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LA SCIENCE ET L'HOMME

La science est possible, la science de l'homme comme celle des autres êtres ; donc, la science politique est possible. Et, en effet, la science politique est éminemment une partie de la science de l'homme, car l'homme a besoin de la société pour se développer ; l'homme est un être sociable, politique.

Toutefois, nous savons qu'on oppose à la possibilité de la science politique une objection tirée de la nature , plus particulièrement mobile de l'homme, et nous avons déjà fait à cette objection cette réponse: le cosmos est régi par des lois; l'homme apparemment est dans le cosmos; donc, l'homme aussi est régi par des lois.

Ce n'est toutefois point assez que nous ayons répondu en forme; il nous faut aller plus avant, car l'opinion que nous réfutons repose sur une erreur fortement enracinée et qu'on ne peut détruire qu'en la touchant tout & fait à fond.

Longtemps a régné la croyance que la terre était le centre du monde. Copernic, Kepler, Newton, Cassini, Laplacc, Herschell sont venus, ils ont forcé le secret des cicux, et la terre a repris sa place dans Tordre du monde.

Mais, c'est peu d'avoir renversé Terreur qui faisait de la terre le centre de Tunivers, car il en reste debout une seconde, à peine séparable de la première, et plus invétérée encore; car la 'foule pense que Thomme est le centre des êtres, qu'il a dans la nature, ou en dehors de la nature — point difficile à préciser, — une place à part, qu'en un mot, Thomme est la fin de tous les autres êtres.

Et le pis est que, tous les jours, la théologie contribue à accréditer cette superstition, et qu'il ne faudrait pas ouvrir beaucoup de livres de philosophie pour la trouver plus ou moins explicitement enseignée par les philosophes.

Cependant, la science a détrôné Thomme comme elle avait détrôné la terre. A leur tour, Linné, Goethe, Lamarck, Geoffroy-Saint-Hilaire, Lyell, Schaaffhausen, Schleiden, Huxley, Darwin, Karl Vogt, Bûchner, Haeckel, ont levé les voiles qui empêchaient Thomme de reconnaître qu'il ne forme qu'un chaînon dans Tordre des choses. Et de ces profondes investigations nous avons rapporté une formule qui est comme la clef d'or au moyen de laquelle il nous est désormais possible de pénétrer à notre guise dans le sanctuaire si longtemps fermé : clans la nature, il y a unité de substance et continuité de composition.

Unité de substance, cela veut dire que tous les êtres ont le même fond commun, et que, sous leurs qualités différentes, se trouve la même matière. Continuité de

composition, cela veut dire qu'il n'y a pas de solution de continuité d'un règne à l'autre; que les différents êtres organisés forment une série ininterrompue, une échelle dans laquelle chacun occupe son degré, et qu'il n'y a de différences entre eux que dans le mode d'arrangement. Or, l'homme est dans la série, il y est à sa place ; nous pouvons môme ajouter que, pour nous, il tient la tète; mais, en résulte-t-il qu'il soit un être à part et un roi? Non, car dans la nature il n'y a ni rois, ni êtres à part ; il en résulte seulement que, sur notre menu globe, l'espèce des hommes paraît appelée à jouer un rôle plus important que les autres espèces.

Cette fois, notre base est posée, elle l'est complètement. Grâce aux travaux des naturalistes, grâce à leurs magnifiques découvertes, nous savons maintenant, d'une façon certaine, que la science de Phomme fait partie de celle de la nature ; grâce à ces travaux et à ces découvertes, nous savons que la science politique se rattache à la physiologie humaihe et qu'elle n'est qu'un chapitre de l'histoire naturelle.

Ce serait donc à vous, naturalistes, d'ouvrir les voies même dans cet ordre particulier; et, si mes inductions sont aujourd'hui imparfaites, cela tient sans doute, et avant tout, à ma propre insuffisance; mais cela tient aussi à ce que la science naturelle n'a point mesuré jus* qu'ici son vrai domaine, à ce quelle n'a point étendu ses limites jusqu'aux points extrêmes où elle peut et doit les étendre (10).

La science de la nature est tout ou presque tout! Qu'A son souffle s'écroulent les idoles érigées par les religions imbéciles et par les philosophies fausses, quelle

régénère la science de l'homme copime elle a fail de celle du monde, et que par elle, enfin, nous apprenions que, pour remonter jusqu'aux causes, Tunique moyen est d'observer rationnellement les faits (il) !

D'après l'étymologie, la science politique est la science de l'organisation de la cité; notion exacte, mais insuffisante, car elle n'indique pas la forme que doit rcvôtir l'organisation de la cité; quelle est celte forme?

Le prodigieux génie qui, le premier, a essayé de soumettre là Politique à des lois, le grec Aristote, a écrit que c'est la science de l'association appelée l'État (1).

