‹ Philosophie de la science politiqueChapitre 5 sur 81 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

SECTION I

Morale naturelle et scientifique.

Lucrèce, ce grand poôte, ingeixs homo, écrivant sur la Morale, en a résumé toute la doctrine dans cette parole : « Suis la nature (8). »

Oui, dans cet ordre comme dans le reste, l'homme n'a qu'à suivre la nature; mais, pour suivre la nature dans Tordre moral, il faut d'abord que l'homme connaisse sa nature morale. Cette nature, quelle est-elle?

Lorsque l'on scrute l'homme à fond, ce qu'on y trouve, comme dernier terme, c'est l'aptitude à se posséder soi-même, accompagnée d'une certaine nécessité

corrélative, c'est-à-dire, à la fois, le principe du Droit et celui du Devoir.

Qu'est-ce donc, techniquement, que la Morale? La Morale, c'est la science des droits et des devoirs de l'homme, fondés sur la nature et sanctionnés par la conscience.

Il faut rendre explicite cette notion et indiquer les formules qui renferment tous nos droits et tous nos devoirs. Ces formules sont les suivantes :

1° Soi* libre;

2° Respecte la liberté des m t très;

3° Aime les autre*.

Voyons-les de près une à une.

1° Sois libre. — L'homme est une activité susceptible de développement; c'est là ce que nous révèle l'observation appliquée au passé de l'espèce et c'est là aussi ce que constate l'observation appliquée à l'individu.

Se développer, progresser, telle est donc la loi de l'homme, telle est sa loi essentielle, sa loi primordiale, et, fût-il placé dans les conditions les plus défavorables, l'homme y obéit. En définitive, le droit de donner à sa personnalité toute l'étendue qu'elle comporte, à ses facultés toute leur puissance, en un mot, le droit d'être libre est inscrit pour l'homme au fond de sa nature.

Cependant, cette vue ne nous fournit que la base la moins large du droit de l'homme à la liberté, car ce n'est pas seulement l'homme qui se développe, c'est la nature entière; la nature vit, elle évolue, et ce que nous appelons pour l'homme la liberté n'est qu'un cas particulier de l'existence universelle, de la loi générale d'évolution qui mène le monde.

Ainsi, pour le cosmos entier, la liberté, la puissance

de se développer est une sorte de point central; tout, dans le cosmos, gravite vers le mieux (9). Toutefois, parmi les êtres que nous connaissons, un seul semble en état de concevoir cette notion, de la pénétrer et de se diriger d'après l'indication qu'elle lui fournit, d'aider à ce qu'elle se réalise; cet être-là c'est l'homme, et c'est aussi cette aptitude à percevoir la loi générale des choses, ou mieux encore à s'associer à son action, qui fait la grandeur de l'homme, qui constitue sa liberté et sa responsabilité propre (10).

Mais, avant de pousser plus loin, nous devons résoudre une objection; nous posons la liberté comme loi du monde, et nous affirmons, en même temps, que le monde est régi par une certaine nécessité ! N'y a-t-il pas, entre ces deux propositions, une contradiction flagrante? Non, et tout au contraire, ces propositions s'accordent intimement entre elles. Ce que nous entendons, en effet, par la liberté du monde, ce n'est pas pour le monde la possibilité de se diriger d'après une volonté arbitraire; ce que nous voulons marquer seulement, c'est que, pour que l'ordre général soit, il faut que chaque être soit tout ce qu'il peut être, il faut que chaque être devienne tout ce qu'il est capable de devenir.

En tant qu'il s'agit de l'homme, la liberté ne peut être qu'un concept relatif, et, si elle a donné lieu à tant de puériles déclamations et à tant de vaines attaques, c'est qu'on n'a pas compris ce premier point.

D'abord, la liberté ne signifie pas que chacun de nous doive devenir une activité toute-puissante, car, évidemment, nous ne sommes pas nés pour être des dieux.

