V. aussi A. de Humboldt, Cosmos
(51) Si l'on entendait par succès ce qui est le véritable succès, par intérêt ce qui est le véritable intérêt, c'est-à-dire l'épanouissement et la satisfaction de notre nature sous son triple aspect ;
•alors il n'y aurait nul inconvénient à se servir de ces mots, et il apparaîtrait clairement que, de même que le but qui se pose devant l'homme ne saurait être scindé, de même aussi la science de l'homme ne saurait l'être !
(52) Je transcris les définitions que les principaux économistes ont données de leur science :
Jean-Baptiste Say : « L'économie politique n'est pas autre chose que l'économie de la société. L'étude qu'on a faite de la nature et des fonctions des différentes parties du corps social, a créé un ensemble de notions, une science à laquelle on a donné le nom d'économie politique, et qu'on aurait peut-être mieux fait de nommer économie sociale. » (Cours complet d'économie politique.)
De Sismondi : « Le bien-être physique de l'homme, autant qu'il peut être l'ouvrage de son gouvernement, est l'objet de l'économie politique. » (Nouveaux principes d'économie politique.)
Storch : a L'économie politique est la science des lois natu-
relies qui déterminent la prospérité des nations, leur richesse et leur civilisation. » (Cours d'économie politique ou Exposition des principes qui déterminent la prospérité des nations, 2* édit., avec notes de J. B. Say.)
Ricardo : « Les produits de la terre, c'est-à-dire tout ce que Ton retire de sa surface, par les efforts réunis du travail, des machines et des capitaux, se partage entre trois classes de la communauté, savoir : les propriétaires fonciers, les possesseurs du fonds ou du capital nécessaire pour la culture de la terre et les travailleurs qui la cultivent.
Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voilà le principal problème de l'économie politique. » (Des principes de P économie politùjue et de Vimpôt.)
Rossi : « L'économie politique est la science qui recherche la nature, les causes et le mouvement de la richesse en se fondant sur les faits généraux et constants de la nature humaine et du monde extérieur. » (Cours déconornie politique.)
Ne suffît-il pas de rapprocher ces différentes définitions, pour se convaincre que les économistes mesurent fort mal retendue de leur science, et ne savent guère vers quel but ils la dirigent?
Aussi , l'un des plus considérables d'entre eux , le philosophe Mill, déclare-t-il ici qu'il ne recherchera pas la précision métaphysique des définitions (parbleu, je ne le conçois que trop), car les idées suggérées par le mot môme sont assez déterminées pour la pratique (cela est un point tout autre). (Principes déconornie politique, p. 2.)
Toutefois, il y a lieu de mentionner l'idée générale de Quesnay et de son disciple Dupont de Nemours sur le but de l'économie politique, ainsi que la définition qu'en a présentée, à son tour, le très-remarquable économiste américain H. C. Carey.
D'après Quesnay et Dupont de Nemours, l'économie politique doit se proposer a d'assurer à chacun le moyen de faire usage de toutes les facultés qui lui ont été départies par la nature, sous la condition de ne nuire ni à lui ni aux autres. » (V. Quesnay, Le droit naturel, ouvrage trop peu lu. — Rapprocher Dupont
de Nemours, Abrégé des principes de Véconomie politique, Collection des économistes de Guillaumin, Physiocrates.)
D'après H. C. Carey, «l'économie politique ou science sociale est la science des lois qui régissent l'homme dans ses efforts, pour s'assurer à lui-même le plus haut degré d'individualité et le plus grand pouvoir d'association avec ses semblables. » (Principes de la science sociale, trad. St-Germain Leduc et A. Planche. Paris, Guillaumin.)
(53) Toutes les solutions se tiennent, je ne le répéterai jamais assez à ma guise, et c'est ce que nos empiriques et nos petits politiciens avocats ne veulent pas voir!
(54) D'où vient Fidée? On l'entreverra quelque jour, grâce, aux recherches des physiologistes et aux méditations des philosophes, s'ils s'inspirent des résultats acquis aux physiologistes et s'ils construisent sur cette base. (Voir les beaux travaux de Carpenter et de Gharcot sur les localisations cérébrales.)
Parmi les philosophes, en Angleterre, Lewes, qui s'intitule comtiste, et qui, au fond, est bien lui-même, — en ^Allemagne, Wundt, connu en outre par ses beaux travaux scientifiques #, — en France, Taine (V. notamment son livre De V intelligence) **, sont, sur ce point, dans les voies les meilleures. •
* Les œuvres philosophiques de W. Wundt ont paru sous' les titres suivants : Vorlesungen iïber die Menschen und Thierseele, 1863 ; Beitrage sur Theoine der Sinneswahrnehmung, 1862, et Grundzûge dtr Physiologischen Psycliologie, 1874.
La Revue philosophique de Germer Baillière, dirigée par un jeune esprit fort libre, M. Th. Ri bot, a publié récemment (n* du 1" février 1874) un article remarquablement net de W. Wundt sur La*mission de la philosophie dans le temps présent.
Enfin, M. Th. Ri bot, dans plusieurs articles de la Revue scientilique (30 janvier 1875, 6 février 1875, 27 novembre 1875) a exposé les travaux psychologiques de ce physiologiste et de ce physicien philosophe.
"* Je réserve d'ailleurs entièrement mon appréciation sur le fond des doctrines philosophiques de MM. Lewes, Wundt et Taine ; ce que j'entends louer ici en eux, outre leur beau talent, c'est la méthode qu'ils ont appliquée dans l'étude d'une question fondamentale.
Quant à M. Taine en particulier, je dirai un mot dç la théorie historique qui me paraît ressortir de son remarquable livre sur Les Origines de la France contemporaine.
D'après M. Taine, l'ancien régime, dans ses institutions essentielles,
(55) Charles Dunoyer est un des rares économistes qui aient partagé ma manière de voir sur ce chef.
« On ne peut pas dire enfin que ces produits (les produits immatériels) n'ajoutent rien au capital national : ils l'augmentent aussi réellement que peuvent le faire des produits de tout autre espèce. Un capital de connaissances ou de bonnes habitudes ne vaut pas moins qu'un capital d'argent. Une nation n'a pas seulement des besoins physiques à satisfaire : il . est dans sa nature d'éprouver beaucoup de besoins intellectuels et moraux, et, pour peu qu'elle ait de la culture, elle placera la vertu, l'instruction, le goût au rang de ses richesses les plus précieuses. Ensuite ces choses qui sont de vraies richesses par elles-mêmes, par les plaisirs purs et élevés qu'elles procurent, sont en outre des moyens indispensables pour obtenir cette autre espèce de valeurs que nous parvenons à fixer dans les objets matériels. Il ne suffit pas en effet, pour produire celles-ci, de posséder des ateliers, des outils, des machines, des denrées, des monnaies : il faut des forces, de la santé, de la science, du goût, de l'imagination , de bonnes habitudes morales, et les hommes qui travaillent à la
est issu d'une nécessité historique ; c'est cette nécessité qui y a engendré la prédominance, salutaire et bienfaisante à ses débuts, du clergé et do l'aristocratie, mais les hommes ne se maintinrent pas au niveau de leur rôle ; la féodalité, par ses abus, contribua à corrompre le peuple, et celui-ci végéta inculte et vicieux, dans un sol que les privilégiés n'avaient su que rendre- infécond et malsain.
J'admets, pour mon compte, cette fatalité historique fondée sur l'objectivité des choses, et susceptible d'être tournée au plus ou moins grand profit des sociétés, selon la direction que prennent les individus ; mais le point sur lequel je ne m'entends pas avec M. Taine quant à l'ancienne France, c'est sur celui où commence cette fatalité objective.
Je soutiens que, après Leucippe et Démocrate, après Aristote et Platon, après la magnifique évolution de la philosophie grecque, le développement chrétien ne rentrait point dans les nécessités historiques, qu'il a été le résultat d'une déviation de l'esprit humain, et que, mieux que la religion chrétienne, la philosophie ancienne eût été capable d'être l'éducatrice de notre Occident.
M. Charles Renouvier, ce disciple original du grand Kant et cet esprit si convaincu de la liberté morale de l'homme, a publié en 1876, sous le litre d'Uchronic (l'utopie dans l'histoire), un curieux livre, où sont exposées des vues qui présentent quelque analogie avec les miennes.
création ou au perfectionnement de ces produits, peuvent à ju*te titre être eunâî iérés ootnai-r producteurs des richesses improprement -iit- matérielles, tout aussi bien que ceux qui travaillent directe ruent à le» créer. Il est sensible, en un mot, que si une nation accroît son capital en éteniant ses cultures, en améliorant ses terres, en perfectionnant ses usines, ses instruments, ses fc'-stiau.t. elle l'accroît, a plu-; forte raison, en se perfectionnant elle-même, elle qui est la force par excellence, la force qui dirige et fait valoir toutes les autres. » {Charles [innover. De /'i liberté du traiaU, tome second, livre V. p. 15 et 16; voir au surplus tout le livre V.)
<56) V. John rftuart Mill, Principes d'économie jpjlitùjue^ tome ï. p. 27.
« Si nous examinons avec une attention égale tous les cas ou Y'iiï affirme l'action de l'homme sur la nature, dit l'économiste philosophe que je cite T nous trouverons que la puissance de la nature, ou. en d'autres lermes. les propriétés des corps font toute la i»"»ogne. 'Juand une fois les corps sont mis en position convenable, cette opération unique, celle qui consiste à placer le- corps en position telle qu'ils agissent par les forces mêmes dont ils sont doués, soit sur eux-mêmes, soit >ur d'autres corps, est la seule que l'homme accomplisse ou puisse accomplir, le seul empire qu'il ait sur la matière. Il ne fait rien que de tnouvoir un corps vers un autre, ou de le3 éloigner. »
ihl) La question de la liberté commerciale n'est qu'une question seconde, et. tant qu'on la posera comme question première, elle demeurera insoluble.
ÏI est bien évident, en effet, que chaque nation ne doit s'efforcer de produire que ce qu'elle est apte à produire, et que. par ce côté, la liberté commerciale est inattaquable; mais, en même temps, comment faire dans l'état actuel, alors que les nations vivent dans un esprit d'antagonisme constant, et que celle qui négligerait certaines productions essentielles à <on existence, le lendemain, pour ces productions, pourrait se trouver à la merci de son adversaire?
bans ma Guerre aux monarchies, j'ai dit : « Il faut que l'Europe sorte à tout prix du système moral, politique et économique
dans lequel elle tourne et s'épuise; » je me tiens à cette parole. (Guerre aux monarchies, motions faites au Congrès de Lausanne. Genève et Lausanne, 1869.)
(58) Ce n'est point une question simple, du reste, que de distinguer la consommation productive de l'improductive. Nous nous agitons dans le monde du relatif, et tel a besoin, en tous ordres, de consommations délicates et raffinées qui seraient à d'autres inutiles ou même à charge.
Il y a là un point de triple hygiène morale, intellectuelle et physique. Mill, dans l'examen de cette question, n'a point témoigné de sa profondeur ordinaire (V. Principes d'économie poli tique, tome I, chap. m.)
11 est bien clair aussi que la misère est relative, et qu'en ellemême elle ne compte pas; mais la première étape à franchir, à ce point de vue, est celle qui nous séparera d'un état social où il existe, et en grand nombre, des hommes qui ne peuvent, en offrant leur travail, se procurer l'alimentation nécessaire.
(59) Assurément, J. B. Say et Ricardo ne se sont pas trompés en attribuant une importance fondamentale à la question des débouchés; mais, pas plus l'un que l'autre, ils n'ont su insister, comme il convenait, sur la nécessité de créer le débouché intérieur. Cependant, c'est de J. B. Say que sont ces belles paroles qui nient si énergiquement l'antagonisme des intérêts : « Chacun est intéressé à la prospérité de tous, et la prospérité d'un genre d'industrie est favorable à la prospérité de tous les autres. En effet, quels que soient l'industrie qu'on cultive, le talent qu'on exerce, on en trouve d'autant mieux l'emploi, et Ton en tire un profit d'autant meilleur, qu'on est plus entouré de gens qui gagnent eux-mêmes. Un homme à talents que vous voyez tristement végéter dans un pays qui décline, trouverait mille emplois de ses facultés dans un pays productif, où l'on pourrait employer et payer sa capacité. Un marchand, placé dans une ville industrieuse et riche, vend pour des sommes bien plus considérables que celui qui habite un canton pauvre où dominent l'insouciance et la paresse. Que feraient un actif manufacturier, un habile négociant, dans une ville mal placée et mal civilisée de certaines portions de l'Espagne ou de la Pologne? Quoiqu'il n'y rencontrât aucun con-
current, il y vendrait peu, parce qu'on y produit peu ; tandis qu'à Paris, à Amsterdam, à Londres, malgré la concurrence de cent marchands comme lui, il pourra faire d'immenses affaires. La raison en est simple : il est entouré de gens qui produisent beaucoup dans une multitude de genres, et qui font des achats avec ce qu'ils ont produit, c'est-à-dire avec l'argent provenant de la vente de ce qu'ils ont produit. »
Et Say. comme on le voit, ne se place qu'au point de vue de la solidarité des intérêts matériels. Or, quelles dimensions la solidarité humaine ne prend-elle pas, lorsqu'on l'envisage au triple point de vue moral, intellectuel et matériel !
(60) C'est sur l'indivisibilité de tout fait de production que Pierre Leroux, en particulier, faisait reposer son principe de justice distributive par l'État; mais Leroux n'allait pas alors assez loin, et c'est le genre humain qu'il eût dû ériger en distributeur universel !
