FORMULE DE LA SCIENCE POLITIQUE I L'AUTONOMIE DE LA PERSONNE HUMAINE
J'ai marqué sur les trois branches de la Politique les solutions qui prennent pour fondement l'homme et la nature; en regard, j'ai placé les visions qui ont leur source dans l'idée de Dieu et qu'amplifient les théologies.
Entre Tordre humain, tel que je viens d'en tracer l'esquisse, et Tordre divin, y a t-il un moyen terme? En dehors du système qui appuie la société sur le droit individuel et celui qui Tappuie sur Dieu, y a-t-il place pour un système intermédiaire ? Ou, sous une autre forme, entre le pouvoir laissé à l'individu sur lui-même et le pouvoir remis aux représentants de Dieu sur la terre, entre le régime de la liberté pour chacun et la théocra-
lie la plus complète et la plus pure, est-il possible d'admettre une troisième conception? Oui, si la société est un être réel ; non, si elle n'est qu'une abstraction, si elle n'est qu'une collection d'individus, et si mille millions d'individus réunis ne font pas plus, au point de vue du droit, que mille millions d'individus séparés.
Or, c'est cette seconde partie de l'alternative qui est vraie, et, pour ne pas le voir, il faut toute l'aberration d'esprits égarés dans les nuages d'une pensée mystique.
Qu'on tourne, en effet, et que l'on retourne, comme on voudra, le concept de la société, on ne trouvera au fond d'autre idée que celle d'individus associés, et peu importe que les sociétés (je parle môme des moins imparfaites) soient loin encore d'avoir pour unique base la volonté des individus, peu importe que les sociétés soient encore plus ou moins assises sur la force, cela ne change pas la nature des choses, cela, à coup sûr, ne fait pas que la société ait par elle-même une existence propre et un droit propre.
Donc, ou le droit est immanent en Dieu et la société l'emprunte à Dieu, et c'est alors à Dieu, je veux dire à ses ministres, que revient le gouvernement de la société, ou le droit est immanent dans l'individu et la société le tient de l'individu, et c'est alors l'individu qui seul a droit sur lui-même.
Quiconque, en résumé, repousse le droit de Dieu et prétend ne pas adhérer au Droit de l'Individu, crée dans son esprit une entité beaucoup moins solide, pour le fond, que celle du bon Dieu et ne valant pas mieux par ses conséquences, ou est un mauvais logicien.
Arrivé où nous sommes, notre synthèse est toute
faite et notre formule de 1^ science politique facile à trouver.
Par une admirable aperception, la Révolution française a assigné pour but aux sociétés la réalisation de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité. C'est là l'expression analytique de l'évolution sociale. Hais ces trois termes sont susceptibles d'être ramenés à une formule plus compréhensible, plus nette et irréductible.
Qu'est-ce, en effet, que la liberté? C'est, pour chaque homme, le droit de se développer en face des autres hommes.
Qu'est-ce que l'égalité? C'est, pour chaque homme, le droit de devenir tout ce que sa nature comporte.
Mais, à supposer que la personne humaine fût ainsi constituée dans la liberté et l'égalité, nous aurions un être éminemment personnel, un être qui serait tout à ait séparé des autres, si un lien ne l'y rattachait. Ce lien, l'homme le porte en lui-même, c'est le sentiment de la fraternité.
Et voilà comment les individus humains, à mesure qu'ils tendent à devenir de plus en plus des êtres personnels, tendent, en même temps, de plus en plus à se rapprocher les uns des autres.
Or, cet ensemble, c'est finalement un, système assurant à chacun le droit de régler sa vie à sa guise et cependant d'une manière harmonique avec celle des autres, c'est l'homme mattre de lui-même, c'est l'homme son propre Pape, son propre Empereur, c'est l'autonomie de la personne humaine.
Idéal suprême et sublime ! C'est en toi que gît l'es-
poir de l'Humanité, et c'est toi qui lui marques sa voie, depuis qu'elle existe !
C'est toi qui successivement purgeas la terré de toutes les iniquités qui l'ont remplie et consternée ! C'est toi qui fus l'idée de toutes les grandes philosophies et l'Ame de toutes les saintes révoltes! C'est toi qui fus le génie de Platon et qui fus celui d'Aristote, ces deux phares placés aux débuts des temps ! C'est toi qui armas Spar* tacus et c'est toi qui l'armes encore! Pressentiment de l'épanouissement complet de l'homme, autonomie sacrée, c'est toi qui glorifias notre France, et c'est encore toi qui en perpétueras le nom, quand elle ne sera plus, car nos pères t'ont prophétisée, et nous, nous t'avons nommée (80)!
Jusqu'à ce jour, sans doute, l'autonomie de la perr sonne humaine n'a existé qu'à l'état de germe, et Ton peut dire des plus favorisés mêmes qu'ils n'en ont guère possédé que l'apparence : mais c'est la loi des choses qu'elle soit de plus en plus dévolue à tous ; c'est aussi la loi des choses que tous l'obtiennent dans une mesure de plus en plus large.
Et, en effet, quel est l'enseignement qui ressort de la contemplation de l'Histoire , si ce n'est précisément celui-là? Qu'est-ce que le progrès en ce qui concerne l'individu humain, si ce n'est l'élimination successive et relative, il est vrai, mais aussi chaque jour plus complète de toutes les servitudes qui ont pesé ou qui pèsent encore sur lui?
