Voyez Histoire GéNiiiALE de la Philosophie
les limites de la seule raison, il n'est pas ^e^tain que l'âme ne soit pas matérielle. Or, vous concevez que, si l'âme n'est pas de sa nature immatérielle, elle court bien risque de n'être pas immortelle ; car si le phénomène de la pensée et de la conscience n'est que le résultat de la combinaison de parties étendues et divisibles, la dissolution de ces parties peut très-bien emporter celle de la pensée et de l'âme. Mais Locke répond que cette conséquence n'est pas à craindre; car, matérielle ou non, la révélation nous garantit que l'âme est immortelle. « C'est pourquoi, dit-if (ièerf.), la nécessité de se déterminer pour ou contre l'immatérialité de l'âme n'est pas si grande. » Et lorsque ses adversaires insistent, lorsque le docteur Stillingfleet lui objecte que c'est beaucoup diminuer l'évidence de l'immortalité que de la faire dépendre entièrement de ce que Dieu peut donner à l'âme et dont elle n'est pas capable de sa propre nature, Locke est tout près de crier au blasphème; c'est-à-dire, répond-il, que la fidélité de Dieu n'est pas un fondement assez ferme et assez sûr pour s'y reposer sans le concours du témoignage de la raison ; ce qui est autant que si l'on disait que Dieu ne doit pas être cru sur parole... Encore qu'on ne puisse pas montrer que l'âme est immatérielle, cela ne diminue nullement l'évidence de son immortalité, parce que la fidélité de Dieu est une démonstration de la vérité de tout ce qu'il a révélé ; et le manque d'une autre démonstration ne rend pas douteuse une proposition démontrée. »
Et Locke vu jusqu'à dire que telle est la vraie doctrine chrétienne. Certes, nous n'en croyons rien ; mais,
LIBERTÉ. AME. DIEU. CONCLUSION. m
sans descendre sur ce terrain, qui n'est pas le nôtre, voyez où conduit un pareil système. Si riramatérialité de Tâme est douteuse en elle-même, et si l'immortalité de l'âme a pour unique fondement la promesse de Dieu, qui doit être cru sur parole, il s'ensuit que quiconque n'aurait pas, comme Locke, le bonheur d'être éclairé parles lumières de la révélation chrétienne, et n'aurait d'autres ressources que celles de la raison, celui-là ne pourrait croire légitimement ni à l'immatérialité ni à l'immortalité de l'âme, ce qui condamne au matérialisme le genre humain tout entier avant le christianisme, et depuis le christianisme la moitié au moins de l'humanité. Mais les faits repoussent cette triste conséquence ; les faits attestent que cette raison si impuissante, selon Locke, a suffi pour établir et sert encore à maintenir dans le monde la double conviction de l'immatérialité et de l'immortalité de l'âme. La révélation universelle et perpétuelle de la raison a partout devancé, préparé ou suppléé celle qui, dans les desseins de la Providence, est venue confirmer, étendre, achever la première. Enfin, je vous prie de remarquer que c'est le père de l'école sensualiste du dix-huitième siècle qui se prononce ici contre la raison, et substitue la théologie à la philosophie, du reste avec une parfaite loyauté, car il croit fermement à la révélation et au christianisme. Plus tard, nous verrons ce que deviendront l'immatérialité et l'immortalité de notre être entre les mains des successeurs de Locke, qui, à son exemple, déclareront sur ces deux points la raison incompétente, et en appelleront comme lui à la foi, à la révélation, à la théologie.^ saut ^
3«« TUEIZIÈMR LEÇON.
croire ou h ne pas croire à Tautorité qu'ils invoquent \
Je crois avoir prouvé que Locke, cherchant la liberté oîi elle ne peut être, dans la puissance du mouvement, ne pouvait Ty trouver, et qu'ainsi, à travers bien des contradictions, il a mis la philosophie sur la route du fatalisme. J'ai prouvé encore que, sans affirmer que Vtime n'est pas immatérielle et immortelle, if a dit au moins que la révélation seule peut nous en donner la
certitude, et qu'il a mis ainsi la philosophie sur la route du matérialisme. Maintenant je suis heureux de déclarer que Locke n'a pas mis le moins du monde la philosophie sur la route de l'athéisme. Non-seulement comme chrétien, mais comme philosophe, Locke admet et proclame l'existence de Dieu, et il en donne des preuves naturelles excellentes. Mais le caractère de ces preuves trahit encore l'esprit général du système qui domine dans V Essai sur r Entendement humain. Tout nous mène à Dieu, mais nous y allons par différentes voies. On a rangé sous deux grandes classes toutes les preuves de l'existence de Dieu, les preuves a posteriori et les preuves a priori. Ou je m6 livre, à l'aide de mes sens et de ma conscience, au spectacle du monde et de ma propre existence, et c'est par la connaissance plus ou moins approfondie de la nature et de moi-mômé qu'après des observations suffisantes, et par des inductions fondées sur ces observations,
1 . Voyez plus haut, leç. ii, p. 25 et p. 29, Priestley et Bonuel, sincèicment religieux et ouvertement matérialistes, et PHiLOSOPmE SEXSTIAUSTE, Ipç. IV et leç. V, Helvétius et Saint-Lambert renvoyant la question de la spiritualité et de l'immortalité de Tàme à la théologie qui ne leur importe guère.
LllJKRTE. AME. DIEU. CONCLLSIOX. 387
j'arrive à la connaissance du Dieu qui a fait l'homme et la nature, et c'est ce qu'on appelle la démonstration a posteriori de l'existence de Dieu : ou bien je néglige le monde extérieur pour rentrer en moi-mènie, dans le monde tout intérieur de la pensée ; et là, sans m'engager dans l'étude de ses nombreux phénomènes, je m'attache d'abord à une idée, qui, sans le secours de l'expérience, entre les mains de la raison, devient la base d'une démonstration de l'existence de Dieu : tel est le genre de preuves qu'on appelle a priori. Voici, par exemple, la preuve a priori de Texistcnce de Dieu la plus célèbre, et qui contient à peu près toutes les autres ^ Quand nous nous replions sur nous-mêmes, le premier regard que jette la réflexion sur les phénomènes de la conscience nous montre qu'ils ont leurs suspensions, leurs relâchements, leurs degrés divers d'énergie, ce qui atteste en nous quelque chose de limité et de fini. Or ce caractère de fini ne peut pas nous être donné, nous l'avcms vu % sans qu'à l'instant la raison ne porte ce jugement qu'il y a quelque chose d'infini, s'il y a quelque chose de fini. Quand vous ne connaîtriez pas le monde extérieur, la conscience suffirait pour vous donner l'idée de fini, et par conséquent la raison aurait de quoi vous suggérer l'idée d'infini. L'idée d'infini opposée à l'idée de fini n'est pas moins que
1 . Nous avons bien souvent exposé la preuve n priori de l'existence lie Dieu, nppelée la preuve cartésienne du nom de s( n auteur ou plutôt de son plus illustre interprète; voyez surtout Histoire générale DE LA Philosophie, leç. viii; Philosophie Écossaise, leç. ii et leç. ix;
P'.MLOSOPHIE DE KAM, ICÇ. VI.