Elle ne signifie pas non plus que chacun de nous doive

atteindre un certain niveau, le même pour tous ; car, évidemment, nous ne sommes pas destinés par la nature à avoir tous la môme activité et à remplir tous la môme fonction.

Ce qu'il faut pour que chacun soit libre, c'est que chacun développe tout ce qu'il contient en lui, que chacun occupe la place à laquelle il est propre; c'est, nous le répétons, que chacun devienne tout ce qu'il est susceptible de devenir.

Ainsi, l'individu humain concourra-t-il à l'harmonie générale.

En résumé, pour l'homme, le sois libre signifie : développe-toi, développe toutes tes faculté^; tu es une sensibilité, une raison, une volonté; développe-toi au triple point de vue de la sensibilité, de ta raison, de ta volonté.

El le sois libre, n'est pas seulement la formule du droit de l'homme, il est aussi celle du devoir de l'homme; ou, pour mieux dire, ce que nous nommons Droit et Devoir n'est qu'une double manière de considérer, par rapport à l'homme, la loi à. laquelle il est soumis, car, s'il a le droit de devenir tout ce que sa nature comporte, il est manifeste qu'il se doit à lui-môme de le devenir, <\ peine de violer lui-môme sa propre nature.

Donc, en considérant, par abstraction, l'individu humain d'une façon isolée, nous arrivons à affirmer que, sur le point fondamental, il y a unité entre le Droit et le Devoir.

Mais ce raisonnement n'esl pas suffisant; replaçons l'individu humain dans son milieu naturel, replaçons-le dans la société, et la liberté va ouvrir à la solidarité le champ le plus vaste, un champ sans limites!

En effet, pour chacun, le sois libre n'est susceptible d'Être réalisé de la manière dont il doit l'être que si chacun a son droit de liberté, que si chacun accomplit son devoir de liberté.

Qu'est-ce que le monde, qu'est-ce que la société, redirons-nous de nouveau? Tous les deux, un ordre, une harmonie qui se fait. Or, si parmi nous un seul empiète sur la liberté des autres, immédiatement l'ordre, l'harmonie est troublée, et ce trouble, en même temps qu'il atteint indirectement tous les membres de la société, atteint directement à la fois celui qui empiète et celui sur lequel il y a empiétement; nous entendons que ni l'un ni l'autre ne saurait avoir alors le développement normal de' ses facultés, l'un ayant trop et l'autre n'ayant pas assez.

Et il est mathématiquement démontrable que, la quantité dont les uns excèdent leur droit étant juste la quantité qui manque à ceux dont le droit est lésé, la liberté des uns et des autres subit un échec mathématiquement égal.

Réversibilité profonde, et châtiment légitime de ceux qui usurpent ou laissent usurper le droit d'autrui !

Ainsi, dans le monstrueux État monarchique, c'est au fond môme de l'institution que gît le vice; corrigez, atténuez ce vice le plus que vous le pourrez, il vous sera impossible de l'abolir; le monarque a une pléthore de liberté; mais pléthore, c'est disette en pareil cas; qui a trop de liberté n'a pas la liberté, et cela est tout aussi rigoureusement vrai pour le monarque que pour le dernier de ses sujets.

Je conclus finalement :

1° Que le droit essentiel pour l'homme, pour tout

homme, c'est le droit de se développer, de se mouvoir en avant, en d'autres termes, c'est la liberté ;

2° Que, pour chacun, le droit et le devoir de liberté sont deux idées qui s'impliquent;

3° Qu'entre les individus la liberté de l'un est la condition de celle de l'autre, si bien qu'idéalement, pour que chacun, considéré à part des autres, fût libre, il faudrait que tous les autres fussent libres.

Liberté de chacun et liberté de tous; donc, liberté et solidarité ; c'est là le commencement et c'est là aussi la fin .

