ÉPILOGUE
Atteindre au plus haut degré du droit, au plus haut degré du devoir, ou, en un mot, de la liberté, voilà l'idéal nouveau pour l'homme !
Et, par là aussi, se révèle un critérium nouveau de la valeur des individus et des peuples :
Quiconque marche dans les voies de l'affranchissement marche dans les voies de la science, de la vérité, de la vie, du bien. Quiconque s'oriente du côté de la servitude se dévoue à l'ignorance, au mensonge, à la mort, au mal (6). Faites à votre guise, générations insensées, qui repoussez l'affranchissement et prétendez tourner le dos à la lumière; l'homme n'a point atteint la limite qu'il ne franchira pas! Il ira, il ira donc en avant 1
Et en vain la nécessité l'attache-t-clle à la rive, l'espri intime qui est en lui, lui persuadera de se risquer sur la grande mer et de prendre son vol vers les espaces !
AVANT-PROPOS
(1) Nul n'a fouillé l'histoire primitive de l'Humanité avec une érudition plus abondante et plus consciencieuse que E. B. Tylor ; nul, non plus, n'a marqué ni mesuré avec un coup d'œil plus sûr les étapes du progrès de l'homme. Or, l'opinion de cet écrivain, si compétent en un tel ordre, est qu'il n'existe actuellement aucune race dont la condition représente l'état primitif de l'homme, et que, môme les types actuels des sauvages, les plus grossiers et les plus féroces, nous donnent l'idée d'une Humanité de beaucoup supérieure encore à celle qui a existé à l'origine sur la terre (Voy. E. B. Tylor, Researches into the Early history ofMankind, passim, et, d'une manière générale, tout le chapitre vu).
Ce que les découvertes des ossements fossiles humains continuent de nous révéler, confirme pleinement cette manière de voir* (Voy. Lyell, tr. Chaper, Ancienneté de Chommc; Hamy, Précis de Paléontologie humaine, à la suite de l'ouvrage précédent; Lehon, V Homme fossile; Cari Vogt, Leçons sur V homme ; Louis Bûchncr, V Homme selon la science^et les Matériaux pour V histoire de V homme, revue fondée par Gabriel do Mortillet et dirigée aujourd'hui par Emile Cartailhac).
* Oltservation qui nia ét*\ communiquée par un de mes plus savants collègues de la Soricté d'anthropologie : L'infériorité de l'homme primitif est prouvée non-seulement par les fossiles humains, et par In hache de Saint-Acheul, inférieure même aux armes des Australiens, mais encore par les phénomènes de l'atavisme. II n'est, en effet, aucun pays civilisé où ne l'on ne voie renaître quelques familles inférieures à tous les sauvages actuels (A. Roujou).
342 AVAXT-PROPOS.
(Juant à la question de l'origine des sociétés, ce que nous pouvons dès à présent entrevoir, c'est que l'homme dut commencer pur vivre isolé, dispuUnl son existence contre les forces de la nature et contre ses semblables; cju'il dut s'écouler des siècles avant qu'il arrivât à vivre même avec les siens et à former une famille ; que de nouveaux siècles séparèrent la constitution de la famille de celle de la tribu, et qu'enfin la tribu à son tour no se transforma que lentement en une société gouvernée (Comp. J. l\ Lesley. Man's Or'ujin and Destiny; Henry Maine, tr.Courcolle-Sencuil, L'ancien droit; Bagehot,/,oi\s scientifiques du développement des nations)*.
(2) Les premières agrégations familiales ont reposé sur la force; les premiers groupements par tribus, sur la force; les premières sociétés gouvernées, aussi sur la force î
Force dominant le corps ou dominant l'esprit, car c'est tout un!
Que, grâce à une étude intelli «rente, le droit des vieux Ages prenne dans la science la place qu'il y doit occuper: qu'en même temps qu'il apparaîtra comme un des anneaux de la chaîne qui rattache aux temps actuels les siècles écoulés, il devienne une des bases de la reconstitution des âges primitifs, — et alors, à la lumière de cette paléontologie juridique, rien qu'en contemplant, par exemple, la violente et abominable famille romaine, il sera facile de comprendre ce qu'ont dû être les premières familles.
Et les familles ont fait les tribus, et c'est de celle phase de la tribu qu'à l'époque où l'Histoire a cessé d'être une pure tradition transmise au foyer, qu'à celle où elle s'est faite Poésie, Homère a «lit dans son ('klyssce :
Tofaiv o' ou-1 àyc^at BovÀT-sopot, ouïe Oiiiiarî;'
Oe|JLi<JTcys» oè exaaroç nafocov Tjû1 à////wv, oui' dXX^Àcuv iXÉyouGiv.
« Ils n'ont point d'assemblées pour délibérer, point de lois ; mais
* D'après mon ami. M. A. Nnujou, il est probable qu'au moins plusieurs des tribus simienne.-* qui ont formé les espèces humaines vivaient déjà en société avant d'être vraiment humaines, c'est-à-dire avant d'avoir un langage. \éri table.
Ce fait fut-il démontré, il n'en résulterait pas d'ailleurs que l'état primitif général des espèces humaines ait été l'état de société.
chacun donne la loi à ses enfants et h ses femmes, et ils n'ont point souci les uns des autres. »
Quant aux sociétés gouvernées, quoiqu'on ne soit point encore parvenu k lever les voiles qui en cachent l'origine, je pense, avec Henry Maine, que l'étude des monuments juridiques est rie nature à prouver que boaucoup ont dû commencer par des agrégations de tribus ; mais, à la différence de mon savant collègue de l'Université d'Oxford, je n'admets pas que les sociétés gouvernées se soient toutes formées de la môme manière; j'admets des origines diverses pour les sociétés gouvernées, et il ne me paraît pas douteux que souvent, par exemple, l'homme le plus vaillant ou le plus intelligent n'ait dû discipliner sous sa loi non pas des tribus, ni même des familles, mais des individus isolés.
Et se bornât-on à, admettre le point de vue des agrégations de tribus, que de combinaisons possibles encore 1 Tantôt des tribus ont pu volontairement reconnaître un même chef; tantôt, et ce qui est plus probable, une tribu a pu en conquérir d'autres, et le plus robuste soldat de la tribu conquérante a dû devenir le maître.
L'antiquité moyenne, celle qui appartientà l'histoire, nous fournit, d'ailleurs, des témoignages qu'il suffit d'interpréter et d'éclairer des lumières de l'anthropologie pour arriver â déchiffrer l'énigme du mode de formation des sociétés préhistoriques et des conditions dans lesquelles elles vécurent. Mais quelles qu'aient été les variétés des groupements sociaux, et accord dt-on, comme il parait exact de le faire, la plus large part aux agrégations de tribus, la conclusion qui s'impose est celle-ci : les sociétés de l'antiquité moyenne ont duré par l'effet de la tyrannie appuyée sur l'ignorance et sur la superstition du plus grand nombre, tyrannie existant dans le gouvernement comme dans le fond des institutions -, or, à combien plus forte raison cette affirmation n'est-elle pas vraie des sociétés préhistoriques? La liberté pour tous les hommes na jamais lui dans le monde, et l'idée même en est d'hier (Voy. Hérodote, 7Y. //-&£., tome 1", chap. xevi] et suiv., commencement de Thistoire des Mèdes et élévation de Xerxès au trône ; Grote, Histoire de la Grèce, t. 11, chap. vi ; Mommsen, tr. Alexandre, Histoire romaine, t. 1, p. 87. — Comp. Henry Maine, trad. Courcelle-Sencuil. la Société primitive et l'ancien Droit).
344 AVANT-PROPOS, ETC
(3) Détruisez le système qui, dans notre Europe, au sein de la plupart des États, établit un vaste camp et arme la jeunesse du pays contre la liberté de tous les autres, ôtez les armées permanentes, et vous verrez ce que nos sociétés deviendront 1
Est-il faux par conséquent de prétendre que nous en sommes encore à la barbarie?
(1) Le monde se fait, se défait et se refait sans cesse ; la nature ou le quelque chose qui est sous les phénomènes a toujours existé, il a toujours été agissant et le sera toujours; toujours il a existé et il existera toujours en même quantité, toujours il a eu et il aura toujours même quantité de mouvement*, et c'est ce mouvement qui fait, défait et refait le monde, le monde, une illusion : pafc, disent fort bien les Grecs, en ce sens que chaque aspect du monde est plus qu'éphémère et qu'à l'instant môme où il se produit, déjà il est en voie de changement !
Mais le monde ou le mouvement qui le fait procèdent d'après des lois, et ce sont ces lois, dans leur ensemble, qui constituent Tordre du monde.
Des lois et un ordre du monde ! Qu'on en contemple le magnifique spectacle dans Newton, nous révélant l'attraction mutuelle des sphères célestes; dans Laplaee, nous faisant assister à la genèse de l'univers et «les globes qui le remplissent; dans Lavoisier, nous enseignant que rien ne se crée, rien ne se perd; dans Lamarck, retrouvant la généalogie de tous les organismes? dans Lycll, démontrant la perpétuité do l'évolution géologique, enfin dans Alexandre de Humboldt, déroulant sous nos yeux les tableaux du Cosmos entier!
Et ces lois, cet ordre, ces hautes harmonies du monde, chaque
* Voir le magnifique mémoire Je Helmholtz sur la Conservation de la force. Paris, Victor Musson, 185U.
346 DISCOURS PRK LIMINAIRE.
jour la science en est venue compléter l'esquisse. Ici, Fraunhofer, Kirchhoff, Janssen, Lockyer, Secchi essayent de pénétrer la structure intime du soleil ainsi que les merveilles de son action sur la nature, et, grâce au spectroscope, ils explorent toutes les profondeurs du ciel \ là, une autre pléiade illustre, celle des Ilersehcl, des Clausius, des Thompson, des Zeller, des Robert Mayer, des llelmholtz, fait apparaître que, dans notre système planétaire, c'est l'astre du jour qui est vraiment l'astre-roi, qu'il est le foyor do toute vie et que toutes les forces physiques ne sont qu'une émanation de ses rayons-, d'autres encore, les Berzélius, les (îay- Lussac, les Dumas, les Liebig, les Laurent, les Williamson, les (ierhardt, les Dalton, lus Chevreul, les Wiirtz, nous initient de plus en plus aux mystères des agrégations de la matière ; la grande conception des Leucippe et des Démocrite, la théorie des atomes, est retrouvée par l'expérience, et la connaissance des secrets de la nature fait un pas nouveau et énorme*; enfin, grdeo aux travaux de Woehler, de Chevreul, de Marcelin Berthelot et de Famitzin dans l'ordre de la science chimique, grâce a ceux de Schleiden, de Schwann, R. Mirbcl, de Huxley, de Darwin, de Yirchow, de Claude Bernard et de Hrcckel, dans Tordre des sciences dites aujourd'hui bioloyvjucs, le pont a été jeté entre les êtres que notre ignorance, jointe à notre esprit d'analyse, oppose les uns aux autres sous le nom d'êtres organisés et d'êtres inorganisés.
Et qui, en présence de ces résultats, no ressentirait l'enthousiasme d'un des savants contemporains les plus lettrés et les plus éloquents, qui no serait tenté de s'écrier avec Tyndall : « Offertes à notre esprit sous leur véritable aspect, les découvertes et les généralisations de la science moderne constituent le plus sublime des polmies qui se soit jamais déroulé devant l'esprit et l'imagination de l'homme. Le physicien de nos jours est en contact avec un merveilleux qui ferait pâlir celui de Milton.... Les vagues
* On ne s'attend certes pas à trouver ici l'exposé de la controverse relative à la théorie atomique ; mais, bien qu'aucun observateur n'ait encore rencontré l'atome sous son microscope, j'estime, moi profane, n'en déplaise à MM. Berthelot et Frémy, que la théorie atomique doit dira admise parce qu'elle est celle qui rend le plus rationnellement compte des faits.
peuvent se changer en vides et les vicies en vagues; la grandeur pont être substituée au nombre et le nombre à la grandeur ; des astéroïdes peuvent s'agglomérer en soleils; des soleils peuvent se résoudre en flores et en faunes ; les flores et les faunes peuvent se dissiper en gaz : la puissance en circulai ion est éternellement . la même ; elle roule en flots d'harmonie à travers les âges, et toutes les énergies de la terre, toutes les manifestations de la vie, aussi bien que le déploiement des phénomènes, ne sont que des modulations ou des variations d'une même mélodie éternelle! »
Or, que ressort-il de tnutes ces recherches et do toutes ces vues? conclu rai-je à mon tour : c'est qu'on même temps qu'il y a d(;s lois, un ordre, une harmonie du monde, il n'y a en réalité ni esprit ni matière, il y a une substance une. une. substance que nous découvrons d'âge en Age, non-seulement dans ses manifestations, dans s«.s phénomènes, mais dans sa nature même, car il est impossible de séparer les manifestations et les phénomènes de la cause qui les produit*.
Mais, arrière ces doctrines qui enseignent que le monde est mauvais, que la vie est mauvaise : le monde, nous avons vu ce qu'il est; quant à la vie, elle est la plus haute expression de l'être! Arrière le Bouddhisme athée et le Christianisme théiste, d'abord parce que ce sont des religions, mais aussi parce qu'ils méprisent l'un et l'autre le monde et la vie; arrière ces philosophas tout aussi vides et tout aussi dangereuses qui jettent, à leur tour, ranathèmi' au monde et a la vie î Et, pour moi, un Schopenhauer im? parait tout aussi fou qu'un Bouddha ou un Jésus, tels que leurs disciples les ont faits !
(2) Tout en citant ce motde Hegel, je suis loin d'entendre adhérer à la doctrine politique de c.f puissant esprit, et cet ouvrage tout entier en est la négation la plus absolue.
