ART POLITIQUE
Après la science, l'art; après l'idée, l'application.
Lïdée politique n'est point un concept fantaisiste, Tidée politique est nécessaire, car c'est la nature humaine qui est sa source, elle est imposée par la nature humaine. L'art politique est-il soumis à une nécessité moindre que l'idée politique? Non, car d'abord, en dehors de la science politique, il n'y a pas d'art politique possible, et, bien que, lorsqu'il s'agit de faire passer l'idée dans les faits, l'esprit le moins enclin aux illusions croie apercevoir une foule de chemins susceptibles de conduire au but, la vérité est qu'il n'en existe qu'un, un du moins qui, à la fois, soit le plus court et le plus exempt de dangers.
D'où vient donc qu'il est souvent si difficile de discerner cette voie droite, cette voie sûre? Cela vient de ce que l'idée est générale, de ce qu'elle est absolue (87), et qu'ainsi, quant à l'ampleur, elle se trouve hors de toute proportion avec le fait qu'elle doit régir.
Cependant, il importe d'insister, parmi les divers
moyens que l'esprit conçoit pour aller de l'abstrait au concret et pour faire d'une vue purement spéculative une vue pratique, il n'y en a qu'un seul qui soit exactement approprié à l'œuvre à accomplir, et celui -là c'est le bon.
L'homme qui trouve ce moyen une fois est, pour la circonstance, un politicien habile. L'homme d'État idéal serait celui qui le trouverait toujours, celui qui toujours découvrirait le moyen le meilleur pour traduire le principe en acte.
Comment s'y prendre pour découvrir ce moyen i Le procédé consiste à approfondir et à s'assimiler les principes de la Politique et à se rendre le compte le plus exact possible du milieu auquel il s'agit d'appliquer ces principes.
Les principes, on les trouve, comme nous savons, à l'aide de la méthode inductive d'observation de la nature. Cette méthode, d'ailleurs, n'a pas seulement le présent pour matière, c'est toute l'histoire de la race humaine qu'elle embrasse dans ses limites indéfinies, c'est la Philosophie de l'histoire qu'elle poursuit comme but ; car qu'est-ce que la Philosophie dé l'histoire, sinon une longue induction fondée sur les faits dont l'homme a gardé la mémoire?
Quant au milieu, pour apprécier de quelle manière il sera pénétrable aux principes, il faut l'étudier de près, sans parti pris, et l'on sera sûr de toujours rencontrer un côté par lequel les principes pourront l'approcher, le saisir et le vaincre. Ainsi le veut la loi de transformation des choses.
Tout aussi complètement donc que la science politi-
que, l'art politique échappe à l'empire de l'arbitraire; et, en effet, il suppose la science politique comme prémisse, ou plutôt il n'est aulre chose que la science politique abaissée jusqu'au niveau des réalités et des possibilités (88). "
Mais je retrouve ici une opinion qui s'est emparée de certains esprits, et qui, par les conséquences qu'elle peut avoir, est trop pernicieuse pour que je ne juge pas bon d'y revenir; j'entends désigner l'opinion positiviste. '
Les positivistes n'ont pas, à proprement parler, de théorie de la science politique, car leur méthode même les condamne à n'avoir de théorie sur aucun point. Ce qu'ils qualifient de science politique, c'est une sorte de moyen terme entre la science vraie et l'art, un ensemble confus de recettes empruntées au Passé et parsemées de rêveries, et, quant à ce qu'ils appellent leur méthode, outre que, dans son principe, cette méthode ne leur est pas du tout propre, outre qu'ils n'ont fait qu'en puiser le principe dans la saine tradition philosophique et dans les exemples des naturalistes, ils n'ont su se l'approprier qu'en la rapetissant et en la gâtant. Les positivistes préconisent et adoptent, en effet, l'expérience comme critérium; or, que vaut l'expérience et, d'abord, qu'est-elle? L'expérience, c'est l'essai déjà fait. Aux temps anciens, cet essai s'est appelé l'esclavage, la subalternisation de la femme, la patria polentas; supposons que jamais il n'y ait eu que des positivistes dans le monde, jamais le monde eût-il pu briser ce cercle d'erreurs, jamais eût-il pu s'élever à l'idée de l'affranchissement de l'homme, de la femme, de l'enfant? Non, bien évidemment il ne
l'eût pas pu, car dans ce mot l'expérience, dans celle formule la méthode expérimentale, il y a une chose qui échappe toujours quand il s'agit des sociétés humaines, une chose qui en est l'àme, et cette chose, c'est le mouvement qui pousse l'homme vers un avenir nouveau (89).
Ah! si les positivistes entendaient l'expérience comme Leibnitz, s'ils se bornaient à dire que, « Le Présent est engendré du Passé et qu'il est gros de l'Avenir ; » certes, il ne se trouverait personne pour soulever sur ce point le moindre débat. Nous aussi, nous estimons que le fond moral et intellectuel dont vit le genre humain ne forme pas un anneau rompu ; nous aussi, nous pensons que les chaînons s'y relient, mais le chaînon d'aujour- ' d'hui n'est pas celui d'hier et il ne sera pas celui de demain; ce qui ne s'est jamais fait se fera, et voilà pourquoi la méthode qui n'étudie les faits qu'à l'état inerte et en quelque sorte mort est une méthode insuffisante, voilà pourquoi, pour embrasser la vie de la nature dans tous les êtres depuis l'homme jusqu'à l'être infime, pour découvrir les lois de la vie universelle, il n'y a qu'une méthode qui soit suffisamment compréhensive, la méthode inductive d'observation de la nature.
Du positivisme doctrinaire et sceptique à l'empirisme sceptique sans être doctrinaire, il n'y a qu'un pas ; franchissons-le.*
L'empirique ne sait et ne se soucie de savoir ni d'où il vient ni où il va. Il essaie, il tâtonne, il se réjouit du succès du jour présent, et le soir il s'endort, demi-confiant, demi-défiant, se disant que le lendemain ressemblera peut-être à la veille, En vérité, l'empirique n'a mis
en oubli qu'un point, c'est que, pendant qu'il s'ingéniait à reproduire les procédés du Passé, les cœurs continuaient de s'ouvrira de nouveaux sentiments, les esprits & être touchés de nouvelles idées, les intérêts à se transformer, le genre humain à marcher; et lorsque l'empirique se réveillera, qu'il ne s'étonne pas de se trouver au bord de l'abtme!
Quand viennent les époques de décadence, on voit les empiriques se multiplier; c'est le signe le plus certain auquel on puisse reconnaître ces temps néfastes. Alors, l'idée cesse de réchauffer les Ames, la conscience semble être tarie ; tous les partis font assaut d'expédients, de ruses et de désertions. Les alliés de la veille sont les adversaires du lendemain ; c'est une mêlée générale, où l'on ne distingue que des convoitises et des cupidités luttant entre elles.
Quand une nation en est là, quand le culte de l'idéal, quand l'amour de la justice et de la vérité y a péri, cette nation est perdue!
SECONDE PARTIE