Il en est de l'indivisibilité de la production, indivisibilité qui dans les faits peut avoir, selon les cas, une étendue plus ou moins grande; il en est, dis-je, de cette indivisibilité comme de la théorie des débouchés, elle n'enseigne qu'une chose, mais une chose énormo, capitale, la solidarité entre tous les hommes. Quant à la distribution des produits, ce dont elle relève, c'est de la volonté libre ojcs individus et du contrat. '
(61) Pour se convaincre que jusqu'ici tous les Etats ont toujours eu plus ou moins pour base le communisme autoritaire, il suffit d'inspecter les législations civiles.
Quant au principe d'autonomie de la personne humaine, — car c'est à ce principe que correspond la formule du libre jeu des activités individuelles, — il est issu de tout le passé; mais le premier, je crois, dans ma Nécessité de refond™ nos Codes, l'ai-je mesuré dans toute son ampleur, l'ai-jo marqué comme le principe essentiel, comme la fin médiate et immédiate, comme le but permanent des civilisations, et l'ai-jo nommé de son noml
(62) C'est-à-dire qu'au lieu de continuer à faire de la liberté l'âme et le pôle de ses actions, au lieu d'aspirer à l'organisation la plus parfaite dont le sceau est l'individualité la plus accusée,
l'être humain, un et indivisible, n'aspirerait plus qu'à détruire son individualité et à rentrer dans l'inorganique.
Qui croirait, si les faits ne l'attestaient, à une telle aberration même de cœurs haut placés et d'esprits des plus cultivés?
(63) Quand je présente cette formule comme la synthèse de trois lois morales, que Ton m'entende bien : ce que je prétends, c'est que c'est par la voie de la persuasion qu'elle doit prévaloir et régner, et que c'est uniquement à l'intelligence éclairée et à la libre conscience des individus qu'elle s'adresse et finira par s'imposer.
(6k) V. dans mon Manuel de Droit civil, tome 11, p. 117 et suiv., la question de la liberté du contrat.
Dans l'état actuel, cette liberté prétendue est, pour le plus grand nombre, une chimère.
(65) Chateaubriand a pressenti la nécessité de cette grande transformation et Mill l'a presque démontrée.
(66) Oui, le respect de l'homme pour l'homme, et, ce qui est un degré plus haut, l'amour de l'homme pour l'homme, voilà le critérium de la vraie civilisation. Mais si l'on jugeait les sociétés actuelles selon ce critérium, comment les jugerait-on?
Quand donc les hommes apercevront-ils l'évidence? Quand comprendront-ils quelle est la base de l'éducation de tout être humain?
(67) Cette parole, Lamennais, ultramontain, l'a prononcée pour la première fois, si je m'en souviens bien, dans Y Indifférence en matière de religion, et Lamennais, venu à la vérité nouvelle, l'a redite dans Amschaspands et Darvands.
(68) Voué par profession, depuis près de trente années, à l'enseignement du Droit, j'ai eu bien des fois l'occasion d'exprimer dans mes leçons et dans mes livres ce que je pense de la science actuelle du Droit; je reproduis ici une de mes plus récentes appréciations :
« Où en est aujourd'hui en France la doctrine du Droit? Où en est l'enseignement du Droit? Règne-t-il, dans cette partie de la science et de l'enseignement, le moindre souffle critique et rénovateur? Y trouve-t-on la moindre idée qu'un juriste adopte et qu'il sache suivre? Qu'est-ce que le droit dans nos Facultés et au dehors, sinon la chose la plus superficielle, la plus inconsistante et
finalement la plus vide, un pur exercice de casuistique et de gymnastique? Qui pourrait croire au degré d'abaissement auquel ^st descendu renseignement officiel? Interpréter le plus près possible de la lettre des textes que Ton répute à priori indéfectibles, épuiser ensuite toutes les ressources du raisonnement — et du déraisonnement — pour les faire paraître tels; puis, comme ces textes se contredisent de l'un à l'autre, comme souvent le même texte est contradictoire dans ses différentes parties, imaginer ce qu'on nomme plus qu'ambitieusement des systèmes pour établir la conciliation, argumenter à cette fin d'un autre cas soit à simili, seit à contrario, et s'ingénier à tirer du texte le plus éloigné de la question un nouvel argument dont celui qui le propose aperçoit tout le premier l'étrangeté et le néant, voilà Part suprême du professeur! Quanta des points de vue généraux, n'en cherchez pas dans l'enseignement de nos Facultés; d'abord, n'en cherchez pas qui relieraient le Droit aux autres sciences, et notamment à celle qui est sa base, à la science de la nature ; mais n'en cherchez même pas de propres à la science du droit : injure omnis definitio periculosa, dit un vieil adage; et, en effet, on ne définit qu'à la condition d'avoir quelque chose à définir, et le Droit actuel, par quelque côté qu'on le prenne, le Droit des livres techniques et de l'enseignement, scientifiquement ce n'est rien, c'est une outre gonflée de vent, c'est, je le répète, une casuistique et doublée d'une sophistique.
« Or, quelle discipline, quelle règle pour le cœur et pour l'esprit peut engendrer une pareille science? » (V. Lettre à l'Association française pour l'avancement des sciences, La science du Droit en France au temps présent, p. k et 5.)
(69) Mon absolu n'est encore ici qu'un relatif; seulement, ce que j'appelle l'absolu d'une science par rapport à une époque donnée, c'est le plus haut degré de vérité auquel, à cette époque, cette science puisse atteindre.
Et quand il s'agit des sciences qui ont trait à l'individu humain, l'absolu que doivent rechercher toutes ces sciences, c'est l'affranchissement le plus complet possible de l'individu humain.
(70) Aussi, au temps présent, évitent-ils, presque tous, d'aborder les questions morales, et n'y a-t-il rien de plus chétif, de
plus effacé et de plus piteux que les deux ou trois livres où des hommes à la suite ont essayé de résumer la morale des économistes.
(V. Minghetti, trad. Saint-Germain-Leduc, Des rapports de Céconomie politique avec la Morale et le Droit; en outre, Go mes, Essai sur l'économie politique et ses rapports avec la Morale et le Droit.)
A l'époque des grands économistes, de Quesnay, de Dupont de Nemours, de Turgot, on ne séparait pas l'économie politique de la morale, et les hommes que je cite savaient écrire sur la morale des choses sinon toujours précises et justes, du moins le plus souvent humaines et vivantes. (V. Quesnay, Traité de droit naturel, Dupont de Nemours, Origine et progrès d'une science nouvelle, et Abrégé des principes de l'économie politique, Turgot, ses deux Discours de la Sorbonne, et passim, ses écrits économiques.)
(71) C'est ce qu'avait compris Proudhon; aussi définissait-il l'économie politique actuelle : « l'histoire naturelle des coutumes, traditions, pratiques et routines les plus apparentes et les plus universellement accréditées de l'Humanité, en ce qui concerne la production de la richesse. » (Système des contradictions économiques, tome I, chapitre i, p. k.)
Cette proposition serait tout à fait exacte, si elle n'était trop compréhensive ; môme au point de vue descriptif et fort peu critique où elle est placée, l'économie politique est loin d'avoir embrassé l'histoire entière de l'Humanité.
(72) Quelles illusions ne se sont pas faites, à cet égard, les socialistes! Tous, ayant plus ou moins souci de morale, ont prédit l'avènement prochain d'une ère où le genre humain serait comblé de toute espèce de félicités.
Je ne rêve pas cette ère, mais j'en espère une où chacun aura les satisfactions que, dès à présent, il est scientifiquement fondé à réclamer; mais, cette ère aussi, je ne la conçois pas sans un nouveau développement moral ; or, ce n'est pas en un jour que se refont les doctrines morales et le tempérament moral d'un peuple 1
Quant à Proudhon, auquel j'aime à revenir, il n'a pas du tout
compris le rôle qui appartient à la question morale; lui aussi, comme les économistes actuels, il Ta complètement laissée de côté; lui aussi, comme les socialistes, il s'est imaginé qu'on peut renouveler la société du jour au lendemain.
(73) Qu'étaient-ce que les Saint-Simoniens? Qu'étaient-ce que les Fouriéristes ou les Phalanstériens, sinon des fils de la bourgeoisie? Ce n'était pas l'ouvrier qui eût pu comprendre les Lettres d'un habitant de Genève, ou La théorie des quatre mouvements, et il fallait déjà être expert en idées spéculatives pour pénétrer des enseignements tels que ceux-ci :
« A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. »
Ou bien encore :
a Les attractions sont proportionnelles aux destinées. »
(V. sur l'histoire des sectes saint-simonienne et fouriériste ou phalanstérienne, Louis Blanc, Histoire de Dix ans, tome III, ch. m, p. 97-106, B. Malon, Exposé des écoles socialistes, p. 56, L. Reybaud, Histoire des réformateurs contemporains, Sargant, Social innovators and their scherr.es, London, 1858.)
(7*0 Et, en ce sens, le socialisme avait pour lui tout droit comme toute raison.
L'épigraphe de mes livres, la seule inscription que je demanderais que Ton gravât sur ma tombe, si je tenais à avoir une tombe, le vrai titre de ma vie militante, c'est la devise : Droit et Liberté.
Je renierais ce titre, cette devise, ma vie entière et mes luttes, si je ne donnais raison, dans ce qu'il a de plus général, au socialisme populaire.
Classes aujourd'hui encore qualifiées de basses, ne perdez pas courage : moralisez-vous, instruisez-vous — et vous vous élèverez !
Quant au socialisme doctrinal, c'est par les rêves enfantins de Cabet qu'il a commencé dans les classes populaires. A l'époque de la révolution de 1848, les socialistes Icariens étaient seuls en nombre parmi les ouvriers**
* Si, par socialiste, Ton entendait, comme Robert Owen, le créateur du mot, et comme Mill, le partisan d'une doctrine d'ingérence de l'État dans les rapports sociaux, je suis le plus antisocialiste des hommes.
Si, au contraire, l'on désigne comme socialiste celui qui veut les plus
(75) Voilà le déplorable fond de la plupart des systèmes socialistes, de ceux de Robert Owen, de Saint-Simon, de Fourier, du naïf Cabet, de Pierre Leroux, de Louis Blanc, de Comte, de Lassalle, de Karl Marx.
Vieilleries que leurs auteurs ont revêtues de costumes agencés au gré de leur imagination 1
Ni dans le monde, ni dans la société l'individu n'a à compter sur une Providence invisible ; il n'a à compter que sur lui-même.
(76)' Un des- manquements les plus graves de la logique de Proudhon, est celui qui l'a porté à repousser le prêt à intérêt.
Proudhon n'a pas vu que tout capital ne devrait être que du travail épargné et que celui qui prête son capital, en théorie pure, est un homme qui associe le résultat de son effort passé à l'effort à venir d'un autre ! Or, n'est-il pas évident que les deux doivent en conséquence avoir une part dans le produit. L'intérêt n'est que la part que le prêteur stipule de l'emprunteur. (V. le beau Mémoire de Turgot sur les prêts d'argent, la Défense de l'usure, par J. Bentham, et mon Manuel de Droit civil, tome III, 2*édit., p. 470-473.)
Mais, quelle qu'ait été l'aberration de Proudhon sur cette question, d'ailleurs si importante, et sur beaucoup d'autres; bien que sa logique tapageuse ait eu souvent plus d'éclat que de solidité, bien que ses critiques soient loin de porter toujours juste, et qu'enfin la somme de vérités positives dont il a enrichi la science politique se réduise à peu près à rien, cependant je glorifie Proudhon, et ce que j'entends glorifier en lui, ce n'est ni l'écrivain hors ligne, ni le polémiste de premier ordre, c'ost l'homme d'an-arc/iie, comme il s'intitulait lui-même, c'est celui qui, à un haut degré, a eu le sentiment du droit individuel et de la liberté.
larges réformes de la base au sommet, au nom de la liberté comme principe et de la solidarité comme conséquence, je suis aussi socialiste que
possible.
Du reste, je regrette l'importation dans notre langue politique du mol 8odcUisme} car il est pour le moins obscur. En toute science, je n'aime pour ma part, que les ternies nets, exprimant des idées nettes.
(77) Voici, sur ce point, deux passages aussi explicites que possible de l'écrivain en question :
« Qu'on "le sache bien. Tous les efforts de la philosophie, tous les résultats de la science, toutes les recherches faites avec un cœur droit et pur, ne sont parvenus, et ne parviendront jamais, qu'à démontrer l'impossibilité d'assigner à l'indigence, comme aux maux qui affligent l'humanité, d'autre cause première que l'arrêt irrévocable et suprême qui, en faisant descendre l'homme du rang presque divin où il avait d'abord été placé, Ta condamné
au travail, au malheur, aux maladies et à la mort Créé pour
le bonheur, mais resté maître de sa destinée, l'homme est tombé par une faute proportionnée sans doute à son terrible châtiment, dans la condition d'une nature imparfaite d'où dérivent toutes ses contradictions et toutes ses misères. » (Économie politique chrétienne ou Recherches sur la nature et les causes du paupérisme, par M. le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont, livre I, chapitre i, p. 101. Paris, Paulin, libraire-éditeur, 1834.)
(78) V. Alban de Villeneuve-Bargemont, Économie politique chrétienne, t. I. liv. I, chap. h, p. 121, etliv. VI, chap. i, p. 113.
(79) « .... Nous le répétons encore, c'est uniquement dans la religion qui nous enseigne comme une vérité irréfragable et comme un article fondamental de notre foi, la déchéance originelle de la race humaine, que nous avons pu trouver la seule explication complète des causes de l'inégalité des conditions sociales, et par conséquent la dernière raison de l'indigence. Tout ici découle de l'arrêt prononcé par Dieu et gravé dans toute la nature comme dans les livres saints.... Tous les maux qui accablent l'humanité, les souffrances, la mort, les guerres, les calamités, les privations et enfin l'indigence n'ont pas d'autre source. » (Ibidem, tome I, livre I, chapitre i, p. 111.)