2° Respecte la liberté îles autres. — Ce second précepte est la conséquence immédiate du premier; en effet, tous les hommes ont un titre égal au développement de leurs facultés, car leur titre c'est d'être des hommes, et, comme, d'ailleurs, aucun homme ne peut avoir sa liberté qu autant que les autres ont la leur; comme nous sommes des activités, des libertés nous limitant sans doute, mais aussi nous aidant les unes les autres et nous harmoniant les unes avec les autres ; comme nous sommes, en un mot, des êtres sociaux, il est manifeste que le principe de liberté pour chacun contient aussi pour chacun celui du respect de la liberté des autres.

Mais qu'est-ce que ce devoir de respecter la liberté des autres ? C'est ce que nous nommons l'égalité.

Et l'égalité peut être ainsi définie : le devoir pour chacun de laisser les autres devenir tout ce que leur nature comporte, ou, en une formule plus brève, le devoir

de respecter la liberté des autres.

On voit que, pour définir l'égalité, il faut prendre pour prémisse l'idée de la liberté, en d'autres termes, que l'égalité ne peut être définie qu'en fonction de la

liberté; d'où il résulte que, comme la liberté, l'égalité, elle aussi, ne peut être qu'un concept relatif.

Arrêtons-nous un instant ici et contemplons l'admirable solidarité qui relie le monde moral comme le monde physique, ou, pour parler d'une manière scientifique, le monde.

Nous avons montré que chacun a pour condition de sa liberté l'exercice de la liberté dans les- autres et que le droit de tous à la liberté est proprement l'égalité; mais, puisque je ne puis être libre que si les autres le sont, voilà que l'égoïsmene va plus être le sentiment exclusif de personnalité, il va devenir un sentiment d'expansion, un lien étroit et intime entre les différents hommes, ou, pour mieux dire, l'égoïsme n'a plus de sens ; la liberté des autres, c'est aussi ma propre liberté, et en y portant intérêt, c'est aussi à la mienne que je porte intérêt.

Nous nous trouvons donc de nouveau ramenés à l'idée de l'unité dans chacun du Droit et du Devoir, à celle de la solidarité entre tous de tous les droits et de tous les devoirs individuels, et alors quels horizons devant nous ! Nos sociétés, quand nous les regardons en dehors des temples sereins de la philosophie, nous paraissent être un chaos; les uns y jouissent, le plus grand nombre y gémit. Malheureux qui jouissez ou qui croyez jouir, sachez qu'en attentant au droit des autres, vous attentez au vôtre propre et vous diminuez vos jouissances propres! Hâtez-vous donc de tendre la main à ceux que vous assujettissez, et qu'importent, du reste, vos vaines résistances! Le progrès, au besoin, vous mènera malgré vous ; l'ordre s'est fait de plus en plus dans le

monde, il s'y fera de plus en plus, et l'idée de Tordre, c'est justice pour tous.

3° Aime les autres. — Pour établir celte troisième formule, nous pourrions nous borner à faire appel au sens intime, car, si chacun de nous fouillait son cœur, il y trouverait sûrement l'amour des autres. Mais il ne nous convient pas de nous en tenir à une preuve de cette sorte ; nous voulons donner une démonstration plus positive.

Dans ce grand concours où luttent si près les unes des autres les différentes activités humaines, il ne suffit pas, prétendons-nous, que chacun ait la notion de son droit et de son devoir pour ne pas empiéter sur le droit des autres? S'il n'y avait pas un sentiment affectif qui reliât les différents individus, chacun, lorsqu'il se mesurerait sa place, serait porté à s'en attribuer une plus grande que celle qu'il devrait normalement avoir; tout au moins existerait-il dans les rapport sociaux une extrême âpreté, et, lorsque l'occasion du conflit se présenterait, c'est-à-dire à tous les instants dans l'état de rapprochement où vivent les hommes, il serait immanquable que certains lésassent le droit des autres.

En définitive, si l'homme n'était qu'un être doué de raison et de volonté, s'il n'était pas en môme temps capable de sympathie et d'affection, il faudrait renoncer pour lui à toute notion de droit et de devoir, de justice, d'harmonie, car ces notions ne serviraient qu'à l'abuser; les hommes seraient nés pour s'entre-détruire, et leur sociabilité ne serait que l'instinct qui les pousserait à se chercher pour mieux lutter les uns contre les autres ^11).