Je suis d'accord awc Hegel pour admettre que c'est par l'évolution graduelle «le la vie inorganisée, puis de la vie organisée, que l'homme naît; j'estime aussi, comme lui, que l'individu ne peut atteindre le maximum de son développement que dans la société civile, dans l'Etat ; mais, bien loin de penser avec Jean-Jac-
* V. la note suivante (3) où j'ai développe ce point.
quos et Hegel, que : « les bonnes institutions sociales sonlcellrs qui savent le mieux drnaturer l'homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative et transporter le moi dans l'unité commune, en sorte que chaque particulier ne soit plus sensible que dans le tout i (Jean-Jacques), ou encore que : a l'État est la substance môme de l'individu, qu'il est le but des individus en société » (Hegel); j?estimc aussi abominables qu'absurdes les institutions dont parle Juan-Jacques, et, quant a Hegel, je prends le contrepied de sa proposition. L'État n'a pas une existence propre, l'Etat est un milieu, un milieu nécessaire à l'homme pour qu'il évolue selon les conditions de sa nature*, mais l'Ktat personnel est une abstraction ou une entité réalisée par un songe creux!
L'enseignement que contient l'histoire, c'est le contraire de ce qu'ont affirmé Jean-Jacques et Hegel; l'histoire, c'est le récit du développement progressif de l'individu humain, de son libre droit sur lui-même, et, conçue dans sa généralité la plus haute, c'est aussi le récit des victoires toujours plus complètes que l'individu remporte sur la nature.
Quant aux pauvretés que David-Frédéric Strauss a récemment écrites sur ce sujet, elle* ne mériteraient même pas d'être mentionnées si elles ne sortaient d'une plume qui, pour avoir fait amende, non pas honorable, mais pitoyable en politique, n'en conserve pas moins une juste renommée.
Donc, David-Frédéric Strauss, reniant ses anciennes convictions républicaines et égalitaires, affirme, en son dernier livre (L'ancienne et la nouvelle /oi), que : a l'histoire continuera d'être une bonne aristocrate, bien qu'animée de sentiments populaires, que les plus grands doivent se décider a diriger leurs regards vers ces formes élevées qui ont nom Bismarck et Molthe, ne les verraient-ils ainsi que jusqu'aux genoux, » et il termine en répétant un mot de Hegel, qui n'est que la paraphrase de celui que j'ai" cité plus haut : « à la tête des faits historiques, les individus se tiennent comme des subjectivités provoquant la réalisation do la substance. » Or, notre vieil érudit Littré, si comtiste et si peu philosophe, qui a fait chez nous une préface au livre de Strauss, — naturellement pour la plus grande gloire de so"
fétiche, — tout aussi naturellement, n'a pas trouvé le moindre blâme pour de telles paroles.
Cependant, l'hégélianisme de Strauss, en histoire, a des adeptes, et un écrivain de valeur, Frédéric de Hcllwald, a écrit tout un gros livre de philosophie de l'histoire où règne l'impassibilité d'un esprit qui nie obstinément tout idéal, qui ne croit ni au vrai, ni au beau, ni au bien, ni par conséquent aux principes, et qui n'a pas compris que si l'homme est entraîné dans le processus général du monde, il Test à sa manière, avec son mouvement propre et avec ses destinées propres (V. Friedrich von Hellwald, Culturgeschichte in ihrer naturtichen Entwickelung bis sur Gegcmvart, 2eédit., Augsburg).
D'un autre côté, en France, Henan, qui se croit un des princes de la pensée contemporaine et qui a bien tort d'avoir cette idée de lui-même, Henan rêve un âge où un groupe d'hommes intellectuellement supérieurs aux autres, s'assujettira la foule en vertu d'un droit incontesté et foudroiera, au surplus, par des moyens scientifiques tous les téméraires qui tenteraient do lui faire violence.
Et cet écrivain qui interprète si étrangement l'histoire et la nature a, d'ailleurs, aussi sa solution unitaire; il entrevoit dans les lointains brumeux de son cerveau un jour où l'univers devra servir aux perceptions, aux sensations, aux jouissances d'un seul être, et sera heureux de s'immoler pour le bonheur de cet être. (V. Dialogues et fragments philosophiques, p. 82, 125 et suiv.) On no discute pas do pareilles conceptions; tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il existe dans Henan un hégélien, un comtiste, un sulpicicn, un halluciné, et, dominant lo tout, un homme infatué de lui-môme *.
Nous parlerons plus loin du fantastique organisme social de
* Or, c'est ce jnonsieur qui, appréciant l'immense rélo critique et philosophique de Voltaire, :i écrit quelque part (Préface du livre de Kuenen sur L'histoire critique de V Ancien Testament) que les polissonneries de Voltaire tiraient à peine à conséquence.
Pour ma part, je souhaite à M. Henan d'ôtro jamais le polisson que ut Voltaire.
Cet homme a eu beau dire, jamais il n'est parvenu à sortir de la sacristie.
Comte et de celui d'Herbert Spencer, un disciple hérétique qui n'a pas de peine a valoir beaucoup mieux que le maître, mais qui n'en est pas moins considérablement surfait.
Vains songes et impuissantes clameurs! La liberté de l'individu devient; la conscience individuelle se fait de plus en plus; chaque homme, de plus en plus, veut être le maître de lui-même, en face des autres et de la nature, et, pour chacun, cette volition a devant elle un champ, subjectivement indéfini !
(3) Par la, apparaît ce que doit être la philosophie : par son sujet, — un idéalisme ; par son objet, — un naturalisme.
Je ne conçois ni l'esprit en lui-même, ni la matière en ellemême, je ne crois à aucun des deux en lui-même et jamais je ne prononce si bien des mots que lorsque je dis : esprit ou matière.
Je crois à une substance unique qui m'est connue dans sa nature, car je la connais dans ses manifestations, et ses manifestations étant données, sa nature suit nécessairement: mais, comme ses manifestations sont successives et que les homme* n'en ont jamais observé qu'un certain nombre, je ne connais sa nature que d'une manière relative; mais cette connaissance me suffit pour que je puisse prévoir ses nouvelles manifestations, et pour cela il suffit que je fasse en moi la synthèse de celles que je connais déjà, c'est-à-dire que j'en découvre la loi \
J'appelle cette doctrine un naturalisme, car elle cherche às'approcher de la nature le plus qu'elle peut, à en pénétrer le plus qu'elle peut les mystères intimes; contempler la nature sans voiles, la contempler dans toutes les merveilles, dans toutes les
* Le mot matiï/y, «lu sanscrit nvi, mesurer, indique une chose qui a une étendue, des dimensions, H qui peut être exprimée par un nombre. Or, l'aptitude à comprendre, à sentir, l'enthousiasmi*, l'amour, — l'intelligence et le cœur, — autrement que par métaphore, les mesurons-nom, les concevons-nous comme susceptibles d'être mesurés? Qui me dira la mesure de ta vie dans l'être le plus élevé ou dans le plus humble ?
Sans doute, je m'intitule moi-même matérialiste, et je le suis en ce sens que je ne conçois pas l'intelligence et le cœur, la vie, comme pouvant etre à part de co qui a une étendue, de ce qui est matière.
J'admets, du reste, qu'il n'y a pas de matière sans un principe de vie. sans esprit, et l'observation confirme ma doublo idée.
Quant à ce que nous cherchons, la science de la substance complète, notre lot est de la désirer toujours et do ne la posséder jamais.
splendeurs, dans toute la poésie de ses réalités, voilà l'objectif de cette doctrine.
Mais, en même temps, elle est un idéalisme; elle ne peut ne pas en être un, car mon individualité ne saurait s'abstraire d'ellemême, et mes conceptions ne sont mes conceptions que parce que mon individualité a posé sur elles son empreinte.
Qu'est-ce que j'observe? Une pluralité do choses; qu'est-ce que je constate? Des lois, de purs rapports; mais les choses que j'observe ne se tiennent pas, les lois que je constate ne vivent pas, et le monde, lui, se tient et le monde vit*.
Les choses et la loi connues — comme je puis arriver à les connaître**, — je me fais une certaine idée propre de la synthèse et delà vie du monde ; je vois le inonde à travers un prisme que j'appelle mon esprit, ne sachant quel autre nom lui donner, et qui est la partie la plus haute et aussi la plus personnelle de moi-même.
Cette doctrine est scientifique, car clic a des bases rationnelles et démontrables; elle est morale, car de cette conception que j'ai du monde, ressort pour moi une règle de vie; je dirai même qu'elle est éminemment morale, car elle me porte à m'élever le plus possible au-dessus de moi-même, à vouloir le plus plein développement possible de mon individualité, et, le voulant pour moi, à le vouloir aussi pour les autres.
Passons maintenant à la question de la méthode.
Y a-t-il une méthode générale des sciences, c'est-à-dire y a-t-il un fond de moyens communs qui puissent permettre d'approcher de la vérité dans toutes les sciences ?
Et d'abord, en se plaçant au point de vue le plus général possible, y a-t-il des sciences ? Y a-t-il autre chose que la science ?
Je dis qu'il n'y a qu'une science, la science des choses, la science des êtres, la science de l'être et de la vie, embrassant tout, depuis
* Quand Mill dit [Systfone de logique ddductioe et induetwe, trad. L. Peisse) que tout l'effort de notre science sera d'ajouter des faits l'un à l'autre, ou de lier un fait à un fait, Mill ne voit pas le sommet du problème et se condamne à rester à mi-côte.
■ Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. » (Taine.) — Je prétends, au contraire, qu'il a mal fait.
*• D'une façon à la fois subjective et objective.
l'algue et l'atome, jusqu'à l'homme, ce roi prétendu, ce frère réel de l'algue, et ce fils réel de l'atome.
Il y a la science de la nature, qu'esprits impuissants que nous sommes, nous divisons en sections, faute d'être capables de l'embrasser dans son ensemble.
0 la grande et la belle science ! Tout comprendre, comme disait Faust*; mais, hélas, nous ne faisons que l'entrevoir, et comme à Faust, plus nous nous sentons pénétrés de l'inanité de ce que nous savons en comparaison de ce qu'il yak savoir, plus cela nous consume le cœur :
« Und sehc, dans wir nichls wvtscn kiïnneu! Dass will mirschier das Jferz verbrennen. »
Toujours est-il que s'il n'y a qu'une science, et il n'y en a qu'une, il n'y a que celle du Cosmos, il ne peuty avoir aussi pour le procédé fondamental qu'une méthode; seulement, si l'on veut la trouver, il faut s'élever assez haut pour que les différences s'effacent entre les différentes divisions que nous faisons de la science ; puis, sous la méthode générale, viendront se classer les méthodes particulières, comme, dans la science du tout, viendront se ranger les sciences particulières.
Mais, avant que je pousse plus avant, je pressens l'objection et j'y veux répondre.
Je sais que l'on me dira que j'oublie une science, réfractaire cellelà à ma dialectique, une science où, d'un premier bond, l'esprit humain va droit à Vabsolu, la science mathématique.
La mathématique, la science d'une abstraction, la science do ce qui n'est pas, qui donc le premier a proféré cette énorme sottise que c'était la science de Vabsolu?
La mathématique, n'en déplaise à Pythagore et à ses disciples, n'est qu'une science subordonnée, ce n'est qu'un côté de toutes les sciences; la mathématique est dans tout, mais précisément parce qu'elle est dans tout, elle n'est qu'une partie, et infime d'ailleurs, de tout.
La mathématique nous donne le nombre en tout, elle nous le donne avec une certitude absolue ; mais il faut d'abord que les
* Il disait aussi : tout sentir, « ailes ergreifoo, ailes euipflndeo ».
sciences de la nature, de l'être, de la vie, lui fournissent ses matériaux.
Et ce qui lui échappe, c'est le plus haut, c'est la mesure du cœur et de l'esprit, c'est la mesure de la vie dans ce qu'elle a de plus puissant et de plus intime \
Qu'on n'oppose donc pas la mathématique autrement que pour dire qu'il y a un côté dans les choses pour lequel nous arrivons à l'absolu, qu'il y a une qualité des choses que nous concevons absolument; mais cela est loin de nous donner la connaissance des choses dans leur totalité, et c'est cette connaissance dans la totalité qui est le but propre des sciences ou de la science.
Que sera donc finalement la méthode scientifique?
Pour répondre, il n'y a qu'à se reporter à ce qu'est la science dans sa généralité la plus haute, à la philosophie.
La méthode, qu'elle s'applique aux sciences dites philosophiques, dites historiques, ou plus spécialement nommées sciences de la nature, ne concerne, en définitive, que la science de la nature. Or, la nature ne peut être connue que par l'observation : donc, toute méthode est, à son point de départ, non pas purement, mais essentiellement objective.
Je dis non pas purement, parce que l'observation elle-même dépend de la direction et des qualités de l'esprit de l'observateur; la
* Le célèbre Fechner, s'appuyant sur les travaux du physicien Weber, a essayé de formuler une loi mathématique de la sensation, et il» a écrit : « La sensation croît suivant le logarithme de l'excitation. » (Éléments de psychophysique, 1860.) Mais que subsiste-t-il de la loi de Fechner après la réfutation qu'en a présentée le professeur Evald Hering (séance de l'Académie de Vienne du 9 décembre 187ô), et celle que Hering propose à son tour a-t-elle une base plus solide? (V. la défense de la loi de Fechner par le professeur J. Delbœuf, Revue philosophique, publiée chez Germer-Baillière, par Gh. Ribot, n* 3, II* année. — Ajouter l'ouvrage du même professeur J. Delbœuf, La Psychologie comme science naturelle.)
Un mathématicien anglais, l'illustre S^lvester, est allé plus loin encore que Fechner, et il a bravement annoncé que : « même l'imaginaire et l'inconcevable seraient soumis avant peu à la domination des mathématiques. » (V. le professeur G. Tait, Philosophie naturelle, caractères d'une véritable science, Revue scientifique, tome VII, 1" série.)
Tout beau, Sylvester 1 commencez par y soumettre la pensée ; la vôtre, en cette circonstance, vaut un peu plus que zéro ; tachez de nous dire de combien !
contemplation do l'objectivité pure n'est pas possible de la part d'un être qui n'a pas une intelligence adéquate aux choses.
Cependant, il est vrai d'affirmer que, dans son fondement, la méthode scientifique est d'observation et d'objectivité, et c'est, dans cet ordre, l'idée la plus féconde qu'aura conçue notre siècle.
Mais, la base posée, c'est le côté subjectif qui reprend le dessus.
La généralisation, l'induction appartient à la subjectivité, car l'induction suppose un certain triage et une certaine interprétation des faits observés, et, tant vaut l'esprit de celui qui en est l'auteur, tant vaut l'induction elle-même.
