AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
J'ose présenter au monde savant le livre que voici; mais c'est avec la crainte et l'anxiété qu'éprouve le coupable devant le tribunal qui va le juger.
Je sens, en effet, que j'ai fait une œuvre bien médiocre, de quelque côté qu'on la considère.
D'abord, elle ne répondra pas, elle ne répond assurément à rimportance du sujet. Cela dépend de Tinsuffisance des talents, et non de l'intention ni des efforts de l'auteur. Il a fait de son mieux; il a mis à profit toute sa capacité et le fruit des études de toute sa vie, hélas! trop longue déjà; il a beaucoup médité; il a travaillé sans relâche pendant trois ans, au milieu de graves préoccupations domestiques, de revers de la fortune, de malheurs de famille. J'espère qu'on lui tiendra compte de ces circonstances.
De plus, ce livre contient des fautes d'expression, de style et même de grammaire, qui ajoutent à sa défectuosité scientifique. Ces fautes n'ont pas été tout à fait inaperçues, comme le prouve la note d'errata mise à la tête de l'ouvrage, et elles ont aussi une excuse. L'auteur est espagnol et il a écrit en français.
Pourquoi cela? Est-ce par dédain pour sa langue native? Nullement. Il aime cette langue de tout son cœur de patriote; il l'a cultivée beaucoup comme littérateur et comme publiciste; il croit la connaître assez pour en faire un usage discret; il la connaît sans doute bien mieux que la langue française; mais il voulait être lu — ambition très-excusable— non-seulement dans son pays, mais dans toute l'Europe, et il fallait pour cela parler un langage plus répandu dans cette partie du Monde que ne l'est malheureusement celui de Cervantes, de Solîs et de Jovellanos. En Espagne tous les hommes studieux comprennent la langue française; dans les autres nations européennes c'est à peine si l'on trouve quelque érudit qui connaisse la langue espagnole.
D'ailleurs, l'auteur n'a pas été le premier à employer ce procédé. D'autres écrivains lui en ont donné l'exemple. Pompeyo Gêner, son compatriote, vient de publier en français aussi un ouvrage remarquable, sous le titre de Le diable et la mort. L'illustre ingénieur et philosophe espagnol, Méliton Martin, l'avait précédé par la publication dans la même langue de son beau livre Le travail humain. J'ai reçu ces dernières années plusieurs ouvrages, écrits également en français par des auteurs russes, danois, suédois et finîandois, que jai eu l'honneur de connaître dans mes voyages.
Les livres scientifiques n'ont dans chaque pays qu'un marché restreint; pour qu'ils trouvent des débouchés étendus, comme il est à désirer, non-seulement dans 1 intérêt des auteurs, qui n'est pas méprisable, mais encore et surtout dans l'intérêt de la science elle-même, il faut les mettre à la portée du plus grand nombre de lecteurs, tant
nationaux qu'étrangers. C'est pour cela que ces livres s'écrivaient jadis en latin, qui était alors la langue universelle. Le latin proscrit aujourd'hui, à tort ou à raison, tout porte à croire que le français est appelé à le remplacer. Et, en effet, c'est en français que les gouvernements des divers États se communiquent leurs décisions; c'est en français que les savants échangent leurs idées; c'est en français qu'on parle dans les congrès internationaux, dans les excursions à travers l'Europe, dans tous les cas où deux sujets des différentes nations européennes se rencontrent sur leur chemin.
Qu'on me pardonne, donc, d'avoir fait comme tout le monde.
J'ai trouvé pour cela de complaisants auxiliaires, dont je ne saurais sans ingratitude passer en silence les noms et les services qu'ils m'ont prêtés.
Ainsi, mon illustre ami et collègue, Mr. Sanromâ, a daigné écrire le brillant article qui sert de prologue à cet ouvrage.
L'excellent professeur de français à l'Institut du Cardinal Ximénès de Cisneros, Mr. G. de Modino, s'est chargé de revoir mon manuscrit et d'y redresser les torts que j'avais commis contre la langue de Racine et de Victor Hugo. Ce n'est pas sa faute, mais la mienne, si dans l'impression il s'est encore glissé quelque erreur de ce genre, car ses nombreuses occupations ne lui ont pas permis de corriger les épreuves typographiques, et j'ai été forcé de prendre cette tâche ennuyeuse sur moi-même.
Enfin, je dois cette impression à l'un des t}'pographes les plus habiles et les plus consciencieux de Madrid, mon bon ami Mr. Manuel G. Hernandez, qui a fait preuve
de patience dans son travail et qui a mis à ma disposition ses nombreuses ressources, tellement que sans lui il m'aurait été impossible de publier mon ouvrage.
Je m'empresse de remercier ici ces messieurs de leur bienveillant concours, et je finis cet écrit en demandant encore une fois l'indulgence de la critique, dont j'attends humblement l'arrêt souverain.
Madrid avril 1881.