Heureusement, il n'en est pas ainsi, nous aimons les autres, et, ne les aimassions-nous pas spontané-

ment, que la réflexion nous porterait à les aimer. En effet, s'il y a une chose incontestable, c'est que nous nous aimons nous-mêmes, c'est que nous aimons notre propre développement ; or, comme ce développement a pour condition celui des autres, il est nécessaire que nous arrivions aussi à aimer le développement des autres.

On voit de toutes façons combien l'égoïsme, tant préconisé comme base de la Morale par l'illustre Bentham, est une idée étroite et fausse (12); nous ne pouvons être libres qu'autant que les autres sont libres, nous ne pouvons nous aimer nous-mêmes qu'autant que nous aimons les autres, nous ne pouvons avoir notre développement sous son triple aspect, sensibilité, raison, volonté, qu'autant que les autres ont le leur!

Voilà pour les rapports moraux des hommes entre eux.

Au surplus, ces rapports ne sont pas pour l'homme tous les rapports moraux; il y a une autre partie de la Morale, trop dédaignée par la fausse philosophie, c'est celle qui nous rattache aux êtres inférieurs. Ce ne sont pas seulement dés droits que nous avons à l'égard des êtres inférieurs, ce sont aussi des devoirs, et, en première ligne, nous avons celui de ne pas abuser d'eux; Servons-nous d'eux pour nos besoins, selon les lois de la nature, c'est notre droit ; mais gardons-nous d'aller au delà; car, eux aussi, ils rentrent dans Tordre général, eux aussi ils ont leur place marquée dans l'ensemble.

N'abusons donc pas des êtres inférieurs, faisons mieux, aimons les êtres inférieurs; ils sont nos proches par le rang, ils sont nos frères par la substance ;

il y a plus, ils sont nous-mêmes, en tant que, comme nous, ils font partie de ce grand tout duquel émergent tous les êtres, dans lequel ils sont tous reliés, dans lequel ils retournent tous. Aussi, malheur à l'homme assez dépravé de sens et de cœur pour torturer, par passe-temps, même lé plus vil insecte (13). . Ne dérangeons rien sans raison ; respectons Tordre et aimons Tordre partout ; dans la nature, il n'y a que le respect et Tamour qui puissent assurer Tordre universel !

J'ai marqué leç principaux traits de la Morale véritable; ainsi comprise, la Morale serait la science politique par excellence, car elle serait la science la plus propre à associer les hommes les uns aux autres dans la paix, la sécurité, Tharmonie; clic serait le phare lumineux qui éclairerait tous les rapports sociaux, le foyer toujours incandescent où s'alimenterait la vie sociale, et elle pourrait dispenser du reste.

Cette Morale-là, encore toute à construire, pour les détails, c'est, nous l'avons dit, la morale naturelle; en regard, il nous faut maintenant placer la morale divine et théologique.

SECTION II

Morale divine et théologique.

Les trois formules do la morale naturelle sont prises

dans la nature humaine; elles sont démontrables, et, par conséquent, scientifiques..

Quant à la morale divine et théologique, elle se pré* sente au contraire comme une morale révélée et indémontrable, c'est-à-dire antiscientifique.

Et d'abord cette morale (je parle spécialement pour notre Occident, mais je pourrais parler de la même façon pour toutes les morales divines du globe), cette morale, dis-je, où les théologiens la puisent-ils? Dans des livres qu'ils prétendent être revêtus d'un caractère surhumain, et voilà que tout de suite se pose, contre la morale divine, «cette objection: quelle est l'authenticité des livres dont on prétend la faire dériver?

L'authenticité des Écritures réputées saintes, l'érudit Kuenen pour la Bible, le docteur Strauss pour l'Évangile, ont montré ce qu'il en fallait penser, et il n'y a pas lieu pour nous de reproduire ici les réfutations de ces hommes de science (14).

Donc, ce qui manque à la morale divine et théologique, c'est tout simplement une base ; dès qu'on y touche, sa base croule.