Ce n'est pas tout : à côté de l'induction qui n'est, en réalité, qu'une sorte d'hypothèse, mais une hypothèse confirmée par un plus ou moins grand nombre de faits, il y a une autre vue qui, un phénomène étant donné, suppose une cause de nature à expliquer ce phénomène, sauf ensuite à co que les observations qui seront faites confirment celte cause ou l'excluent41.
Je vais plus loin; j'admets fort bien que l'on puisse, sans sortir de la voie scientifique, imaginer une hypothèse qu'aucun fait, même isolé, n'a encore justifiée, lorsqu'elle est en harmonie avec les données générales de la science. Et, pour rendre ma pensée sensible, j'estime les évolutionnistes autorisés à réputer la génération spontanée possible, bien que les expériences faites à ce sujet jusqu'à ce jour n'aient produit nul résultat décisif. Mais, pour les hypothèses de cette dernière sorte, il est évident qu'elles n'ont pas un droit de cité d'une durée indéfinie, et qu'il est nécessaire que l'expérience vienno quelque jour les confirmer.
• * Remarquons, en passant, que ce qu'on nomme le hasard ne correspond qu'à une idée subjective] il n'y a pas de hasard, il y a des lois qui gouvernent le monde : seulement la rencontre de ces lois forme parfois une telle complexité de causes, qu'alors nous ne parvenons pas à discerner toutes celles qui ont concouru à produire un phénomène, et c'est dans ce cas que notre impuissance et notre ignorance disent qu'il y a du hasard.
Prenez l'homme illettré, il y a beaucoup plus de hasard pour lui que pour le lettré.
Un esprit plein de bienveillance et très-ouvert, quoiqu'il demeure engagé dans les liens du vieux spiritualisme de l'école, M. Paul Janet. a écrit sur ce point, j'ai grand regret de le constater, des lignes fort obscures et fort peu philosophiques. (V. son livre des Causes finales.)
En somme, la méthode scientifique, à mes yeux, est à la fois objective et subjective, comme elle est à la fois analytique et synthétique, à posteriori et à priori, et la part à faire à chacun des deux points de vue ne peut être strictement séparée et déterminée, car, aussitôt que nous regardons la nature ou le non-moi, le moi projette sa lumière ou son ombre sur elle ; notre idée propre nous dévoile ou nous voile les magnificences des choses, et tout au plus pouvons-nous arriver à rectifier et à corriger notre impression personnelle par celle que les autres ont ressentie.
Quoique le premier fait, dans Tordre généalogique, soit celui de la nature extérieure ou du non-moi se posant devant le moi, il est donc tout aussi chimérique de prétendre découvrir le monde par l'observation pure que par la logique pure.
L'esprit de l'homme a deux forces pour arriver à la connaissance des choses; c'est le vouer, en dehors de son infirmité de nature, à une claudication inévitable, que de le priver systématiquement de Tune d'elles.
(k) Il est évident que, dans la formule méthode inductive d'observation de la nature, je prends le mot observation dans le sens le plus général qu'il comporte, et je crois, en effet, ce sens assez compréhensif pour qu'il puisse renfermer tous les procédés propres à conduire à la connaissance de l'objet unique de toute recherche scientifique, je veux dire la nature.
Quoi que nous fassions, au point de vue objectif, c'est dans une observation, ou, si Ton veut, dans une constatation, ce qui n'est pas différent, que notre recherche se résout. Quand Claude Bernard, Marcelin Berthelot ou Camille Dareste * emploient ce qu'ils nomment la méthode expérimentale active, et disent qu' « ils deviennent ainsi des inventeurs de phénomènes », ou encore que « la branche de la science qu'ils cultivent crée son objet »,
* V. Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, chap. i. Paris, J. B. Baillièrc et fils, 1865; Marcelin Berthelot. la Synthèse chimique, conclusion générale, m, Bibliothèque scientifique internationale; Camille Dareste, Introduction de ses très-remarquables et très-intéressantes Recherches sur la production artificielle des monstruosités, Paris, C. Reinwald, 1876. V. aussi Chevreul, De la méthode à posteriori expérimentale et de la généralité de ses applications, Paris, Dunod, 1870.
certes, cette parole est exacte, mais elle n'est que d'une exactitude secondaire, et il n'en faut pas moins conclure, avec Claude Bernard, que c l'expérience n'est qu'une observation provoquée », ou, plus nettement encore, qu'elle n'est qu'un mode nouveau d'observation.
Du reste, on le conçoit, ce n'est point à la méthode expérimentale, entendue comme le font les hommes éminents que je viens de citer, et restreinte, au surplus, à un certain nombre de sciences, que s'adresse ma censure ; je n'en veux qu'à cette méthode expérimentale préconisée, même en politique , par les disciples , plus ou moins orthodoxes, de ce savan tasse qui eut nom Auguste Comte, et qui, grâce aux vulgarisations d'un érudit sans .originalité et sans vigueur, et d'ailleurs aussi dénué du sens philosophique que son maître, a acquis, en nos temps d'énervement, une sorte de renom !
Il est bien vrai que, dans le lourd amas de dissertations confuses, diffuses, pédantesques et banales, que leur auteur a décorées du nom de Cours de philosophie positive, M. Comte juge bon d'appeler son empirisme en politique (en sociologie selon son langage) du nom de méthode comparative ou historique; il est vrai, en outre, qu'il définit cette méthode : « un moyen de faire connaître l'influence nécessaire des diverses générations humaines sur les générations suivantes, qui, graduellement accumulée (l'influence, sans doute) d'une manière continue finit bientôt par constituer la considération prépondérante de l'étude directe du développement social. » Cette considération prépondérante, c'est, j'imagine, l'idée que M,. Comte dégage de l'histoire, c'est sa philosophie de l'his- . toire-, mais cette philosophie ne l'a conduit qu'à admettre la perpétuité du sacerdoce, la perpétuité du patriciat, la perpétuité du prolétariat, la perpétuité, en un mot, de toutes les dominations, ainsi que de toutes les sujétions que la conscience nouvelle du genre humain repousse. Et, comme si ce n'était pas assez d'aberrations, M. Comte enseigne que l'Humanité est un organisme et que la vie individuelle tend à s'y absorber de plus en plus dans la vie sociale et générale! (V. passim le tome IV du Cours de philosophie positive,)
11 est vrai cependant aussi que M. Comte, abordant ensuite
dans un ouvrage spécial la matière de la politique , n'a su trouver rien de mieux que de mettre de côté son observation positive; malheureusement ses procédés subjectifs valent ses procédés objectifs; cet çsprit était trop foncièrement illibéral, rétrograde ef borné pour que la raison fît aucun gain à ses changements de front.
Observateur terre à terre ou illuminé, tel est en tout M* Comte.
(5) Que le Comtisme soit issu historiquement du Saint-Simonisme, et que, pour la plus grande part, il en procède môme subjectivement, M. Comte tressailllt-il de ce jugement dans sa tombe, ce point est incontestable pour tous ceux qui connaissent un peu l'histoire des théories formulées en ce siècle.
Le surplus du Comtisme se compose de quelques vérités philosophiques qui pouvaient être neuves, il y a deux ou trois cents ans, et qui ne sont plus aujourd'hui que des banalités, puis d'une série de rêves et de divagations mystiques, l'œuvre bien personnelle cette fois de M. Comte, et qui fait que les positivistes purs n'ont rien à envier de ce côté aux croyants purs des différents fétichismes religieux entre lesquels se partagent les habitants de ce menu globe. <
Quant aux caractères du Comtisme, en philosophie, il est l'élimination de tout idéal et de toute idée, ou, ce qui revient au même, la négation de toute philosophie, de toute métaphysique, disait Comte; en politique, c'est un ensemble des élucubrations les plus réellement réactionnaires qui furent jamais, opposé eh tout aux meilleures aspirations morales de ce siècle, ayant pour objectif avoué comme pour conclusion logique, répéterai-je, le rétablissement des régimes les plus radicalement ruinés dans la conscience de nos générations, d'une sorte de monarchie dédoublée de Philippe II, dictature spirituelle d'un côté, dictature temporelle de l'autre, amplifiant même les monstruosités de ces régimes, même celles de la papauté de Grégoire VII, de la monarchie de Philippe II et des doctrines de De Maistre ; car, pour M. Comte, le cerveau de l'Humanité doit être tout entier localisé dans un certain nombre d'hommes qui seront chargés de fabriquer les idées pour les autres; et, quant aux autres, on livrera aux flammes , sinon leurs personnes, du moins leurs livres.
Les premiers brûlés seront sans contredit ceux de Huxley, qui
s'est permis de réfuter la fameuse loi des trois états historiques et la classification des sciences, deux emprunts faits par Comte, l'un au docteur Burdin, l'autre à Saint-Simon, mais dont il s'est toujours approprié le bénéfice; ensuite, viendront les livres de Mill qui, après avoir, chose bien étonnante de la part d'un esprit de sa valeur, professé les principes essentiels du positivisme, a résisté d'abord à l'anathéme de Comte contre l'économie politique et a fini, dans une polémique avec M.' Littré, par détruire les bases principales du Comtisme-, enfin, j'affirme à M. G. Lewes, plus fidèle en apparence, mais qui, dans de,s pages hors ligne, vient de faire acte d'adhésion à la métaphysique et d'écrire en maître sur la méthode, que ses livres n'échapperont pas à l'auto-da-fé *.
En somme, Schopenhauer, Renan, Comte x voilà un beau ternaire; mais Schopenhauer savait un peu penser, Renan sait écrire; quant à l'infortuné Comte, il fut, des trois, le moins bien partagé, car de penser, H ne soupçonna jamais ce que c'est, et d'écrire, il s'en douta moins encore l **
(6) Ce mot est-il d'Augustin, comme je le crois, ou serait-il d'un autre Père de l'Église, qui alors ne pourrait être que Tertullien? Quoique le point soit d'une médiocre importance, j'ai ouvert, à ce sujet, une sorte d'enquête auprès des hommes les plus autorisés, et, comme je n'ai pu arriver à éclaircir .le cas à mes yeux, je m'en suis rapporté à mes propres souvenirs qui me persuadent que j'ai lu autrefois cette affirmation textuelle dans la Cité de Dieu.
Tertullien, de son côté, a du reste enchéri sur la parole d'Augustin à propos de la mort et de la résurrection du Christ fils de Dieu : c Prorsus credibile est, quia ineptum est. Et sepultus resurrexit; certum est quia impossibile est. » (Tertull. De Carne Clwisti, cap. v.)
* G. Lewes, écrivain et penseur des plus distingués, dont les ouvrages réclament un traducteur, a associé sa vie à la femme, illustre sous le pseudonyme de Georges Elliot, dans laquelle l'Angleterre salue à juste titre l'un des romanciers et des moralistes les plus considérables de ce temps.
** Que de disciples prétendus de Comte qui n'en ont même jamais lu dix pages ! Le fait est qu'il faut une rare dose de patience, pour tenter de tirer ce fatras au clair I
Mais, ce qui yajit la peine d'être remarqué, c'est qu'en même temps que, dans son tout éclectique Dictionnaire des Sciences philosophiques, M. Franck décharge Augustin de la responsabilité de ce mot fameux et la reporte sans hésiter sur Tertullien, un de nos plus fougueux prélats, l'évêque Freppel, et un Révérend Père jésuite dont le nom m'échappe, s'évertuent au^i à répudier ce même mot pour Augustin , et à le mettre au compte de Tertullien.
Touchant accord de la philosophie bâtarde et de la foi bâtarde I
Mais qu'importe, au surplus, que l'auteur du mot en question soit celui-ci ou celui-là? Qu'importerait même que ce mot fût apocryphe, si l'Église ne renie pas la doctrine qui en est le fond?
Et elle ne la renie pas, bien s'en faut ; écoutons Bergier, contrôlé par deux évêques, et tous les deux cardinaux, s'il vous plaît, Messeigneurs Gousset et Donnet :
« Les anciens philosophes étaient plus modestes et de meilleure* foi que les modernes, écrit avec une rare amabilité Bergier-, ils reconnaissaient la nécessité d'une révélation surnatu- . relie pour connaître la Divinité et pour savoir quel culte il faut lui rendre. Si ce sentiment n'avait pas été celui de tous les peuples, ils n'auraient pas ajouté foi si aisément à ceux qui se sont donnés pour inspirés. Il est, d'ailleurs, démontré par le fait que, faute de ce secours surnaturel, les philosophes se sont égarés, en fait de religion, aussi grossièrement que le vulgaire. »
Or, ce sont les plus modérés des théologiens qui tiennent ce langage.
(7) On se rappelle les beaux vers de Lucrèce si admirablement traduits par André Lefèvre :
« Mais, quand j'ignorerais quel est le fonds réel Des choses, l'aspect seul de la terre et du ciel, Tout m'instruirait assez que ce monde où nous sommes N'est pas un don sacré que les dieux font aux hommes. Non. L'ouvrage suffit à nier ses auteurs. Parmi tout ce qu'au loin couronnent les hauteurs Ondoyantes des deux, que de rocs, de montagnes, Que d'immenses marais dévorent les campagnes I
Ajoute les forêts et leurs monstres, les mers . Qui, d'un rivage & l'autre, étendent leurs déserts, Et ces frimas sans fin, ces chaleurs meurtrières Qui prennent aux mortels deux zones presque entières. Le reste languirait de ronces obstrué, La Nature eût vaincu, si l'homme, habitué K gémir sur l'outil qui du sol fend l'écorce, A la fatalité n'eût opposé sa force !
Quelle moisson vers l'air eût frayé son chemin, Si le robuste soc, ouvrant sous notre main La glèbe retournée à notre œuvre asservie, N'eût fécondé la terre en luttant pour la vie? Enfin, cette moisson, ce prix de nos sueurs, Elle couvre le sol de verdure et de fleurs . Un excès de soleil, et la voilà brûlée 1 ' Puis c'est la brusque averse ou l'inique gelée, C'est le fouet de la trombe et les fléaux de l'air. Et les monstres? D'où vient que la terre et la mer, Contre l'homme faisant assaut de perfidies, Les propagent ainsi? Pourquoi ces maladies Que, chacune, à son tour, les saisons vont traînant? Pourquoi l'aveugle mort sur tout âge planant?
