CLASSIFICATION DES ÉCOLES AU DIX-HDITIÈME SIÈCLE
De la méthode d'observation et d'induction dans l'histoire. — Que l'induction, appuyée sur l'observation de tous les faits antérieurs de l'histoire de la philosophie, divise d'abord la philosophie du dixhuitième siècle en quatre systèmes. — Confirmation de l'induction par les faits propres au dix-huitième siècle : que toutes les écoles européennes s'y divisent en quatre écoles, seusualiste, idéaliste, sceptique^ mystique. Division de ce cours en quatre parties correspondantes. — Ordre du développement de ces quatre écoles, et par conséquen ordre à suivre dans leur exposition, f— Esprit de ce cours. Son suprême objet.
L'analyse de l'esprit humain nous a démontré que son développement naturel aboutit à quatre points de vue fondamentaux, qui le mesurent et le représentent tout entier. Ces quatre points de vue, dans leur expression scientifique, donnent quatre systèmes élémentaires, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme. Et, comme l'histoire de la philosophie est la manifestation de l'esprit humain dans l'espace et dans le temps, il faut bien qu'il y ait dans l'histoire tout ce qui est dans l'esprit humain : aussi, d'avance,
n'avons-nous pas craint d'affirmer que Thistoire de la philosophie reproduirait constamment ces quatre systèmes.
Ce n'est pas là une méthode hypothétique, c'est une méthode rationnelle, comme dit Bacon*; elle consiste à aller de l'esprit humain, qui est la matière de l'histoire, à l'histoire, qui est la manifestation la plus sûre de l'esprit humain, et à conclure de l'un à l'autre. Et nous ne nous sommes pas borné à la méthode rationnelle, nous y avons joint la méthode expérimentale : nous a.vons interrogé l'histoire comme nous avions fait l'esprit humain. Nous avons mis sous vos yeux toutes les grandes époques de l'histoire de la philosophie ; on vous a montré successivement l'Inde, la Grèce, le moyen âge, la renaissance, et tout le premier âge de la philosophie moderne, depuis les premières années du dix-septième siècle jusqu'en 1750. Non-seulement j'ai parcouru avec vous toutes ces époques, mais j'ai la conscience de n'avoir omis dans chacune d'elles aucune école importante, ni dans chacune de ces écoles aucun système célèbre; et l'histoire est constamment venue se résoudre dans le cadre même que nous avait fourni l'analyse de l'esprit humain. Le dernier résultat des expériences de l'histoire a été le retour périodique des quatre systèmes qui se tiennent intimement sans se confondre, et se développent inégalement mais harmonieusement , et toujours avec un progrès marqué.
1. Histoire gM^rale de la Philosophie, leç. vu, p. 333. — Sur la nécessité d'unir la méthode rationnelle et la méthode expérimentale,
voyez l'iHTRODUCTlON À L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE, leç. IV, p. 76^
et DU Vrai, du Beau et du Bien> leç. !'«, p. 20.
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Que manque-t-il donc pour que nous ayons le droit do convertir ce retour constant en une loi de Thistoire? Rappelez-vous par quels procédés et à quelles conditions on obtient une loi dans Tordre physique. Lorsqu'un phénomène se présente avec tel caractère dans telle circonstance, et que, la circonstance changeant, le caractère du phénomène change aussi, il s'ensuit que ce caractère n'est point la loi du phénomène ; car ce phénomène peut être encore, alors même que ce caractère n'est plus. Mais si ce phénomène se présente avec le même caractère dans une suite de cas nombreux et divers, et même dans tous les cas qui tombent sous l'observation, on en conclut que ce caractère ne tient pas à telle ou telle circonstance, mais à l'existence même du phénomène. Tel est le procédé qui donne au physicien et au naturaliste ce qu'on appelle une loi. Quand une loi a été ainsi obtenue par l'observation, c'est-à-dire par la comparaison d'un grand nombre de cas particuliers, l'esprit en possession de cette loi la transporte du passé dans l'avenir, et prédit que, dans toutes les circonstances analogues qui pourront avoir lieu, le même phénomène se reproduira avec le même caractère. Cette prédiction, c'est l'induction : l'induction a pour condition nécessaire une supposition, celle de la constance de la nature; car ôtez cette supposition, admettez que la nature ne se ressemble pas à ellemême, la veille ne garantit pas le lendemain, l'avenir échappe à la prévoyance, et toute induction est impossible*. La supposition de la constance de la nature est
1. Voyez, sur le principe de la stabilité des lois de la nature comme condition de toute induction, pHiLOsot>HiE écossaise, leç. iy> p. 296.