Que si nous mettons la morale divine en face des trois vérités fondamentales de la morale naturelle, quel accueil pourra-t-elle leur faire?

Développe tes facultés, dit la morale naturelle, c'est ton droit et ton devoir absolu ; — développe-les, si Dieu le veut, répondra la morale divine.

Respecte la liberté dans les autres, le droit d'égalité dans chacun, dit encore la morale naturelle ; — respecte ce droit, si Dieu le veut, répondra de nouveau la morale divine.

Quant au précepte : aime les autres, il signifiera, aime les autres non parce que tu y es poussé par l'élan spontané de ton cœur et par un sentiment réfléchi, non parce que tu comprends quel lien rattache les autres à toi et toi-même aux autres, mais aime-les uniquement en vue de Dieu et selon qu'il plaît à Dieu.

Or, s'il plaît à Dieu que les hommes s'écrasent, que les bataillons se heurtent, que la terre soit ensanglantée, cela est l'Ordre, cela est la Morale !

Nous avions mis la solidarité et l'amour partout ; le Dieu personnel peut mettre à son gré partout la guerre et la haine; cela est bien, cela va toujours bien! — Le bel Ordre et la belle Morale !

Mais, parmi les morales divines, il y en a une qui nous touche particulièrement, car ses débris nous entourent encore: celle-là, c'est la chrétienne; examinons-la de plus près.

D'abord, y a-t-il véritablement une morale et une doctrine chrétiennes? Non, il n'y en a pas, car qu'est-ce que le Christianisme I C'est le mélange le plus hétérogène qui se puisse imaginer; c'est un composé de traditions védiques et brahmaniques, bouddhiques, sabéennes, mosaïques, de conceptions platoniciennes et de rêves alexandrins, le tout agencé par les Pères et par les .docteurs de l'Église à l'aide de ligatures de rencontre et non sans beaucoup de solutions de continuité. Le Christianisme est ce que l'on nomme en philosophie un syncrétisme, comme qui dirait, en une langue plus vulgaire, un habit fait de mille pièces. En vérité, l'Humanité n'est pas difficile de vivre des siècles sur un pareil fond (15)!

Toujours est-il que ce fond n'a jamais pu donner ce qui lui manque essentiellement, à savoir des vues unitaires et coordonnées, et, pour s'en convaincre, en matière de Morale, il n'y aurait qu'à passer en revue les différentes morales des différentes sectes chrétiennes.

Nous n'avons pas à faire cette œuvre, nous nous contenterons de dégager ce qu'il a de plus général et de commun dans les différentes morales chrétiennes, en dérivant, d'ailleurs, d'une manière particulière vers l'idée morale catholique.

Comment, en premier lieu, les théologiens catholiques considèrent-ils la liberté?

Ouvrez le dictionnaire de Bergier, un modéré parmi les théologiens, et vous 'y lirez cette incroyable sentence: «C'est une morale abominable de considérer la liberté comme un don naturel. »

Ah ! c'est une morale abominable de sentir qu'on est une force, une puissance, et de vouloir être cette force, celte puissance ! C'est une morale abominable de sentir s'émouvoir son cœur et fermenter son esprit, de vouloir tirer de ce cœur et de cet esprit tout ce qu'ils contiennent, de vouloir l'en tirer pour les autres comme pour soimême, de chercher à être l'activité la plus bienfaisante, la meilleure, c'est-à-dire, finalement, la plus libre possible ! Cela est abominable ! Quel est donc renseignement que Bergier et les théologiens, ses complices, vont nous présenter à la place? Cet enseignetnent, deux paroles peuvent le résumer :

Il y a au-dessus de toi une volonté qui vaut mieux que la tienne ; suis cette volonté et quitte la tienne ;

Il y a en toi un principe d'activité qui est mauvais; étouffe en toi ce principe.

En d'autres termes, résigne-toi, mutile-toi, voilà toute la morale chrétienne !