Pareil au naufragé vomi du sein de l'onde, L'enfant, quand la Nature aux rivages du monde Le dépose, arraché d'un ventre endolori, Gtt sur la nature, nu, sans armes, sans abri, Sans parole, et du seuil de cette vie obscure,
Par un vagissement lugubre il inaugure
Le long cercle de maux que lui promet le sort. •
(Lucrèce, De la nature des choses, traduction en vers français, par André Lefèvre, livre V, vers 211 et suiv. Paris, Sandoz et Fischbacher, 1876.)
Je ne résiste pas non plus au désir de citer ici le fragment d'une œuvre écrite au temps de la guerre franco-allemande, et où l'auteur, une femme, a atteint, d'un seul bond, les plus hautes cimes : v
Aux applaudissements de la plèbe romaine Quand le cirque, jadis, se remplissait de sang, Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,
Le regard découvrait un César tout-puissant. Il était là, trônant dans sa grandeur sereine, Tout entier au plaisir de regarder souffrir; Et le gladiateur, en' marchant vers l'arène, Savait qui saluer quand il allait mourir. Nous, qui salûrons-nous? A nos luttes brutales, Qui donc préside, armé d'un sinistre pouvoir? Ahl seules, si des lois aveugles et fatales Au carnage éternel nous livraient sans nous voir, •
D'un geste résigné nous salarions nos reines. Enfermé dans un cirque impossible à franchir, L'on pourrait néanmoins, devant ces souveraines, Tout roseau que Ton est, s'incliner sans fléchir. Oui, mais si c'est un Dieu, maître et tyran suprême, Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer : Ce n'est plus un salut, non, c'est un anathème Que nous lui lancerons avant que d'expirer. Comment? ne disposer de la Force infinie Que pour se procurer des spectacles navrants; Imposer le massacre, infliger l'agonie, Ne vouloir aeus ses yeux que morts et que mourants 1 Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes ♦ Notre indignation vaincra toute terreur ; Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes, Non sans désir secret d'exciter sa fureur. Qui sait? nous trouverons peut-être quelque injure. Qui l'irrite à ce point que, d'un bras forcené, Il arrache des cieux notre planète obscure, Et brise en mille éclats ce globe infortuné. Notre audace du moins vous sauverait de naître,' Vous qui dormez encore au fond de l'avenir, Et nous triompherions d'avoir, en cessant d'être, Avec l'Humanité forcé Dieu d'en finir.
Oh 1 quelle* immense joie, après tant de souffrance 1 A travers les débris, par-dessus les charniers, Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance : Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers !
(L. Ackermann, Pascal, IV, Dernier mot, dans le volume publié sous le titre de Poésies, Premières poésies, Poèmes philosophiques, k% édit. Paris, A. Lemerre, 1877.)
Poésie empreinte du sceau de génie et qui n'a pas le renom dont elle est digne.
(8) Et j'ose affirmer qu'elle ne le sera jamais.
C'est dans cet ordre d'idées que se plaçait Cari Vogt, à la fois homme de beaucoup d'esprit et grand naturaliste, quand il a écrit : f Dieu est une borne mobile placée à la limite extrême du savoir humain, et cette -borne, qui est surmontée d'un grand X, recule incessamment devant les progrès de la science humaine, i
Donc, d'après Vogt, et je partage entièrement son avis, le résultat de l'investigation scientifique sera, non de démontrer Dieu, mais au contraire d'en abolir l'idée de plus en plus.
(9) Il n'y a pas d'absolu perceptible pour nous; il n'y a, à cet égard, que l'illusion de notre esprit prenant pour l'absolu le plus haut terme du relatif qu'il a conçu. Ce plus haut terme, je l'appelle pour ma part du nom d'absolu ; mais ce n'est là qu'une manière de dire ; c'est un absolu subjectif que celui que je conçois : donc, ce n'est qu'un relatif.
Cependant, de ce que nous ne percevons les choses que par notre esprit, qui a ses limites, de même que nous ne les voyons que par nos yeux, organe également borné, il n'y a nul lieu d'en 'conclure que nous ne les connaissons pas, dans une certaine mesure, telles qu'elles sont. La séparation du mode et de la substance, du phénomène et du noumène, comme s'exprime Kant, n'existe pas, et, en tant que ce puissant esprit a affirmé une telle séparation et prétendu qu'il n'y a pas de pont possible entre l'objectif et le subjectif, il a commis une lourde erreur qui a entraîné celle d'une foule d'esprits distingués *.
Pour réfuter le criticisme de Kant qui n'est fondé que sur un abus de l'abstraction, je n'invoquerai pas le témoignage universel des hommes sur certaines impressions de nos sens et de notre esprit, car rien ne prouve que l'Humanité tout entière n'ait point, pour l'esprit et pour le corps, un certain genre d'infirmité ; j'aborderai la difficulté directement.
Je prétends que notre idée des choses est non pas un faux tableau, mais un tableau rempli d'ombres, mais une conception
* C'est ce que j'ai déjà exprimé d'une autre manière, suprà, note 3.
ou une vision approximative des choses. En effet, si notre idée est subjective, 'elle est aussi objective, et, qu'on me passe la comparaison, si le petit bout do la lorgnette est de notre côté, le gros bout est de l'autre ; sans doute l'esprit de chacun de nous réfléchit les choses d'après son aptitude propre, mais ce sont les choses qu'il réfléchit.
Kant n'a pas ébranlé le principe de la certitude autant qu'on l'a dit et qu'il l'a cru lui-même ; ce qu'il a tout simplement démontré, c'est que nous n'atteignons pas l'absolu. Quant au pont à jeter entre le subjectif et l'objectif, il est tout jeté et il ne peut pas ne pas l'être.
(10) En citant dans les pages qui précèdent les noms de quelques-uns des hommes qui ont contribué le plus récemment à dévoiler les lois du Cosmos et à éclairer la généalogie de l'homme, je suis loin d'avoir nommé tous ceux qui méritent de figurer dans tœtte liste glorieuse ; je n'ai nommé ni cet homme
si plein de savoir et d'abnégation, Russel Wallace, le rival de Darwin; ni Reggius, le créateur de la crâniologie ; ni de Mortillet et Broca, les fondateurs de l'anthropologie en France ; ni Reichenbach d'Altona, qui, un des premiers, a osé proclamer l'origine animale de l'homme, ni Gegenbaur qui, dans son Anatomie comparée, a fourni la démonstration de ce point capital, ni Martfns de Montpellier, le traducteur de la Métamorphose des Plantes du grand Goethe et l'un des plus anciens et des plus intelligents adeptes de la doctrine de la transformation des espèces, ni le zoologiste Cari Ernst Baër qui, il y a plus de quarante ans déjà, témoignait que l'évolution est la loi fondamentale de la nature, ni le géologue Léopold de Buch, ni les botanistes Hooker et Unger, qui ont conquis un nouveau territoire à la loi de l'évolution et nous l'ont montrée régissant le règne végétal aussi bien que le règne animal ; ni Leuvenhœck et Malpighi, les créateurs de Thistologie, cette science si grave qui étudie la constitution intime des êtres; ni Carpenter, illustre par ses beaux travaux sur -les localisations cérébrales; ni Brown Séquard, ni Vulpian, ni Charcot que leurs recherches sur le système nerveux ont placés à un si haut rangl Qu'il me soit donc permis à moi, venu d'un point tout opposé et
d'une science toute d'abstraction, de saluer dans ces vaillants esprits ceux qui, dans le domaine des sciences concrètes, ont fait le plus pour relier au monde de la pensée celui des réalités sensibles!
Mais, quelle omission ne comme ttrais-je pas si je ne citais aussi les linguistes — et Bopp dont la grande Grammaire comparée, traduite par mon éminent collègue Michel Bréal, a éclairé du jour le plus vif les recherches ethnographiques et nous a révélé l'unité essentielle de tout un groupe de langues, — et Schleicher dont l'esprit original a appuyé d'un nouvel et puissant argument la doctrine transformiste en démontrant le parallélisme de l'évolution divergente des formes linguistiques et de celle des formes organisées *.
Et, pendant que ces savants hommes observaient, comparaient et s'avançaient d'un pas sûr dans la découverte du secret des choses, Kant, Oken, Treviranus, Carus, Herbert Spencer, placés à un point de vue plus spécialement logique, esquissaient des systèmes de philosophie de la nature se résumant tous dans l'idée d'évolution.
Toutefois, les naturalistes ont douté d'eux-mêmes; après avoir accompli dentelles œuvres dans l'ordre spécial de leurs recherches, ils n'ont point osé, pour la plupart, unir dans une vaste synthèse ce que l'on continue d'appeler l'esprit et ce que l'on nomme encore la matière.
* C'est à Bopp, et, avant Bopp, à Eugène Burnouf que je dois le développement de mon propre goût pour les études linguistiques et philologiques.
Les admirables travaux de Bopp sont connus du monde entier.
Quant à Eugène Burnouf, il fut aussi, quoi qu'on en ait dit récemment, un linguiste et un philologue de premier mérite, et, dans Tordre où il se plaça, un laborieux et vaillant auxiliaire de la cause sacrée de l'avancement de la science. Avec une sagacité et une pénétration merveilleuses, il a reconstruit une langue, le Zend ; avec une prudence d'exégèse, qui n'exclut pas et laisse deviner la hardiesse de la pensée au fond, il a posé dans son Introduction à f histoire du Buddhisme indien, malheureusement restée inachevée, une des bases les mieux assises pour l'histoire critique des religions»
A l'égard de A. Schleicher, nul n'a plus profondément senti que lui l'importance du langage pour la science naturelle de l'homme. (V. sa Lettre à Uœckel, La théorie de Darwin et la science du langage, trad. DePommayrol, collection philologique de A. Franck, 1er fascicule, 1868.)
Je ne leur sais point gré, pour mon compte, de ces hésitations et de ces manques de hardiesse, et c'est en Tain que, pour se couvrir à mes yeux, ils invoqueraient l'esprit de leurs méthodes positives, car, sectaires positivistes à part, s'ils eussent bien compris ces méthodes, ils eussent vu que, si elles excluent le rêve, elles n'excluent pas l'hypothèse, et que, au contraire, l'hypothèse est le grand chemin de la découverte scientifique. N'avaient-ils pas, d'ailleurs, devant les yeux l'exemple de leur plus illustre ancêtre, Aristote ; et comprend-on qu'un Geoffroy Saint-Hilaire, un Darwin, un Huxley, un Tyndall, un Du Bois Reymond, un Claude Bernard, fassent leurs révérences à la foi et s'abstiennent, par timidité, de dénoncer nettement leurs vues sur le système général du monde !
Félicitons, en revanche, BQchner, Vogt, Moleschott, Hseckel et toute la pléiade d'hommes de science, les uns matérialistes, les autres idéalistes absolus, qui ont osé dire ce cfu'ils sont.
Hautement, ces libres esprits ont répudié les hâbleries du spiritualisme et de la philosophie dualistique; hautement, ils se sont déclarés les partisans de la philosophie monistique, et, sans prétendre que la raison puisse tout pénétrer et qu'elle arrivera jamais à savoir le dernier mot des choses, ce n'est point eux qui, à priori, lui assigneront des bornes et qui ménageront un refuge à la foi!
Mais, où est-il l'esprit tout ensemble assez affranchi de préjugés, assez éclairé par les vives lueurs de la science et assez puissant pour essayer de relier en une vaste synthèse toute la connaissance de notre époque * ?
* Deux philosophes ont eu la généreuse ambition de satisfaire à ce que je regarde comme le desideratum de ce temps : l'un est M. Herbert Spencer, dont j'ai déjà eu occasion de dire quelques mots, et sur les doctrines duquel je reviendrai plus loin; l'autre est M. Edouard de Hartmann.
Ce dernier, bâtissant sur une large et solide érudition, doué d'une rare faculté d'analyse et servi par une puissance d'abstraction plus rare encore, a produit un système autour duquel il s'est fait, depuis plusieurs années, en Allemagne surtout, un assez grand bruit ; je n'en estime pas moins, pour mon compte, que la tentative métaphysique de cet écrivain n'a abouti qu'à la plus lourde chute ; qu'on en juge :
M. de Hartmann admet l'existence d'un Inconscient, d'un Un-tout, comme il ^s'exprime, soutien du monde, générateur de tous les êtres, et qui,
(11) « Rerum cognoscere coûtas, » ainsi le grand Lucrèce a-t-il défini pour jamais le but delà philosophie l Connaître les causes, remonter d'une cause moins générale à celle qui la domine, de celle-là à une plus générale, former ainsi un enchaînement puissant et une synthèse indéfinie et immense, pénétrer le plus à fond possible la substance et ses modes, s'élever de plus en plus au-dessus du phénomène pour en découvrir la matière et la loi. découvrir de plus en plus la grande unité qui est le secret du Cosmos, ramener toutes les diversités apparentes à l'unité réelle et toutes les sciences à la science, telles sont les magnifiques perspectives ouvertes devant l'esprit de l'homme !
Et si notre méthode est inductive, si, par là, elle est subjective, ne cessons pas de répéter qu'elle a sa base dans l'objectivité de la nature.
chose curieuse, serait représenté dans l'organisation de chacun d'eux par le côté de la nécessité. Mais d'où M. Hartmann tirc-t-il cette première conception bizarre? D'où connaît-il, si ce n'est par l'effet d'une intuition, que n'ont pas les autres humains, cet Être suprême d'une espèce nouvelle? Et comment, en outre, l'Inconscient a-t-il pu engendrer la foule d'individus conscients qui peuplent l'univers ; car, selon M. de Hartmann, la conscience existe partout où se rencontre seulement même le proloplasma.
Je sais que notre philosophe n'est pas embarrassé pour si peu; linconscience, nous répond-il, est une Suprà-conscienco, et, quant à la conscience, c'est une imperfection, car elle implique l'opposition du moi et du non-moi.
Cette explication prétendue contentera fort pou de gens, je le crains bien ; on pourrait, en effet, faire remarquer à M. de Hartmann que l'invention d'un mot n'a jamais tenu lieu d'une idée ; ensuite, que la conscience, ou, ce qui est la môme chose, la personnalité la plus développée apparaît aux hommes, en général, comme le sceau de la supériorité la plus haute.