(80*) Je n'outre rieil, et, pour en témoigner, il me suffit encore de citer in extenso M. de Villeneuve-Bargemont :
c II faut, comme Ta dit un écrivain profond*, il faut recommander aux pauvres la patience, la résignation, le travail, la sobriété et la religion. Il faut que les riches deviennent charita-
* Burke.
blés. Il faut donc surtout travailler à rendre la société véritablement chrétienne, car ce n'est que lorsqu'elles auront compris Tune et l'autre la destinée religieuse de l'homme, que la classe riche obéira pleinement au précepte de la charité, et que la classe pauvre, éclairée sur la moralité et la nécessité de l'inégalité sociale, subira avec résignation et douceur l'injustice trop apparente de cette inégalité. » (Ibidem, livre I, chapitre h, p. 121.)
(81 ') Qu'ai-je besoin de rappeler ici ce que chacun sait et ce qu'il ne devrait pas être permis surtout aux panégyristes d'ancien régime d'ignorer ou d'oublier?
V., sur l'histoire du travail, mon Manuel de Droit civil, t. III, 3* édit., d. 351 et 353, 440-443 et suivantes, et Levasseur, Histoire des classes ouvrières. .
(80*) Dans ma Nécessité de refondre nos Codes au point de vue de Vidée démocratique, c'estr-à-dire scientifique, j'ai écrit :
« La démocratie a une incomparable tradition de dévouement et de génie; les gloires de toutes sortes ont marqué son histoire d'une longue trace lumineuse; il n'est aucun de ses plus illustres et de ses plus irréconciliables ennemis qui, en dépit de lui-même, n'ait reconnu en elle, à son jour, la loi des temps nouveaux.
« D'où vient sa marche vacillante? D'où viennent tant de ténèbres et tant d'angoisses? La cause n'en est point secrète.
« La démocratie a-t-elle résolu le problème fondamental qui s'impose à elle, celui de la reconstitution harmonique de l'ensemble de la science et de la société? En possession de ses premiers principes, de, la devise de 89, s'est-elle même proposé, à l'exemple de ses immortels précurseurs, les grands encyclopédistes, la construction de la synthèse, indéfiniment renouvenable et perfectible d'ailleurs, sur laquelle elle entend asseoir les bases de la cité future?
« A-t-elle accordé, en particulier, à l'éducation, aux mœurs, aux lois qui gouvernent l'individu, la place qui leur appartient?
« L'unité de l'idée démocratique s'impose; il est vain d'essayer d'isoler, au gré de convenances personnelles, de l'inclination propre de l'esprit, la question politique et sociale de la question reli-
gieuse; il est tout aussi vain de séparer le point de vue politique.
a Jusqu'à présent la question politique, c'est-à-dire celle de la garantie et de la sanction sociale du droit individuel, par un ex* ces qui a ses causes historiques et par un abus de l'esprit d'abstraction, a tenu les autres dans l'ombre. Certes, la solution politique est en effet la clef de voûte de la démocratie; mais cette clef de voûte suppose de premières assises, et dans cet ordre d'idées, comme Ta entrevu Tocqueville, quoi de plus politique que la législation civile elle-même, la partie de la science sociale qui se réfère au droit de la famille et de la propriété?
« Il y a, dans la démocratie conçue scientifiquement, trois ou quatre unités naturelles, concentriques, et qui se superposent.
« La première, c'est celle de l'individu lui-même, considéré comme membre de la famille, comme propriétaire et comme citoyen.
< La première autonomie à créer, c'est l'autonomie de l'individu.
« Tant que celle-là n'existera pas, tant que la famille ne formera pas la première association démocratique, tant que la solution du problème des relations du capital et du travail n'aura pas affranchi la propriété en la rendant possible pour tous, tant que la liberté individuelle sous tous ses aspects ne sera pas fermement établie, tant que chacun, époux ou épouse, père ou fils, ouvrier de la propriété ou de la cité, n'aura point acquis la liberté et l'habitude de la pratiquer, la Révolution française, ce fait humain, le plus grand de l'histoire, ne sera pas close, l'anarchie régnera sous les formes de la licence ou sous celles de.la compression, les coups de main et les despolismes resteront possibles, le passé, mille fois vaincu, réagira, la démocratie ne sera point fondée. • .
a Politiques, je vous adjure donc! C'est à l'homme, au propriétaire, au citoyen qu'il faut que vous songiez aussi. C'est dans le droit de l'individu, seule unité vraiment vivante, qu'est la base de l'édifice démocratique, et vous ne construirez point sans cette base. » (Nécessité de refondre Vensemble de nos Codes, p. 8-15, passtm, première édition, 1866. Paris, Librairie centrale.)
(81*) J'ai développé ces idées dans ma Loi générale de Vévolu-
tian de V Humanité, introduction au livre de l'Autonomie de la personne humaine, et dans ma Lettre à la Société de l'Histoire de France, la Philosophie de V Histoire et le Droit.
Voici un extrait de chacun de ces deux écrits : c Au début, sur ce petit globe lui-même si lentement formé, et lui-même toujours évoluant, je vois, pour mon compte, un être qui, par son intelligence comme par son aspect, se distingue à peine des animaux les plus élevés. Dans la forêt qu'il habite, tout le trouble, tout l'effaroucher, il n'a que des besoins grossiers et encore manquet-il de moyens pour les satisfaire; il est sans armes, il est nu, il ne sait comment se défendre contre la nature ennemie.
c Combien de siècles s'écoulera-t-il avant qu'il ait assis sa prédominance sur ce qui l'entoure? Combien avant même qu'il ait parcouru les étapes des premières civilisations? Enfin, il est venu le grand jour où l'homme a vaincu; il est venu le jour où il ose se dresser en face des cieux et de la terre et scruter le secret des choses. Philosophie, tu fus le couronnement. » (Loi générale de révolution de V Humanité, p. n et m.)
c Dans l'ordre de la philosophie de l'histoire, nous sommes en possession de capitales yiées; nous savons que le genre humain évolue vers le mieux, que, manifeste ou latente, cette évolution est de tous les instants, car elle est la condition même de la vie de l'homme et du monde; nous savons qu'elle se poursuit sur une double ligne, que non-seulement l'humanité conquiert de plus en plus les forces extérieures qui l'opprimaient aux âges primitifs, mais qu'elle conquiert en outre de plus en plus ses propres forées, que de plus en plus elle agrandit son esprit et elle élève son cœur, et que depuis les derniers jusqu'aux premiers de ses membres, dans les nations quelque peu pénétrées de l'esprit de la grande révolution humaine qui eut la France pour foyer, chacun veut s'appartenir. » (La philosophie de VHistoire et le Droit.)
(82) Sur l'égalisation de nature, v. infrà le développement que je donne. — V. aussi ma lettre à M. Charles Mismer, Loi générale de l'évolution de l'Humanité, p. xin et suiv.
(83) L'État romain, dès l'origine même, fut toujours à peu près entièrement à la discrétion de ses comices, et, à partir du second siècle avant Jésus-Christ, les comices qui ont à Rome la
408 PREMrÈRE PARTIE.
souveraineté effective, ce sont les comices par tribus, les comices démocratiques; c'est-à-dire ceux où le nombre l'emporte ; cependant, d'un bout à l'autre de l'histoire du peuple romain, le droit romain ne fut qu'une immense négation du droit de l'individu.
Le très-illibéral M. Mommsen n'a naturellement rien compris à ce point; il n'a su que déclamer, à tort et à travers, contre m la rude et aveugle multitude qui, emportée au souffle de tous les intérêts et de toutes les passions, dit-il, avait accès dans les comices. » Ah! si, comme les Prussiens, les Romains avaient connu le bonheur du régime représentatif sous le sceptre des Hohenzoîlern, M. Mommsen, bien sur, changerait de gamme 1
Porté à noyer les moindres idées dans un déluge de mots solennels et prétentieux, faisant fréquemment fausse route, M. Fustel de Coulanges n'a su non plus rien dire de net et de décisif sur l'esprit foncier de la civilisation romaine, et du droit romain. (V. le livre beaucoup trop vanté de la Cité antique, liv. V, chap. n.)
(84) Certaines Communes suisses, il y a de cela bien peu de temps encore, attentaient aux droits primordiaux de l'individu, par exemple au droit de se marier; elles privaient tous les pauvres de cette faculté, et cela ne les empêchait pas ensuite de faire fustiger en place publique les filles qui faisaient des enfants en dehors du mariage.
Les choses se sont modifiées ; les Communes, en Suisse, ont aujourd'hui moins de pouvoirs qu'elles n'en avaient jadis ; mais, en revanche, les liens de la centralisation se sont resserrés, et il existe aujourd'hui une autorité centrale qui, sur les points fondamentaux, commande aux Cantons. Ainsi, dans cette république, de la tyrannie de la Commune on est bien près* je le crains, de passer à celle de l'État.
Pauvres sociétés contemporaines ! N'est-ce pas le cas de s'écrier avec Herzen, ce grand cœur : « Je n'aperçois que des fins 1 »
J'ai aussi touché la question de l'autonomie de la Commune dans ma Nécessité de refondre nos Codes, p. 13 et suiv.
(85) Sur cette conception de la patrie nouvelle, voir suprà, p. 215, et aussi mon Manuel de Droit civil, tome III, 3# édit., p. 439, note 1.
, (86) Turgot a dit excellemment, en se plaçant au point de vue
de Futile: € C'est un préjugé que les nations, les provinces, peuvent avoir des intérêts en corps de provinces et de nations, autres que celui qu'ont les individus d'être libres et de défendre leurs propriétés contre les brigands et les conquérants. » (Turgot, Lettre à Price, t. II, p. 808.)
V., pour le point de vue du juste, mon Manuel de Droit civil, tome I, Introduction, p. xv-xvi.
(87) Absolue autant qu'elle peut l'être, étant donnée la nature de l'esprit humain. (V. suprà, p. 362, note 9, Discours préliminaire,)
(88) Il n'y a pire sottise que celle que commettent les esprits bornés en opposant les possibilités pratiques aux indications scientifiques, et en reléguant ces dernières dans le domaine de l'utopie.
Le véritable homme d'Etat est celui qui possède la science politique, et qui, sans en dévier jamais, sait en proportionner les solutions aux nécessités et aux besoins du présent.
(89) Le mens divinior qui agite l'Humanité, la trivida vis animi de mon grand Lucrèce, voilà ce que nos positivistes ne soupçonneront jamais. (V. au surplus suprà, p. 355 et 356, note 4, Discours préliminaire.)
Ce qui a fait l'éclatante supériorité de l'historien Michelet et ce qui est son titre de gloire, c'est le profond sentiment qu'il a eu de cette intelligence, de cette force, de ce mouvement.
SECONDE PARTIE
(1) V. dans mon Manuel de Droit civil, le commentaire de U grande définition de Montesquieu : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Liv. 1, Intro* duction, p. ih-iv.
(2) Du jour où l'homme a paru sur la terre, l'homme a eu le sentiment, aussi peu développé et confus que l'on voudra, mais certain, de s'appartenir et de devenir libre.
Ce qui n'empêche pas que l'homme n'ait débuté d'une façon fort analogue à celle des autres animaux.
(3) Or, commencer par la solidarité, c'est affecter la science politique d'un vice qui la corrompra tout entière; la solidarité dérive du droit individuel et n'a d'autre fonction que de protéger le droit individuel.
C'est cette même idée que Turgot a exprimée comme il suit : < On oublie que la société est faite pour les particuliers, qu'elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous en assurant l'accomplissement de tous les devoirs mutuels. »
(4) Dans sa confuse, verbeuse, prétentieuse et vide Histoire du Droit français, Laferrière, en citant un passage de l'épilogue de Coutumes de Beaumanoir, s'exprime ainsi :
« Chose vraiment remarquable, au moment même où il (Beaumanoir) achevait son livre sur le Droit, il sentait ce droit ébranlé sous ses pas et dans les cours judiciaires qui l'environnaient, et de la main qui venait do terminer le chapitre 70' de son beau
livre, il écrivait ces paroles de VÊpilogue*, prophétie d'un homme clairvoyant et désenchanté qui salue tristement la fin de son siècle et exprime ses craintes sur la Corruption du temps à venir: a Et après ce que noz avons ordonées les costumes et mises en escrit, noz regardâmes le siècle, et le movement de cix qui volontiers et acostumeement pleident, et quant plus les regardâmes, meins les prisâmes et plus les desprisâmes.» (Laferrière, Hist. du droit français, t. VI, liv. VII, chap. vu, sect. m.)
Dans tous les temps, on le voit, les hommes attachés au passé ont tenu le même langage.
(5) Luther ne s'est pas avancé au delà d'une certaine limite fort rapprochée en réalité de son point de départ. 11 ne s'est pas douté un instant qu'en lâchant quelque peu la bride à l'esprit d'examen, c'était toute religion et toute tyrannie qu'il ébranlait.
(6) V. La Boétie, De la servitude volontaire ou le Contr'un, p. 46 et 47, Bibliothèque nationale.
(7) M. Louis Blanc, au contraire, est, par beaucoup de côtés, un sectaire ; il Test par sa croyance non raisonnée en Dieu , par ses théories de Providence sociale et d'hommes providentiels, par ses conceptions politiques et économiques de la souveraineté du peuple, de la justice distributive, du droit au travail, par son style qui, si fréquemment, est celui non d'un homme de science, mais d'un pontife.
(8) Locke commence son Traité du gouvernement civil en ces termes :
a Pour bien entendre en quoi consiste le pouvoir politique et connaître sa véritable origine, il faut considérer dans quel état tous les hommes sont naturellement. C'est un état de parfaite liberté, un état dans lequel, sans demander de permission à personne, et sans dépendre de la volonté d'aucun autre, ils peuvent faire ce qu'il leur plaît et disposer de ce qu'ils possèdent et de leurs personnes, comme ils jugent à propos, pourvu qu'ils se tiennent dans les bornes de la loi de la Nature.
