PLAN D'APRÈS LEQUEL LA SCIENCE POLITIQUE DOIT ÊTRE CONSTRUITE
Nous savons maintenant quelles sont les différentes parties de la science politique : d'abord, la Morale, la prémisse , signifiant solidarité dans la Justice et dans l'Amour; ensuite, l'Économie politique, la conséquence, signifiant solidarité dans les intérêts; enfin, le Droit technique ou la force sociale, un expédient qu'il s'agit d'éliminer chaque jour davantage.
Nous connaissons, en outre, le but de la science politique, à savoir : la possession de soi-même pour relier U plus possible les individus, tout en les faisant le plus libres possible.
Et nous connaissons enfin la synthèse : l'autonomie de la personne humaine.
D'après ces données, il est facile de dresser le plan de la science politique.
Il n'y a que l'Individu d'existant, avons-nous dit; il n'y a que lui qui soit une personne réelle.
Quant à l'État, h la Province, au Département ou au
Canton et à la Commune, ce ne sont que des concepts, des abstractions, et ils ne peuvent être revêtus que d'une personnalité d'emprunt, de celle que leur communique l'individu.
Donc, tout droit émane de l'individu et tout droit retourne à lui ; donc, encore une fois, le premier terme et le dernier terme de la science politique, c'est l'individu.
Par cette vue, la Politique entre dans une voie toute nouvelle.
Jusqu'ici, on avait mis l'État en première ligne; audessous, on avait placé les divisions et les subdivisions de l'État; quant à l'individu, on n'en parlait pas, on le reléguait à l'arrière-plan. La maison pouvait être plus ou moins habilement construite; mais, dans tous les cas, ceux qui l'habitaient, qu'étaient-ils pour la plupart? Des hommes, ou des ombres d'hommes !
11 faut s'y prendre autrement, et la manière de s'y prendre, c'est justement l'opposé de celle dont on a usé jusqu'aujourd'hui: il faut s'occuper de l'habitant avant de s'occuper de l'habitation; grande innovation dans cet ordre! il faut se dire que tous les groupements sociaux sont faits pour l'individu et non l'individu pour ces groupements.
Quelle part donc doit être faite à l'individu dans l'organisation sociale? Idéalement, ce qui devrait lui appartenir, c'est tout. Mais des nécessités s'imposent, des nécessités tenant à la nature imparfaite et sociable de l'homme; l'homme a besoin de certains milieux où il se meuve; il a besoin de la Commune, du Département, de lÉtat.
Donc, logiquement, l'organisation politique doit procéder de l'individu à la Commune, au Département et a l'État.
Et le premier point, c'est que la Commune, le Déparlement et l'État aient l'étendue que les individus qui les composent jugent utile de leur donner, c'est qu'en môme temps aucun individu ne soit forcé d'y entrer malgré lui et aucun d'y rester malgré lui. Le lieu où la personne humaine devra vivre et le groupe au sein duquel elle devra vivre sont destinés à devenir de plus en plus un lieu et un groupe d'élection (85).
Le second point, c'est que, n'ayant aucune consistance et aucun droit propre, Ja Commune, le Département ou l'État ne peuvent prétendre à aucune attribution en dehors de celles que l'individu leur délègue (86).
D'un autre côté, l'individu est bien forcé de déléguer tous les droits qu'il se sent hors d'état d'exercer par luimême, toutes les fonctions qu'il n'est pas apte à remplir par lui-môme; mais toute délégation qu'il fait au delà des limites du nécessaire agrandit abusivement la sphère d'action de la Commune, du Département ou de l'État, et l'individu n'a jamais lieu de craindre d'errer en se réservant une part aussi grosse qu'il peut.
D'ailleurs, dans tous les cas où elle s'impose, la délégation doit ôtre aussi prochaine que possible de celui qui la fait, car plus elle s'en rapproche, plus est restreinte l'étendue qu'elle comporte et plus, en outre, le déléguant a de moyens de contrôler le délégué; donc, plus la délégation se rapproche de l'individu, plus celui-ci est en situation de maintenir son droit intact.
C'est à ce moment qu'apparaît la Commune; de tous
les groupes, en effet, auxquels l'individu appartient, la Commune est le plus propre à exercer les droits que l'individu ne peut exercer par lui-même, puisque c'est le groupe dans lequel il vit le plus immédiatement.
Toutefois, il existe des fonctions que, à son tour, la * Commune ne saurait remplir, et c'est ce qui donne au Département sa raison d'être.
C'est aussi pour la môme cause, parce qu'il y a des fonctions que la Commune et le Département ne pourraient exercer, sans enlever toute cohésion et toute unité* à la nation, que nous continuons de reconnaître à l'État le droit de vivre.
En résumé , le procédé de construction de la science politique consiste essentiellement à déterminer le droit de la personne humaine; puis, à instituer tous les groupes sociaux sur la base de ce droit, et, enfin à organiser le mécanisme gouvernemental en fonction de ce droit.
Or, c'est le contraire qui a eu lieu jusqu'à ce jour; jusqu'à ce jour, en effet, chez la plupart des peuples, l'individu a été le subalterne de l'État, quand il n'en a point été le vassal et le sujet. Il est temps de remettre les choses en leur place; il est temps que l'État qui, idéalement, n'est rien et qui jusqu'ici a été toutou presque tout, tende à devenir rien, car le seul régime qui, au même point de vue idéal, corresponde à notre synthèse scientifique, c'est celui dans lequel l'individu, relié aussi complètement que possible aux autres selon l'ordre moral et économique , serait d'ailleurs , aussi complètement que possible, maître de son action propre.
Ce régime-là, c'est, je le répète, ce que, pour ma part, je nomme la République.