Du reste, par quoi M. de Hartmann n'achèvc-t-il pas? Après avoir^confessé lui-même que son Inconscient est tout près du Dieu du théisme, il va jusqu'à affirmer que ce Dieu a la puissance de déranger les lois dû monde 1 (V. Edouard de Hartmann, tçad. Nolen, Philosophie de VIncon- 8cient} Paris, Germer-Baillierc, 1877.)
En vérité, ce n'était pas la peine de se mettre en tant de frais, d'annoncer qu'on allait continuer à la fois Hegel et Schopenhauer et les concilier l'un avec l'autre. le tout pour construire un système qui, commençant par le mysticisme et par la plus énorme des contradictions, finit par -la théologie commune a tous les fétichismes.
Encore un nouveau clair de lune transcende ntal, dirait Carlyle; et, moi, ce que je voudrais voir, c'est le plein soleil, sans transcendance !
(1) Voici comment Aristote débute ; le premier paragraphe de sa Politique mérite d'être textuellement reproduit :
« Tout État est évidemment une association, et toute association ne se forme qu'en vue de quelque bien, puisque les hommes, quels qu'ils soient, ne font jamais rien qu'en vue de ce qui leur paraît être bon. Il est donc clair que/ toutes les associations visent à un bien d'une certaine espèce et que le plus important de tous les biens doit être l'objet de la plus importante des associations ou de celle qui renferme toutes les autres ; et celle-là, on la nomme précisément Etat et association politique. »
Puis, Aristote continue en analysant, à sa manière, ce qu'il nomme, eh une langue excellente, les éléments constitutifs de l'Etat; malheureusement, cette analyse contient les germes des pires erreurs; c'est ainsi notamment qu'on y rencontre ce prétendu aphorisme, base de tant 'de théories politiques, présentées comme nouvelles chacune en leur temps, base en particulier du Saint-Simon isme et de son hérésie le Comtisme, à savoir que la nature a créé certains êtres pour commander et d'autres pour obéir. Les êtres faits pour obéir, selon Aristote, sont : la femme, l'esclave et le barbare. C'est ainsi encore, qu' Aristote ne parle de l'individu que pour proclamer l'infériorité de son droit vis-à-vis de celui de l'État.
Enfin Aristote arrive à dire quel est le but de l'État, et il déclare que c'est la justice et le droit.
Le premier moi et le dernier mot du chapitre sont, on le voit, parfaits. Il reste seulement, quant au dernier, à définir la justice et le droit.
Or, sur ce point, c'est ailleurs que dansAristote qu'il faut puiser notre enseignement.
(2) C'est Hobbes, en son traité de La Liberté, qui, dans les temps modernes, a nié, de la façon la plus formelle et la plus réfléchie, que la société fût fondée sur la nature humaine et qui en a rapporté le plus nettement l'origine a à la mutuelle volonté qu'auraient les hommes de se servir les uns des autres, pour l'avancement de leurs affaires particulières. » (Traduction publiée à Neuchâtel en 1787.)
Cette doctrine a un certain fondement historique, car la sociabilité de l'homme est comprise aussi dans la loi du progrès, et il est sur qu'elle a dû être peu considérable à l'origine; mais ce même enseignement est plein d'ignorance et de folie lorsque l'on considère l'évolution de l'espèce ou des espèces humaines à travers les siècles et qu'à ce point de vue on cherche à en dégager le sens.
La sociabilité, qui a dû être presque nulle dans l'homme à ses commencements et qui n'a pas dû dépasser de beaucoup en lui celle des castors, des abeilles et des fourmis *, la sociabilité humaine, avec toute la vaste extension et tout le magnifique épanouis- * sèment qu'elle comporte, a son germe dans la nature humaine; elle vient de la conscience qu'a chacun de nous d'avoir besoin des autres pour l'entier développement de sa personnalité, et de même que, d'instinct et par réflexion, nous aimons ce développement, de même, d'instinct et par réflexion, serions-nous portés tous à aimer les autres si l'ignorance et le flot des corruptions qui en sont la suite ne gâtaient notre nature et n'en entravaient le libre essor.
L'éducation et l'instruction, voilà le remède!
Que ceux cependant qui s'imaginent que c'est à leur plus grand
profit qu'existent les sociétés actuelles et qui s'intitulent de ce
* V. sur la sociabilité des animaux J. G. Houzeau, Études sur les facultés mentales des animaux comparées à celles de Vhomme, t. II, sect. mi, J. B. Baillière, 1872; J. Lubbock, Les habitudes des fourmis, Revue scientifique, de Germer-Bailliére, n* du 21 juillet 1877 ; M. Berthelot, Les cités animales et leur évolution, môme Revue, n*du 18 août 1877.
nom si sot, conservateurs, que ceux-là se gardent de jeter à Hobbes la pierre, car si Hobbes a parlé, eux ils agissent, eux ils réalisent le mot : « Homo homini lupus »
Ce mot, c'est le fondement de nos lois civiles qui ont fait — du mariage et de la famille, une institution de force, — de la propriété, l'art pour les uns de s'approprier le fruit du travail des autres.
C'est celui de nos lois pénales qui ne sont, pour la plupart, qu'un système d'intimidation organisé pour protéger ceux qui ont contre ceux qui n'ont pas.
C'est celui de nos lois politiques ennemies du droit de Hndividu, oligarchiques et tyranniques.
(3) a Oui, le Grec au barbare a droit de commander, i s'écrie Arislote, faisant écho à Platon, son maître, et au poète Euripide. Et n'est-ce pas cette même doctrine qu'invoquent les peuples civilisés quand ils exterminent ceux qui ne le sont pas?
Une fausse science anthropologique, fausse parce qu'elle est incomplète, fausse parce qu'à son tour elle se confine dans une partie restreinte de la connaissance scientifique, cette fausse science donc, égarée par les vues de Darwin sur la sélection naturelle, reprend pour son compte le mot d'Aristote.
C'est aussi contre cette science qu'est dirigé ce livre. Les services spéciaux ne sauraient masquer, à mes yeux, ni compenser les immoralités générales*.
Les premiers théoriciens qui, sur ce chef, aient formulé la vérité d'une manière scientifique, c'est d'abord Condorcet, c'est ensuite Kant; — c'est l'illustre Kant en particulier qui, le pre-
* Un de mes plus distingués et personnellement un de mes plus sympathiques collègues de la Société d'anthropologie n'a pas craint Tannée dernière d'affirmer, du haut de sa chaire, en pleine école d'anthropologie, le droit pour les races supérieures de s'assujettir et d'exterminer les
races inférieures.
Eh 1 qui donc décidera, mon collègue Daily, si une race est supérieure et une autre inférieure? Qui donc, entre les hommes, a qualité et titre pour jouer le rôle de sélecteur envers les autres hommes?
Aidons-nous les uns les autres à nous développer, aimons-nous. — C'est là renseignement moral ; et si la nature a une œuvre de sélection à faire, qu'elle se passe de nous pour l'accomplir 1
mier, a posé les bases d'un Traité de paix perpétuelle entre les
nations.
Ce traité se résume dans deux propositions : La constitution de chaque Etat doit être républicaine ; Le droit des gens doit être fondé sur une fédération d États
libres. (V. Kant, trad. Barni, Doctrine du droit, et mon Manuel
de Droit civil, Introduction, p. vm et ix.)
(4) De la vérification minutieuse et prolongée du passé, c'est-àdire de la prémisse la plus positive, je tire à mon tour, par l'induction la plus certaine, cette conséquence qu'un jour viendra où l'Humanité, sous la plus haute expression possible pour elle du droit et de la liberté, ne formera politiquement qu'un vaste tout
C'est ce que j'ai attesté ailleurs dans des termes que je reproduis:
c Je vois un jour où les barrières qui parquent l'espèce humaine en peuples ennemis, seront abaissées, où l'espace sera vaincu, où, en un clin d'œil, l'idée volera d'un bput du monde à l'autre ; alors toute la science économique se résumera en ces deux mots : s'associer, échanger; alors, sur tous les points du globe, les hommes se grouperont pour le travail, la Commune sera association, le Département association, l'État association, et le génie de la sociabilité atteindra ses limites extrêmes ; et, au-dessus de tous les groupes, au-dessus de la Commune, du Département, de l'État, sera l'association qui embrassera et qui reliera toutes les autres, l'association suprême, celle du genre humain. »(V. JM anuel de Droit civil, commentaire philosophique et critique du Code Napoléon, tome III, troisième édition, p. 439.)
(5) Cest une séparation, bien regrettable en effet, que celle qui s'est établie, dans nos langues dégénérées, entre les mots science politique et science sociale, car les mots ont entraîné les choses, je veux dire les idées, et c'est ainsi qu'on est arrivé à opposer les questions politiques aux questions sociales. Cette antithèse est fausse, elle est la plus fausse qui puisse être commise, car toute question sociale est éminemment politique et vice versa.
Ce qui peut être opposé, ce sont les questions gouvernementales ♦ît les question* sociales ou politiques ; non pas encore cependant
que l'opposition tienne à la base (il n'y a pas de séparations de cette sorte), mais parce qu'en effet, dans une certaine mesure, il y a lieu de différencier le gouvernement, pur mécanisme, et mécanisme le plus souvent bien mal agencé, de la société qui est le fond.
(6) L'impuissant A. Comte et son disciple plus impuissant encore, le vieil érudit Kmile Littré, ont été, l'un l'inventeur, l'autre le propagateur de ce mot.
Herbert Spencer l'a adopté, comme il a fait de ridée de Comte, que la société serait un organisme *.
* Et c'est, pour le dire en passant, sur cette idée qu'il a construit tout son vaste édifice sociologique, base fragile pour une construction si lourde. « Une société, dit Herbert Spencer, s'accroil comme un organisme, et, comme un organisme aussi, elle acquiert, en grandissant, une structure» » Jusque-là, c'est inoûensif, mais ne voilà-t-ll pas que noire auteur se met en tête de trouver dans l'organisme social les trois systèmes d'organes qui existent dans totjt organisme social un peu élevé; à tout prix il lui faut :
Un système alimentaire;
Un système circulatoire ou distributeur;
Un système régulateur.
0 folie! Et ce philosophe ne s'aperçoit pas que sa base n'est qu'une métaphore et que, tandis que les différentes parties de l'organisme animal ne sont pas des volontés et n'ont pas de personnalité, le prétendu organisme social, au contraire, n'existe que par le consentement des unités, c'est-à-dire des personnalités qui le composent.
Du reste, après avoir erré sur le principe à la suite de Comte, Herbert Spencer, à la différence de Comte cette fois, n'en arrive pas moins à formuler certaines conclusions excellentes : • Le bien de la communauté ne doit pas être cherché en dehors du bien des individus. La société existe pour le bonheur de ses membres et non inversement. Quelques efforts que l'on fasse (et avec raison) pour procurer la prospérité du corps politique, il n'est pas moins vrai que l'État n'a de droits qu'en tant qu'il représente les droits des citoyens. » (V. Herbert Spencer, the PrincipU» of Sociology, tome I, London, Williams and Norgate.)
J'avais déjà écrit et fait imprimer ces lignes, lorsque j'ai eu connaissance, dans la Sociology de M. Herbert Spencer, du chapitre ou cet auteur a examiné le passé et l'avenir de la femme et de la famille. Ces pages-là, pour le coup, M. Comte lui-même ne les eût pas désavouées. M. Herbert Spencer répugne fortement pour la femme même à l'égalité civile dans le présent, et, quant à l'égalité politique, il ne l'admettra que le jour où, comme il s'exprime en sa langue scientifique propre, « l'organisation sociale ne conservera plus aucun trait du type guerrier ».
A l'égard des enfants, le prudent publiciste- philosophe déclare que « il
Le très-éminent John Stuart Mill qui, par une bévue bien étrange, se rattacha un instant, comme on sait, au Gomtisme, s'est aussi parfois servi de ce mot, de même qu'il a parfois parlé de l'organisme social. %
Et voilà comment cette mauvaise expression sociologie, et cette déplorable hyperbole organisme social, ont pris pied Tune et l'autre dans la langue.
(7) Le mot socialiste est un peu plus ancien que celui de socialisme. Ce dernier a été importé d'Angleterre en France vers 1834. On le trouve, je crois, pour la première fois, dans un article publié par Pierre Leroux, dans la Revue encyclopédique (tome LX). Leroux parait y avoir attaché un double sens : d'abord, celui que je viens moi-même d'indiquer : « depuis quelques années, dit-il, on s'est habitué à appeler socialistes, tous les penseurs qui s'occupent de réformes sociales; » puis, un autre sens qui, sans .cesser d'être vague, est cependant plus précis, celui qu'avait donné au mot anglais socialism le célèbre réformateur Robert Owen. D'après cette seconde acception, le socialisme désignait une doctrine d'ingérence de l'Etat dans les rapports sociaux, et aboutissait à l'anéantissement plus ou moins complet de l'initiative et de l'activité individuelles.
Au surplus, Pierre Leroux, qui était alors dans sa période ascendante, protestait vivement contre ce second sens, et il ajoutait : « Nous-même qui avons toujours combattu le socialisme absolu, nous sommes aujourd'hui désigné comme socialiste. Nous sommes socialiste, sans doute, mais dans le sens où nous le sommes, si Ton veut entendre par socialisme, la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule : Liberté, Fraternité, Egalité, Unité, mais qui les conciliera tous. »
est difficile de former des conjectures plausibles. Leur émancipation, ajoute-t-il, est presque complète; il semble même qu'elle ait été poussée trop loin aux États-Unis.
Ainsi, toutes les étroitesses d'esprit, tous les préjugés, je dirais presque toutes les propositions réactionnaires du Gomtisme dans cet ordre, M. Herbert Spencer les réunit.
Qu'on lui compare seulement sur les mêmes questions Mill et de Tocqueville, ces deux esprits si ouverts. (V. infrà, pp. 384, note 25, et 383, fin de la note 27.)