« Cet état est aussi un état d'égalité, en sorte que tout pouvoir et toute juridiction esl réciproque, un homme n'en ayant pas
* Beaumanoir, édit. Beugnot; Épilogue, t. Il, p. 505.
plus qu'un autre. Car, il est très-évident que des créatures d'une même espèce et d'un même ordre, qui sont nées sans distinction, qui ont part aux mêmes avantages de la nature, qui ont les mêmes familles doivent pareillement être égales entre elles, sans nulle subordination et sujétion, à moins que le seigneur et maître des créatures n'ait établi, par quelque manifeste déclaration de sa volonté, quelques-unes sur les autres, et ne leur ait conféré par une évidente et claire ordonnance un droit irréfragable à la domination et à la souveraineté. » (Traité du gouvernement civil, publié Tan III de la République française, p. 31 et 32.)
Il y a bien des erreurs dans ces lignes de Locke, et notre auteur prend notamment pour le point de départ de l'Humanité, ce qui n'en peut être que le terme idéal' d'arrivée; mais Locke confesse en somme la liberté, l'égalité, et de l'égalité naturelle des hommes, il fait même sortir ensuite, plus ou moins logiquement, avec Hooker * le principe de fraternité. (V. Traité du gouvernement civil, p. 33.)
Voilà le mérite de Locke, et il n'est pas petit.
Puis, sont venus les économistes et en particulier Quesnay et Turgot. (V. le mot si caractéristique de Turgot cité &uprà,p. 411, note 3, seconde partie.)
(9) Nul historien n'a, à ma connaissance, mis en relief ce point ; nul n'a montré que, chez les écrivains du grand siècle critique, l'idée qui domine toutes les divergences individuelles, c'est celle du droit de l'homme en tant qu'homme, du droit de l'homme sur lui-même. Sans doute, aucun des penseurs qui ont marqué leur trace à cette glorieuse époque n'a soutenu cette idée en thèse, et il serait même difficile d'en rencontrer la formule avant le temps de la Révolution ; sans doute encore, pour arriver à réaliser le droit» de l'homme en tant qu'homme, le droit de l'homme sur lui-même, les écrivains du dix-huitième siècle sont loin de s'entendre entre eux; les uns, et ce ne sont ni les moins nombreux ni parfois les moins éloquents, croient à la chimère du droit social, et rêvent sentimentalement, au nom de cette chimère, d'affranchir les individus malgré eux; les autres, gens de
* Un des plus savants théologiens de l'Angleterre au xvi* siècle.
raison et de logique, ne séparent pas le moyen du but, et, pour parvenir à réaliser le droit individuel le plus complet possible, estiment qu'il faut commencer par le consacrer dans la plus large mesure possible.
Affranchissement de Vhomme, tel est finalement le mot qui résume toute la philosophie du dix-huitième siècle, et qui retentit d'un bout à l'autre de ce siècle.
(10) Que ce soit d'abord dans les rangs des classes élevées que les doctrines des philosophes aient recueilli des adhérents et des adeptes, c'est là un fait trop connu pour qu'il soit besoin d'y insister.
Et où trouverait-on, en effet, au dix-huitième siècle, des idées plus réellement novatrices que, par exemple, dans ces lignes du marquis Voyer-d'Argenson :
« On dira que les principes du présent Traité, favorables à la démocratie, vont à la destruction de la noblesse : on ne se trompera pas..,. Il serait à souhaiter que tous les domaines de la campagne ne fussent possédés que par ceux qui peuvent les cultiver eux-mêmes, et que tous les domaines fussent exempts de tous droits et de toutes servitudes.... Je ne demande que de mettre à part le plus stupide préjugé, pour convenir que deux choses seraient principalement à souhaiter pour le bien de l'État : l'une que tous les citoyens fussent égaux entre eux, l'autre que chacun fût fils de ses œuvres. Les nobles ressemblent à ce que les frelons sont aux ruches. » (Marquis d'Argenson, Considérations sur le gouvernement de la France.)
Du reste, on n'a qu'à comparer les Cahiers des députés de la noblesse aux États généraux avec ceux des députés du Tiers, et l'on verra que, sur beaucoup de points, les premiers ne le cèdent pas aux seconds pour l'esprit de réforme et de liberté. (Comp. Grille, Introduction aux Mémoires sur la Révolution française, Paris, Pichard et Ponthieu, et A. de Tocqueville, dans son remarquable ouvrage, V Ancien régime et la Révolution, Paris, Michel Lévy, 1860.)
Sans doute, quand la Révolution eut éclaté, les choses se modifièrent, pas si complètement cependant que certaines individualités, dans les hautes classes, ne soient demeurées attachées à sa cause et que l'immortelle abdication du 4 août n'ait été possible!
(11) En France, répétons-le, c'est ayant tout aux économistes (Y. ma Lettre à la Société d'économie politique, Y Économie politique et le Droit) qu'est due la préparation de ridée de l'autonomie de la personne humaine; c'est ensuite à deux hommes : Charles Comte (ne pas confondre avec Auguste) et Charles Dunoyer, qui n'ont point obtenu la renommée qu'ils méritent.
Mill, de son côté, a écrit cette remarquable parole : • La protection de soi-même, tel est le seul objet qui autorise les hommes individuellement ou collectivement, à intervenir dans la liberté d'action qui appartient à leurs semblables. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force envers on de ses membres, c'est de l'empêcher de nuire aux autres *. *
Mais Mill a eu beau comprendre en économiste et en disciple
* Il n'est qme juste de ranger aussi, au dix-huitième siècle, Mirabeau parmi les ancêtres de cette même idée; voici un passage de ses œuvres qui ne laisse sur ce point aucun doute :
« Le pouvoir de satisfaire nos besoins dépend absolument de notre pro. priété personnelle, c'est-à-dire de la liberté complète d'employer nos forces, notre temps et nos moyens à la recherche de ce qui nous est utile. La propriété personnelle est donc notre premier droit, comme notre premier devoir est de la conserver et de la défendre.
« L'association de plusieurs hommes ne peut porter que sur le devoir et sur le droit. Les contractants, si on peut parler ainsi, «Murent leurs droits réciproques pour prix des devoirs et des services respectifs auxquels ils s'engagent les uns envers les autres; cette convention tacite, qui n'est pas un contrat social, comme quelques philosophes l'ont prétendu, est simplement la loi de nature, l'intention manifeste des associés, leur intérêt évident, parce que l'homme ne peut que par le nombre, n'est fort que par la réunion, n'est heureux que par la paix.
« Les hommes cherchent à étendre leurs propriétés et à multiplier leurs jouissances. L'inégalité des dons de nature et la variété en circonstances les aident diversement à y réussir. Ils n'ont pas tous la même intelligence, les mêmes talents ; mais ils ont tous les mômes besoins et les organes nécessaires pour satisfaire à ces besoins. L'entière propriété 'personnelle ou la liberté est donc le droit de tons, puisqu'il est nécessaire à tous ; et c'est en cela que les hommes sont et seront toujours égaux. C'est là ou du moins ce doit être la mesure commune de la société. Tel est ou devrait être le but de toutes les institutions humaines, qui varient et se multiplient selon les divers moyens de subsistance qu'emploient les sociétés plus ou moins industrieuses ou civilisées.
« Les hommes ne sont engagés à la société qu'autant qu'elle accroît ou assure leur jouissance, qu'autant qu'ils y trouvent propriété, liberté et justice. » (Mirabeau, Les lettres de cachet et les prisons d'État) chap. i»)
de Bentham quelle était la norme des sociétés; par son tempérament sans doute comme par son éducation, il s'est toujours trouvé empêché d'élever cette norme à la hauteur d'une idée morale et juridique, en d'autres termes, de concevoir l'idée du droit de l'homme sur lui-même.
(12) Bien évidemment, c'est au positivisme de M. Comte que je fais ici allusion (v., au surplus, la note 5, suprà p. 355, Discours préliminaire).
(13) C'est revenir, en un mot, à l'hypqthèse dualistique et on aura beau dire qu'on ne s'en occupe pas, c'est ne pas en reconnaître l'illégitimité et les dangers que de ne pas s'en occuper.
(14) Ce raisonnement est irréfragable.
Que tous ceux qui estiment donc que le droit et le devoir ne sont que deux aspects de la même idée, se le tiennent pour dit ; s'ils croient encore au fond de leur cœur en un Dieu personnel, laj première chose qu'ils aient à faire , c'est de détruire cette croyance au fond de leur cœur*
(15) Qui admet deux, admet conflit possible, et si, en cas de conflit, un des deux doit nécessairement l'emporter, l'autre est réduit à néant.
Dans l'ordre abstrait, il n'y a pas de moyen terme.
Dupont de Nemours, sous l'influence des doctrines deQuesnay, l'avait bien compris, et le premier, il a formulé cette idée : point de droits sans devoirs, point de devoirs sans droits. (Abrégé des principes de l'économie politique *.)
(16) Droit pour soi-même en tant qu'homme; donc, droit pour les autres au même titre; donc, solidarité, voilà l'invincible enchaînement logique.
(17) C'est ce que j'ai démontré pour le Droit civil, en en prenant les différentes matières une à une. (V. Manuel de Droit civil, commentaire philosophique et critique du Code Napoléon.)
Et j'estime que ce livre aura fourni au moins l'esquisse de cette même démonstration pour l'ensemble de la science politique, la morale y comprise.
* Livre extrêmement curieux et [souvent plein d'aperçus profonds, qui présente un tableau tout à fait synoptique de la Philosophie de Quesnay.
(18) Un des plus grands poètes de la France contemporaine, trop vanté peut-être de son vivant, trop oublié depuis sa mort, Béranger, a donné une forme saisissante à la même pensée dans sa belle et poignante chanson du Vienœ Vagabond :
• Dans ce fossé cessons de vivre,
Je finis vieux, infirme et las.
Les passants vont dire : il est ivre.
Tant mieux, ils ne me plaindront pas.
J'en vois qui détournent la tête,
D'autres me jettent quelques sous.
Courez vite ; allez à la fête.
Vieux vagabond, je puis mourir sans vous.
Oui, je meurs ici de vieillesse
Parce qu'on ne meurt pas de faim.
J'espérais voir de ma détresse
L'hôpital adoucir la fin.
Mais tout est plein dans chaque hospice,
Tant le peuple * est infortuné 1
La rue, hélas ! fut ma nourrice,
Vieux vagabond, je meurs où je suis né.
Aux artisans dans mon jeune âge, J'ai dit : Qu'on m'enseigne un métier.
Va, nous n'avons pas trop d'ouvrage, Hépondaient-ils, va mendier.
Hiches qui me disiez : travaille, J'eus bien des os de vos repas; J'ai bien dormi sur votre paille, Vieux vagabond, je ne vous maudis pas.
J'aurais pu voler, moi, pauvre homme ; Mais non, mieux vaut tendre la main.
Au plus, j'ai dérobé la pomme Qui mûrit au bord du chemin. Vingt fois pourtant on me verrouille Dans les cachots de par le roi.
De mon seul bien on me dépouille, Vieux vagabond, le soleil est à moi.
Le pauvre a-t-il une patrie?
Que me font vos vins et vos blés,
* Mauvaise expression pour désigner {exclusivement les classe* ou* vrières, car elle est trop large.
Votre gloire el votre industrie;
Et vos orateurs assemblés?
Dans vos murs ouverts à ses armes,
Lorsque l'étranger s'engraissait,
Comme un sot j'ar versé des larmes ;
Vieux vagabond, sa main me nourrissait.
Comme un insecte fait pour nuire,
Hommes, que ne m'écrasiez-vous ?
Ah ! plutôt vous deviez m'instruire
À travailler au bien de tous.
Mis à l'abri du vent contraire,
Le ver fût devenu fourmi.
Je vous aurais chéris en frère,
Vieux vagabond, je meurs votre ennemi. »
11 y a dans ce tableau des traits qui sont trop chargés, il y cd a qui ne le sont pas assez; il y en a d'inexacts, il y en a d'omis, mais le sentiment général et l'accusation sont profondément vrais.
(19) Celui qui se voit refuser sa part de liberté, est dépouillé de son droit, et ne doit à son tour rien aux autres.
En dehors de la morale de l'abêtissement humain, je veux dire de la morale des révélations, je défie qu'on réfute une telle proposition.
(20) L'homme, c'est évidemment l'homme complet sous son triple aspect moral, intellectuel et physique. Comment donc pourrait-il y avoir des droits en dehors des droits de l'homme?
(21) Dans celui de mes livres qui fut le premier en date, j'ai sondé cette formule, Droit de f enfant, et je lui ai donné une base qui, j'en ai l'espoir, ne sera pas ébranlée demain. (Y. Le Droit de Venfant, V Enfant né hors mariage, 3« édit. 1872, Paris, Germer Baillière)*.
(22*) C'est à Condorcet qu'il faut rapporter l'honneur d'avoir le premier compris qu'il existait un droit delà femme, non séparable du droit général de l'homme. Les Saint-Simoniens ont suiv Condorcet dans cette voie.
Mill, à son point de vue utilitaire, a présenté en faveur de
* L'illustre Victor Hugo m'a appris depuis qu'il avait déjà prononcé un jour à la tribune législative le même mot en lui attribuant la même portée.
l'affranchissement de la femme un plaidoyer hardi en ses prémisses, timide en ses conclusions.
Dans mon Manuel de Droit civil, j'ai suivi pas à pas l'œuvre législative réactionnaire, si bien nommée napoléonienne, du nom de ce soldat obtus en morale et en droit, qui en présida nominalement les discussions*, et j'en ai présenté de nombreuses réductions à l'absurde, dans lesquelles je n'ai point oublié les mises hors du droit commun appliquées par nos lois à la femme. (V. en particulier la réfutation de Vincapacité de la femme mariée, t. I, p. 224-257, et mon Exposé philosophique et critique du contrat de mariage^ t. III, p. 1 et suiv.)
