LA SCIENCE ET DIEU
Pour qu'un enseignement soit revêtu du caractère scientifique, deux choses sont nécessaires :
Il faut, en premier lieu, que cet enseignement ne contienne rien qui ne soit démontré ou démontrable;
Il faut, en second lieu, que toutes les propositions qu'il contient se combinent, s'enchaînent, se commandent entre elles, et, qu'en outre, elles se relient à l'enseignement général, de manière à former avec cet enseignement un tout harmonique.
On Ta dit avec profondeur : il n'y a pas de science du particulier, il n'y a qu'une science du général; la science du particulier conduirait à l'anarchie dans la connaissance.
Toutefois, dès le début, une question se pose : la science du général est-elle possible? La science de l'homme, la science de la Politique en particulier l'estelle? C'est ce que nous avons à examiner.
Pour qu'il y ait matière à science, matière à la science de rhomnie et à celle de la Politique en particulier, il faut les trois choses suivantes :
1° Un objet qui puisse être connu;
2° Un sujet qui puisse connaître;
3* Un moyen pour le sujet d'atteindre à la connaissance de l'objet.
Voyons ces différents points :
1° Objet. — Et, d'abord, y a-t-il pour la science un objet possible?
La réponse sera faite, si seulement nous jetons un regard sur ce qui nous entoure, et si nous nous considérons nous-mêmes. Ne voyons-nous pas, en effet, qu'il y a des êtres, que ces êtres, placés à côté les uns des autres, ne subsistent pas séparés les uns des autres, qu'ils sont rattachés entre eux par certains rapports, que tous ont leurs fonctions, à la fois différentes et harmoniques, que chacun, à sa façon, sert la vie de l'ensemble, finalement qu'il y a un ordre du monde?
Il y a un ordre du monde! Prémisse la plus grosse de toutes, et qui emporte le reste avec elle. Qui peut, en effet, douter, qui doute en effet que dans l'ordre du monde ne se trouve un objet de science? Ce que nous nommons la science, c'est précisément la connaissance des rapports qui existent entre les êtres, c'est la péné-tration de plus en plus complète de ces rapports, c'est la vision de plus en plus nette de Tordre du monde (1;.
DISCOURS PRKLIM1XAIRK. 3
Considérons donc un instant de près cet ordre, et, par la pensée, détachons-en, s'il est possible, l'être qui nous intéresse le plus, c'est-à-dire l'homme, afin de savoir si rhomme aussi est matière à science.
Une chose d'abord pourrait nous troubler; l'homme se meut à travers les âges; il est parti d'un certain point, et, bien que parfois il nous paraisse hésiter dans sa marche ou même reculer, il n'en a pas moins fait et n'en fait pas moins des pas considérables en avant. Or, sur un être qui se meut, qui change, comment asseoir des observations positives, comment élever un édifice scientifique ?
Certains ont été touchés de l'objection et ils ont nié que la faculté politique dans l'homme pût ôlrc l'objet d'une science; ils ont affirmé que la Politique ne peut être qu'un tâtonnement, un empirisme; l'homme à leurs yeux, par ses progrès, dérangerait l'ordre du monde. I Pitoyables logiciens! comme si l'homme, lui seul, était un être séparé des autres êtres, comme s'il pouvait échapper aux règles qui gouvernent l'ensemble !
Pour le cosmos tout entier, il existe des rapports nécessaires, dérivant de la nature des êtres qui le composent, rapports nécessaires mais non pas immuables, rapports sujets à changements, car le monde, comme l'a dit un penseur profond, est un perpétuel devenir (2>. Ces rapports existent pour l'homme comme pour les autres êtres; ces rapports sont les lois.
C'est la science de ces lois, en ce qui concerno l'homme, qui constitue la science politique.
Notre preuve est donc faite, il y a un objet de la science et l'homme rentre dans cet objet.
2° Sujet. — Y a-t-il un sujet de ht science? Sur ce chef encore, le doute serait difficile. Oui, évidemment, il y a un sujet de la science, et ce sujet c'est chacun de nous, chacun de nous muni des «instruments qui lui permettent d'attaquer la vérité et de s'en emparer; c'est chacun de nous armé de ses facultés, de sa raison.