A pari un mot qui est ici de trop, celui d'Unité, c'était fort bien rappeler l'énoncé du problème. Malheureusement Leroux, penseur hors ligne à une certaine époque, a fini par tomber dans l'esprit de secte; il a rêvé une organisation sociale construite de toutes pièces d'après les idées à priori qu'il s'était faites, et, ayant déserté ainsi les grandes voies de l'histoire, il n'a pas vu finalement que le but des sociétés est d'assurer aux individus, par des moyens scientifiques, le maximum de leur développement et de leur puissance.
(8) C'est le mot%qui retentit d'un bout à l'autre, de ce poôme: De naturâ rerum, le plus beau, le plus vrai, le plus pénétré de génie, le plus éblouissant qui soit sorti de l'esprit de l'homme. Jamais morale n'a été plus calomniée que celle d'Épicure et de Lucrèce. Les ignorants et les sots de tous les temps se £ont imaginé que le : suis la nature, signifie : cède à toutes tes fantaisies, à toutes tes passions, à tous tes emportements ; ils n'ont pas compris que ce qu'il veut dire, c'est : rends-toi compte du ,monde, rends-toi compte de toi-même; tâche d'apercevoir le lien qui t'unit au monde, et sache accomplir ton rôle d'homme.
Je ne prétends pas qu'Epicure et Lucrèce aient mesuré tout ce que contient le suis la nature; et cela, au fond, est bien indifférent; mais ils ont vu que, dans la nature examinée et interprétée par la raison, repose la base de la loi morale ; or, c'est assez pour leur gloire !
(9) La démonstration de cette proposition est, dès ce jour, faite pour le globe que nous habitons. La géologie et la paléontologie l'ont commencée quant à la formation successive de notre planète y de nos flores, de nos faunes et de l'espèce humaine elle-même. La botanique, la zoologie et enfin l'anthropologie, les sciences historiques y comprises, en ont posé le couronnement.
Or, ce qui est vrai du globe que nous ignorons le moins, comment ne le serait-il pas aussi de ceux que nous apercevons seulement, oh dont même nous ignorons l'existence, c'est-à-dire du Cosmos entier ?
Dieu se fait, ont dit de chimériques esprits qui ne peuvent renoncer à l'idée de Dieu; la nature évolue, répliquerai-je, c'est-à-dire s'essaye en des œuvres de plus en plus achevées!
(10) Voici ce que j'ai écrit, ailleurs, sur le même sujet : « Les hommes les plus versés dans la connaissance de la nature, et les plus portés à cette généralisation harmonique qui, seule, est la science, ont dit évolution; à côté d'eux, je dis spécialement pour l'homme : autonomie progressive, — et déjà j'ai montré comment, dans Tordre du droit, on peut construire sur cette base. » (Loi générale de l'évolution de V Humanité, p. xn.)
(H) a Summum jus, summa injuria* ont dit les légistes, et ce qu'ils appliquent à leur édifice de fictions et de mensonges serait vrai même du droit fondé sur la raison, si l'âpreté et la rigueur n'en devaient être corrigées par la sympathie mutuelle qui unit les hommes. C'est ce motif qui donne une si haute valeur morale et sociale à la politesse, j'entends à celle qui est expression et comme la fine fleur de la bienveillance intime de l'âme I
(12) Bentham se réclame d'Épicure et peut-être, par certains côtés, n'a-t-il pas tort de le faire; mais sa prémisse ost bien moins large que celle qu'a formulée Lucrèce, le disciple authentique d'Épicure. Du reste, et malgré le témoignage contraire qu'on pourrait s'efforcer de tirer du célèbre passage :
«Suave mari magno, turbantibus xquora ventis, E terra magnum alterius spectare laborem, etc.
Je doute qu'Epicure et Lucrèce eussent souscrit à des axiomes tels que ceux de Bentham :
« La morale n'est que la régularisation de Végoïsme.
a Le critérium du bien n'est que le calcul du plus grand plaisir.
« Suivre le devoir poun le devoir est un ascétisme impossible et absurde. »
Je m'empresse d'ajouter que Bentham, qui, par son principe, ne pouvait arriver à l'idée de la solidarité et de l'amour, ne se fait pas faute, en le développant, de l'élargir et d'en sortir ; et, par là, il est conduit à affirmer deux vérités, à savoir que :
1° a L'intérêt propre bien entendu est toujours tfaccord avec Vinlérêt général.
2° « Une sympathie naturelle unit tous les hommes, de telle sorte que les autres nous renvoient, comme tm miroir renvoie
la lumière, le bonheur que noue leur faisons. » (Jérémie Bentham, trad. Benjamin Laroche, Déontologie, tome I, passim, Paris, Charpentier, 1834.)
.Nous allons voir même ce préconisateur convaincu de la doctrine de l'intérêt propre, envelopper dans sa sympathie naturelle non plus seulement les hommes, mais encore les animaux.
(13) Voici ce qu'a écrit Bentham : « Ce que nous nous proposons, c'est d'étendre le domaine du bonheur partout où respire un être capable de le goûter; et Faction d'une âme bienveillante n'est pas limitée à la race humaine; car si les animaux que nous appelons inférieurs n'ont aucun titre à notre sympathie, sur quoi s'appuieraiené donc les titres de notre propre espèce? La chaîne de la vertu enserre la création tout entière. Le bien-être que nous pouvons départir aux animaux est intimement lié à celui de la race humaine, et celui de la race humaine est inséparable du nôtre. » (Déontologie, tome I, p. 20.)
Mais Bentham, qui paraît être demeuré étranger aux idées de Gœthe *, de Lamark, de Geoffroy Saint-Hilaire, et qui, du reste, au point de vue de sa prémisse, eût dû en être peu touché, Bentham n'a pu deviner les travaux de Gegenbaur, de Huxley, de Darwin et de Houzeau, et la brillante synthèse de Haeckel.
L'animal, c'est nous; la plante, c'est nous, et le monde dit inorganique, c'est nous encore. • Voilà ce que nous savons aujourd'hui I
a Le même acide carbonique, le même azote que les plante tirent de l'air, de l'acide humique et dé l'ammoniaque, dit un savant habitué à parler net, deviennent successivement herbe, trèfle, froment, animal et homme poufr redevenir enfin de l'acide carbonique, de l'eau, de l'acide humique et de l'ammoniaque. » (V. Moleschott, La circulation delà vie, p. 67, tome I, et p. 126, tome II.)
Quant aux poètes, ces prophètes du sens humain le plus intime, combien aussi ont exprimé le sentiment qui est devenu l'idée des philosophes et des savants!
Ce sentiment, il éclate dans les exubérantes poésies de l'Inde
* Métamorphoses des plantes.
antique (V. en particulier le Ramayana du Virgile hindou Valmiki et la gracieuse Sacountala de Calidasas) ; iPfait le fond du sublime poëme de Lucrèce ; il est Pâme de la grandiose épopée de Goethe; Byron, Shelley, Pouchkine, Miçkiewicz, le glorieux chantre de cette Pologne qui ne veut pas mourir, notre grande artiste George Sand, au cœur si plein de l'amour universel (V. notamment ses Contes (tune grandTmère, le Chêne parlant, la Fée Poussière, etc., etc.), tous, en tous temps, en tous lieux, ont témoigné pour cette communauté d'origine et pour cet échange incessant qui unit tous les êtres dans la nature, l'homme y compris.
Et c'est pourquoi, selon mon enseignement, la loi morale exige que l'homme n'abuse d'aucun être ni de rien. \
Sans doute, envers tout ce qui n'est point homme, il a le droit de sélection, le droit d'expérimentation, le droit de destruction, mais ces droits s'arrêtent là où la sélection, l'expérimentation, la destruction cesseraient d'être profitables au développement des individus humains \
(Ht) En rapprochant ici pour la question d'authenticité des récits bibliques le nom de Kuenen, le timide professeur de l' Université de Leyde, de celui de Strauss, l'audacieux et célèbre auteur de la Vie de Jésus, je n'entends pas mettre sur la même ligne la critique de ces deux hommes; Tune est une critique à fond, faite par un esprit complètement affranchi dans les matières religiouses ; l'autre est une critique consciencieuse qui ne* touche qu'à la question même de savoir quels sont les auteurs des divers récits bibliques, et qui ne s'occupe nullement de rechercher s'ils ont été ou non inspirés de la Divinité.
Kuenen se livre à une exégèse comparable à celle que Richard Simon avait inaugurée chez nous, et il démontre, en particulier, que le Pentateuque ne saurait être, comme l'enseignent les prédicants, l'œuvre de Moïse, que c'est, dans son ensemble, un simple recueil de souvenirs sémitiques, de chants, de légendes populaires, d'abord conservés par la tradition orale, puis rédigés dans
* Je considère comme un des progrès considérables de ce siècle l'établissement des lois protectrices des animaux. Plus on ira, plus on développera ce germe, sous le seul tempérament que je viens d'indiquer.
l'esprit du peuple israélite; qu'en somme la législation, dite mosaïque, est l'ouvrage de personnes et d'époques très-différentes.
Quant à Strauss, il a mis en pleine lumière le caractère mystique des récits contenus dans les Evangiles.
a Le Jésus de l'histoire et de la critique, a-t-il écrit, est un problème, et devenir problème, c'est cesser d'être objet de croyance et modèle de vie. »
Son Histoire de la dogmatique est empreinte du même esprit que sa Vie de Jésus; mais les deux, à mi-côte, tentaient une conciliation impossible entre la philosophie et la théologie.
Tel n'est point, à cet égard, le livre de L'ancienne et la nouvelle foi; celui-là pénètre bien plus avant, et voici des propositions du genre de celles que Ton y rencontre :
a La religion et la civilisation sont unies par un rapport inverse, de sorte que le progrès de Tune marque la décadence de l'autre.
a Tout homme qui sait devrait s'efforcer de débarrasser et luimême et l'Humanité de toute religion. »
Or, je suis trop complètement, sur ce point, en harmonie d'idées avec Strauss pour ne pas applaudir des deux mains.
(15) Ce que, dans ses origines, le Christianisme a le moins, c'est un fond qui lui soit propre et qui se tienne; aussi, se diviset— il dès le commencement, et chacune de ses sectes bâtit-elle à sa guise, ne se gênant pas pour falsifier ou pour inventer au besoin même les documents réputés sacrés.
(V. en particulier, sur les origines mosaïques du Christianisme, Salvador, Vie de Jésus ; sur les origines helléniques, E. Havet, le Christianisme et ses origines; sur les Évangiles apocryphes, De Beausobre, sa célèbre Histoire de Manichée et du Manichéisme, si riche en renseignements et si érudile, et Michel Nicolas, Etudes sur les Evangiles apocryphes.)
Croirait-on que notre Semaine sainte et notre Vendredi saint, par exemple, se rattachent — à quel culte? A celui d'Adonis et à celui de Bacchus :
« Adonis avait sa semaine sainte et son jour de deuil solennel; on dressait partout des Saints sépulcres, où les femmes faisaient des lamentations funèbres. Puis, le dieu mort ressuscitait, et le
deuil faisait place à la joie. Ces fêtes continuèrent à se célébrer dans le monde ancien pendant plus de cinq siècles avant de se transformer en celles de la passion du Christ. »
a Nous entrevoyons encore dans divers textes, quoique d'une manière fort obscure, que Bacchus lui-môme, sous le nom extraordinaire de Zagrée, avait aussi sa légende de mort et de résurrection, provenant sans doute des mêmes idées. » (Havet, le Christianisme et ses origines, Athènes au y siècle, tome I, p. 55.*)
(16) C'est à Bentham que nous donnerons la parole pour qualifier les ascètes par dévotion : « Les dévots ascétiques sont des insensés, tourmentés de vaines terreurs. L'homme n'est, à leurs yeux, qu'un être dégénéré, qui doit se punir sans cesse du crime de sa naissance **. »
(17) Que l'on compulse le livre pratique par excellence de la morale chrétienne, Y Imitation de Jésus-Christ, et on y trouvera, à chaque page, des passages tels que ceux-ci :
a Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul. »
a La souveraine sagesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde. »
a Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de
l'amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles. » (Imitation de Jésus-Christ, traduction par M. l'abbé F. de Lamennais, livre Ier, chap. iw, pages 16 et 17. — Paris, Sagniès et Bray, éditeurs, 1853.)
a Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être asujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres et délivré de tout péché. » (Imitation de Jésus-Christ, livre Ier, chapitre xxn, page 75.)
« L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même est bien vite tenté, et il succombe dans les plus petites choses. » (/oid., livre 1er, chap. v, page 29.)
* V. aussi Michelet, dans sa brillante mais confuse Bible de l'Humanité, ** V. toute la Déontologie de Jérémie Bentham, si pleine d'idées demeurées neuves et qui, sur une foule de points, sont excellentes.
« C'est quoique chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l'obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même. »
« Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander. » (Ibid., livre Ier, chap. ix, pages 34 et 35.)
Et, pour achever, rapprochons des précédentes ces curieuses lignes de François de Sales :
« Je passe plus avant et vous dis, Philothée, qu'en tout et partout vous aymiez vostre propre abjection. En latin, abjection veut
dire humilité et humilité veut dire abjection. .
Or, le haut point de cette humilité gist, à non-seulement recognoître volontiers notre abjection, mais l'aymer et s'y complaire, et non point par manquement de courage et générosité, mais pour exalter tant plus la divine majesté. » {Introduction à la vie dévote, 3« partie, chap. vi, p. 662.)
(18) V. Bergier, Dictionnaire [de théologie, tome Ier, au mot Autorité, passim, et ma Nécessité de refondre Vensemble de nos Codes, p. 23, à la note; Guillaumin, Paris.
(19) Le pape dont il est ici question est Alexandre III, et c'est dans une décrétale adressée à l'archevêque de Tours qu'il a formulé cette sentence qui dénote, d'une façon irrécusable, l'esprit du Christianisme : a Consultation! tuae totaliter respondemus a quod neque spurios, neque servos ordinare debes. » Augustin, d'ailleurs, a très-explicitement légitimé l'esclavage. (V., -au surplus, mon Enfant né hors mariage, 3e édition, Germer-Bail lière, Paris. — Comp. Wallon, Histoire de V esclavage dans Vantiquité.)