Oui, la résignation, celle lâcheté de l'àme qui consiste à se soumettre, de parti pris, aux desseins capricieux d'un être tout-puissant;

Oui, l'ascétisme, cet anéantissement systématique du corps pour tuer le cœur et l'esprit (16) ;

Oui, l'abdication de soi-même et le meurtre réfléchi de soi-même, voilà l'aboutissement de la morale chrétienne (17) !

Et qu'aucune des différentes sectes chrétiennes ne se récrie, car, qu'elles se l'avouent ou non, c'est là ce que toutes, si elles se piquaient de logique, devraient fatalement enseigner.

Abêtis-toi, a dit Pascal ; il eût pu dire avec plus d'ampleur et plus de vérité : Détruis toutes tes facultés, détruis-toi toi-même, c'est là, au point de vue de la liberté, la conclusion nécessaire du dogme chrétien.

Passons au second principe; voyons comment le Christianisme a entendu le principe d'égalité.

C'est encore Bcrgier que je veux citer sur ce point. « L'autorité sur la femme, sur les enfants, sur les esclaves, dit ce docteur de l'Église, est fondée sur la loi divine positive antérieure à toute convention .18=. »

Je né relève pas l'assimilation que fait ici la doctrine chrétienne entre la femme, les enfants et les esclaves ; je n'insiste pas sur ce qu'il y a d'énorme à placer sur la même ligne, quant au joug qu'ils seraient destinés à porter, la femme, les enfants et les esclaves. Ce qui

m'importe, c'est autre chose, c'est de constater ce que le Christianisme a pensé sur ce fait capital de l'esclavage; or, ce qu'il a pensé, le voici : il a considéré l'esclavage comme un fait légitime, comme un fait divin !

Et en pouvait-il être autrement? N'est-ce pas au maître lui-même qu'on a rapporté cette parole : « Rends à César ce qui appartient à César. »

• Et n'est-ce pas un pape, un pape tout imbu, celui-là, du véritable esprit chrétien, n'est-ce pas un pape qui a porté ce décret : « H ne sera jamais permis d'ordonner un esclave (19). »

Que vient-on donc dire maintenant que le Christianisme a aboli l'esclavage, et quelle contre-vérité plus flagrante s'eflbrça-t-on jamais d'accrédiler dans l'histoire! Le Christianisme abolissant l'esclavage? Allons donc! c'est le contraire qui est vrai; le Christianisme a fait de l'esclavage la pierre angulaire de la société et de la famille !

Sans doute, on trouverait dans certains Pères de l'Église des passages pour contredire, on y pourrait trouver des pages toutes remplies du sentiment de l'égalité et de la fraternité humaines. Ces pages, que prouvent-elles? Rien absolument; il en est, sur ce point, des écrits des Pères comme de l'Évangile, il est aisé d'y rencontrer, quand on le veut, des arguments pour toutes les thèses; mais, au milieu des disparates que présentent les opinions des théologiens, c'est à la doctrine qui a prévalu, à celle de Rome qu'il faut s'attacher; or, Rome a anathématisé l'égalité comme elle avait fait de la liberté.

El le mot de la lin, c'est Jean-Jacques qui l'a bu-

riné : « Le Christianisme ne prêche que servitude et dépendance; son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu'elle n'en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves. »

Que dirons-nous maintenant de la manière dont la morale chrétienne a compris le troisième précepte de la morale naturelle, à savoir l'amour des autres? La morale chrétienne admet la formule de ce précepte, mais comment Tentend-elle ?

C'est surtout, la morale chrétienne qui, entre les différentes morales divines, a professé qu'il fallait aimer les autres en vue de Dieu.

Or, aime-t-on, peut-on aimer les adirés, quand on les aime ainsi? Non, on ne peut les aimer! Aussi, quels résultats a produits l'amour chrétien ? Il a produit cette pâle charité qui, en donnant une obole, réserve pour elle un million et croit en être quitte avec le précepte.