L'homme, au commencement, a été enveloppé dans la môme nécessité que les autres êtres; puis, il s'est peu à peu distingué des forces aveugles, il s'est con-
quis sur cqs forces, et, en outre, ceux qui subissaient la tyrannie des autres sont allés en s 'affranchissant de plus en plus de cette tyrannie. Tel est tout le Passé (81).
Que si Ton veut essayer de pressentir dès aujourd'hui quel pourra être le dernier terme dans Tordre politique, ce problème môme n'est pas insoluble, et voici, pour ma part, ce que j'aurais à en dire :
À l'origine, c'est la Force qui a été la base des classifications sociales; c'est la Force qui a fait les uns supérieurs, les autres inférieurs, et c'est l'hérédité qui a maintenu cette hiérarchie brutale. Mais cet état n'a pu longtemps demeurer sans atteinte, et alors l'Idée s'est levée, elle s'est levée comme un éclatant soleil, et la notion du Droit a surgi, et le principe électif est entré en lutte avec celui de l'hérédité, et les hiérarchies consenties ont gagné tout le terrain que perdaient les hiérarchies imposées, et Tàgc a pu se prévoir où ces dernières seraient définitivement vaincues !
Mais, est-ce là finalement le but, et le mot final est-il que toujours quelques-uns commandent et que la foule obéisse? Une observation, quelque peu attentive, nous fournira la réponse.
Imaginez, en effet, un milieu social où toutes les activités aient le même cham£ libre, où toutes les causes sociales qui agissent aujourd'hui pour marquer, entre les différents individus, de si profondes différences, aient cessé d'exister, où les conditions de formation et de développement deviennent de plus en plus semblables pour tous, est-ce qu'à son tour l'idée de hiérarchie ne va pas disparaître? Croyez-vous par exemple que si, au
lieu de nous distinguer, comme aujourd'hui, en riches et en pauvres, c'est-à-dire en gens surabondamment pourvus et en gens manquant du nécessaire, nous naissions tous au moins dans une certaine aisance, que si, au lieu de nous distinguer, comme aujourd'hui, en hommes éclairés et en hommes ignorants, nous atteignions tous au moins un certain degré de savoir, croyez-vous, dis-je, que, l'égalisation des conditions se faisant de plus en plus, celle de nature ne se ferait pas en même temps? Or, l'égalisation progressive des conditions est fatale; concluez au sujet de l'égalisation de nature (82).
Je ne viens pas, sans doute, prétendre que, à ce point de vue non plus qu'à aucun autre, la perfection, l'absolu puisse jamais être atteint; il n'y a là qu'un idéal, mais c'est un idéal vers lequel nous marchons sans cesse. Et quel esprit studieux, en effet, oserait soutenir, par exemple, que la distance n'est pas plus grande de l'esclave antique au prolétaire du temps actuel que de ce prolétaire à l'individu qui occupe môme le plus haut rang dans les classes dirigeantes?
Donc, je le répète, à mesure que les conditions se nivelleront, un cerlain niveau passera aussi sur les intelligences et ne laissera subsister que les différences individuelles appropriées aux différentes fondions que l'espèce a besoin de remplir.
Et alors s'accomplira cette pensée que Diderot a formulée, à sa manière, clans un langage humoristique
Le monde ne commencera à être heureux que lorsqu'il sera délivré de la domination des Prêtres cl des Rois;
Ce que, d'après mes prémisses, je traduis ainsi :
Le monde n'entrera dans les voies de l'ordre nouveau, de Tordre vrai, selon l'idéal nouveau, que lorsque l 'autonomie de l'individu y régnera.
Certes, nous ne sommes pas le premier qui ayons parlé d'autonomie; bien des publicistes, bien des théoriciens politiques en ont parlé avant nous, et il y a loutc une école qui fait consister la République uniquement dans l'autonomie de la Nation ou de l'État; d'autres y ont ajouté l'autonomie de la Province, du Département ou du Canton, et l'autonomie de la Commune. Pures déceptions et purs mensonges que toutes ces autonomies, si celle de la personne humaine n'en est l'Ame, si celle de la personne humaine n'en forme pas la base et le faîte, le premier principe comme la dernière conséquence !
L'autonomie de l'État! Mais l'antiquité l'a connue, Borne l'a pratiquée, et dans quelle société pourtant la liberté de l'individu a-t-elle jamais subi de plus rudes atteintes que dans la société romaine (83)?
L'autonomie des groupes inférieurs! Mais, parmi les États contemporains, il y a telle république et aussi telle monarchie qui lui ont, l'une et l'autre, fait une part considérable; et pourtant, dans la Suisse, à la fois républicaine, protestante et fanatique, comme dans la Bavière monarchique et catholique , l'autonomie de la Commune, par exemple, c'est bien loin d'être la liberté, c'est le despotisme rapproché du centre, tout près de la circonférence, c'est-à-dire des individus (84).
Je conclus donc que, la seule autonomie qu'il importe de créer, la seule, parce qu'elle engendre nécessaire-
ment toutes les autres et que, sans elle, toutes les autres sont impossibles, c'est l'autonomie de la personne humaine; et cette autonomie, c'est la République, non pas celle du Passé ni celle du Présent, mais j'en atteste tous les progrès qu'a enregistrés l'Histoire, cette République, c'est le but fatal que poursuit l'Humanité, c'est la République que l'Avenir connaîtra.
Tant que vous ne l'aurez pas compris, républicains, vos conceptions seront creuses et vos efforts inutiles!