(20) Les grâces incontestables, quoique parfois non exemptes de mièvrerie et d'afféterie, du style de François de Sales, ne sauraient non plus faire illusion sur ce point ; écoutons-le à son tour !
a Nous avons encore, Philothée, certaines inclinations naturelles, lesquelles, pour n'avoir pris leur origine de nos péchez particuliers, ny mortel, ny véniel, mais s'appellent imperfections, et leurs actes, défauts et manquements. Par exemple, sainte Paule, selon le récit de saint Hiérosme, avoit une grande inclination aux tristesses et regrets, si qu'en la mort de ses enfants et de son mary, elle courut toujours fortune de mourir de desplaisir : cela étoit une imperfection » (Introduction à la vie
dévote, lro partie, chap. xxiv, page 571.)
a Quittez donc toujours quelque partie de vos moyens en les donnant aux pauvres de bon cœur ; car donner ce qu'on a c'est s'appauvrir d'autant, et plus vous donnerez, plus vous vous appauvrirez. Il est vrai que Dieu vous le rendra, non-seulement en l'autre monde, mais en celuy-cy : car il n'y a rien qui fasse tant
prospérer temporellement que l'aumône 0 le saint et
riche appauvrissement que celui qui se fait par l'aumône ! » (Introduction à la vie dévote, 3« partie, chap. xv, page 616.)
(21) Qui n'a cent fois lu et relu le magnifique passage dont ce vers est la conclusion, et où Lucrèce, en une langue que nul n'a égalée, célèbre la venue d'Épicure :
Humana antè oculos fœdè cum vita jaceret, In terris oppressa gravi sub Relligione Qux caput à cosli regionibus ostendebat, Horribili super aspectu mortalibus instans. Primùm Graius homo mortales tollere corytrà Est oculos ausus primusque obsistere contra.
Puis, dans son vol grandiose, tout à coup le poète nous transporte en Aulide; il nous fait assister à l'abominable supplice d'Iphigénie, et c'est alors que de son cœur sort cette imprécation :
Tanlum relligio potuit suadere malarum !
« Tant la religion put conseiller de crimes! » (Trad. André Lefèvre, livre Ier, vers 115.)
Hélas ! les modernes, par ce côté, n'ont rien à envier aux anciens.
Bentham, dans un de ses premiers ouvrages (la Religion naturelle, publiée par Georges Grote), a essayé de dresser le catalogue des divers dommages que produit la religion. (V. Religion naturelle, trad. Gazelles, 2* partie, p. 77 et suiv.)
(22) Les théologiens les plus autorisés se plaisent à insister sur la matérialité du feu de l'enfer. (V. Petau, Dog. Theol, tome III, livre III, chap. v, et Bergier, Dictionnaire de théologie, au mot Enfer.) Et je me souviens que, dans mon enfance, on m'enseignait que les damnés brûleraient toute l'éternité dans une mer de soufre enflammé, ce qui me donnait la chair de poule, et ce qui est, en effet, une opinion théologique.
(23) Fût-ce par la plus humble action, le plus humble d'entre nous ne viole pas impunément Tordre général.
Il ne le viole impunément ni pour lui, ni pour les autres, et, même à travers les siècles, retentit la violation dont il est l'auteur!
Nous transmettons à nos neveux une certaine aptitude à faire le bien ou le mal, selon que , pour notre propre compte , nous avons obéi aux inspirations les meilleures ou aux pires.
Qu'on s'en pénètre I Dans l'ordre dit moral comme dans Tordre physique, rien ne se perd.
(24) Il est évident que la sanction du droit est politique, puisqu'elle se résume dans l'idée de Faction en justice, et il n'est guère moins évident que l'objet du droit, de tout le droit, le droit civil y compris, est également politique. Voici, au surplus, ce que j'ai écrit ailleurs sur ce dernier point et qui rend, je crois, la chose aussi manifeste que possible :
a Tout droit est essentiellement privé, en ce sens qu'il ne peut avoir trait qu'aux rapports des particuliers entre eux ; mais l'expression de droit privé, si on la généralisait, aurait le tort de ne pas faire entendre que le droit ne considère les rapports des individus qu'en société, ce qui implique l'idée de rapports complexes. Dans la société, en effet, l'individu est membre de la cité et membre d'une famille. De là, deux séries de rapports qui ont ce point commun de constituer des rapports sociaux.
a L'expression de droit politique désigne très-exactement l'ensemble de ces rapports.
c Tout droit, dans le sens vrai, est un droit politique, car tout droit tend à faire vivre les hommes les uns à côté des autres, en maintenant entre eux l'harmonie. » (V. Manuel de Droit civil, tome I, Introduction, p. xin.)
Platon, Aristote, Montesquieu, et, de nos jours, Tocqueville ont bien compris que les relations dites civiles, famille et propriété, sont des parties intégrantes de la science politique.
(25) Il en sera ainsi tant qu'on n'aura pas réalisé une certaine égalisation sociale et morale des deux sexes.
(V. John Stuart Mill, Assujettissement des femmes, et toutes mes critiques du Code Napoléon sur ce point particulier, notam-
ment tome I du Manuel de Droit civil, p. 31, 98*100, 221, 279, 224-257 ; tome II, p. 190, 394, 456, 574, 772 ; et tome III, p. 1 et suivantes.)]
(26) Dans des pages, qui déjà sont anciennes, j'ai défini le mariage :
« L association de V homme et de la femme, fondée sur le sentiment moral de Vamour, et soumise à la double loi de la liberté et de Végalité. » (V. Manuel de Droit civil, tome I, p. 117.)
Cette définition, je n'ai qu'à la maintenir, et l'avenir la confirmera!
Dans mes Leçons sur le principe du mariage, j'ai, en outre, développé, en ces termes, mon idée sur le fondement du mariage :
« J'entends par l'amour, la convenance intime et par corné* (juent la plus complète possible de deux individus de sexe différent. Pour qu'il y ait amour, il faut donc raccord des cœurs, des esprits, des volontés -, mais il est de toute évidpnce que cet accord contient nécessairement et implicitement les conditions de cette vie à deux, de ce développement à deux qui constitue la vie corn* mune. » (V. Leçons sur le principe du mariage, p. 14.)
Enfin, j'ai démontré que, quoi qu'en ait pensé même le philosophe Kant, le mariage n'était pas un contrat, car la personne humaine ne saurait être l'objet d'un droit, qu'il est essentiellement autre chose qu'un contrat, et que cette autre chose domine la notion du contrat de toute la supériorité de la loi morale pure sur la loi civile. (V. Manuel de Droit civil, tome I,p. 120, note 5.)
(27) M. Jules Simon, entre autres, a écrit :
« Le but à atteindre est d'établir dans les relations humaines la plus grande somme de liberté possible. Pour y parvenir, allonsnous relâcher les liens de famille et, par exemple, supprimer Pautorité paternelle? Tout au contraire. La nature donne au père le droit de gouverner son fils, et elle donne au fils le droit d'être gouverné par son père -, c'est une autorité également nécessaire à celui qui l'exerce et à celui qui la subit. Toute doctrine qui, sous prétexte de liberté, désarmera le père et affranchira l'enfant, aura pour effet de détruire la liberté de l'un et de l'autre ; car elle
ôtera à l'un et à l'autre son droit et sa nature C'est un
axiome de la science politique qu'il faut rendre l'autorité toutc^
puissante dans la famille, afin qu'elle devienne moins nécessaire dans l'État. Sous ce rapport, nos grandes assemblées républicaines se sont trompées en diminuant la puissance maritale et la puissance paternelle. Elles n'ont pas suivi en cela l'exemple des Romains qu'elles aimaient tant à invoquer; car l'exagération de la puissance paternelle a été jusqu'à la fin un des plus énergiques ressorts de la société romaine. » (La Liberté, tome I", 2e partie, chap. ier, p. 304-306, L. Hachette, Paris, 1859.)
Et le rhéteur qui vient de censurer la Révolution française dans une de ses conceptions les meilleures, et d'élogier le droit romain qu'il ne sait pas dans une de ses institutions les plus monstrueuses, ce rhéteur ajoute :
a Le premier intérêt de la femme, le premier intérêt de la famille, le premier intérêt de l'État, c'est que la famille soit une, et, pour qu'elle le soit, il faut, entre autres conditions, qu'elle ait un chef. »
Suit une page aussi vide d'idées que remplie de banalités.
Cependant, cet homme a un demi-nom auprès des classes dirigeantes de l'époque ; étonnez-vous des avortements de notre siècle !
Tocqueville, du moins, a-t-il pressenti ce que serait, en ce point, la société nouvelle : « Ce qu'il y a d'austère, a-t-il écrit, de conventionnel et de légal dans la puissance paternelle doit achever de disparaître. » (V. De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, tome III, 30 partie, chap. vin, et mon Manuel de Droit civil, tome I, p. 384-386.)
(28) Sur les premiers groupements par famille, voy. les notes 1 et 2 (Avant-propos).
Quant à la fonction propre qu'a conservée la famille, c'est celle d'élever l'enfant; or, deux grandes lois dominent toute la destinée de l'individu : la loi d'hérédité et la loi d'adaptation, — et c'est la famille que la loi d'adaptation a pour principal organe. (V., d'ailleurs, sur la loi d'hérédité le grand ouvrage du docteur Lucas, Traité de Vhérédité naturelle, ainsi qu'une excellente brochure du docteur Marc Lorin* Aperçu général de Vhérédité et de ses lois* où l'auteur résume fort bien l'état de la question.)
Cette brochure témoigne de quels éléments complexes et difficiles à apprécier se compose le principe d'hérédité, principe grave
assurément, mais dont Faction tend bien plutôt à décroître qu'à augmenter, dans nos milieux sociaux si pleins de mouvement. On en exagère souvent la portée au temps actuel.
(39) Que la propriété soit d'abord pour chacun le droit aux fruits de son travail, c'est là un point qui demande à peine une démonstration, tant il est par lui-môme évident. (V. au surplus mon Manuel de Droit civil, tome I, p. 572 et 573; tome II, pp. 13, 14, note 1, 20, texte et note 1, 22, 26.)
A Tégard de la propriété dérivée ou transmise, j'ai écrit (Manuel de Droit civil, tome II, p. 371) : a Un homme accumule les produits de son travail : il avait l'incontestable pouvoir, non-seulement de ne pas faire cette accumulation ou de l'anéantir après Tavoir faite, mais même de rester oisif; il a préféré obéir à la loi morale, il a travaillé, épargné et fait une fortune. Il a l'incontestable droit d'attribuer les résultats de son effort à qui bon lui semble, et par le mode que bon lui semble.
c L'ordre vrai 'est l'harmonie des droits individuels; réaliser de plus en plus cet ordre, le développer, tel est le but de l'état de société, tel est aussi le principe qui doit régler l'intervention de la collectivité sociale dans le conflit des intérêts individuels ; la collectivité sociale n'a le droit d'ingérence et de contrainte que lorsqu'il y a empiétement du droit de l'un sur celui de l'autre. Le propriétaire qui donne ou qui teste viole-t-il, en principe, le droit d'un autre, et par là même, en principe, donne-t-il lieu à l'immixtion sociale?
« C'est dans ces termes que consiste toute la question ; or, ainsi formulée, elle n'admet aucun doute : il faut où nier la propriété individuelle, ou reconnaître au propriétaire la plénitude -du droit de disposer. » (Voyez aussi mon Manuel de Droit civil, tome II, p. 27 et suiv.; p. 408 et suiv.)
(30) « Les éléments de l'économie domestique, dit Aristote, sont précisément ceux de la famille même qui, pour être complète, doit comprendre des esclaves et des individus libres. »
Puis, Aristote appliquant aux individus le raisonnement qu'il a fait à l'égard des Grecs et des Barbares, formule ainsi la théorie de l'esclavage naturel :
« L'autorité et l'obéissance ne sont pas seulement choses néces-
saires, elles sont encore choses éminemment utiles. Quelques êtres, du moment qu'ils naissent, sont destinés, les uns à obéir, les autres à commander, bien qu'avec des nuances très-diverses pour les uns et pour les autres. L'autorité s'élève et s'améliore dans la même mesure que les êtres qui l'appliquent ou qu'elle régit. Elle vaut mieux dans les hommes que dans les animaux, parce que la perfection de l'œuvre est toujours en raison de la perfection des ouvriers, et une œuvre s'accomplit partout où se rencontrent autorité et obéissance. »
Aristote conclut par ces mots :
« Quand on est inférieur à ses semblables autant que le corps l'est à l'âme, la brute à l'homme, et c'est la condition do tous ceux chez qui l'emploi des forces corporelles est le seul et le meilleur parti à tirer, on est esclave par nature. » (Aristote, Politique, trad. Barthélémy Saint-Hilaire, p. 10-17, pas&im.)
Le raisonnement d' Aristote repose sur deux erreurs ; car, fût-il vrai que les uns naissent pour commander, les autres pour obéir, où serait le critérium de ce classement à priori? Mais cela est le contre-pied même de la vérité, car qui dit un homme dit un être doué de raison, de sensibilité, de volonté, et il faut abandonner tout idéal moral, ou il faut affirmer que, pour chacun, l'idéal doit être de développer le plus qu'il peut sa raison, sa sensibilité, sa volonté.
Que deviennent donc les maîtres et les esclaves, si l'on se soucie d'être moralement des hommes ?
A chacun sa fonction , au meilleur la meilleure ; c'est tout ce qu'il y a à retenir de ce fameux passage d' Aristote, et c'est au meilleur à prouver qu'il est tel.
Cette réponse est aussi à l'adresse de ceux de nos anthropologistes et de nos sélecteurs actuels (V. suprà, note 3, 1M partie) qui reproduisent, sciemment ou inconsciemment, et en termes plus ou moins nets, la grosse erreur d1 Aristote.
(31) Enregistrons les théories les plus célèbres, celles de Filangieri, de Kant, de Bentham, de Romagnosi, de Rossi.
Filangieri : Le droit social de punir n'est que le droit de défense individuelle cédé et transporté à la société. (Législation criminelle.)
os
Cette phrase ne se trouve pas textuellement dans le livre cité de Filangieri , mais elle résume fort bien sa pensée.
