Bastiat *, Chevalier ^, J. Garnier *, F. Passy % Coquelin ® et Leroy Beaulieu ', en France; Broukère "* et Molinari ^, en Belgique; Macleod *° et Fawcett '*, en Angleterre; Cherbuliez '' et L. Walras ''^ en Suisse; Prince-Smith "", Oppeneim '% Max Wirth '" et Schulze-Delitzsch *', en Allemagne; Fer-
* Cours d'Économie politique. — 1835-36.
' Harmonies économiques. — i85o.
"' Cours d'Économie politique. — 1842-60.
* Traité d'Économie politique. — 1856.
^ De la contrainte et de la liberté. — 1860.
" Du crédit et des banques. — 1848.
'' Traité des finances. — 1879.
" Principes généraux d'Économie politique. — l85l.
' Cours d'Économie politique. — 1855.
'" Dictionary of political Economy. — l85o.
" Free trade and protection. — 2 9 édition. — 1879.
'^ Précis de la science économique et de ses principales applications.— 1862.
^* Eléments d'Économie politique pure. — 1874'
** Reutzsch's 'Wôrterbuch. — 18 70.
'^ Der kateder socialismus. — 1872.
*^ Die sociale frage. — 1872.
'■' Die abscliaffung des gescaftlichen bisiko, durch Herr Las^alle. —
ÉCOLES DE L'ÉCONOMIE 26l
rara *, Minghetti ' et Ciconne ^ en Italie; Madrazo *, Sanromâ % Carballo % et Melchor Salvâ ', en Espagne.
Du reste, les doctrines de 1 école syncrétique ou harmonique peuvent être résumées comme il suit.
Les économistes de cette école commencent par séparer soigneuseument l'ordre économique des autres ordres ou sphères de l'activité humaine, et regardent TEconomie comme une science aux principes propres, quoique subordonnés dans la pratique à ceux de la Morale et corrélatifs avec ceux de la Sociologie et du Droit.
Pour eux le monde économique, comme le monde moral ou spirituel, dont il fait partie, est régi par des lois naturelles, universelles et éternelles, de même que le monde physique ou matériel, avec cette différence, que les lois du premier sont seulement nécessaires, c'est-à-dire que, quoiqu'elles s'accomplissent en définitive, cet accomplissement est volontaire pour Ihomme, qui peut les enfreindre temporellement ou pendant quelque temps , tandis que celles du second sont fatales et elles se réalisent sans aucune interruption, indépendamment de la volonté humaine.
Ils distinguent dans l'homme le caractère individuel, c'est-à-dire d'individu avec une vie propre, avec un organisme complet, et le caractère social, c'est-à-dire de membre ou partie intégrante de la société humaine.
Pour eux, enfin, l'homme est une activité sensible, rationnelle, libre et responsable de ses actes, destinée par la Providence à réaliser son propre bien, d'accord avec ses semblables, auxquels il est naturellement associé.
* Principi di Econoniia sociale. — l85o.
' Des rapports de 1 Économie publique avec la Morale et le Droit, l'idition française. — 1863.
'' Principi di Economia politica. — 1874.
* Lccciones de Economia politica. — 1876. ■'' Politica del taller. — 1876.
' Cursode Economia politica. — 1855.
' El salario y el impuesto, — l88l.