(22*) V. sur oette question tous les beaux et nombreux travaux de la science contemporaine, en commençant par ceux de Goethe, de notre Lamarck, de Geoffroy Saint-Hilaire, jusqu'à ceux de Darwin, de Hatkel, etc.
Mon ami, le docteur Louis Badiner, dans son livre de VHomme selon la science, p. 68 et suiv., a résumé d'une manière excellente l'état do nos connaissances à cet égard, et un de mes plus savants collègues à la Société d'anthropologie, M. Abel Hovelacque, vient d'écrire sur Notre ancêtre, une monographie aussi intéressante que bien étudiée.
(23) V. en particulier Goguet, De Vorigine des loix, des arts et des sciences, et de leurs progrès chez les anciens peuples, J. Lubbock, Les origines de la civilisation, et surtout E. B. Tylor, trad. Mme P. Brunet, La civilisation primitive et Early tiistory of
Mankind.
(24) V. Lamennais, Amcfiasimnds et Darvands.
(25) Il y a bien des généralités creuses dans les livres de Saint- Simon comme dans ceux de tous les chefs des écoles socialistes contemporaine»-, mais, outre que Saint-Simon a eu le mérite de revendiquer pour toute une série d'individus, pour les industriels, la place qui leur est due, il a rencontré parfois des mots qui résument énergiquement une idée juste et qui font trait.
* Y. dans Fichle le beau portrait que ce philosophe en a tracé, beau dans sa ressemblance et dans sa hideur : « Cet homme, dit-il, qui n'eut jamais le moindre sentiment de la destination morale du genre humain. »
(26) V. mon Manuel de Droit civil, t. III, 3« édit,, p. 540, et aussi l'introduction du même ouvrage, t. I, p. v.
(27) Je suis heureux de rendre ici hommage au talent qu'a déployé dans le développement de cette thèse mon ami le docteur Rittinghausen de Cologne. (V. sa brochure intitulée : la Législation directe par le peuple et la véritable démocratie, Paris, 1850 \ en outre le livre du même auteur : la Législation directe et ses adversaires, Bruxelles, 1852.)
En rapprochant les réfutations qu'en a présentées M. Louis Blanc (V. les deux brochures : Plus de Girondins et la République une et indivisible), on pourra juger de quel côté sont les méditations sérieuses, l'esprit scientifique et démocratique, et de quel côté aussi la phraséologie boursouflée et vide*.
* Je résume, d'après une note qui vient de m'être adressée par le docteur Rittinghausen, l'histoire de la controverse à laquelle donna lieu, il y a 35 à 30 ans, la question si grave du Gouiwncment duvet. Je dirai tout à l'heure pourquoi je préfère cotte expression ù celle de la Législation directe employée par mon savant ami.
C'est le docteur Rittinghausen qui eut l'honneur de formuler le premier sur ce point, en 1850. les principes de \& véritable démocratie, comme il s'exprimait lui-même, et c'est dans le journal la Démocratie pacifique que parurent les premiers articles où cette question fut agitée.
L'opinion était saisie ; la plupart des journaux démocratiques de l'époque reproduisirent les articles de Rittinghausen, et es lpublications pour et contre le gouvernement direct se succédèrent.
Se prononcèrent pour :
Victor Considérant (V. ses deux brochures : ta Solution ou le Gouvernement direct du peuple (Paris, librairie Phalanstcricnne, 1851); Les quatre Crédits (Paris, librairie Phalanstérienne, 1851) ;
Ledru-Rollin [Plus de président, plus de représentants, article publié en 1851 dans la Voix du proscrit) ;
Charles Delescluze ( Voix du proscrit)',
Enfin, un jeune docteur en droit, inconnu alors, quf devait périr plus tard assassiné au milieu de nos troubles politiques, J.-B. Millière [Constitution de la démocratie ou le Gouvernement direct du peuple par luimême. Paris, librairie de la propagande démocratique et sociale, 1851).
S'élevèrent contre :
Louis Blanc, qui tout d'aboVd essaya de nuire à ses adversaires dans l'esprit des républicains ignorants ou peu réfléchis, par le titre même qu'il donna à sa première brochure : Plus de Girondins, suivie bientôt après de : la République une et indivisible.
Et puis, qui le croirait? l'homme de Vanarchie qui, à ses heures.
(28) V. Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, t. XIII, p. kkk.
(29) Que les Hébertistcs aient été calomniés dans leur vie privée comme dans leur vie publique, c'est possible et c'est fort pro-
était aussi celui du paradoxe et de la manie de contredire, P. J. Proudhon en personne! (V. son livre Idée générale de la révolution au XIX* siècle).
En somme, à la veille du jour où s'accomplit l'abominable attentat du 2 décembre, vingt-cinq journaux s'étaient ralliés au principe du Gouvernement direct. (Y. Démocratie pacifique du 9 mare et du 27 avril 1851.)
J'avoue que, pour mon compte, j'ignorais ou que j'avais tout au moins oublié complètement ces débals, lorsque, dans l'introduction de mon Manuel de Droit civil (1867, 1K édition, Thorin, Paris), j'arrivai, page 16, à présenter les deux formules suivantes comme l'expression des lois fondamentales du droit politique :
1° Toute fonction dans l'État, dans le Département ou la Province et dans la Commune, constituant un exercice du droit du citoyen par un autre que par lui-même, doit être essentiellement temporaire, révocable, responsable.
2* Toute fonction dans V État, dans le Déparlement ou la Province et dans la Commune, ne doit être déléguée que tout autant que le citoyen n'est pas apte à exercer son droit par lui-même.
C'est cette idée que j'ai reprise dans le présent ouvrage, et Ton comprendra aisément, je crois, d'après ces quelques lignes, pourquoi je préfère l'expression de Gouvernement direct à celle de Législation directe, car jamais, à mon sens, les individus en société n'iront assez loin dans l'abolition des mandats politiques, et c'est ce qui fait que, pour désigner le corps politique unique des mandataires du peuple, je préférerais aussi à la dénomination d'Assemblée législative celle a' Assemblée de gouvernement.
Quant à la législation directe, elle se résume, pour moi, dans deux idées essentielles, le droit d'initiative de la part des citoyens et la sanction par les citoyens.
J'ajoute que dans sa magnifique" lettre du 28 mai 1868 aux démocrates allemands, Johann Jacoby, cet homme si considérable par son caractère, si désintéressé personnellement, si profondément imbu de l'idée du droit libre et égal pour chaque homme comme pour chaque peuple, cet homme de bien, de courage et de vérité, avait proclamé son adhésion, non pas seulement à la législation directe, mais au Gouvernement direct (voile, unbedingte Selbst-Regicrung). (V. mon Manuel de Droit civil, 2* édil. Introd.. p. 16, à la fin de la note.)
De môme, les démocrates socialistes allemands ont inscrit 'de nos jours ce principe en tête de leur programme; 485,000 électeurs l'ont adopté et douze représentants le professent actuellement au Reichslag.
Enfin, quelques cantons suisses, notamment ceux de Zurich et de Berne, l'ont, depuis longtemps, déjà mis en pratique dans une mesure plus «ci moins lar^e.
bable, puisqu'ils ont été vaincus ; qu'ils aient même brûlé d'une flamme ardente pour la cause de la Révolution, c'est ce qui nous parait incontestable : mais il n'en est pas moins vrai que la tradition de Hébert en particulier est mauvaise, car c'est celle d'un homme qui, dans un style puérilement vulgaire et bas, s'est souvent adressé aux passions vulgaires et basses.
Assez longtemps, au surplus, nous avons discuté sur les hommes; ne soyons, désormais, ni Girondins, ni Montagnards, ' ni Maratistes, ni Hébertistes : soyons pour tous ceux qui aimèrent la Révolution et qui la servirent, et tâchons de nous inspirer de ce qu'il y eut de meilleur en chacun d'eux !
Ayant été publiée dans un journal avant de paraître dans ce livre, mon appréciation des Hébertistes causa une certaine émotion dans un groupe de jeunes hommes fort dévoués aux idées de la Révolution, et un d'eux on entreprit la réfutation. Cette réponse est trop longue pour que je la reproduise ici, et je ne puis qu'y renvoyer le lecteur curieux de ces détails. (V. articles de M. Paul Girard, journal les Droits de V Homme, nos des Ik et 17 juin 1876.)
Mais j'eus ainsi une nouvelle occasion d'appuyer sur le jugement que j'avais formulé, et je le fis dans la lettre suivante adressée à mon jeune contradicteur :
« Paris, le 18 juin 1876.
« Mon cher ami,
a Vous avez rassemblé sur les Hébertistes une collection de documents qu'auront à apprécier ceux qui s'intéressent à l'histoire des hommes de notre grande Révolution; quant à moi, arrivé à un âge où je ne prends, je l'avoue, Çu'un intérêt fort médiocre à ces choses personnelles, et où, dans l'histoire, je suis bien près de n'être touché que des faits qui, pour l'idée, ont un sens, permettez-moi de vous dire, mon ami, que je n'ai rien trouvé dans vos articles, absolument rien, de propre à modifier mon jugement sur les Hébertistes, en ce qui concerne le point essentiel de ma thèse.
« La cause qui a fait échouer en son temps la grande Révolution française, celle qui de nos jours en tient encore l'immense
effort en échec, — la première entre toutes les causes, — c'est la superstition religieuse dont la clef de voûte est ridée de Dieu.
« Or, qu'a fait, à ce point de vue, le parti des Hébertistes, dans lequel, à quatre-vingts ans d'intervalle, il vous plaît si fort, paraît-il, de figurer comme adhérent? Ce qu'il a fait, eh! mon cher ami, mais c'est en vérité la chose la plus équivoque, la plus incroyable et la plus insensée, c'est aussi la plus réactionnaire! Ne s'est-il pas imaginé, ce parti, de traiter la raison comme un fétiche, de relever, au moins pour les simples, l'idole du Dieu personnel dans la personnification de la Raison, d'offrir à la Raison un culte et de l'encens !
« N'eussent-ils péri que pour cette faute énorme, c'est légitimement que les Hébertistes auraient péri * !
« Quant à nous qui pensons que le but à atteindre, c'est l'avénement du droit de l'individu sur lui-même, c'est l'affranchissement le plus plein possible de l'individu dans tous les ordres, si les images du passé ne doivent servir qu'à nous masquer ce grand but, laissons dormir tous ensemble dans leurs ossuaires Hébertistes, Girondins et Montagnards, et unanimement rallions-nous sur ce mot : Guerre à. outrance à la superstition !
« Comptez, mon bon ami, sur mon tout affectueux dévouement.
a Emile Acollas. »
(30) Clootz avait mis le doigt sur la plaie capitale des sociétés, et il ajoutait : « Un homme religieux est un animal dépravé, il ressemble à ces bestiaux qu'on n'apprivoise que pour les tondre et les rôtir au profit des marchands et des bouchers. La raison est une maîtresse qui doit occuper toutes les facultés de notre entendement, ello exige tout ou rien. » (La République universelle ou Adresse aux tyrannicides, par Anacharsis Clootz, orateur du genre humain, p. 26 et 27. Paris, l'an quatre de la Rédemption.)
(31) Le profond penseur qui connaît le moyen d'allier le pan-
* Bien entendu, il s'agit ici d'une légitimité tout objective; certains journaux ont feint de s'y tromper au moment où parut cette lettre, — je n'admets pas la peine de mort. (V. ci-après, p. 313.)
théisme avec le théisme n'est autre que M.Louis Blanc. (V. mfra, p. 149 et note 35.)
(32) V. Œuvres de Spinoza, trad. Emile Saisset, t. III, Ethique, p. 3 et suiv.
Jamais, au surplus, la logique ne s'est mesurée aussi vigoureusement que sous la plume de ce puissant esprit, avec les plus ardus problèmes, et, d'ailleurs, historiquement le spinozisme a été la glorieuse étape d'où est partie la science moderne pour conduire enfin à l'élimination de l'idée de Dieu.
Aussi est-il de toute justice qu'au frontispice de l'histoire de la philosophie moderne, soit inscrit, au plus haut rang, le grand nom de Spinoza.
(33) C'est dans le même sens que Hegel a écrit encore que « l'histoire entière n'est que la série des manifestations par lesquelles l'esprit, en son essence, acquiert la conscience de sa liberté. » (V. Hegel, trad. Véra, Philosophie de Vesprit.)
(3k) Cela a l'évidence des faits en même temps que l'évidence logique, et, pour le contredire, il faut ignorer l'histoire et ne relier en rien ses idées.
(35) Il y serait conduit en effet, et fatalement, si les nuages dont est obstrué son cerveau ne lui masquaient les conséquences de sa propre pensée.
(36) V. M. Louis Blanc, Histoire de la Révolution française.
(37) On n'y croirait pas, si je ne citais textuellement un certain écrit de M. Louis Blanc, dont je dois à l'amitié du docteur Rittinghausen de m'avoir signalé l'existence. Au surplus, ces pages qui stupéfieront plus d'un des admirateurs de M. Louis Blanc donnent trop bien la mesure de la valeur philosophique et politique do cet écrivain pour que je ne les place pas en entier sous les yeux du lecteur :
c Oui, Napoléon était né pour la guerre. Il avait trop la conscience de lui-même pour ne pas comprendre que la paix aurait rendu oisives ses plus hautes facultés, et anéanti ce qui faisait la grandeur, l'originalité du rôle que lui avait assigné la Providence.
« Il faut s'arrêter sur ce mot Providence, puisqu'il s'agit d'apprécier un de ceux que notre orgueil appelle grands hommes.