Si la raison de l'homme était niable, s'il pouvait être nié que l'homme est apte à se représenter les choses, à en concevoir ridée, si l'homme était de nature condamné à s'égarer de chimères en chimères, le sujet manquerait, et, par ce côté, la science cesserait d'être possible; mais, heureusement, il n'en est pas ainsi, et, malgré les anathèmes que des cerveaux dérangés ou mal faits ont lancés contre la raison, il suffit que nous descendions au fond de nous-mêmes pour constater que nous possédons une lumière susceptible de nous guider, de nous montrer de mieux en mieux les choses, de nous en faire découvrir de plus en plus le secret, par conséquent qu'il y a un sujet de la science (3).
3° Moyen. — Y a-t-il enfin pour le sujet un moyen d'arriver à la connaissance de l'objet? En d'autres termes, y a-t-il une méthode scientifique?
Nous avons vu que l'objet de la science, c'est nousmêmes et tout ce qui nous entoure, en un mot la nature dont nous sommes une partie intégrante. Or, quel peut être le moyen pour nous de connaître la nature, sinon de l'examiner attentivement, d'observer ce qui s'y passe? Mais, lorsque nous aurons constaté que, telles circonstances étant données, les mêmes phénomènes se suivent et se reproduisent, nous serons alors en droit de gêné-
raliser, de faire une induction/ et l'induction nous donnera la loi de toute une série de faits.
Ainsi, nous aurons une méthode, la plus sûre, car, autant que possible, elle sera adéquate à l'objet à connaître, la plus susceptible de nous rapprocher progressivement de la connaissance du tout, car, à mesure que les inductions se multiplient, les caractères de ressemblance qui nous avaient d'abord échappé nous apparaissent; un lien se forme entre les êtres qui nous semblaient les plus éloignés les uns des autres, et nos différentes inductions tendent à s'absorber dans une induction toujours plus compréhensive dont le dernier terme serait la loi du cosmos entier.
Cette méthode, nous l'avons déjà nommée méthode inductive (F observation de la nature.
Du reste, il faut bien se garder de la confondre avec la méthode dite expérimentale ou, en un langage baroque, méthode positiviste ou positive (4).
Le vice du mot expérimentale , pour désigner la méthode scientifique générale, est de donner à entendre que le lendemain n'a pour boussole que l'expérience de la veille, que ce qui peut se faire, c'est uniquement ce qui s'est déjà fait; c'est d'arriver, par une déduction fatale, à nier que l'homme se meuve en avant.
Ainsi, supposons une méthode qui fût strictement expérimentale, il serait impossible d'en faire sortir l'élément du progrès. Prenons un exemple dans la société contemporaine. Aujourd'hui, la femme se montre inférieure à l'homme pour remplir la plupart des fonctions, et la femme est, en tous ordres, la subalterne de l'homme. Que devra conclure de ce fait la méthode expéri-
mentale? Depuis des siècles, dira-t-clle, c'est le sort de la femme de rester au-dessous du niveau de l'homme ; c'est son sort d'être soumise à l'homme ; donc, c'est là la loi, et il en sera toujours ainsi.
Le môme raisonnement serait applicable au prolétaire.
Pourtant, dans les sectes positivistes, il y a des gens de progrès! Comment le sont-ils? Parce que, sur certains points, ils sont infidèles à leur prémisse, parce qu'ils ne relient pas leurs idées, parce qu'ils sont dupes de leur sentiment. En réalité, les sectaires positivistes ne font que reprendre en politique le vieux thème de tous les despotismes, car ils affirment que la majeure partie du genre humain est destinée à subir la tutelle de la plus petite partie. En somme, le Positivisme n'est qu'une doctrine de gouvernement, ou, pour mieux dire, d'autocratie, au profit des plus savants; c'est, pour partie, un plagiat et, pour partie, une hérésie du saintsimonisme (5).
Arrivés à ce point, nous connaissons l'objet de la science, nous en connaissons aussi le sujet; nous en possédons la méthode ; nous avons donc tout ce qu'il faut pour construire la science. Toutefois, en face de ce que nous venons de dire, une idée se dresse, idée formidable, si elle est exacte; idée susceptible de frapper d'avance d'inutilité toutes nos recherches et d'en réduire tous les résultats à néant. Quelle est celte idée? Quel est ce fantôme? Ce fantôme est celui de Dieu.
L'idée de Dieu est antiscientifique; elle l'est, quant au procédé par lequel on y arrive; elle l'est en ellemême, et nous allons le démontrer.
