A JEAN-JACQUES
Vieux maître,
C'est en te lisant que j'ai appris à penser autrement que toi.
Tu crus en Dieu et je n'y crois pas;
Tu affirmas le droit social et je le nie ;
Tu démontras la souveraineté du peuple et je la réfute ;
Tu attaquas la propriété et je la défends;
Voilà nos dissidences.
Mais tu fus l'amant de l'idée , tu fus l'apôtre de la solidarité, tu eus soif de la justice, et jamais cœur d'homme ne fut ému autant que le tien du sort des plus pauvres.
Voilà pourquoi j'inscris ton nom au frontispice de ce livre.
5 septembre 1877.
AVANT-PROPOS
Jusqu'ici, la doctrine de la servitude a compté deux sortes d'adhérents ; les uns ont dit que le Droit résidait en Dieu, et que Dieu, à son gré, le déléguait à un hompie et à une famille; les autres ont enseigné que le Croit appartenait à la société, au peuple, que tous avaient qualité pour commander à chacun.
La chimère du droit divin des rois s'est évanouie; elle a passé avec les croyances dont elle était fille; mais l'autre dogme, celui des droits du peuple, de la souveraineté du peuple, n'a fait que croître, comme si, affolée du besoin d'avoir des fétiches, la pauvre Humanité ne savait que changer le principe de la tyrannie !
Toutefois, le progrès est certain, car Dieu se dérobait dans les hauteurs du ciel, et il était malaisé de l'y atteindre ; mais le peuple, s'il existe, il est là, sur la terre, tout près de nous, et nous en sommes. Or, le peuple existe-il? C'est là le point à sonder.
Certes, l'observation même la plus superficielle suffit
I v AVANT-PROPOS.
pour nous faire apercevoir que nous sommes reliés non-seulement à ceux que nous nommons nos concitoyens, mais encore aux autres hommes, que dis-je, aux autres hommes? à l'ensemble des autres êtres. Cette notion, d'ailleurs, altère -t-elle en nous le sentiment que nous avons de notre individualité? En aucune façon, * car, tout en constatant que* les lois générales qui gouvernent le monde nous rattachent aux autres êtres, nous constatons en même temps qu'elles ne nous y rattachent que comme des êtres personnels, c'est-à-dire ayant une volonté propre, une existence propre. Ce sont les rapports de la sociabilité humaine qui font illusion à tant d'esprits et qui leur font croire que la société, que le peuple est un être ; mais ces rapports; les imaginât-on aussi spéciaux et aussi intimes que Ton voudra, ce sont des rapports extérieurs, et leur nature même prouve qu'ils relient des êtres distincts.
Que si Ton veut une vérification plus positive, nous en chercherons une dans l'histoire.
C'est aujourd'hui un point démontré que l'homme a commencé par être une sorte de bête féroce, et que l'origine des sociétés est relativement d'une date très-récente. Or, est-ce quand nos ancêtres vaguaient dans la forêt primitive et qu'à la lettre ils étaient des loups les uns pour les autres, est*ce à cette époque que les différents individus humains pouvaient être considérés comme des membres de cet être unique, le peuple, dont on affirme l'existence? (1)
Et, après que les sociétés ont été fondées, qu'estce qui les a maintenues? C'est la force, la force avant louU (2)
AVANT-PROPOS. v
Et, de nos jours même, n'estae pas encore la force qui les maintient pour une large part? (3)
Voilà le peuple, être unique ! Il n'est pas aujourd'hui sous le soleil un seul État où les différentes parties de cet être prétendu ne vivent entre elles dans une lutte incessante. Étrange organisme, que celui qui subsisterait au milieu du conflit des éléments dont il est formé!
Arrière donc ces vains rêves ; ils enlèvent toute base à la science politique ; ils affirment implicitement la séparation perpétuelle des hommes en nations; ils rendent impénétrable la loi du progrès 1 , . '
La vérité, la voici :
La monade sociale, c'est l'individu ; mais, à mesure que l'Humanité avance, tous les [individus qui en font partie se sentent davantage reliés les uns aux autres, et, en même temps, par une admirable loi, chacun se sent davantage l'homme de sa volonté et de son droit.
Donc, le peuple n'existe pas; Existât-il, quels droits pourrait- il avoir? La souveraineté, prétend- on.
La souveraineté, rien que ce hochet? Vraiment, l'homme m'amuse, quand il se l'attribue.
Et d'abord, ne renfermât-il que des fous 4 attacher, un peuple ne saurait se croire souverain à l'égard de la nature, car, de ce côté, il ne peut ni créer ni détruire uq fétu; or, s'il n'est pas souverain à l'égard de la nature, comment pourrait-il l'être à l'égard de lui-même, car, apparemment, un peuple fait partie de la nature, et, si d'ailleurs il l'était, j'imagine qu'on verrait ce qui ne s'est pas vu encore : tous les peuples seraient toujours vertueux et prospères, car il ne semble pas douteux que toujours ils voulussent l'être.
V I AVANT-PROPOS
Mais j'entends, un peuple est souverain à l'égard des individus qui le composent ; ces individus sont ses membres ; il peut mesurer, comme il l'entend, l'espace et le soleil à chacun ; il peut en immoler vingt mille, si le salut de tous l'exige, et, en immolât-il vingt mille ou cent mille de plus, que je ne vois pas, pour mon compte, qui aurait le droit de réclamer.
Ce n'est pas tout ; le peuple, cet être unique et souverain, peut renfermer une foule de volontés différentes; qui fera le triage entre ces différentes volontés? qui marquera celle qui doit l'emporter? La majorité, sans nul doute.... La majorité, ah! le beau conte bleu! comme si, jusqu'à présent, les majorités nominales avaient été autre chose que des tninorités effectives; comme si, de longtemps, elles pouvaient être autre chose ! Comme si la fortune, l'instruction, tout ce qui donne aux hommes l'influence, n'était pas aux mains du petit nombre! Comme si, enfin, ce n'était pas le petit nombre qui, forcément, règne et gouverne !
Ainsi, nous tenons le dernier mot des droits et de la souveraineté du peuple : quelques-uns, par un mécanisme plus ou moins adroitement construit, mènent tous les autres.
Or, supposons dans un peuple la minorité la meilleure que le monde ait vue, supposons même une majorité vraie et aussi considérable qu'on voudra, dès le moment qu'à cette minorité ou à cette majorité vous remettez le sceptre et la main de justice, je ne me sens plus, quant à moi, que la vocation de fuir au désert, car la tyrannie est dans nos murs.
J'ai dit le droit social.
AVANT-PROPOS
À ces théories décrépites, je viens opposer la seule qui soit jeune et qui soit nouvelle; je viens dire le droit qui est' le principe et qui est la fin, celui qui renferme toute la science politique et tout le secret de nos destinées ; je viens exposer le droit d'autonomie de la personne humaine.
La République que nous voulons, c'est celle qui aura pour pôle ce droit-là : toute autre république n'est pas la République.