De ces principes ils déduisent les conséquences suivantes:
L'homme réalise son propre bien librement et sous sa responsabilité;
La réalisation du bien est pour 1 homme nécessaire;
Cette nécessité se manifeste dans Tordre économique par de véhéments désirs, qui prennent le nom de besoins;
L'activité humaine se charge de les satisfaire, stimulée par l'amour que l'homme ressent pour son bien propre, et qui se nomme intérêt personnel;
De sorte que l'intérêt personnel est le mobile des actes purement économiques;
. L'intérêt personnel s'harmonise avec l'intérêt général, sous l'influence d'un principe supérieur, qui est le devoir ou le bien absolu; tous les intérêts sont solidaires ou harmoniques;
L'action ou l'exercice de l'activité humaine pour la satisfaction de ses besoins constitue le travail, et au moyen de celui-ci, et avec le concours de la Nature, l'homme acquiert toutes les choses qui servent à son bien, et qui à ce titre se nomment des biens ou des richesses, et lorsqu'elles s'emploient comme instruments ou auxiliaires du travail elles s'appellent capital;
Le capital n'est que la produit accumulé du travail, et partant il possède les mêmes vertus ou qualités économiques que celui-ci;
La liberté est une condition naturelle et nécessaire de Tactivité économique, comme de toute activité humaine; Le travail est essentiellement libre, et par conséquent il doit Têtre de fait dans toutes ses applications, telles que la formation ou production de la richesse, la distribution, l'échange et la consommation des produits;
De là la libre disposition des biens économiques, acquis par le travail (droit de propriété), la liberté d'association productive, de commerce, de crédit, de contractation de tous les services et de toutes les formes de les rétribuer (salaire, dividende, profit, rente, loyer, intérêt, etc., etc.);
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La manifestation de ces libertés dans Tordre économique se nomme concurrence',
Ni les lois positives, ni les mœurs ni les actes de personne doivent les contrarier ou les restreindre en quoi que ce soit;
L'usage, bon ou mauvais, sage ou vicieux, que l'homme peut en faire, n"a pas d'autre sanction que la responsabilité inhérente à la liberté elle-même, et qui se révèle dans l'ordre économique par la richesse ou par la misère;
Enfin, la mission de l'État dans cet ordre et de son représentant, le Gouvernement, c'est de garantir la liberté à tous les individus et à tous les organismes sociaux.
Comme on le voit, ces doctrines ne sont qu'une synthèse de celles que professaient les physiocrates et A. Smith, et partant il y a un parfait accord sur les principes fondamentaux de l'Economie entre l'école syncrétique et les écoles physiocratique et industrielle qui la précédèrent, quoique elles diffèrent dans les applications de ces principes. Voilà pourquoi nous avons dit que ces trois écoles ne sont que des évolutions successives de la science, et nous les avons rattachées à une seule, nommée école économiste. Les socialistes de la chaire la dénominent orthodoxe, en reconnaissant ainsi qu'elle se trouve en possesion des vérités économiques admises universellement.
Maintenant on doit ajouter qu'on fait souvent des économistes deux groupes qu'on qualifie aussi d'écoles, l'une radicale , qui professe les principes ci-devant exposés dans toute leur intégrité et qui prétend qu'on les applique absolument, et l'autre éclectique *, que, présumant de choisir le meilleur entre tous les systèmes, admet des exceptions dans la théorie, et dans la pratique des modilications ou des ajournements. Parmi les radicaux on peut ranger la grande majorité des économistes modernes, à laquelle nous appartenons nous mômes, ainsi que Pastor,
' Du mot grec eklcyn, je ch(;i.>-is.
Figuerola, Madrazo, Sanromâ, Echegaray, Moret, G. Rodriguez, Bona et tous les écrivains espagnols qui se sont occupés de nos jours de matières économiques, avec de rares exceptions. Parmi les éclectiques, Blanqui * énumère Storch ^, qui à notre avis n'a rien de tel, Ganilh ^, Laborde * et Florez Estrada \ auxquels nous ajouterons Colmeiro '^. Mais ces derniers écrivains ne sont point d'accord dans leurs doctrines, et partant on ne peut pas dire qu'ils forment une école.
On divise encore les économistes en individualistes et sociétaires ou sociaux, selon l'importance qu'ils donnent respectivement au but individuel et au but social dans la direction de l'activité économique, et on attribue aux premiers la prétention de subordonner les intérêts généraux ou de la Société aux intérêts de l'individu ou particuliers. Mais c'est une erreur, et cette division n'a pas de raison d'être, parce que les individualistes, comme les sociétaires, professent les mêmes opinions, et s'ils diffèrent en quelque chose c'est seulement dans Tétendue avec laquelle ils trai" tent telle ou telle partie de la science. Cependant, parmi les premiers on cite Bastiat ' et Molinari %• parmi les seconds Droz ^ et Dunoyer *".