Mais que parlé-je de la charité chrétienne? Cette prétendue vertu n'est que le manteau qui sert à cacher le plus monstrueux égoïsme. On ne donne, selon la morale chrétienne, que pour recueillir soi-même plus tard et avec une ample usure; le vrai chrétien donne pour «assurer son propre salut éternel!

Et. c'est là cependant le plus beau côté de l'amour chrétien !

Veut-on voir cet amour sous un autre aspect, veut-on pénétrer à fond ce sophismç,ou cette hypocrisie? Qu'on l'examine dans Ylmitation de Jésus-Christ ou dans l'Introduction à la vie dévote de François de Sales; là, on verra s'étaler des doctrines de détachement et de désaffection à faire honte aux natures les plus endurcies (20) !

Et la pratique? Ah! la pratique, cette fois le fer et le feu en ont marqué à jamais la trace dans les guerres (ffc religion, dans les massacres des Cévennes et de la Lozère, et dans l'infâme parole : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra bien les siens! »

Reparais à la lumière, mon vieux Lucrèce ; venge pour nous l'Humanité et la nature outragées ! Je répéterai ton vers indigné :

a Tantiim rcllvjio potuit suaderc mal&rum (21)! »

Ce n'est pas le lieu de pénétrer dans les détails de la morale chrétienne ; cependan t, il y a dans cette morale un point trop considérable et qui louche de trop près aux rapports sociaux pour que nous le passions sous silence; nous entendons parler du sacrement de la pénitence.

Qu'est-ce que le sacrement de la pénitence? Ce que c'est, le voici : un homme a commis un grand crime; il va trouver un autre homme qui dit avoir reçu de Dieu mandat pour remettre toutes les fautes ; le criminel se confesse, se repent et est absous. — C'est à merveille I — Mais voilà que ce môme homme recommence deux fois, trois fois, et toujours il va se baigner dans la salutaire piscine et toujours il en sort purifié. Et si, au dernier moment de sa vie, il est chargé d'un nouveau forfait qu'il n'a pas eu le temps d'avouer, il suffira qu'il se repente au fond de son cœur et qu'il croie pour qu'il soit sauvé!

Et si, en regard, vous placez un homme qui toute sa vie a été passionné pour la vérité, qui a souffert pour elle, qui a aimé les hommes en frères et qui leur a fait tout le bien qu'il a pu, si vous placez en regard cet homme,

en vain celui-là n'aura-t-il pas un seul instant dévié de la voie droite et mourra-t-il serein et souriant, il ne croit pas, c'est un athée, il sera damné !

Quoi! la foi sans les œuvres, voilà ce qui rachète et sauve; et les œuvres sans la foi, les œuvres de toute la vie, ce n'est point assez pour libérer de la géhenne éternelle! Étonnez-vous maintenant de la perversion qu'a pu produire un tel enseignement chez des populations grossières et ardentes, étojinez-vous que le brigand des Calabres aille attendre le voyageur sur la grande route en égrenant son rosaire et en récitant des Ave Maria !

Quittons la morale chrétienne et revenons à la thèse générale.

La morale naturelle est scientifique, c'est-à-dire qu'elle aspire à former un tout logiquement relié, c'est-à-dire que, dans ses formules essentielles, elle ne variera pas d'un peuple à un autre, d'une province à une autre, mais qu'elle sera la même pour l'homme -des zones glacées que pour celui des zones torrides, la môme pour tout homme en face de tout homme et de tout être. Unité par le progrès incessant et indéfini, tel est, à ce nouveau point de vue, l'idéal de la morale naturelle.

Au contraire, la morale divine est forcément multiple, car elle ne repose pas sur la nécessité des choses; elle repose sur une conception arbitraire ; or, dès que c'est l'arbitraire de l'homme qui est la base, on peut être sûr que l'homme accumulera les chimères. Aussi comptez, si vous le pouvez, les morales divines et théologiques! Il y a la morale du Brahmanisme, il y a celle du Bouddhisme, il y a celle du Sabéisme, il y a celle du Mosaïsme, il y a celle du Christianisme, il y a celle de l'Islamisme.

