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I. Y A-T-IL UN DROIT DE PUNIR

Demander s'il y a un droit de punir, c'est demander s'il y a une base rationnelle et légitime du pouvoir que la société s'attribue d'infliger des peines. Compulsons les ouvrages des criminalistes, et les écrits des publicistes ; dans tous quelles idées finales trouverons-nous comme justification du droit de PMpir?

1° Celle de la justice absolue ;

2° Celle de ruAilité sociale.

DES DROITS DE l/HOMME DE 1793. 233

Je me trompe; il en est qui associent ces deux idéetf; nous examinerons aussi cet amalgame.

1° Justioe absolue.

Que peut être l'absolu dans; la justice? Qui pourra me dire ce qu'est cet absolu? Qui pourra me dire comment on parvient à en trouver la formule?

J'aperçois trois réponses; l'absolu dans la justice peut être enseigné par Dieu môme, en d'autres termes il peut être révélé, au sens religieux ; il peut être découvert et exprimé par le suffrage populaire; il peut être déterminé par la science.

En dehors de ces trois hypothèses, Dieu et ses prophètes, les hommes en général, les savants en particulier, nous apprenant ce qu'est l'absolu dans la justice, je n'en conçois pas d'autres comme possibles.

Notre examen sera donc complet, quant au premier fondement du droit de punir, après que nous aurons parcouru ces trois hypothèses.

Première hypothèse. — L'absolu dans la justice nous est-il révélé? Si oui, où se trouve-t-il indiqué? Dans le Décalogue, dans les Évangiles, dans nos livres sacrés, vont dire les chrétiens ! Mais la réponse que feront les chrétiens sur ce point, ce sera comme sur tout le reste, * les sectateurs des autres religions ne l'admettront pas, et il y a peu de chances que ceux qui repoussent toute religion l'admettent davantage ! Et puis cet absolu , révélé par le Décalogue et par les Évangiles, sera-t-il tellement clair qu'il ne comporte aucune interprétation?

Ilya plus, écartons toute idée d'interprétation et limitons-nous au Décalogue; si je passe en revue les dif-

férents commandements qu'il contient, n'y en a-t-il pas quelques-uns, n'y en a-t-il pas un au moins, celui qui se rapporte à l'œuvre de chair qu'on ne doit désirer, aurait décrété le Dieu des chrétiens, que. dans le mariage des chrétiens, n'y aurait-il pas, répéterai-je, au moins ce commandement qui ne serait que médiocrement susceptible d'être appuyé d'une pénalité juridique? Or, prenons garde ! Si nous scindons la révélation du bon Dieu, si nous nous reconnaissons le droit d'y opérer un triage, la porte par laquelle on pourra faire passer les divers commandements est ouverte, et je crains fort que beaucoup ne finissent par passer par cette porte.

Mauvaise base donc pour la justice absolue, que les livres sacrés des chrétiens, surtout quand on n'est pas chrétien !

Deuxième hypothèse. — Est-ce maintenant le peuple pris en masse qui va nous donner le verbe de la justice absolue ?

Et pourquoi pas, car s'il est souverain en droit, il n'y a pas déraison pour qu'il ne soit pas infaillible en fait; les deux vont bien ensemble!

Mais, voilà le malheur, c'est que la première condition pour un souverain et pour un être infaillible, c'est, •j'imagine, d'exister. Or, je vois bien Pierre qui n'est pas du tout souverain, ni infaillible; je vois bien aussi Paul, Jean, Jacques, qui, pour la souveraineté et pour l'infaillibilité, sont tout près de Pierre ; mais le peuple, dont les hâbleurs de la démocratie ont plein la bouche, je ne le rencontre nulle part. Qu'est-ce donc que le suffrage populaire ou universel? Un instrument d'organisation politique plus ou moins bon, et peut-être d'ail-

leurs le seul légitime, en tant qu'on lui mesure sa place, mais un moyen de découverte de la vérité, — jamais, r

Le suffrage universel, il se résout dans l'opinion des majorités; or, loin flue les majorités soient infaillibles, il leur arrive souvent de voir beaucoup moins clair que les minorités. Et je ne parle qu'en me plaçant au point de vue des questions de fait qui leur sont d'ordinaire soumises; que sera-ce donc, si on les appelle à statuer sur les problèmes abstraits, sur ceux dont la solution exige une puissante concentration de l'esprit? II est possible qu'alors le suffrage populaire ou plutôt le suffrage des majorités qui est l'expression légale du suffrage populaire, émettent une décision qui soit juste le contre-pied de la raison. .