« Les grands hommes, en effet, ne sont que les serviteurs aveugles d'une force invisible qui leur confie, es le leur laissant ignorera eux-mêmes, l'accomplissement dos plus vastes desseins.
a Les hommes qui s'agitent dans une sphère rétrécie agissent d'après l'impulsion de leur liberté; bonnes ou mauvaises, leurs passions personnelles font toute leur vie, et leur activité ne fournit à l'histoire que de vains épisodes, que de purs accidents.
« Il n'en est pas ainsi de ceux qui laissent sur le monde de fortes traces. Comme ils ne peuvent faire un pas sans pousser quelque peuple en avant ou en arrière, et que de leur existence dépend celle d'un grand nombre d'hommes, il est difficile de croire que ce soit d'eux-mêmes qu'ils tirent l'impulsion qu'ils impriment autour d'eux. Cette impulsion vient d'en haiit. Les hommes médiocres sont libres dans leurs actes ; les hommes supérieurs ne le sont pas.
« Les uns et les autres ne doivent pas être pesés dans la même balance. Ce qu'il faut chercher dans les premiers, c'est ce qu'ils ont été; ce qu'il faut chercher dans les seconds, c'est ce qu'ils ont fait.
« Napoléon a fait la guerre : voilà le point important. Et il l'a faite, parce qu'à l'époque où elle a eu lieu, elle était conforme aux lois de la fatalité historique. »
Ainsi, à travers ces solennités de langage et ces insanités de pensée, M. Louis Blanc en arrive à légitimer, c'est peu dire, à diviniser le coup d'Etat de Brumaire et les gestes guerriers du plus pernicieux réactionnaire que connaisse l'histoire. Et M. Louis Blanc ne s'en est pas tenu à une première édition ; il a récidivé — à sept ou huit ans d'intervalle. (V. l'Appendice des Révélations historiques de cet auteur, t. II, p. 345.)
Telle est la portée d'esprit de l'homme qui, de nos jours, est acclamé par la démocratie française, comme un de ses chefs. Pauvre démocratie française, où donc encore en es-tu I
(38) Ce mot, tous les jours la science anthropologique en démontre de plus en plus la justesse.
(39) Nos pères furent grands par leur conception du droit humain et par leur dévouement ;ï cette conception ; mais leur siège philosophique était loin d'être fait, et quand les législateurs de
la Révolution prononçaient ce mot « lo bonheur », ils ramassaient dans le passé de l'Humanité un mot inintelligible en lui-même; ils ne résolvaient pas le problème, ils l'éludaient. •
(40) Oui, au beau siècle de la jurisprudence romaine, les Papinion et les Ulpien admettaient encore un droit contre nature, et cette parole s'écrivait encore après cinq siècles de Christianisme! Voilà comment le Christianisme a aboli l'esclavage!
(41) c C'est à Rome que nous sommes redevables de notre hérésie énorme sur le chef de la prescription; c'est à la source empoisonnée de la jurisprudence romaine que nous avons puisé l'idée d'ériger la possession en propriété et le fait en droit. »
« Prœs&Hptio est patrona generis humani, ont dit emphatiquement et sottement les praticiens du vieux droit français; oui, sans doute, la prescription est la patronne d'un genre humain qui a débuté sur le globe à la façon des bêtes fauves, où le petit nombre, de bonne heure, s'est assujetti le grand nombre, où l'idée du juste jusqu'ici n'a pénétré et cheminé que lentement et péniblement, où la force enfin qui a prévalu dès l'origine prévaut encore. »
«Voilà de quel genre humain la prescription est la patronne! »
« On ne prescrit pas contre lo Droit. »
« Prescrire contre le Droit! Ysonge-t-on seulement? Mais il a fallu cette Rome dévastatrice, spoliatrice et tyran du genre humain pour imaginer une telle monstruosité ! »
a Prescrire contre le Droit, commettre l'injustice au commencement, y persévérer longuement, et, parce qu'on y persévère, transformer l'injustice en justice! Quel abandon de tout sens! »
« Non, non, ce qui est inique aujourd'hui, le demeurera dans cent ans, il le demeurera dans mille ans, et, tant qu'il y aura une conscience humaine, si cette conscience n'est pas déviée, elle le proclamera inique. » (V. Manuel de Droit civil, t. III, 3« édit., p. «48 et.suiv.)
(42) Il s'agissait uniquement, pour Sieyès et pour les auteurs de la Constitution de 1791, d'émanciper la bourgeoisie, le Tiers- Etat, et de mettre le pouvoir en ses mains. Pour cela, on avait imaginé un système de pondération des pouvoirs qu'on avait emprunté à l'Angleterre, où il (Hait le produit de circonstances his-
toriques, et l'on espérait qu'en recommandant à l'exécutif représenté par le roi, et au législatif représenté par des députés censitaires d'être tous les deux bien sages, ni l'un ni l'autre ne ferait pencher la bascule de son côté.
Toutefois, rendons justice à la Constitution de 1791, quoiqu'elle admît la chose la plus insensée au fond, une dualité dans l'organisation du pouvoir, cependant elle affaiblissait singulièrement le pouvoir exécutif et monarchique au profit du pouvoir législatif, et elle consacrait certains grands principes vraiment scientifiques et politiques.
On sait, du reste, ce qui est arrivé, quand ce système, plus ou moins remanié, a reparu dans les Chartes de 1814, do 1815 et de 1830-, on a vu la bascule pencher tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, plutôt, à vrai dire, du côté du pouvoir monarchique et personnel, que de celui du pouvoir bourgeois et parlementaire, jusqu'à ce* qu'enfin ceux qu'on appelait alors les prolétaires, lassés de tous ces jeux, se missent de la partie et brisassent violemment pouvoirs et bascule.
Lamennais, dans Amschaspands et Darvands, a très-bien fait toucher du doigt l'absurdité d'un tel régime. Je reproduis le morceau tout entier, car il n'a pas cessé d'être actuel :
« Finalement, quant aux trois pouvoirs qui le constituent, disent-ils, leur gouvernement n'est qu'une pure fiction, un sot mensonge, une plus dure tyrannie voilée par des mots, un expédient fiscal, une machine à pressurer le peuple qu'on dépouille d'une main, qu'on empoisonne de l'autre, et qui se laisse faire avec une docilité, une mansuétude bien digne assurément de cette race imbécile.
Je ne sache, Akoumann *, aucune invention que je fusse plus disposé à envier, que celle de ce système devant lequel les nations maintenant se prosternent à deux genoux, les mains jointes avec une dévote admiration. J'y trouve tout ce qui peut me plaire; il satisfait en moi et le penchant que nous tenons tous de notre nature commune et mon humeur particulière. Quoi de mieux?
* Akoumann est un Darvand, un esprit du mal ; le dialogue est entre deux Darvandfi.
Qu'on me donne un peuple neuf, plein de vie, de sève, et, en moins d'un siècle de bonne active pratique de ce gouvernement pondéré, comme ils le nomment si plaisamment, je me charge d'en faire un peuple pourri. Mais la bêtise, mais la sottise, mais l'ineffable extravagance de cette absurdité colossale, est ce qui me charme par-dessus tout.
J'ai déjà touché ce point, revenons-y encore, car le sujet est inépuisable.
Çà, braves gens, parlez, expliquez-vous.... Vous vous êtes ennuyés, et je le conçois sans peine, de vos vieilles formes de société. Votre cervelle s'est mise en travail pour en chercher quelque autre : voyons, qu'avez-vous imaginé ?
— Oh ! pour cela, la plus ingénieuse, la plus fine, la plus noble chose du monde. Nous n'y mettons point de vanité, il convient d'être modeste, mais vous serez surpris. Individu ou corps, il n'y avait autrefois qu'une volonté, une seule qui commandât et fit la loi. De là le mal. Une seule volonté 1 Nous l'avons divisée en trois, afin que chacun en eût sa part. N'est-co pas là une idée ? N'en est-ce pas là une ?
— Une idée vraiment comme on n'en a guères.
— Quand nous disions que vous seriez surpris !
— Passant, pas tant, rien ne me surprend de vous. Mais continuons. Qui se ressemble s'assemble; en supposant donc que la société se groupe tout entière autour de trois centres, chacun de ces centres aura un tiers de volonté?
— Un tiers, ni plus ni moins. Autrement que deviendrait l'égalité? On retomberait dans l'une des vieilles formes.
— Et ces trois tiers de volonté constitueront trois pouvoirs distincts ?
— Justement, vous y êtes.
— J'aime cette manière de vouloir à trois, elle est nouvelle, elle est singulière. Mais, bonnes gens, dites-moi, qu'en résultera-t-il?
— L'équilibre entre les trois pouvoirs; l'équilibre, remarquez bien, l'équilibre.
— Vous tenez donc beaucoup à l'équilibre?
— Si nous y tenons !
— L'équilibre est sans doute quelque chose de superbe, mais....
— Ah ! l'équilibre !
— Rien de si beau, je l'avoue, de si désirable, do si admirable; cependant....
— L'équilibre!
— 11 est vrai, cela dit tout. L'équilibre I Gardez-le, mes amis, si vous pouvez, ce sera sagement fait. Toutefois, vos trois pouvoirs si bien équilibrés, que feront-ils ! L'équilibre, si je ne me trompe, c'est le repos. L'action commence à l'instant même où l'équilibre cesse, à cet instant-là seul. Votre gouvernement ne gouvernera donc qu'en violant, par cela même, sa loi fondamentale, en se détruisant lui-même en tant que conforme au droit. Vivant, ne lui demandez rien, n'en attendez rien; il faut pour agir, que d'abord il meure, pour fonctionner, qu'il se détraque. Cela ne laisse pas de me peiner un peu ; mais, comme vous l'observez si profondément, l'équilibre! » (Lamennais, Amschaspands et Darvands. Lettre XXV, p. 142 et suiv. Pagnerre, éditeur, 1845.)
(43) « A voir combien les lettres de cachet sont multipliées, on penserait que la liberté des citoyens est de tous leurs biens le plus méprisable. Les chefs de l'administration, et nécessairement leurs commis, les intendants et par conséquent leurs subdélégués, les commandants de provinces et leurs préposés, le lieutenant de police qui ne peut être instruit que par des délateurs et des espions, c'est-à-dire par des témoins méprisables et suspects ; les grands qui ont déjà tant d'avantages sur les petits; ceux qui servent leurs passions, c'est-à-dire les êtres les plus vils ; les riches qui ont à leur disposition le corrupteur universel ; les évoques haineux et intolérants, puisqu'ils sont prêtres; les corps intrigants qui ont fait tant d'efforts pour se soustraire à la juridiction des magistrats et qui conservent soigneusement les dernières étincelles du fanatisme; tous ceux enfin qui ont quel* que crédit et qui veulent <Hre ridicules ou injustes ou vicieux impunément, puisent à l'intarissable source des lettres de cachet.
a Ici, un ministre implacable venge un trait caustique, une épigramme, une chanson, punit une indiscrétion, un discours sur
lequel il ost aisé de fonder une calomnie, peut-être un avis important qui a décelé ses fautes; il se défait d'un rival qu'il redoute
Là, une femme intrigante invoque l'autorité pour servir ses passions, ses haines, ses amours.
« Plus loin, un publicain aux mains destructives, soustrait à tous les yeux un infortuné qu'il ne saurait convaincre de fraude.
Quand il ne peut égorger par des juges à ses gages, il étouffe par des ordres arbitraires qu'il achète
« Voyez-vous cet avide héritier, ce tuteur avare, ce débiteur puissant, qui chargent de crimes leurs malheureux pupilles, leurs concurrents incommodes, leurs créanciers importuns. Une
lettre de cachet va les acquitter
Et ce père, que les philtres de l'amour et les poisons de la jalousie ont enivré, il se rend partie contre son enfant : une vile courtisane l'égaré : il faut la venger : il faut assouvir ses fantaisies et prévenir ses craintes
Le malheureux jeune homme est chargé de fers, il est enseveli tout vivant dans un tombeau
« 0 mes lecteurs! les noim des personnages manquent à ces tableaux; mais vous sentez qu'ils sont tracés (Paprès> nature. » (Mirabeau, Les Lettres de cachet et les Prisons d'Etat, première partie, chap. xi, p. 245 à 249. — Hambourg, MDCGLXXXIÎ.)
(44) Oui, c'est ma foi connue c'est pour moi le résultat de trente années de méditations et d'études, un jour viendra où chaque homme pourra développer ses facultés à sa guise, et se dire maître de lui-même en face des autres, où tous les hommes se sentiront égaux dans le droit et frf'res par le cœur, et quand je parle des hommes, j'en parle sans distinction de sexe, non plus que de races ou de latitude, je parle de la femme comme de l'homme, je parle de l'habitant des zones glacées comme de celui des contrées que brûle le soleil.
Mais ce jour est loin encore, loin au delà des horizons visibles. En attendant, travaillons — l'œil fixé sur cet idéal*!
* Certains de nos amis, parmi les anthropologistes, nient les Droits de
(45) On ne démontre pas l'évidence, et c'est cette fois que nos amis les anthropologistes auraient raison de nier qu'il y ait des droits de l'homme, si ces droits avaient pour base l'égalité de nature, c^est cette fois qu'ils pourraient nous opposer les nègres à crâne déprimé, le Boschiman et l'Australien.
Rien de plus intéressant, d'ailleurs, à ce point de vue, que Y Histoire naturelle de Vhomme par P richard, et il serait grand temps que les politiques cessassent, eux aussi, de se cantonner dans un coin de la science et se missent à étudier ceux qui pourraient les renseigner*.
(46) Dispensez l'éducation et l'instruction comme elles doivent l'être, c'est-à-dire en conformité avec la nature des individus,
Vhomme et, à cette expression qu'ils jugent mauvaise, voudraient que Ton substituât celle de Droits des hommes.