Je fais grâce des sous-sectes et de leurs préceptes particuliers.

Or, remarquons que le propre des morales divines est de tendre à s'exclure les unes les autres, et cela est dans Tordre, car, si une de ces morales est vraie, toutes les autres sont nécessairement fausses, et la vraie doit chercher à anéantir toutes les autres.

Donc, tant qu'il existera des morales divines, il est impossible que les différents groupes humains parviennent à s'entendre entre eux ; tant qu'il existera des morales divines, l'espèce humaine deipeurera vouée à la dissension et à la lutte.

Mais il reste un dernier point, et capital, celui de la sanction; la morale divine, prétend-on, seule comporte une sanction.

Quelle est donc la sanction des morales divines? Ces morales cherchent à prendre les hommes par la séduction de la récompense ou par la crainte du châtiment.

Et quel châtiment! quelle récompense!

« Tu transgresses ma loi, dit la morale chrétienne, tu souffriras dans ta chair toute l'éternité, tu brûleras toute l'éternité (22). »

Quant à la récompense, les morales divines ont de la peine à la préciser, et il faut bien avouer que, paradis musulman à part, l'attrait, de ce côté, est moins vif que la peur ne Test de l'autre.

Ainsi, pour pousser les hommes à la pratique de leurs préceptes, c'est aux mobiles les plus bas de la nature humaine que s'adressent les morales divines.

Elles disent, elles aussi, qu'elles se proposent d'élever

l'homme, et pour cela ce qu'elles font, c'est le traiter en un être puéril ou dégradé !

La morale naturelle ne connaît point, il est vrai, de pareilles sanctions, et le langage qu'elle tient à l'homme est différent :

« Fais le bien, lui dit-elle, parce qu'il est le bien; évite le mal, parce qu'il est le mal; ta récompense et ton châtiment sont en toi d'abord ; ils sont en outre dans cet ordre général dont tu es un élément intégrant, et dont tu ne peux suivre les lois sans en bénéficier, ni les violer sans en souffrir (23). »

Et, pour certaines époques de renouvellement, de palingénésie, comme la nôtre, la morale naturelle pourrai! ajouter :

« Ne te trouble pas, si les hommes se détournent de toi,, s'ils essayent de t'humilier, môme de te flétrir, les malheureux ne savent ce qu'ils font; continue dans ta route. »

. Or, je le demande, je le demande à tout esprit que la superstition n'a pas gâté sans remède, de deux hommes, dont l'un n'est mû que par la sanction de la morale divine, tandis que l'autre se dirige d'après l'idée de la morale naturelle, quel est celui qui l'emporte, quel est celui qui est le plus haut placé dans l'échelle de la moralité? Y a-t-il, sur ce point, un doute ou une hésitation possibles? Et n'est-il pas évident que l'homme de bien, le véritable homme de bien, c'est celui de la morale naturelle; au lieu que l'homme de la morale divine, ce n'est, kii, que l'homme de la peur.

Toutefois, je prévois l'objection; on dira que je parle comme si je m'adressais à une société de philosophes,

kl PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE POLITIQUE.

mais que le commun des hommes n'est capable d'être touché que par la promesse de la récompense ou par la menace du châtiment.

Et la morale naturelle les supprimc-t-elle donc, la récompense et le châtiment? Non, seulement d'imaginatifs et de lointains qu'ils étaient, elle les fait positifs et actuels; d'arbitraires, elle les rend nécessaires; elle détrône, il est vrai, le Dieu caché, tout-puissant et cruel, mais elle met à la place la loi évidente et impartiale des choses.

Concluons : la Morale est la clef de voûte de la science politique, elle est ce qui tient le reste. Tant que vous aurez une morale chrétienne, tant que vous aurez une morale divine, vous ne fonderez pas la science politique. Pour fonder cette science, pour voir s'ouvrir pour l'espèce l'ère d'un ordre nouveau, le commencement est d'élaborer et de mettre en œuvre la morale naturelle et scientifique.

Page 1