Le suffrage universel est donc incompétent pour formuler une abstraction aussi haute que l'idée de la justice absolue.

Troisième hypothèse. — Arrivons-en à la science; voyons si, quant à elle, elle est en état de nous donner ce que nous cherchons, l'absolu dans la justice.

J'ai d'énormes prétentions, j'en conviens, pour la science; il y en a une cependant que je n'ai pas, c'est qu'elle soit en possession de l'absolu. Dites que la science, de jour en jour ou de siècle en siècle, parvient à mieux déchiffrer la grande énigme de l'univers; dites qu'elle parvient à discerner d'une façon de moins en moins imparfaite le fond des choses, les réalités de la nature, j'irai avec vous jusque-là. Quant à ce que nous nommons des principes, ce ne sont jamais que des vérités relatives ; mais ce sont les plus hautes vérités rela-

tivcs qu'il soit donné à un homme ou à une époque d'apercevoir.

Or, la science de ce temps a dit son mot sur le juste pour Thomme, et elle Ta défini Y autonomie de Vêlre humain.

Il faut donc finalement renoncer à fonder le droit de punir sur l'idée de la justice absolue (70) : éprouvons si nous pourrons le faire sortir de celle de l'utilité sociale.

2° Utilité sociale.

La base hypothétique de l'utilité sociale offre du moins, à priori, un avantage : elle ne nous met en présence que du consensus popull et de l'investigation scientifique; car, en fait d'utilité, sociale, il n'existe heureusement ni Décalogue ni aucun autre recueil de préceptes réputés sacrés.

Première hypothèse. — Le consensus populi, le suffrage populaire, nous renscignera-t-il sur ce que c'est que l'utilité sociale? Il en est tout aussi incapable que de nous faire connaître en quoi consiste la justice absolue. Il nous apprendra bien quelle est, à un instant donné, la pensée de la majorité sur son propre intérêt ; quant à une autre indication, ne la lui demandons pas, car il est hors d'état de la fournir.

Et il ne serait pas de peu d'intérêt, pour le dire en passant, que la thèse du suffrage universel fût exposée et fouillée à fond, afin qu'on en enlevât tout ce que, dès à présent, elle ne saurait contenir.

Deuxième hypothèse. — Quant à la science, je ne nie pas - son aptitude à trouver l'utilité sociale relative et progrès-

sive; j'affirme au contraire énergiquement celte aptitude. Or, si j'interroge la science, non pas celle du distinguo de l'éclectisme et des sophistes, non pas celle non plus de la négation, du positivisme et des abê tisseurs de l'esprit, mais la vraie science vivante, affamée d'idéal; si j'interroge celte science, et si je lui demande ce que c'est que l'utilité sociale, douteriez-vous de ce qu'elle va me répondre : « je ne connais rien de* plus utile; dirat-elle, que ce qui est juste; or, le juste, au point de vue social, c'est l'autonomie de la personne humaine ; donc aussi c'est là l'utile (71). »

3° Justice absolue et utilité sociale associées.

J'en ai fini avec les doctrines qui assignent pour base au droit de punir soit la justice absolue, soit l'utilité

sociale; répondrai-je maintenant deux mots à ceux qui commencent par supposer que le juste et l'utile sont deux choses différentes et qui disent ensuite que, pour former le fondement du droit de punir, il faut associer l'idée de l'utile à celle du juste. Vous désirez cette association, bonnes gens, et je la désire comme vous; mais, ou le juste et l'utile ne sont que deux aspects de la même idée, et dans ce cas ne vous préoccupez pas de les associer, ils sauront bien s'associer tout seuls; ou ils sont des idées absolument distinctes, et celte fois ma raison trébuche! Si le juste est un pôle de la vérité, si l'utile en est un autre, et si tous les deux, sur une question donnée, peuvent être situés, l'un au nord, l'autre au sud, je ne sais plus de quel côté me diriger; si j'ai deux boussoles et qui divergent Tune avec l'autre, autant vaudrait pour moi que je n'en eusse aucune (72) !

Billevesées que toutes ces théories prétendues !