i PREMIÈRE LEÇON.
la condition nécessaire de Tinduction : mais, cette condition accomplie, l'induction, appuyée sur une observation suffisante, a toute sa force. Dans Tordre moral, les mêmes procédés sévèrement employés conduisent aux mêmes résultats, à des lois qui donnent également au moraliste et au politique le droit de prévoir et de prédire Tavenir. Étant données toutes les époques de Thistoire de la philosophie, qui sont autant d'expériences sur lesquelles peut porter l'observation en ce genre, quand toutes ces expériences, si différentes qu'elles soient par les circonsta«ces extérieures, nous ont toujours offert le même phénomène avec le même caractère, c'est-à-dire le retour constant de quatre systèmes élémentaires, distincts l'un de l'autre et se développant l'un par l'autre, je le demande, que manque-t-il pour que nous ayons le droit de considérer co résultat comme la loi même du développement de riiistoire de la philosophie? Dira-t-on que l'observation repose sur un trop petit nombre de cas? Mais nous avons commencé par l'Orient, et nous avons été jusqu'en 1750 : nous avons cinq grandes expériences, dont l'une embrasse douze cents ans. L'observation porte donc sur un assez grand nombre de cas particuliers ; elle porte au moins sur tous les cas' existants ; nous n'en avons omis aucun : chaque grande (expérience philosophique a présenté le même caractère, la division en quatre systèmes élémentaires. Reste une seule condition à remplir, à savoir la supposition de «la constance de l'esprit humain, supposition aussi nécessaire ici que celle de la constance de la nature dans l'ordre physique. Mais à quel titre le physicien
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supposerait-il plutôt la nature physique constante à elle-même, que le métaphysicien Tesprit humain constant à lui-même? C'est sur la supposition de la constance de la nature humaine à elle-même qu'est fondée toute la vie humaine. Vous supposez que l'humanité fera demain ce qu'elle a fait aujourd'hui, les circonstances étant analogues, comme vous supposez que l'univers ne se lassera point de reproduire ce qu'il a produit déjà. L'induction n'a pas moins de valeur dans un cas que dans l'autre. Ainsi, quand, après avoir rencontré, dans toutes les grandes époques de l'histoire de la philosophie depuis l'Orient jusqu'en 1780, le même phénomène avec le même caractère, j'arrive en présence du dix-huitième siècle, l'induction fondée sur l'expérience de trois mille ans m'autorise à prédire que, si cette nouvelle expérience est étendue, développée, complète (car une expérience incomplète ne prouve rien), l'esprit humain, constant à lui-même, reproduira les mêmeS' phénomènes philosophiques qu'il a produits jusqu'ici, avec les mêmes caractères, et que la philosophie du dix-huitième siècle se résoudra encore en sensualisme, en idéalisme, en scepticisme et en mysticisme. L'induction historique porte incontestablement jusque-là; il n'y a plus qu'à soumettre cette légitime conjecture à. une dernière et décisive épreuve, celle des faits.
La philosophie du dix-huitième siècle forme une expérience complète et même à peine terminée. Jamais, à aucune époque de l'histoire, il n'a paru en moins de temps un plus grand nombre de systèmes ; jamais plus d'écoles ne se sont disputé avec \sl\is> 41 wt-
deur l'empire de la philosophie. L'expérience est trèsriche, et en même temps elle est parfaitement claire; car, avec un peu d'instruction, on est aisément en possession de tous les systèmes dont se compose la philosophie européenne au dix-huitième siècle. Or une étude attentive de tous ces systèmes donne précisément le même résultat que celui que suggérait "d'avance l'induction tirée des lois de l'histoire et de celles de l'esprit humain ; et je me charge de démontrer qu'en fait, au dix-huitième siècle comme au dix-septième, comme à la renaissance, comme au moyen âge, comme en Grèce, comme en Orient, il n'y a eu que quatre systèmes fondamentaux, et les quatre systèmes qui ont déjà passé sous vos yeux.