Ceux qui font cette critique et proposent ce changement sont frappés avant tout des diflérenecs qui existent entre les individus humains, du côté relatif dans ces individus; mais si nos amis allaient jusqu'au bout de leur idée, ce qu'ils devraient dire, c'est qu'il n'y a pas deux hommes pour lesquels existe le même droit, ce qu'ils devraient affirmer, c'est que, pour chaque homme, il y a un droit propre.
Nos amis ne prennent pas garde, bien regrettable inattention ! que, sous les différences individuelles, gît un fonds commun de facultés, de nature, et partant de droits qui relie tous les hommes, et que, sans faire tort aux différences individuelles, tout au contraire en les aidant à se développer dans ce qu'elles ont de plus élevé et de meilleur, ce fonds — le vrai fonds de l'Humanité et son titre — tend à s'accroître indéfiniment.
J'ignore si le monogénisme physiologique et initial des Linné, des Lamarck, des Cuvicr et du savant M. de Quatrefages (V. son livre, riche de tant d'érudition, L'Espèce humaine), est fondé sur les faits, mais ce que j'affirme, c'est le monogénisme moral et progressif de l'Humanité.
* VHistoire naturelle de Vhomme de J. C. Prichard, traduite par le docteur F. A. Roulin, Paris, J. B. Baillière, 1843, contient les recherches faites par l'auteur sur l'influence des agents physiques et moraux considérés comme causes des variétés qui distinguent entre elles les différentes races humaines.
Ce livre renferme, au point de vue zoologique surtout, de graves erreurs ; Prichard avait un parti pris, il avait pour objectif de démontrer l'unité de l'espèce humaine, ce qui, à mes yeux, est une opinion fausse; néanmoins son ouvrage conserve une importance capitale ; il devrait être sur la table de travail de tout homme qui écrit ou qui pense sur la politique
Pour les rectifications au point de vue anthropologique, v. en particulier la collection des Bulletins de la Société d'anthropoloyie de Paris et les Mémoires d'anthropologie du docteur Paul Broca.
quelque égalisées que soient d'ailleurs les conditions, et demeurez sûrs que, dans les divers individus humains, surgiront de l'un à l'autre les aptitudes les plus diverses et les plus fécondes.
Quelle grandiose symphonie engendrerait alors le jeu des facultés de l'Humanité prise en masse 1 •
(kl) Ce philosophe est M. Jules Simon. Nous avons rapporté plus haut, p. 48, note 27, 1" partie, son opinion textuelle sur ce grave point.
(48) Et nous vivons sur cette naïveté, et c'est d'elle que sont faites, dans la politique du jour, toutes nos affirmations et toutes nos critiques. Étonnez-vous encore une fois que, quand on invoque la souveraineté du nombre, on soit condamné à la subir, et que la liberté soit lente à venir 1
Quant à la définition de Montesquieu, j'ai dit (Manuel de Droit civil, t. I, Intr., p. m-iv), et j'ai lieu de répéter ici qu'elle a soustrait pour toujours la notion de la loi à l'empire de l'arbitraire.
Hommes de ce temps, songez-y et entendez-le, si vous pouvez !
(49) Quant aux modes de constatation, comment pourrait-on croire que le suffrage universel en soit le meilleur!
Même avec ses annexes nécessaires, vaste organisation de l'enseignement, liberté de la presse et liberté de réunion sans limites, le suffrage universel n'est vraiment apte qu'à décider les questions d'hommes et de choses, non celles d'idées.
V. sur le rôle du suffrage universel ma brochure intitulée : La République et la Contre-Révolution, p. 26 et suiv.
(50) Ce système, c'est celui de l'Inde ancienne aux temps de la domination des Brahmanes, c'est celui de la Chine, — et nous aussi, gens d'Occident, nous sommes tous aussi de ce chef, depuis des siècles, plus ou moins Hindous ou Chinois.
Quand certains hommes ont la puissance, à l'exclusion d'autres hommes, ils seraient des dieux s'ils ne s'en servaient pas d'abord pour eux.
(51) C'est là l'invariable conclusion de tout ce que j'ai pu écrire dans l'ordre politique ou social.
(52) Qu'a produit le suffrage universel sous le second Empire? La plus honteuse abdication du droit de l'individu pendant dix-
huit ans ! Et en cette année 1877, malgré le suffrage universel, l'avenir en France, hélas ! est bien troublé !
(53) Pauvre Jean-Jacques, pauvre grand esprit qui devinais et ne savais pas, tu n'as vu qu'une demi-vérité, et, pour nos générations, cette demi-vérité est devenue un poison.
La souveraineté du peuple s'est substituée à la souveraineté des rois et elle nous a ramenés à la souveraineté du césarisme.
(54) Dans ma brochure La République et la Contre-Révolution, p. 28-30, j'ai examiné les conditions indispensables pour que le suffrage universel présente au moins certaines garanties; ces conditions, je les ai ramenées à quatre :
1° Diffusion la plus large possible de l'instruction, purgée d'ailleurs de toute idée religieuse ;
2° Liberté absolue de la presse et élévation de son niveau, la presse comprenant qu'elle doit concourir le plus qu'elle peut, dans sa sphère, à l'éducation des masses ;
3° Affranchissement de la commune et développement de son autonomie ; •
4° Abolition de la misère.
J'ai conclu ainsi, page 32 : « Idéalement, le domaine du suffrage universel serait le point mathématique, et de même que, selon la profonde parole de Destutt de Tracy : a les gouvernece ments sont des ulcères qu'il faut circonscrire le plus possia ble », de même le suffrage universel est un mal dont le régime républicain ne guérira jamais sans doute, mais dont il faut aussi chercher à restreindre le domaine le plus possible. »
N*ést-il pas particulièrement déplorable aujourd'hui que le suffrage universel mette le gouvernement aux mains de gens qui sont loin de se douter de leur immense pouvoir (je veux parler des paysans) et qui forment la partie la moins éclairée de la nation?
(55) A mesure aussi que l'on avancera, on simplifiera de plus en plus le mécanisme gouvernemental; on réduira de plus en plus le gouvernement à son vrai rôle, celui d'une simple agence.
Par là, sera considérablement diminué le nombre des fonctions publiques, et, par là, ces fonctions cesseront-elles d'être l'objet des convoitises d'une foule de gens qui, au lieu de se charger
eux-mêmes de leur destinée, n'ont cure que d'en charger la société pour eux I
Alors, au siège de l'agence centrale, il y aura quatre grands commissariats :
Celui de l'enseignement public ;
Celui du travail national ;
Celui des finances ;
Celui des relations internationales.
Et ce sera tout
Les préfets seront nommés par les départements, les souspréfets seront supprimés!.... 0 jeunes fils déclassés de la bourgeoisie, que deviendrez-vous? Vous deviendrez des hommes, au lieu d'être des inutilités, souvent des perversités ; — vous travaillerez 1
(56) Un grand génie mauvais, ces deux mots accouplés forment un contre-sens, car un homme d'un grand génie ne peut manquer d'apercevoir le lien qui rattache le bien au vrai.
Quant à la vertu, il est temps d'attribuer à ce mot un sens exact et si le dernier des Brutus eût su le faire, il ne se serait pas écrié :
« Vertu, tu n'es qu'un mot ! »
. Bentham fait consister la vertu dans le bonheur. (Déontologie, t. I, p. 171), il se trompe, comme se sont trompés les auteurs de notre Déclaration des droits en disant (art. 1") que le but de la société est le bonheur commun.
La vertu, c'est l'affranchissement le plus complet possible et la possession la plus pleine possible de soi-même. (Voy.,au surplus, J. Bentham, Déontologie, pour la critique du mot vertu.)
(57) Je n^ crois pas au Droit pur, je ne crois pas à l'Économie pure, je crois à la science politique ou sociale qui, dans l'être humain, n'abolit rien et développe tout, et qui, des facultés affectives, fait comme le ciment du reste.
(V. ma lettre à Ch. Mismer, Loi générale de révolution de Vhumanité, introduction au livre de V Autonomie de la personne humaine, p. xm.)
(58) Dans mon écrit sur la liberté d'enseignement, j'ai essayé de poser la question dans toute son ampleur et je l'ai fait en ce? termes :
« J'appelle liberté d'enseignement un droit qui prime tous les droits, le droit le plus profond, le plus élevé, le plus personnel, le droit pour chaque homme de communiquer sa pensée aux autres hommes. Et, telle que je l'entends, la liberté d'enseignement ne doit pas être restreinte à certains modes ou à certaines formes ; j'appelle liberté d'enseignement tout aussi bien la liberté de la parole écrite que celle dç la parole parlée, la liberté du livre, la liberté du journal tout aussi bien que celle de l'école et du discours sur la place publique.
t D'où vient la liberté d'enseignement? Je l'ai déjà dit: des profondeurs et des hauteurs de la nature humaine , et je vais maintenant prouver mon dire.
c L'homme aspire de toutes ses forces à la vérité, et, quand il croit l'avoir rencontrée, il aspire de toutes ses forces à la répandre; — cela est dans l'ordre, — car ce qui, à nos propres yeux, nous fait le plus d'honneur, c'est notre intelligence, notre aptitude à connaître, et le trait le moins niable en chacun de nous, c'est notre sociabilité, ce besoin si vif qui nous empêche de pouvoir nous passer les uns des autres ; or, la vocation de l'intelligence est de chercher à pénétrer de plus en plus le secret des choses, et celle de la sociabilité, de tendre à unir de plus en plus ceux qu'elle rassemble dans la communauté des mômes vues.
c Donc, le droit de propager ce que nous concevons comme la vérité, le droit d'enseigner est bien réellement inscrit aux entrailles de la nature humaine. Et, lorsque je dis le droit, je veux dire aussi le devoir; car nous nous devons à nous-mêmes, nous devons aux autres d'accomplir la tâche à laquelle nous nous sentons propres ; nous nous devons à nous-mêmes et nous devons aux autres d'apporter notre part d'efforts à l'œuvre du progrès du monde.
« Par là, l'on voit que le droit d'enseigner implique un droit corrélatif) le droit à être enseigné, absolument comme le devoir d'enseigner implique à son tour le devoir de recevoir l'enseignement qui nous est offert ; et c'est ainsi que, vers quelque point que notre esprit se tourne, partout éclate l'admirable solidarité qui relie le monde moral, comme le monde physique*
a Telle est la prémisse de la grande thèse de la liberté d'enseignement; telle est la conception la plus générale qui constitue*
sur ce chef, l'indication scientifique. » (V. La Liberté d'enseignement, par le professeur Emile A col las, André Sagnier, Paris, 1873.)
(59) Il n'y a rien qui témoigne mieux de l'imbécillité politique de ce siècle que de ne pas voir, après notre dix-huitième siècle et après notre Révolution, tous les hommes éclairés des différents pays s'unir dans l'affirmation commune du droit pour chacun de manifester sa pensée I Et dire que la libre Angleterre, dans un cas récent (procès de Mme Annie Besant et de M. Bradlaugh) *, vient de toucher elle-même à la liberté de la presse !
Là encore, je n'ai qu'à citer ce que j'ai écrit :
c 0 cœurs aveugles des hommes! Qu'ont donc les sociétés pour se guider? qu'ont-elles en dehors des intelligences associées de leurs divers membres? Tel, en outre, qui est muni sur un point, n'est-il pas au dépourvu sur un autre? Et au lieu d'inscrire au frontispice de toutes leurs institutions : Ne touchez pas a la
* Uu jury anglais vient de se déshonorer en condamnant ces deux vaillants écrivains, sons le prétexte mensonger qu'ils se proposaient de corrompre la morale do peuple, mais en réalité pour crime de libre-pensée.
Mme Annie Besant et M. Bradlaugh sont malthusiens; ils sont, de plus, l'un et l'autre anti-chrétiens et athées, et, comme ils estiment qu'il est bon que les hommes ne procréent pas plus d'enfants que leurs ressources ne leur permettent d'en nourrir ; comme, d'autre part, ils reconnaissent aux pauvres comme aux riches le droit aux satisfactions légitimes, ils ont réédité une brochure, d'ailleurs assez médiocre {Fruits of Philosophy, on Essay on the Population Question) d'un médecin américain, le docleur Charles Knowlton, qui enseigne les moyens scientifiques de prévenir l'excès de population.
Là-dessus, grande rumeur ! Tous les libertins du monde officiel et des classes élevées, qui n'ont pas besoin, quant à eux, des enseignements du docteur Knowlton, s'indignent hypocritement. Annie Besant et Bradlaugh payeront l'amende et iront en prison ! Cela est dans l'ordre.
Pour moi, ce récit me donne l'occasion de m'expliquer sur des points graves, et j'en profite.
Comme mes deux amis d'Angleterre, dans l'état actuel du monde, je suis malthusien, en ce sens qu'en dépit des réfutations de Godwin, d'Everett, de Pierre Leroux, de Proudhon et de beaucoup d'autres, je tiens pour avéré qu'en général la population croit plus rapidement que les subsistances. Mais je n'érige pas cependant ce fait en loi, car il n'existe point, à mes yeux, de loi économique distincte de la loi morale, et comme il n'y a pas d'acte qui engage plus la responsabilité de l'individu que de procréer des enfants, c'est à l'individu de n'en procréer qu'autant qu'il se sent en mesure d'en assurer la subsistance.
pensée, c'est contre la pensée que les hommes dirigent leurs armes les plus nombreuses ! » (La Liberté d'enseignement, v. la note prédédente.)
(60) (Test vers la 6n du règne de Louis-Philippe que l'incapable homme d'État Guizot * prononça cette parole devant les électeurs censitaires et privilégiés de Lisieux.
En un seul trait, sans s'en douter, il avait fait la philosophie de l'histoire du gouvernement de juillet.