Non, il n'y a pas le juste et il n'y a pas séparément Futile, il y a comme conception la plus haute du juste et de Futile, il y a comme sommet des deurç l'idée commune et unique de l'autonomie de la personne humaine.

Dans ce concept qui est le premier principe et la dernière conclusion de toute la science politique ou qui est, pour mieux dire, à lui seul toute la science politique, le droit de punir est-il inclus? Assurément, dans l'idée de l'autonomie de chaque individu humain, j'arrive bien à trouver celle d'une sanction, pour le cas où un homme empiète sur le droit d'un autre homme; mais cette sanction qu'est-elle? Ce n'est pas le droit de punir, c'est le droit de remettre les choses dans l'état où elles eussent dû être maintenues, c'est le droit de réprimer, c'est le droit de contraindre, et par la force au besoin, à cesser son injustice celui qui usurpe sur autrui.

L'idée d'autonomie de la personne humaine ne renferme donc pas celle d'une justice expiatoire à exercer par les hommes les uns & l'égard des autres , elle ne renferme pas le droit de punir. Voyons maintenant si, en restant strictement placés au point de vue de cette idée, et en tentant une autre voie que celle du droit de punir, nous ne trouverons pas un moyen légitime et efficace, le seul légitime, le seul efficace de nous protéger contre les transgresseurs du droit.

H. qu'est-ce que le coupable?

J'ai déjà affirmé que c'était un être mal organisé ou Ignorant, que c'était un mineur soit par le vice de son

organisation physique, soit par l'insuffisance du développement de ses facultés.

Que d'abord le coupable soit souvent un homme dont l'organisation cérébrale est vicieuse, c'est là un point hors de conteste. Les anatomistes et les physiologistes, je ne parle que de ceux qui ont souci de rechercher la vérité à lous risques, ceux-là ont maintes fois constaté le fait, maintes fois ils ont constaté chez certains grands criminels que le cerveau était défectueux, que tel ou tel lobe était adhérent et tel ou tel autre atrophié! Vérification de nature à troubler profondément la conscience de nos juges !

Vous envoyez un homme à l'échafaud, vous décidez qu'il sera privé de la liberté pour toute sa vie; mais ce n'est pas lui seulement qui est l'infirme ou l'ignorant, ce n'est pas lui seulement qui est le coupable, c'est vous aussi, juges qui osez prononcer de telles sentences !

J'ai dit que ceux qu'on nomme des scélérats sont des infirmes, des hommes incapables par nature de se rendre compte de leurs actes, ou qu'ils sont des ignorants. Sur le premier point, j'ai fait mon enquête et j'en dénonce le résultat (73); reste le second.

A côté du groupe des infirmes , placez celui des ignorants, des ignorants par l'esprit ou des ignorants par le cœur, faites un dénombrement exact, faites-le statistiques en main, et, je vous le garantis, vous aurez tous les criminels.

Pour quiconque, en effet, admet l'idée d'un individu autonome, pour quiconque déduit de cette idée la conséquence nécessaire, irréfutable, que les droits, les

devoirs, les intérêts sont solidaires, pour celui-là il ne saurait y avoir de doutes; et ce jugement, même à priori, s'imposerait : s'il n'est un infirme, le criminel est un ignorai! t.

Répéterons-nous notre démonstration sur le fond: répéterons-nous que chacun ne peut avoir son droit qu'à la condition de ne rien prendre du droit des autres, que celui qui prend aux autres a un droit anormal, qu'il a un droit monstrueux, que partant il n'a pas son droit! Redirons-nous aussi que le titre du droit pour chacun est dans une qualité qui pour chacun est la même; chacun est homme, voilà pour chacun le titre du droit; si tu méconnais en moi le droit et le titre d'homme, tu méconnais en toi ce droit et ce titre, et la question n'e6t plus que de force ou de ruse; entre nous deux le rempart du droit est renversé.

Donc, puisqu'un homme ne peut en offenser un autre sans s'offenser lui-même, puisqu'il y a solidarité entre tous les membres de la famille humaine, qu'ils aient le teint blanc, le teint jaune ou le teint noir, qu'ils descendent de cent souches ou d'une seule, quiconque manque à cette solidarité n'y manque que parce qu'il ne la comprend pas, et, s'il ne la comprend pas, cela ne peut tenir qu'à un vice de sa conformation physique ou à un défaut de développement de ses facultés.