Voyons d'abord le procédé.
Si vous interrogez les théologiens, ils vous diront tous sans ambiguïté que la raison ne peut suffire & prouver l'existence de Dieu et à en pénétrer la nature; que, pour y parvenir, la foi, l'abandon du sens rationnel est indispensable. Et les philosophes, à leur tour, lorsqu'ils prétendent prouver l'existence de Dieu, procèdent-ils, en réalité, d'une autre façon que les théologiens?
Ils le croient ou feignent de le croire; mais passez au crible leurs raisonnements, passez-y ceux de Clarke et ceux de Descartes ; qu'en retirerez -vous, en dernière fin? Des prémisses qu'il eût fallu commencer par démontrer, de purs postulata.
Quant à l'accord de la raison avec la foi, c'est le pire rêve de le juger possible. Augustin, que l'Église est bien loin de renier, Augustin a écrit : « Credo quia afcsurdum. » Parole profonde, si on la scrute! Je crois, car si ma raison était susceptible de me démontrer ce que je crois, je ne ferais plus acte de foi, je ferais acte de raison. Ainsi, voilà un docteur, un Père de l'Église qui, lui, ne transige pas comme nos éclectiques, et qui, pour son compte, ne pense pas que la raison et la foi puissent être conciliées l'une avec l'autre (6j.
Augustin a dit vrai, et, comme la notion de Dieu appartient au domaine de l'antiscienlifique, de la foi, la conséquence est toute tirée.
Examinons maintenant l'idée de Dieu en elle-même.
Il y a deux manières de concevoir Dieu : on peut le comprendre comme un être personnel ou comme une loi.
Voyons d'abord l'être personnel.
A son tour, l'être personnel est susceptible d'être conçu
de deux manières différentes : ou bien comme un être qui emprunte ses traits à l'homme, comme un être anthropomorphique, ou bien comme un être qui n'emprunte aucun trait à l'homme.
Dieu est un ôlre anthropomorphique ; c'est là une pensée qui a occupé jadis les plus grands esprits, et, la foi servant de base, elle était, en effet, toute naturelle. On a pris les facultés de l'homme ; on les a élevées, autant qu'on Ta pu, à la plus haute puissance et Ton a dit: voilà Dieu. C'est le mot de la Bible retourné, celui de ce grand rieur Voltaire : « la Bible enseigne que Dieu a fait l'homme à son image ; mais l'homme le lui a bien rendu. »
Or, qu'est-ce que l'homme? C'est un êlre doué d'un certain pouvoir d'agir. Que sera Dieu ? Il sera un être doué d'un suprême pouvoir d'agir, il sera le tout-puissant.
Qu'est-ce encore que l'homme? C'est un être possédant des facultés affectives; il aime. Que sera Dieu? 11 sera le tout-aimant.
Dieu tout-puissant, tout-aimant, et il y a du mal dans le monde, le mal existe (7) !
Dieu tout-puissant, mais il eût pu faire que le mal n'existât pas, el le mal existe ! Dieu tout-aimant, mais il eût dû vouloir que le mal n'existât pas, et le mal existe ! Philosophies et théologies, sortez de cette impasse, si vous le pouvez.
Ce n'est là que le commencement; voyons la suite.
Dieu est aussi le tout-prévoyant, le tout-prescient ; quand un homme commet une action mauvaise, Dieu, par conséquent, savait d'avance que cet homme la commettrait, et lui, qui eût pu faire que cette action n'eût
pas lieu, lui qui l'eût dû faire, lui qui a fait qu'elle eut lieu, ce n'est pas lui qui sera puni, c'est l'autre, c'est le pantin dont il a tiré les fils ; car, vous diront les philosophes et les théologiens, l'homme n'en est pas moins responsable, et, dès lors, quel devra être le damné? ce n'est pas Dieu, ce sera le pantin ! Et qui damnera le pantin? ce sera Dieu! Ah! pour le coup: Credo quia absurdum !
Je n'ai dit encore qu'un détail !
Dieu est le tout-puissant ; s'il est le tout-puissant, que va devenir l'ordre du monde? Car, ou il est enchaîné par cet ordre, et alors il n'est pas le tout-puissant, ou il n'est pas enchaîné par cet ordre. Nous sommes obligés de dire qu'il n'est pas enchaîné. Donc, Dieu peut suspendre à son gré les lois du monde; donc, il peut bouleverser à son gré l'ordre du monde, et l'ordre du monde n'est plus qu'une simple fantaisie de Dieu.
