DISTRIBUTION
Pour l'Économie chrétienne, comme en général pour l'Économie actuelle, l'idéal de la distribution, c'est le régime actuel, le régime de la distribution parle capitaliste, appuyé sur la force de l'État.
Voici, au surplus, toute ladoctrine de l'Économie chrétienne sur ce dernier point.
Possesseur de l'instrument du travail, le capitaliste fait payer le prix que bon lui semble l'usage de cet instrument, c'est-à-dire qu'il règle, comme il l'entend, le taux des salaires, sans rencontrer d'autres limites de son boit plaisir que la concurrence ; or, cette autocratie du capitaliste, ce n'est pas une simple phase dans l'histoire de l'espèce; cette autocratie, c'est la norme, c'est l'absolu de la justice; seulement, pour que le patron n'abuse pas et que l'ouvrier sache se soumettre, il y a une condition indispensable : il faut que les deux soient façonnés d'après le modèle chrétien, que les deux soient animés de l'esprit chrétien, que les deux remplissent leurs devoirs de chrétiens (80).
— Ce « seulement » c'est la grosse affaire, ce « seulement » c'est tout, âmes candides, et il est sûr que, si Ton vous concédait votre Morale, le reste, en effet, pourrait suivre ; mais, votre Morale, nous ne vous la concédons pas; votre Morale est morte et bien morte, et vous êtes les pires utopistes !
Est- il besoin d'ajouter que l'Économie chrétienne ne contient aucune pensée d'émancipation du travailleur, et que, vis-à-vis de ce problème du siècle, elle se comporte, comme si elle l'ignorait, et elle le passe sous silence? Et que pourrait dire, en effet, à cet égard l'Économie chrétienne, après avoir posé comme prémisse le règne perpétuel du capitaliste? Ce qui est aujourd'hui, n'est-ce pas à ses yeux ce qui sera encore demain, n'estce pas ce qui sera jusqu'à la consommation des siècles, car l'Économie chrétienne paraît ne pas savoir que les conditions du travail sont allées sans cesse en se modifiant, et que celles d'aujourd'hui, par exemple, ne sont' pas tout à fait celles qui existaient il y a un siècle (81) !
Quoi qu'il en soit, salariés, vous êtes prévenus; l'Économie politique chrétienne ne peut rien pour vous, car elle décrète, au nom de Dieu, l'éternité de votre servitude, et, vous prenant au berceau, elle vous dit, comme Dante à ses damnés:
« Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. »