Partout, il est vrai, règne le préjugé contraire. Le dixhuitième siècle est un si grand siècle, si glorieuxpour l'esprit humain, qu'il est fort naturel que toutes les écoles se le disputent. Ici, c'est presque un dogme que le sensualisme compose toute la philosophie du dix-huitième siècle et résume la civilisation. Là, on considère le sensualisme comme une sorte d'anomalie, comme un phénomène à la fois étrange et insignifiant dont tout l'emploi, dans le tableau de la philosophie moderne, est de faire ombre au système fondamental, l'idéalisme. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui honorent le dix-huitième siècle par un tout autre endroit, comme ayant répandu et établi enfin dans le monde le mépris de tous les systèmes, le scepticisme. Écoutez aussi le disciple de Swedenborg : il vous dira que le dix-huitième siècle est l'avènement définitif de la philosophie divîn^. D'oîi viennent ces préjugés contraires?
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D'une raison très-simple :' c'est qu'au lieu de s'élever au point de vue européen, chacun s'arrête ordinairement au point de vue de son pays. Mais un pays, quel qu'il soit, en Europe, n'est qu'un fragment de l'Europe, et n'y représente qu'un côté de l'esprit humain et des choses. Il est donc naturel que dans chaque pays de l'Europe domine un système particulier, et que tous ceux qui sont, pour ainsi dire, dans l'horizon de ce -système ne voient pas au delà, et fassent l'Europe à l'image de leur patrie. Mais par cela même que dans chaque pays de l'Europe a dominé un système particulier, comme il y a plus d'un pays en Europe, j'en conclus que nul système particulier n'a dominé exclusivement dans la philosophie européenne au dix-huitième siècle, et que cette philosophie, considérée dans son ensemble et dans toute son étendue, est le triomphe d'une chose bien autrement grande que tous les systèmes, à savoir la philosophie elle-même. Oui, l'Europe philosophique au dix-huitième siècle n'appartient qu'à la philosophie ; elle contient tous les systèmes, elle n'est représentée par aucun d'eux ; je vais plus loin, et je dis que, si la philosophie générale de l'Europe, qu'il faut toujours avoir devant les yeux, comprend tous les divers systèmes qui brillent dans les divers pays de l'Europe, chacun de ces pays, pour n'être qu'une partie de la grande unité européenne, pris en soi, ne laisse pas d'être aussi une unité plus ou moins considérable ; et que cette unité particulière, si elle est un peu riche et si l'esprit philosophique y a pris un développement de quelque importance, présente encore, sous la domination de tel ou tel système particiil^fôç: ^
tous les autres systèmes, obscurcis, il est vrai, mais non entièrement étouffés par le système vainqueur ; de telle sorte que la philosophie de chaque grand pays de l'Europe est une philosophie complète, qui a ses quatre éléments distincts, parmi lesquels il en est un qui l'emporte sur tous les autres.
Il est certain qu'en France, au dix-huitième siècle, le système philosophique qui a jeté le plus d'éclat est celui qui fait tout venir des données sensibles ; mais il ne faut pas croire que les autres systèmes aient alors tout à fait manqué à la France. Sans parler de l'ancien et admirable spiritualisme de Descartes, de Malebranche, de Bossuet et de Fénelon, qui ne s'éteignit pas tout à fait parmi nous avec le dix-sçptième siècle, et qui compte encore plusieurs représentants au dixhuitième, entre autres, l'abbé de Lignac, auteur d'un excellent ouvrage, le Témoignage du sens intime ^^ peut-on dire que le spiritualisme ait été sans éclat dans le pays où écrivit Rousseau ? Rousseau est-il autre chose qu'une opposition énergique à l'esprit de la philosophie de son temps ? Ne trouvez-vous pas dans tous ses écrits, sous des formes plus ou moins sévères, un système prononcé de spiritualisme, la défense de la conscience, de la vertu désintéressée, de la liberté humaine, de l'immatérialité et de l'immortalité de l'âme, et de la divine providence? Il suffit de rappeler la première partie de la Profession de foi du vicaire savoyard. On sait que Rousseau avait fait une réfutation du livre d'Helvétius ; mais, le parlement ayant condamné Hel-
! . Sur cet ouvrage et sur son auteur, voyez Premiers Essais, p. 143