C'est là, en effet, la thèse que soutiennent les théologiens, et, au point de vue où ils sont placés, les théologiens ont raison ; la conception anthropomorphique de Dieu entraîne à sa suite la possibilité permanente du miracle; mais si le miracle est toujours possible, toute base certaine est enlevée à la science.
En résumé, la science, c'est l'affirmation d'un ordre nécessaire; Dieu, c'est celle d'un ordre arbitraire ; entre Dieu et la science, il y a un abîme qui ne peut être comblé !
Voilà où nous conduit la notion anthropomorphique de Dieu !
Mais, est-il possible de concevoir Dieu comme un être personnel, sans lui donner les attributs de la personne
humaine? Non, cela n'est pas possible, car l'être le moins imparfait que nous connaissions, c'est l'homme, et, quand nous pensons à l'être parfait, ce que nécessairement nous prenons pour type, c'est la nature imparfaite de l'homme transformé par, nous, pour la circonstance, en un être parfait.
Toute conception de Dieu, qui n'a pas pour base l'idée que nous nous faisons de l'homme, ne peut être qu'une pure imagination, que l'hallucination d'un cerveau mal fait ou malade.
Au surplus, quelle qu'elle soit, cette conception rencontrerait devant elle exactement les mêmes objections que celle du Dieu anthropomorphique.
Et, pour mettre le comble à la réfutation du Dieu être personnel, nous nous bornerons à poser ce dilemme :
Ou Dieu est en dehors du monde, ou il est en dedans.
S'il est en dehors, où est-il et de quelle manière influet-il sur le monde ?
Qu'on le dise !
S'il est en dedans, il participe, cela est inévitable, à la nécessité qui domine le monde.
Donc, finalement, nous sommes conduits à nier l'existence du Dieu être personnel.
Passons au Dieu loi.
Si Dieu est une loi, il faut encore, à ce nouveau point de vue, conclure que Dieu n'est pas. En effet, qu'est-ce qu'une loi?
Une loi est une abstraction ; donc, si Dieu est une loi, Dieu va passer dans le domaine de l'abstraction !
Une loi est une règle nécessaire ; donc, si Dieu est
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. Il
une loi, Dieu va être ressaisi par la nécessité qui est au fond des choses !
Mais Dieu loi, Dieu rapport, rapport inflexible comme tous ceux qui relient les différents êtres, c'est Dieu n'existant pas lui-môme, c'est Dieu n'existant que dans notre entendement.
El, au surplus, que pourrait être cette loi, sinon la loi suprême, celle dont toutes les autres découleraient, celle qui les comprendrait toutes? Or, connaissons-nous une telle loi? Non, car si nous la connaissions, nos sciences cesseraient d'être des recherches, des constatations qui s'améliorent d'âge en âge; nos sciences seraient finies, nous saurions le mot du commencement et celui de la fin, nous saurions le secret du tout.
Donc, en résumé, nous ne pénétrons pas l'idée de Dieu loi, et, la pénétrassions-nous, la thèse de l'existence de Dieu n'y gagnerait rien, car le Dieu loi, le Dieu rapport, ce serait le Dieu néant. '
Donc, par là, se trouve réfutée la conception des déistes comme celle des théistes.
Quant à la doctrine panthéistique, nous aurons occasion de l'examiner plus loin, et nous démontrerons qu'entre l'idée du Dieu personnel et celle du Dieu loi, elle n'a pas de place rationnelle possible.
Ainsi, de toutes parts, l'idée de Dieu tombe en ruine, et il est acquis que, dans l'état actuel, cette idée n'est pas scientifique, car elle n est pas démontrable (8).
Donc, Dieu ne menace pas la science des écarts de sa toute-puissance et de son arbitraire: donc, la science est possible ; donc, il est possible à l'homme d'aller à la recherche d'une vérité toujours plus complète et, sous des
horizons qui s'élargissent à mesure qu'ils changent, de contempler de plus en plus la réalité des choses (9).
Et la science possible, c'est la science de tout ce que le cosmos renferme, c'est la science de tous les êtres, l'homme y compris.