Voilà la philosophie que renferment les statistiques des délits et des crimes. Avant de pénétrer dans les masses, ces idées, je le sais, demeureront longtemps la conception de quelques penseurs* isolés.

Mais, dans cet ordre, je me nomme raison, — c'est pour moi l'évidence, — et c'est aussi à cause de cela

que je me nomme conviction ! Si, pour être acceptée, mon idée doit attendre des siècles, elle attendra, non "pas que, personnellement, je sois détaché de mon temps et que j'entende renoncer & exercer sur lui la part d'influence, si petite qu'elle soit, qui pourrait être la mienne; j'aime mon temps, j'ai conscience de mes devoirs envers lui, et, même quand je le censure le plus vivement, c'est encore une manière pour moi de l'aimer et de chercher à le servir. Que si les hommes de ma génération continuent de penser autrement que moi sur ce point, ce que j'ai à déclarer sera net : * Je prédis aux sociétés, quelles qu'elles soient, que, tant qu'elles n'en seront pas venues à confesser l'idée vraie, l'idée scientifique telle que je me suis efforcé de l'exposer, c'est en vain qu'elles chercheront des systèmes de pénalité et des répressions efficaces, elles n'en trouveront pas, elles n'arriveront à en trouver qu'à mesure qu'elles se dirigeront davantage du côté de ce qui est la vérité, de ce qui est la science, de ce qui, par conséquent, est aussi la justice.

Toutefois, je veux donner une autre réponse; les voies & suivre pour vulgariser une idée sont nombreuses, et il y a bien des degrés dans la vulgarisation d'une idée.

Examinons donc si, dès ce jour, il n'existe pas un moyen de faire apparaître & la foule l'idéal nouveau ; or, ce moyen existe, il s'appelle l'instruction et la diffusion de la morale.

Mais, quand je parle de l'instruction, j'en veux une d'une certaine espèce; quand je parle de la morale, je ne veux pas de la première venue.

Sur l'instruction, j'ai dit ailleurs et je redirai plus

loin comment j'en conçois l'organisation, le plan, les programmes.

Quant à la morale, c'est le lieu de s'y arrêtejr. La première chose que je regrette, c'est que les morales soient multiples; j'en regrette une seconde, c'est que toutes soient atteintes d'un vice profond à mon sens, car ce sont des morales religieuses, et, dans notre Occident, des morales chrétiennes !

Or, les morales chrétiennes sont éminemment antisociales; toutes sont empreintes du plus complet esprit d'égoïsme, et, quant à la sanction, toutes l'ajournent jusqu'à un avenir qui n'est pas de ce monde et qui ne repose que sur une conception mystique. « Fais le bien, enseignent-elles, pour obtenir une certaine récompense dans le ciel! Évite le mal pour ne pas être atteint d'un certain châtiment dans l'enfer! » Et alors qu'arrivet-il? L'homme se dit : « La récompense et le châtiment sont problématiques; dans tous les cas, ils sont loin ! je crois voir où est mon intérêt positif et immédiat; allons du côté de cet intérêt; une récompense ou un châtiment qui ne viendront que plus tard, s'ils doivent venir, c'est trop peu pour m'arrêter ! »

Donc, les morales chrétiennes ne peuvent pas être un frein contre les mauvaises passions et contre les mauvaises actions.

Donc aussi, pour toutes les sociétés politiques, c'est là l'inévitable conclusion : le premier souci doit être d'éliminer ces morales.

. Ah ! que de fois, pour ma part, en contemplant cette belle philosophie grecque qui évolua de Thaïes et de Démocrite jusqu'à Aristote, que de fois, dis-je, ne me

suis-je pas pris à regretter que les rêveries orientales, le mysticisme mêlé de l'Inde, de là Perse, de la Chaldée et de la Judée s'alliant aux visions poétiques de Platon, fût venu projeter son ombre entre l'antiquité grecque et nous! que de fois n'ai-je pas regretté que l'esprit moderne n'eût pas construit directement sur les solides bases posées par le génie d'Athènes ! nous ne serions pas depuis dix-huit cents ans les victimes de la superstition chrétienne; le moyen que je cherché pour guérir l'ignorance radicale de la foule des hommes, je crois que nous l'aurions en nos mains; la morale serait une chose de raison, la morale serait une science !