Vattel : « Le droit de punir, qui , dans l'état de nature, appartient à chaque particulier, est fondé sur le droit de sûreté. Tout homme a le droit de se garantir d'injure et de pourvoir à sa sûreté par la force contre ceux qui l'attaquent injustement Or,
quand les hommes s'unissent en société, comme la société est désormais chargée de pourvoir à la sûreté de ses membres, tous se dépouillent en sa faveur de leur droit de punir. C'est donc à elle de venger les injures particulières en protégeant les citoyens. » (Vattel, Droit des gens, tome I, § 169, p. 236. Paris, S. P. Aillaud, 1835.)
Kant : a Si la société civile se dissolvait du consentement de tous ses membres, le dernier meurtrier qui se trouverait en prison devrait d'abord être exécuté, afin que chacun portât la peine de sa conduite, et que le sang versé ne retombât pas sur le peuple qui n'aurait pas exigé cette purification. » (Kant, Doctrine du Droit, trad. Barni, p. 201.)
Bentham : « On m'a toujours dit que telle action était un délit, et je pense qu'elle est un délit. Voilà le guide du peuple et môme du législateur. Mais si l'usage a érigé en délit des actions innocentes, s'il a fait considérer comme graves des délits légers, comme légers des délits graves ; s'il a varié, partant il est clair qu'il faut l'assujettir à une règle, et non pas le prendre pour une règle lui-même. Appelons donc ici le principe de V Utilité, Il confirmera les arrêts des préjugés partout où ils sont justes; il les annulera partout'où ils sont pernicieux. » {Traités de législation civile et pénale, tome I, chap. x, p. 90. A Paris, chez Bossange, Masson et Besson , an X = MDCCCII.) « La législation ne peut influer directement sur la conduite des hommes que par des peines; or, ces peines sont autant de maux qui ne sont justifiables
qu'autant qu'il en résulte unefyus grande somme de bien »
(Traités de législation civile et pénale, tome I, chap. xii, p. 99.)
Romagnosi : « Si le droit de punir appartient à la société, c'est seulement à cause de ses effets pour l'avenir. » ( Romagnosi , Genèse du droit pénal, chap. xi.)
Rossi : 1* Le fait incriminé doit être contraire à la loi morale;
2# 11 doit être contraire à Tordre social ;
3* La peine ne doit jamais dépasser le degré d'expiation qu'exige la loi morale ; '
4* Elle ne doit même pas atteindre ce maximum, si l'intérêt social ne l'exige pas.
Tel est l'ensemble de la théorie de Rossi. (Traité du droit pénal.)
Un délayeur de textes, M. Faustin Hélie, prétend, à la façon de nos éclectiques, faire surgir le fondement du droit de punir de toutes ces théories combinées.
Quant aux rédacteurs du Code pénal Napoléon, ils ont gardé sur ce point un silence prudent.
J'ai discuté dans une autre partie de ce livre (V. suprà, p. 232 et suiv.) la thèse du droit de punir ; il me suffit de constater ici que les hommes les plus notables qui ont admis ce droit, n'ont tenu compte ni de la raison physiologique, ni de l'idée du droit individuel.
Aussi, qu'ont produit nos systèmes de pénalité, qu'ont-ils amélioré, et n'est-ce pas le cas d'appliquer cette parole de Rossi lui-même : « On n'échappe pas à l'empire des principes généraux ; le monde leur appartient, et c'est la gloire de l'homme de leur obéir * ? »
(32) Je cite de mémoire ce mot de Pierre Leroux, je ne saurais en garantir l'exactitude formelle. Au surplus, je le prends volontiers à mon compte.
(33) Le témoignage que j'invoque ici n'est pas, il est vrai , d'un homme spécial, il est du savant anthropologiste Paul Broca. Mais Pinel, Esquirol, Marc et bien d'autres avaient fait auparavant de nombreuses constatations analogues, et les résultats des autopsies de Broca trouvent une éclatante confirmation dans les observations recueillies au bagne de Toulon par le docteur H. Lauvergne (les Forçats considérés sous le rapport physiologique, moral et intellectuel), mieux encore dans le livre de Té-
* L'un des premiers journalistes de ce siècle, le premier peut-être, M. Emile de Girardin, a conclu, comme moi, à l'inexistence du droit de punir, mais il s'est déterminé par des considérations toutes différentes des miennes, et tandis qu'il propose de supprimer le code pénal, je ne veux, je l'avoue, que le transformer* (Voir, au surplus, supvà} p» 232 et suiv.)
minent professeur anglais H. Maudsley (le Crime et la Folie, Bibliothèque scientifique internationale).
« Nous avons souvent constaté, déclare le docteur Lauvergne, que l'organisation cérébrale du forçat, restée brute ou indomptée, . s'est exclue elle-même du droit commun » (p. 37), et le docteur Lauvergne appuie ensuite cette assertion sur les faits les plus positifs.
Quant au professeur Maudsley, qu'on lise dans son très-intéressant ouvrage tout le chapitra de la folie partielle, l'histoire de l'assassin Burton, celle de l'assassin Alton, et l'on ne doutera pas plus que lui que « les exemples désolants de l'impulsion homicide ne se rattachent à l'existence d'une folie partielle (névrose vesanique ou névrose épileptique); alors l'on n'hésitera pas à répéter ces belles paroles d'un autre aliéniste célèbre, le docteur Conolly : « Ni les cris du peuple réclamant des exécutions, ni les sévérités des magistrats méprisant la vérité psychologique ne doivent détourner le médecin de sa tâche de savant et de son devoir de témoin. Son affaire est de déclarer la vérité. La société fera ensuite de cette vérité ce qu'il lui plaira. »
(34) Proudhon fut avant tout un polémiste; il avait assez mal mûri ses idées et il en était fort peu maître-, toutefois, la phrase suivante de cet écrivain me paraît bien correspondre à ma propre doctrine :
a L'État, quelque forme qu'il affecte, aristocratique ou théocratique, monarchique ou républicain, aussi longtemps qu'il ne sera pas devenu l'organe obéissant et soumis d'une société d'égaux, sera pour le peuple un inévitable enfer, j'ai presque dit une damnation légitime. » (P. J. Proudhon, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, tome I, chap. vu, § 1, p. 297, Guillaumin, 1846. Paris.)
(35) Groto caractérise en ces termes l'institution des Amphiktyons : •
t Nous avons à considérer le conseil (des Amphiktyons)
comme un élément dans les affaires grecques, une institution ancienne, l'un des nombreux exemples de l'habitude primitive de fraternisation religieuse, mais plus étendue et plus* compréhensive que le reste ; d'abord purement religieuse, puis religieuse et
politique à la fois; enfin plus politique que religieuse; très-importante dans l'enfance de la Grèce, mais peu appropriée à sa maturité, et appelée à une action réelle seulement dans de rares occasions, quand il arrivait que son action efficace coïncidait avec les vues d'Athènes, de Tfièbes ou du roi de Macedonia. Dans ces moments spéciaux, ce conseil brille d'un éclat passager qui explique on partie le titre imposant que lui donne Cicéron : « Commune Gracias concilium » ; mais nous dénaturerions complètement l'histoire grecque si nous le regardions comme un conseil dirigeant habituellement ou habituellement obéi, » (Grote, Histoire de la Grèce, trad. A. L. de Sadous, tome III, chap. n, p. 152-153. Paris, Librairie internationale, 1865.)
Et il y a des publicistes qui pensent encore aujourd'hui à reconstituer des amphictyonies sous le nom de tribunal arbitral!
Un tribunal arbitral ne saurait aplanir entre deux nations que les différends que ces deux nations sont déjà par elles-mêmes disposées à régler sans recourir à la force.
(36) V. sur la chimère du Droit international mon Manuel de Droit civil, toino I , introduction, p. vu et suiv.
Je me bornerai à ajouter quelques lignes piquantes de Voltaire sur le droit de la guerre :
« On me dit que, parmi les voleurs, il y avait des lois, et qu'il y en avait aussi à la guerre. Je demandai ce que c'était que ces lois de la guerre. C'est, me dit-on, de pendre un brave officier qui aura tenu dans un mauvais poste, sans canon, contre une armée royale; c'est de faire pendre un prisonnier si on a pendu un des vôtres; c'est de mettre à feu et à sang les villages qui n'auraient pas apporté toute leur subsistance au jour marqué, selon les ordres du gracieux souverain du voisinage. » (Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot Lois, section îv.)
(37) Je n'ai qu'à renvoyer ici le lecteur à mes Leçons sur le mariage; j'en extrais cependant ce qui suit :
« Passons maintenant aux points qui méritent tout particulièrement de nous occuper.
o Le premier se rapporte au debitum conjugale des théologiens et des légistes. Mais, en prononçant ce pii>ux mot, je son^e ans-
sitôt que, ai je ne vous l'expliquais, il vous serait difficile d'en deviner le sens.
« Qu'est-ce donc que le debitum conjugale? Ce que c'est, messieurs, je vais vous le dire en français et sans ambages, c'est le droit à la copulation.
« Le droit à la copulation, en doutez-vous, messieurs ? Ecoutez plutôt T Apôtre : a Uxori vir debitum reddat; simUiter autem et uxor viro. » (Trois leçons sur les principes philosophiques et juridiques du mariage, par le professeur Emile Acollas, chap. i, § 3, p. 18. — Genève, Desrogis, libraire, rue du Rhône, 13 -, Berne, J. Dalp, libraire, Spitalgasse, 1871.)
(38) Des arrêts ont décidé que la femme n'avait pas le droit de fermer sa chambre avec un verrou pour se soustraire à l'acquittement du debitum conjugale, comme parlent les théologiens : « Le latin, dans les mots, brave l'honnêteté. »
Et c'est en harmonie avec cette digne jurisprudence que la doctrine, à son tour, formule sa pensée de la façon suivante :
« L'acte conforme à la fin du mariage ne peut être incriminé, lors même que le mari aurait employé la viol< nce pour le consommer, sauf les blessures que ces violences auraient occasionnées ; il ne peut, en effet, y avoir d'attentat à la pudeur, puisque le mariage a eu pour effet de lever les barrières de cette pudeur et de donner au mari la libre disposition de sa femme. » (Faustin Hélie et Chauveau, Théorie du Code pénal, tome IV, chap. xlix, p. 232.)
Sommes-nous chez les sauvages? 0 légistes, je ne vous dirai jamais assez, à mon gré, le mal que je pense de votre cœur et de votre esprit !
(39) V. ma Nécessité de refondre V ensemble de nos Codes au point de mie de Vidée démocratique, p. 23-24, note 1.
(40) V. le précédent ouvrage, p. 35-36, note 2.
(41) Dans mon Enfant né hors mariage, troisième édition (Préface, Rotzloch, 30 août 1869), j'ai posé le droit de l'enfant en ces termes :
« Le droit nouveau aspire à être un ensemble, une synthèse, une science. Ce n'est que lorsque cette science existera, que Ta-
narchie actuelle aura son terme, et que l'idée républicaine obtiendra dans les faits sa consécration complète.
« Dans cette science, le droit de l'enfant occupera la première place ; car le droit de l'enfant, c'est pour tous ceux qui naissent en ce monde le droit d'être élevés à la qualité d'homme, à l'exercice des droits que cette qualité confère, à la pratique des devoirs qu'elle impose.
a Pauvres êtres qui naissez aujourd'hui en dehors de l'institution civile, et qu'une loi inhumaine a proscrits ; pauvres petits enfants, qui, dans notre monstrueux état social, êtes les victimes habituelles et dévouées de la misère, du crime et de la mort ; pauvres filles qui payez à la débauche du riche la dîme de vos privations et de votre indigence, puissent ces pages avancer pour vous l'heure de l'inévitable réparation I »
Comparer mon Manuel de Droit civil, tome I, p. 285, 286, 354, 363, note 3 ; 336, 202, 203; 285 et suiv., 341, note 2.
(42) Se reporter à Gousset, le Code civil commenté dans ses rapports avec la théologie morale. V. notamment p. 187 et suiv.
(43) V. Joseph de Maistre, les Soirées de Saint-Pétersbourg, tome I, premier entretien, p. 41. —J. B. Pélagaud, imprimeurlibraire, huitième édition. Paris, rue des Saints-Pères, 57, 1862.
(44) V. Joseph de Maistre, Du Pape, en particulier, tome I, liv. I, chap. i, p. 1 à 15, etchap. xix du même livre, p. 195 à 200. — Deuxième édition, Paris, Librairie ecclésiastique, rue de T Abbaye, 3, 1821.)
(45) V. Joseph de )laistre, Du Pape, tome II, liv. III, chap. u, p. 26. — Paris, deuxième édition, Librairie ecclésiastique, rue de l'Abbaye, 3, 1821.
Le vers de Lucain est celui-ci :
« Humanum paucis vivit genus. » (Phars.)
(46) V. Bergier, Dictionnaire de Théologie, au mot Autorité.
(47) V. Bergier, ouvrage précité, au mot Athée.
Bergier, entre autres choses, écrit textuellement sous ce mot : « Si les athées gardaient pour eux seuls leur impiété, personne' ne s'informerait de ce qu'ils pensent (quelle admirable tolérance en vérité!); mais ces insensés veulent dogmatiser, corn-
muniquer aux autres le poison dont ils sont infectés, et c'est ce qu'on a droit de punir. » Article Athée, in fine.
Et qui ne serait convaincu par ce raisonnement de Bergier !
(*8) Joseph de Maistre, les Soirées de Saint-Pétersbourg, tout le septième entretien, tome II, et notamment les pages 28 à 38. — J. B. Pélagaud, imprimeur-libraire, huitième édition. Paris, rue des Saints-Pères, 57, 1862.
(k9) C'est ce que Volney, à son tour, dans le beau livre intitulé Les ruines ou méditations sur les révolutions des Empires, a si bien mis en relief. V. tout le chapitre xv, Le siècle nouveau.
(50) Ce n'est qu'aux yeux de l'observateur superficiel que le Cosmos peut apparaître comme un vaste champ de bataille où lutteraient sans cesse des éléments ennemis. Au-dessus de ce champ de bataille apparent, ce qui règne, c'est une nécessaire et indestructible harmonie, ce sont des lois !
V. les idées générales exposées dans le texte, p. 2, et dans la note , Discours préliminaire.