Les deux tendances contraires qui se disputent le champ de la philosophie moderne, sous le nom de positivisme et d'idéalisme, ont pénétré aussi dans l'Economie, et de là la division des économistes en positivistes et idéalistes.
' Ouvrage cité.
* Ouvrage cité.
'' Théorie de l'Economie politique. — Systèmes de l'Economie politique.— 1822.
^ De l'esprit d'association. — 1818.
^ Ouvrage cité.
''• Tratado elemenlal de Economia politica ecléctica. — 1846.
' Ouvrage cité.
" Ouvrage cité.
' Economie politique. — 1829.
' Ouvraae cité.
ÉCOLES DE l'Économie 205
D'après Madrazo *, l'idéalisme économique est représenté en France par Droz, Wolovvski, Renouard, Baudrillart, V. Modeste, F. Passy, Rapet, Rondelet, Dameth et J. Pautet, et le positivisme par Fontenay, Courcelle-Seneuil. Mannequin, Dupuit, J. Garnieret P. Lafitte. Dans le reste d'Europe, il cite comme idéaliste l'italien Minghetti et comme positiviste l'anglais J. Stuart Mill.
On fait encore une autre division des économistes selon la méthode qu'ils emploient dans les recherches économiques, et on les groupe en deux écoles, nommées philosophique et historique, comme celles qui ont existé dans la science du Droit, dirigées respectivement par Gans et Savigny. La première s'appuie de préférence sur l'expérience, et la seconde sur le raisonnement. Roscher '' et Hildebrand ' figurent a la tête de l'école historique: Rossi '* est regardé comme le chef de l'école philosophique.
En outre, Madrazo ^ nous parle de trois autres écoles économiques, qu'il àénominQ fataliste, critique et philanthropique.
L'école fataliste, dit-il, est formée par quelques disciples de Malthus qui ont exagéré sa théorie, en supposant que la population excède toujours des moyens de subsistance, et partant qu'une grande partie du genre humain est condamnée fatalement à la misère.
L'école critique ou sentimentaliste combat l'organisation actuelle de l'Industrie, décrit avec de sombres couleurs la condition des classes ouvrières, déplore les effets des machines, de la concurrence et de la division du travail, et proclame la nécessité de l'intervention des gouvernements dans la production de la richesse. Le fondateur de cette école est Sismondi, et Mr. Madrazo y fait figurer,
Lecciones de Economia politica. — Leron XCVI.
Ouvrage cité.
Système der Wolkswirtscaft. — lH6u.
D>;r national (Economie — 1847.
Ouvrage cité.
entre autres écrivains, Shaffîe, Karl Marx et Schonberg.
L''écoIe philanthropique , qui prétend monopoliser le titre de chrétienne, a plusieurs points de contact avec l'antérieure, dont elle diffère seulement en ce qu'à ses yeux il n'y a d'autres moyens efficaces de soulager les maux de la société moderne que la résignation des pauvres et la charité des riches. Les représentants de cette école sont Villeneuve-Bargemont * et Périn ^.
Mais nous ne pouvons accepter cette classification de Mr. Madrazo. Pour nous, les économistes qu'il nomme fatalistes ne forment pas une école, car ils sont peu nombreux et leurs doctrines n'ont pas eu de prosélytes. Parmi ceux qu'il qualifie de critiques il n'y a pas d'unité de vues; quelques-uns sont socialistes comme Karl Marx, et d'autres, comme Schonberg, économico-socialistes. Enfin, ceux qu'il appelle philantrhopes doivent être rangés dans cette dernière catégorie.
La division que le même auteur fait des économistes en libéraux et autoritaires ou règlementaristes, nous semble encore moins admissible. On leur donne ces noms selon qu'ils défendent la liberté de l'Industrie ou la nécessité de r intervention de 1 État dans l'exercice de celle-ci: mais, à notre avis, tous les économistes sont libéraux, et ceux qui ne le sont pas appartiennent, plutôt qu'à l'école économiste, à quelqu'une des infinies sectes ou variétés du socialisme.