ÉdiQons-la cette science, en procédant d'abord par un écart absolu de tout enseignement chrétien et de tout enseignement religieux; les éléments de la morale nouvelle seront simples, facilement démontrables, accessibles à tous. Et ceux qui ne pourront aller plus loin que ces éléments, s'y tiendront, et ce sera déjà beaucoup qu'ils les possèdent; ce sera assez pour leur faire entrevoir, sinon pour leur faire voir tout à fait que l'homme ne gagne rien à être l'ennemi de l'homme, qu'il y perd au contraire infiniment.

Or, qui sait si, la pratique aidant, car la morale qu'on ne pratique pas n'est une morale que par le nom, qui sait donc si, les œuvres étant inspirées par une idée scientifique, on n'ira pas ensuite de soi-même un peu plus loin? Quand l'homme est une fois dans la voie de la science et de la vérité, tout lui est un moyen pour pénétrer plus avant.

Telle est ma seconde réponse.

Vous acceptez, je le suppose, ma double réplique;

mais je vois poindre une nouvelle objection et je vais au devant.

Vous me montrez la société actuelle en proie à un antagonisme d'intérêts qui peut-être n'est pas profond; qui ne saurait être profond; mais qui, & la superficie, s'atteste par des faits constants.

Pour prendre un exemple tragique, voici un homme très-honnête, très-laborieux, très-capable; cet homme, cela se voit , ne peut trouver du travail et il est sans pain. Il a un enfant qui a faim. On refuse au père, non pas seulement le travail, mais encore le pain nécessaire pour nourrir l'enfant I Si je suis le père, croyez- vous que j'hésiterai? Non, j'entrerai chez le boulanger, je volerai un pain; entre le mal délaisser mourir mon enfant de faim et celui de porter atteinte à la propriété, qui pourtant, à mes yeux, participe & l'inviolabilité de la personne humaine, entre les deux termes de cette alternative, je me déciderai à voler le pain (73)!

Dans l'état actuel, il y a donc antagonisme des intérêts, au moins pour des cas donnés, et alors que faire? Ce qu'il faut faire, c'est mettre les choses peu à peu (car je n'ai jamais prétendu que le progrès pût se réaliser en un instant), c'est mettre, dis-je,les choses peu à peu en un tel arrangement que ces conflits deviennent de plus en plus rares. Et cela est une question d'éducation, de mœurs et d'institutions.

L'éducation, l'instruction, voilà, en définitive, les moyens auxquels nous sommes toujours ramenés. Ouvrez et consultez les états officiels du crime; quels sont les hommes qui, pour h plupart y figurent? Sont-

ce les riches, sont-ce ceux qui appartiennent aux classes aisées? Non, ce sont les pauvres ! et pourquoi, répéterai-je encore, pourquoi n'est-ce pas vous, homme opulent, & la place de ce misérable, qui êtes condamné au bagne, et qui subissez la mort? Peut-être parce que, au lieu d'être issu d'une famille nécessiteuse, vous êtes né dans une famille qui pouvait vous donner de quoi satisfaire & vos besoins; peut-être parce que, au lieu d'avoir croupi dès le jeune âge dans une ignorance à la fois intellectuelle et morale, au lieu d'avoir eu sous les yeux le spectacle des mauvais exemples, au lieu d'avoir été corrompu dès le jeune âge, vous avez été élevé par des parents éclairés et honnêtes !

Or, ce peut-être n'est-il pas terrible? N'est-il pas abominable ?

Je comprends bien que, dans l'état actuel, l'enseignement moral scientifique, même répandu avec la rapidité la plus grande, je comprends bien que cet enseignement n'aura jamais que la valeur d'un moyen atténuant et d'un palliatif; je n'ignore pas certes qu'il y a autre chose và entreprendre, car aucune question, quand il s'agit de la société, ne saurait être traitée et résolue isolément; toutes les questions sociales se tiennent; c'est la chaîne électrique qu'on ne peut toucher en un point sans en ébranler tous les autres ; mais il faut commencer !

Je conclus : je m'étais demandé ce que c'est que le coupable; tout d'abord j'ai répondu : un fou ou un ignorant; je veux encore ajouter : un homme qui souvent, parle crime de la société, de vous, mon concitoyen, et de moi, subit des influences presque irrésistibles.

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