Dans cette définition, il y a à considérer deux parties : celle qui répond directement à notre question et qui affirme que la science politique se propose d'associer les hommes, celle ensuite qui ajoute que l'association que la science politique a en vue, c'est l'État.

Sur le premier point, il est impossible de dépasser Tidée d'Aristote. La Politique, en effet, est la science de l'association ; elle a pour base la sociabilité de Vôtre humain, et il a fallu je ne sais quelle folie de l'espèce pour que certains esprits aient entendu la fonder sur l'antagonisme des intérêts (2j.

Quant au second point, Àristote est l'homme de son temps; il voit les peuples en lutte les uns avec les autres, et la Grèce elle-même déchirée par des divisions intestines; il ne s'élève pas de ce côté plus haut que le fait qu'il a sous les yeux; il admet l'association des hommes entre eux pour chaque État en particulier, mais il n'aperçoit pas, il ne soupçonne pas qu'il y a une association plus vaste possible, nécessaire, celle des Étals les uns avec les autres (3).

Au surplus, disons bien vite que, même restreinte aux membres d'un État particulier, l'idée d'association n'a point empêché Aristote de légitimer l'esclavage, et que l'association à laquelle il songe, c'est uniquement celle des citoyens.

Pour nous, qui nous glorifions d'être le fils de l'immortel Dix-huitième siècle et qui écrivons à la lumière de ses idées, nous n'admettons pas que la science politique n'ait pour horizons que les limites de chaque État pris isolément; nous professons que la science politique est celle qui a pour but spécial d'enseigner aux hommes les moyens de vivre les uns à côté des autres, ou, pour en donner une définition régulière, que c'est la constatation des rapports sociaux naturels, nécessaires (4).

Que dire maintenant de certaines autres dénomma-

iîons appliquées à la science politique, telles que celles de science sociale, de sociologie?

L'expression science sociale ne signifie pas autre chose que l'expression science politique, et, comme on a bien à tort perdu de vue cette synonymie, il y a d'autant plus lieu de l'attester (5).

Quant au terme de sociologie, inventée par une école qui paraît s'être imaginé qu'en inventant des vocables nouveaux elle trouvait des idées nouvelles , ce n'est qu'un néologisme incorrect, peu clair et absolument inutile (6).

Vient un mot, l'effroi des uns, la suprême espérance des autres : j'ai nommé le socialisme.

L'expression socialisme a été employée pour désigner non la science politique, mais un ensemble d'aspirations vers des réformes politiques, d'ailleurs plus ou % moins semblables, ou, si l'on veut, plus ou moins divergentes. Nous n'insisterons pas ici sur le socialisme, nous aurons occasion d'en parler à une autre place (7).

Continuons donc de scruter l'idée fondamentale de la science politique.

Aristote ajoute que l'association politique est la plus haute des associations, et il en conclut qu'elle doit avoir le but le plus haut.

Nous rectifions cette proposition d'Aristote, et nous disons, nous, que l'association politique est la plus large de toutes les associations et qu'elle a le but le plus large.

Elle est la plus large, cela est évident, puisqu'elle tend à embrasser tous lfes États d'abord, et ensuite le genre humain.

Quant à son but, on ne saurait le marquer ni plus ni moins haut que celui de toutes les associations, car il

est exactement le môme. Que les individus associent leurs efforts ou qu'ils agissent, autant que cela se peut, isolément, ils ne doivent tous avoir qu'un but; ce but, c'est de se développer soi-même et de développer les autres par soi, c'est de se perfectionner soi-même et de perfectionner les autres, c'est d'aider à constituer autant que possible dans chacun l'autonomie de la personne humaine.

Ces explications fournies, nous sommes en situation d'aborder l'élude des éléments de la science politique.

En première ligne, se présente la Morale.

Les mœurs c'est la conduite, et la Morale c'est la règle de la conduite; donc, à le bien prendre, la Morale embrasse tout l'homme. Cependant, la Morale se borne à ' formuler des préceptes ; elle est, comme nous allons le voir, Liberté, Justice, Amour; mais elle n'indique pas les arrangements extérieurs que l'infirmité de l'homme peut rendre nécessaires pour faire passer dans les faits la Liberté, la Justice et l'Amour ; puis, l'homme est plus frappé des résultats que des causes, il est plus frappé de l'Utilité que de la Liberté, de la Justice et de l'Amour qui la produisent: de là, une seconde section dans la Science de la Politique, celle de l'Économie politique.

D'un autre côté, l'ignorance générale des hommes est souvent cause que l'un viole par rapport à l'autre la règle de la Justice, que l'un empiète sur le droit de l'autre ; or, si l'empiétement est grave, il est nécessaire que la force de tous intervienne pour le réprimer; de là encore, une nouvelle division dans la science politique, celle du Droit technique.

Ainsi, trois termes résument toute la science politique :

l°La Morale;

2u L'Économie politique;

3° Le Droit.

Nous parcourrons successivement ces différents termes.

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