(61) Il faut être Ernest Renan, un homme perdu dans le trèspetit culte de son très-petit lui-même, pour s'approprier des banalités telles que celle-ci :
a L'homme qui a passé par l'école n'en est pas plus heureux pour cela; il n'en est pas non plus meilleur; il perd par ces demiconnaissances le charme de la naïveté et n'acquiert pas le charme de la haute éducation....
a Convertir les uns après les autres, un à un, les deux milliards d'êtres humains qui peuplent la terre ! Y pense-t-on ? L'immense majorité des cerveaux humains est réfrac taire aux vérités tant soit peu relevées. Les femmes, non-seulement ne sont pas faites pour de tels exercices, mais de tels exercices les enlèvent à leur vraie vocation, qui est d'être bonnes ou belles, ou les deux à la fois. »
Quelle pitié, et comme on comprend bien qu'en parlant de luimême trois pages plus bas Renan écrive :
c II nous a fallu quarante ans de réflexion" (quarante ans, c'est beaucoup pour son âge, à moins qu'il n'ait commencé à réfléchir à huit ans), une vie occupée tout entière à penser, l'abandon de toute occupation, de tout souci, le sacrifice de notre fortune, presque de nos devoirs, pour arriver à quelques idées plus ou moins imparfaites (— ne craignez pas de faire de la modestie, Renan 1 — ) sur ces matières obscures. »
* Je dis incapable, et quelle preuve d'incapacité plus grande, en effet , peut fournir un homme d'État que celle qu'a fournie Guizot? Il a causé une révolution et amené la chute d'une dynastie par son refus d'élargir un peu la base du gouvernement en ajoutant aux électeurs censitaires à * deux cents francs les capacités, comme on disait alors, et la seconde liste du jury, et par son opiniâtreté à rester quand môme au pouvoir, lui, l'homme le plus impopulaire de France 1
Si beaucoup ont oublié, moi je me souviens 1
Eh bien ! si la matière eût été moins obscure pour lui, Renan eût compris que la parole : c Bavoir, c'est prévoir » (Claude Bernard) est aussi vraie en morale qu'en physiologie, et, comme chacun, femmes y comprises, est apte à savoir dans une mesure plus ou moins large, chacun aussi, dans la même mesure, est apte à apprendre Fart de se conduire.
Et c'est pour cela qu'il faut prendre le contre pied des rêves et do la conclusion de ce même auteur : « La solution démocratique est celle qui paraît avoir le moins de chances de se réaliser. »
(62) J'ai dit ailleurs, Manuel de Droit civil, t. II, p, 397, note 1, les gênes que, sur ce point, M. Edouard Laboulaye est d'avis d'apporter à la liberté d'association. (V. Edouard Laboulaye, le Parti libéral, son programme et son avenir, p. 51.)
(63) C'est une magistrature morale, réelle et profonde que le propriétaire exerce en disposant à titre gratuit de ses biens, et c'est là ce que j'ai entendu exprimer dans les lignes suivantes :
a Scientifiquement, la disposition à titre gratuit est appelée à remplir un admirable rôle; c'est à elle qu'il appartient de combler le déficit de toutes les lois de propriété, de subvenir à toutes les inégalités de nature ou d'origine, de pallier toutes les iniquités du sort.
a La disposition à titre gratuit a pour titres la conscience et la fraternité humaines* et son vrai nom est réparation.
t Bien loin donc de fausser par nature les conditions du concours social, la disposition à titre gratuit est, au contraire, propre par nature à atténuer l'inégalité des conditions de ce concours.
« Voilà ce qui sera compris de mieux en mieux, à mesure que sera aussi comprise la loi de l'ordre nouveau, c'est-à-dire qu'on se persuadera qu'il est de l'intérêt de chacun que la meilleure fonction appartienne à la meilleure activité.
« Au surplus, la fortune une fois acquise, il faut bien de toute nécessité qu'elle se transmette gratuitement à la mort du propriétaire.
« Or, en écartant même l'idée capitale, c'est-à-dire celle du droit, il s'agirait desavoir s'il est préférable que cette transmission s'o-
père conformément à une règle qui ne peut tenir compte des cas
particuliers, ou selon l'indication, pour chaque cas, de la volonté du propriétaire. *
« Cela reviendrait à rechercher où est la moindre chance d'erreur, entre l'aventure d'une induction fondée sur les faits les plus divers, et le choix éclairé de l'individu.
« Or, si Ton examinait les cas particuliers, il serait facile de se convaincre que le point de vue de l'utilité ne viendrait pas infirmer Tidée du Droit. » (V. Manuel de Droit civil, tome II, p. 372 et 373.)
A l'égard des réserves (réserve des descendants et réserve des ascendants) j'ai écrit dans le même ouvrage :
« D'autres antagonistes de la liberté de tester font de la réserve une institution morale et sociale ; ils argumentent du droit de l'enfant et du droit de l'ascendant.
« Nous avons expliqué, à plusieurs reprises, comment cette objection est empruntée à un ordre d'idées entièrement différent de celui auquel se rattache la réserve, et comment elle laisse entièrement intact le principe qu'elle se propose de tenir en échec.
«Le droit de l'enfant consiste dans une créance d'éducation qui, au point de vue d'une classification rationnelle des droits, occuperait incontestablement le premier rang, mais dont l'étendue et la durée sont délimitées par sa nature même. - « Le droit de l'ascendant consiste dans une créance éventuelle d'aliments, laquelle créance peut aussi appartenir à l'enfant.
tEntre ces deux droits et la réserve, la corrélation n'est qu'affaire de pure rencontre; car, tout point de genèse historique mis à part, la réserve présente plusieurs caractères qui la distinguent d'une manière radicale de la dette d'éducation et de la dette d'aliments. » (V. Manuel de Droit civil, tome I, p. 411 et 412. — Rapprocher tome I, p. 220; et tome III, p. 507, notel.)
(64) V. Manuel de Droit civil, tome II, p. 27 et suivantes.
(65) Et c'était certes déjà bien facile 1 Est-ce que les découvertes de Copernic, de Kepler , grand entre les plus grands, de ^Newton, n'avaient pas déjà relégué parmi les chimères l'astronomie mosaïque et chrétienne? « Or, je ne saurais trop le répéter, le Dix-huitième siècle et son metteur en œuvre, la Révolution
française, ont voulu affranchir l'homme, constituer l'autonomie de la personne humaine ; cet affranchissement, cette autonomie, par quoi doivent-ils commencer, sinon par la conscience? Est-ce que qui a la conscience dans l'homme n'a pas tout le reste? Estce que, si la conscience est serve, l'homme tout entier ne sera pas serf? a II faut d'abord déchristianiser la Révolution », disait profondément Mirabeau : mot pas assez compris, mot trop oublié. » La croyance, en effet, c'est le vieux levain de toutes les tyrannies, de toutes les servitudes; l'homme comble par la croyance le déficit de sa science, et il courbe la tête, parce qu'il a d'abord courbé sa raison ; or, l'autonomie de la personne humaine c'est la raison s'afûrmant, c'est l'homme se redressant. Donc, c'est le refoulement de la croyance, c'est le monde de plus en plus ménagé à la science.
• c Et que sera-ce donc, si non-seulement l'on ne déchristianise
pas, mais si l'Etat lui-même se mêle d'organiser la religion? Alors, en vain le mécanisme politique favorisera-t-il l'essor de la liberté ; en vain, le gouvernement sera-t-il républicain de nom et de forme, en vain aurez-vous une série d'autonomies échelonnées à tous les degrés de la pyramide sociale, c'est la première de toutes qui vous manquera, et, dans votre agencement politique, où vous chercherez des hommes, vous ne trouverez que des automates.
a Donc, bien loin de dépasser le but, l'idée du Dix-huitième siècle la Constitution de 93 ne l'avait pas même atteint. » (Emile Acollas. La République et la Contre-Révolution, Genève et Bruxelles, 1871, p. 16).
(66) V. ce que j'ai dit à ce sujet, suprà p. \k0 et note 27 de la seconde partie.
(67) N'est-ce pas encore l'évidence même, et n'est-il pas contraire à toute raison de prétendre qu'une fois que le mandant a choisi son mandataire, ce n'est plus dans le mandant que le droit réside et qu'il a passé au mandataire pour tout le temps que doit durer le mandat?
Voilà pourtant la thèse que soutiennent certaines gens réputés de nos jours pour leur savoir et pour leur libéralisme! Lemandantse destituant lui-même, pour un temps, en élisant son mandataire!
« C'est une Action », s'écrient les théoriciens de ce beau système ! Cela, non, sots — ou tartufes — c'est une confiscation I
(68) a Entre toutes les pratiques au'admet l'empirisme contemporain,— écrivais-je, ily a six ans, au journal le Radical, je n'en sais aucune qui, pour la déraison, égale Tirrévocabilité du mandat législatif et plus généralement du mandat politique. Conçoit-on, en effet qu'un mandat soit irrévocable? Conçoit-on que le mandataire, l'homme qui en représente un autre, paralyse le droit de cet autre, et absorbe le droit de cet autre ? Concevrait-on cela dans les rapports civils? Concevrait-on dans les mêmes rapports que le mandant n'eût pas le droit de destituer son mandataire, que le mandant en fût réduit à pétitionner auprès de son mandataire, pour prier ce dernier de vouloir bien se démettre 1
a Et l'art politique actuel en est là 1....
a Que si l'on veut enfin sortir de ces errements absurdes et de ces fantaisies burlesques, que si Ton veut enfin donner à la politique la raison pour guide, et pour but la réalisation de la justice, que si l'on veut enfin élever la politique à l'état de science, il est temps de vivifier la politique par des principes ; il est temps, dans l'ordre où nous sommes, d'organiser la révocabilité permanente de l'élu par les électeurs.
« On agite la question du mandat impératif et on semble entendre que le mandat impératif est le mandat précisé par antithèse au mandat non précisé.
« Erreur capitale et bien propre à amener de nouvelles déceptions ! Sans doute, il peut être excellent que l'électeur précise, détaille, articule les différents chefs des pouvoirs qu'il se propose de déléguer; sans doute encore, c'est de la part du candidat un singulier manque de sens de résister à ce que cette détermination ait lieu , et quand, pour s'y refuser, le candidat met en avant le souci de sa dignité, oublie-t-il donc que la dignité a son centre dans la conscience, oublie-t-il ou ignore-t-il que, du côté de la conscience, il ne saurait être touché de susceptibilités trop vives, lorsqu'il examine s'il traduit par ses actes la volonté de son mandant?
a Toutefois, qu'on se le dise, précisé ou non, le mandat ne sa irait être effectivement impératif, si le mandant n'a pas en ses
mains le moyen de faire valoir son commandement, si la sanction manque à ce commandement, si le mandat n'est pas révocable. »
C'est encore ce que je rendais en 1876 devant les électeurs du VI* arrondissement de Paris : c On a beaucoup parlé, et depuis bien longtemps, du mandat impératif et on a entendu désigner par là un mandat qui préciserait au représentant les pointe principaux de la volonté de ses mandants. Mais ce mandat-là n'a d'impératif que le nom, car il lui manque la sanction. Presque superflu avec les consciences honnêtes, il sera toujours on rempart impuissant contre les convoitises et contre les cupidités des cœurs déshonnêtes. Voulez-vous, citoyens, un mandat vraiment impératif? Voulez-vous un système vraiment représentatif ? Introduisez dans le mandat politique ce qui est la règle du mandat civil : il n'y a pas deux vérités et deux droits ! Rendez le mandat politique révocable d'une manière permanente ! Ainsi serez-vous assurés, et seulement ainsi le serez-vous, que votre mandataire exécutera toujours scrupuleusement vos volontés, ou que du moins toujours il sera placé sous votre main. » (Discours pro^ nonce au Gymnase Pascaud, le 8 février 1876.)
V. aussi Manuel de Droit civil, t. III, 3* édit., p. 540 et notes 1 et 2.
(69) Et je n'hésite pas à appliquer la rétroactivité qui est le vrai principe du Droit.
Or, il m'est facile de justifier cette application particulière :
a Ce que nos ignorantes civilisations nomment, en effet, le coupable, n'est qu'un être dont une cause naturelle ou le manque d'éducation a arrêté le développement et déformé les organes ; et, quant au système pénal, ce qu'il n'est pas, mais ce qu'il devrait être, ce qu'il devrait être essentiellement, exclusivement, c'est un procédé de guérison, d'amélioration physique et morale de l'individu qui est sorti de la règle et qui a porté atteinte au droit des autres. Or, n'est-il pas évident que si l'on perfectionne le procédé de guérison, d'amélioration, ce n'est pas seulement un droit, c'est aussi un devoir étroit de l'appliquer le plus vite possible à tous ceux que leurs agissements ont signalés comme y devant être soumis4? » (V. Manuel de Droit civil, t. III, 3* édit., p. 947- — V. aussi ce qui suit, commentaire de l'art. 15).
Quant à la question générale de la rétroactivité ou de la nonrétroactivité des lois, je l'ai traitée in extenso, Manuel de Droit civil, t. III, 3« édit., p. 937 et suiv.
(70) Sur notre impuissance à atteindre jamais l'absolu, t. su prà, 362, Discours préliminaire, note 9.
(71) Je crois -avoir démontré au sujet du droit de l'enfant que ridée d'autonomie de la personne humaine est l'expression la plus haute, la plus large et la meilleure non-seulement de la justice telle que la conçoit notre temps, mais aussi de l'utilité sociale ; or, dans la science vraie, 'ce qui est exact pour un cas l'est nécessairement pour tous ceux de même sorte, et de la démonstration que j'ai faite pour le droit de l'enfant, je suis fondé à conclure à toute question de droit touchant l'homme (v. le Droit de l'enfant, Venfant né hors mariage, chap. m. Démonstration par le point